‹ Le devoirChapitre 9 sur 51 · Bossuet, Traite du libre arbitre, chap, u · texte numérisé non relu

Bossuet, Traite du libre arbitre, chap, u

l'autre, obscure, confuse, sourde, qui nous laisse dans Tignorance ou dans l'incertitude sur le caractère de nos propres actes. Il est souvent difficile de voir clair dans sa conscience,, de se juger impartialement. Comment un observateur aussi patient, aussi délicat que Reid, peut-il oublier qu'il nous arrive d'être menés par des préventions ou par des haines longtemps avant de nous en apercevoir? A un moment donné, la lumière se fait, et notre propre passé s'éclaire à nos yeux. Les reproches d'un ami, les avis d'un maître, le spectacle de la conduite d'autrui, les leçons sévères de la destinée, ont souvent ce résultat. Tenons donc pour certain, malgré l'opinion de Reid, qu'il y a dans la conscience des motifs inconnus à la conscience elle-même, ou tout au moins à la réflexion. Est-il surprenant que ces motifs passent inaperçus dans des actions d'un intérêt minime? Ajoutons sur-le-champ, pour ce qui touche à la morale, que comme il y a deux conditions pour que la responsabilité de Pagent soit entière, l'une que l'agent soit libre, l'autre qu'il connaisse le caractère de son action, cette liberté dépourvue de motifs dont il est ici question, si elle était véritable, ne pourrait constituer dans l'agent ni mérite ni démérite, et resterait sans valeur morale.

Longtemps avant Reid on faisait dans les écoles une hypothèse tout à fait analogue à la sienne. Il ne s'agissait pas précisément d'une action faite sans motif, mais on posait le cas de l'égalité absolue de deux motifs con tradictoires, et on demandait ce que ferait un homme placé dans cette situation.

Ceux qui tenaient pour l'influence déterminante des motifs devaient nécessairement répondre qu'il n'agirait pas, et que, semblable à un point sollicité en sens con-

LA LIBERTE

traires par deux forces égales, il resterait en repos : supposition évidemment fausse et qui va directement au fatalisme. Leurs adversaires prétendaient au contraire que notre volonté est indépendante des motifs, et que c'est en cela même que la liberté consiste; mais, dans cette égalité parfaite des motifs d'agir ou des motifs de ne pas agir, ils étaient obligés d'admettre que l'agent se détermine sans motif; ce qui conduit à la négation du principe de causalité. Ainsi les uns, en affirmant la prépondérance des motifs, détruisaient la liberté, et les autres, en admettant que nous nous déterminons sans motifs, semblaient dire que les déterminations de la volonté sont des effets sans cause. Parmi les partisans de cette seconde opinion, les uns voyaient dans la liberté d'indifférence l'idéal delà liberté; d'autres, au contraire, entre lesquels il faut compter au premier rang Descartes, n'y voulaient voir que le degré le plus intime de la liberté, gradus infimus libertatis1.

Laissons à la scolastique ses hypothèses ridicules. Lorsque l'âme se surveille elle-même et dispose de sa propre force, elle a toujours quelque motif, juste ou frivole, de préférence, et cette égalité absolue ne se trouve pas ailleurs que dans les livres. Certes, il nous arrive fréquemment d'être irrésolus, incertains, hésitants. Non-seulement notre esprit a souvent de la peine à juger, mais notre cœur en a encore plus à se résoudre. Où est l'homme qui n'ait passé de longues heures

1. « L'indifférence n'est point de l'essence de la liberté humaine, vu que nous ne sommes pas seulement libres quand l'ignorance du bien et du mal nous rend indifférents , mais principalement aussi lorsque la claire et distincte connaissance d'une chose nous pousse et nous engage à sa recherche. » Descaries , Réponse aux sixièmes objections, édition Jules Simon, p. 391.

à chercher 1» vrai et le juste, et de longues heures à soumettre ses passions à la loi du devoir? Il se peut qu'en certains cas, après une pénible délibération, notre intelligence, fatiguée ou découragée, renonce à réfléchir plus longtemps; il se peut aussi que nous flottions entre deux désirs, sans pouvoir deviner lequel est le plus puissant sur nous. Mais cette hésitation de la pensée, ce trouble de l'âme, ne nous empêchent pas d'agir. Tel qui ne peut voir clair dans sa pensée n'en est pas moins résolu dans ses actes. Tel autre, au contraire, a l'esprit vif et pénétrant, discerne aisément ce qui convient, et s'arrête languissamment au moment d'agir. C'est que les qualités de l'esprit et celles même du cœur, considéré comme la source de toutes les passions, influent sur la volonté et ne la dominent pas. Libre, elle a sa force propre. Pendant que l'esprit délibère, elle est toujours maîtresse d'intervenir et de clore le débat avant que tous les avocats aient pris la parole. Cette puissance de les écouter ou de les réduire au silence, de se prêter à eux avec intérêt ou de leur donner audience dédaigneusement, montre à quel point la volonté dispose d'elle-même, et en même temps combien il est absurde de supposer que les motifs exercent sur elle la même action que sur l'intelligence.

M. Jouffroy, dans son Cours de droit naturel, a effleuré, plutôt que traité, les diverses questions qui se rapportent à la liberté, mais il l'a fait avec sa lucidité et sa supériorité habituelles. Pour montrer que la liberté ne dépend pas des motifs, il apporte un argument qui serait décisif, si la psychologie permettait de l'admettre.

Que se passe-t-il en nous, dit-il, entre la conception i'mi acte à faire et l'acte lui-même? Tantôt nous déli-

LA LIHKUTK. m

bérons entre différents motifs, tantôt une lutte s'établit entre diverses passions, et quelquefois aussi, ou pont mieux dire le plus souvent, nous sommes partagés entre un motif conçu par notre intelligence, et une passion qui domine notre sensibilité. Or, selon lui, il es! facile de comprendre que notre intelligence pèse plusieurs motifs, les compare et décide entre eux, ou que l'une de nos passions finisse par l'emporter sur les autres; mais quand la lutte s'établit entre un motif, c'està-dire une conception de l'esprit, et ce