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EXAMEN DE LA TROISIÈME OBJECTION

ïl faut examiner aussi l'objection qui se tire d'une prétendue incompatibilité de la liberté de l'homme, soit avec la prescience de Dieu, soit avec sa toute-puissance.

Voici d'abord comment on établit que îa liberté de l'homme et la prescience de Dieu ne peuvent pas coexister.

Dieu connaît l'avenir ; il connaît donc aussi l'action que je vais faire, et toutes les conséquences qui doivent s'ensuivre. Cependant au moment de faire cette

action, !je me crois libre, c'est-à-dire que je me crois maître de ne pas la faire. Il n'en est rien, et si je ne la faisais pas, je ferais mentir la prescience de Dieu. De deux choses l'une : ou mon action est connue avant que je la fasse, et par conséquent ma volonté ne peut la changer; ou ma volonté est parfaitement et réellement libre de faire ou de ne pas faire, et par conséquent, jusqu'à ce qu'elle ait fait, on ne peut conjecturer ce qu'elle fera, ou du moins on ne peut le savoir. Donc il est contradictoire que l'homme soit libre, si Dieu connaît l'avenir, ou que Dieu connaisse l'avenir, si l'homme est libre.

C'est encore ici, comme on voit, un effort contre l'évidence. La liberté est un fait, on lui oppose un raisonnement; c'est tant pis pour le raisonnement. Aucun raisonnement ne peut faire que ce qui est, ne soit pas.

il y a plus. Le fait nous est connu et familier; c'est un fait de la nature humaine. Le raisonnement est fondé sur une affirmation qui a Dieu pour objet. Nous ne pouvons, il est vrai, douter de l'existence ni de la perfection de Dieu; mais pouvons-nous comprendre cette perfection? Et si nous ne pouvons la comprendre, serons-nous admis à fonder des arguments sur la définition d'un des attributs divins?

Tout ce que nous voyons dans le monde a un passé, un présent et un avenir. SJensuit-il qu'il y ait aussi* pour Dieu, un passé, un présent et un avenir?

Si Dieu n'est pas dans le temps, Tordre de succession ne se réduit-il pas pour lui à la coordination des causes et des effets ?

Il ne suffit pas que les choses soient dans le temps pour qu elles nous apparaissent successivement, il faut que nous soyons nous-mêmes dans ie temps.

LA LIBERTE

Pour que les choses nous apparaissent successivemont, ne faut-il pas qu'une chose qui tout à l'heure ne nous apparaissait pas, nous apparaisse maintenant? VÀ n'est-ce pas là, dans notre pensée, une succession? Dès qu'il y a une succession clans nos actes ou dans nos pensées, ne sommes-nous pas dans le temps? Si donc on admet que le spectacle du monde se déroule devant Dieu comme il se déroulç devant nous, c'està-dire qu'il l'aperçoit successivement, on admet qu'il y a succession en Dieu, que Dieu dure, qu'il se modidifie.

Si, au contraire, on pense à l'éternité; si Ton reconnaît que ce qui est éternel est immuable et ne peut changer; si la distinction de passé, présent et avenir disparaît, et fait place à une coordination de cause et d'effet dans la pensée divine, la prescience ne fait plus obstacle à la liberté; car la prescience n'est plus la prescience. Elle n'est plus que l'omniprésence.

De même que nous affirmons la présence de Dieu dans tous les points de l'espace sans qu'il ait besoin de les parcourir, de même nous devons déclarer que tous les points de la durée sont simultanément présents à son intelligence, et que la suite de tous les événements est contenue pour lui dans le premier. Autrement, Dieu serait à la fois immuable et mobile; immuable par sa nature, et mobile par ses rapports avec le monde. Au lieu de comprendre que les événements sont passés, présents ou futurs par rapport à nous, il les concevrait comme réellement passés, ou comme réellement futurs» Ses yeux auraient un horizon, comme nos yeux mortels* et la durée serait de l'essence do l'être.

Osons dire que quand on comprend l'existence de Dieu comme une durée sans lin ni commencement, et

non comme une éternelle unité, actus tmmanens1, l'objection tirée de la prescience devient insoluble, et ia liberté humaine impossible2.

C'est en vain qu'on répondrait alors avecBossuet que la prescience est démontrée et que la liberté est évidente. Leur coexistence n'en serait pas moins contradictoire, et l'acceptation d'une contradiction manifeste est une véritable abdication delà raison.

Sans doute les esprits peu accoutumés à la spéculation admettent avec peine que le temps soit une condition du fini, et qu'il y a un mode d'existence en dehors de la durée. Cependant il faut admettre cela, ou renoncer à assigner une cause à ce qui existe.

D'un côté, un Dieu qui existerait dans le temps serait un Dieu imparfait et contradictoire, par conséquent impossible; de l'autre, il ne donnerait la raison de rien, et le monde, comme son Dieu, ne serait plus qu'un problème.

On se convaincra qu'un Dieu dans le temps est impossible, si l'on veut réfléchir :

Que la notion de temps indique la divisibilité, et la notion d'infini l'indivisibilité; d'où il suit que le temps infini ou éternel, s'il existait, serait à la fois fini et infini, ce qui est absurde;

Que si Dieu durait, il n'aurait jamais la plénitude de

r. Expression de saint Thomas, dans le commentaire du XIIe livre de la Métaphysique, cliap. xi.

2. « Profecto non Deum, quem cogitare non possunt, sed semetipsos pro illo, cogitantes, non illum, sed se ipsos, non illi, sed sibi comparant. » — « 11 ne s'agit pas de Dieu qu'ils ne sauraient comprendre , et dont ils confondent la nature avec la nôtre ; c'est nous qu'ils décrivent, c'est de l'homme qu'ils parlent, quand ils croient écrire et comprendre Dieu. » Saint Augustin, Cité de Dieu, liv. LII3 liap. xv.

LA LIBERTE

l'être, puisqu'il manquerait toujours de l'être qu'il rievrai t posséder dans la suite des temps;

Que ses pensées et ses actes se succéderaient les uns aux autres, et par conséquent le modifieraient; que le Dieu d'hier ne serait pas le Dieu d'aujourd'hui : tandi? qu'il implique contradiction qu'il y ait deux parfaits, ou que le môme parfait puisse être parfait de deux façons différentes ;

Que le commencement et la lin du monde marqueraient, dans la vie de Dieu, trois phases distinctes; que Dieu serait d'abord solitaire, puis créateur, et qu'il retomberait finalement dans l'inaction et la solitude;

Que Tinfini serait divisé en parties intégrantes; que le commencement et la fin du monde marqueraient une heure dans l'éternité, un changement dans les résolutions de Dieu, un mouvement dans sa pensée, une modification dans son être; que Dieu lui-même aurait une histoire; et que, semblable à l'homme, dont la vie est incessamment dévorée par le passé et l'avenir, ce double néant, il passerait, et ne serait pas; il aurait la puissance de la perfection, et n'en aurait jamais l'acte.

On se convaincra qu'un Dieu dans le temps est impuissant pour expliquer le monde, si l'on songe qu'en entrant dans le temps il est entré dans le monde même ; qu'il est divisible et imparfait; qu'il usurpe le nom d'absolu; qu'il n'y a plus de raison pour ne pas le confondre avec ce monde dont il est tout au plus la substance, et qu'à force de se mettre au niveau de notre esprit, il a cessé d'être à la hauteur de sa tâche. Si ce Dieu divisible pense, il pensera comme nous ponsons; s'il agit, il agira comme nous agissons. Nous serons en

droit de lui imposer toutes les lois du monde; et alors, quel sera Fauteur de ces lois? Dira-t-on qu'elles sontnécessaires? Et si elles le sont, pourquoi un Dieu? Que devient la création, si Dieu nous est analogue? Car il n'y a rien en nous qui ne soit emprunté, et ce que nous croyons créer, c'est la nature, ou plutôt c'est Dieu qui nous le donne. Il est humiliant sans doute d'avouer que Dieu est incompréhensible; mais aussi il faut reconnaître qu'avec un Dieu qui n'est pas incompréhensible, tout est incompréhensible. L'ineompréhensibilité est comprise dans la définition de l'infini. L'intelligence infinie de l'intelligence infinie est l'intelligence infinie1. Toutes les conditions de la compréhensibilité, le temps, l'espace, le mouvement et le nombre, commencent au-dessous de Dieu, avec son œuvre, dont elles font partie2.

Ce n'est pas seulement la prescience de Dieu que l'on oppose à notre liberté; c'est sa toute-puissance.

Qui dit toute-puissance ne dit pas seulement une force contre laquelle rien ne peut prévaloir, mais une force contre laquelle rien ne prévaut. Donc si Dieu est toutpuissant, il ne suffit pas de dire que rien ne se fait malgré sa volonté; il faut admettre que tout se fait conformément à sa volonté, ou plutôt par sa volonté. Cela étant, qu'on cherche, dans le monde, la place de la liberté ! Qu'on explique le mal moral !

Il n'y aura pas d'autre réponse à cette objection que l'incompréhensibilité de Dieu et l'incompréhensibilité

t. ÊdTtv ri vo'yiaiç voviaso); vô'ïiatç, Arislote, Métaphysique, livre XII, cliap. ix.

2. « Confondre la cause intelligente avec les autres causes, c'est la même chose que l'exclure. » Saint-Martin, Erreurs et vérités, tomel, page 133,

de la création, qui en est une suite1. L'être de l'homme est aussi inconciliable avec l'être de Dieu, que la libërtc de l'homme avec la toute-puissance de Dieu. Si Dieu est tout-puissant, il paraît impossible de comprendre une puissance libre en dehors de lui; mais si Dieu a la plénitude de l'être, il paraît également impossible de comprendre l'existence d'un seul être en dehors de lui. Il faut donc nier le monde, ce qui est impossible, ou la perfection de Dieu, ce qui est impossible, ou soutenir la coexistence des contradictoires, ce qui est impossible, ou reconnaître avec nous que Dieu est incompréhensible, et cela admis, on peut dire avec Bossuet, que toutes les impossibilités disparaissent2.

Il est sidifficile à notre nature humaine de se résigner à F incompréhensibilité de Dieu 3, que même après l'avoir démontrée, toutes les fois que nous employons Dieu dans nos raisonnements, nous lui imposons des conditions et le ravalons à notre niveau. Toute la difficulté sur la prescience tient à ce qu'on oublie que Dieu est parfait

1 . Voy. La Religion naturelle, par M. iules Simon, partie I, chap. u, 5e édition, p. 34 sqq.

2. « Nous aimons Dieu parce que nous le connaissons; mais nous l'adorons parce que nous ne le comprenons pas. » Saint Grégoire de Nazianze, Discours 38, n°ll, tome I, p. 6 16. — Bossuet, Catéchisme de Meaux. « Pouvons-nous connaître Dieu parfaitement? — Non, il est incompréhensible dans sa nature, dans sa perfection, dans ses conseils et dans ses œuvres. »

3. « Le monde intellectuel, sans en excepter la géométrie, est plein de vérités incompréhensibles, et pourtant incontestables, parce que la raison qui les démontre ne peut les toucher, pour ainsi dire, à travers les bornes qui l'arrêtent , mais seulement les apercevoir. Tel est le dogme de l'existence de Dieu... Les mystères qui heurtent la raison sont tout lutre chose. Leur contradiction même les fait rentrer dans ses bornes. » J.-J. Rousseau, Lettre à d'Alembert sur son article Genève.

et infini, et que par conséquent il est en dehors du mouvement et du temps. Nous savons que nous sommes libres, parce que nous le sentons; et nous savons que Dieu connaît tout, parce que nous le prouvons; mais nous ne savons pas comment Dieu connaît, parce qu'il est incompréhensible. Nous savons qu'il n'y a pas pour lui de loin et de près dans Tordre de l'espace, ni de passé et de futur dans l'ordre du temps; mais nous ne pouvons nous figurer cette existence que le temps et l'espace n'enveloppent pas, parce que la condition de notre existence propre est d'être enveloppée par le temps et par 1 espace.

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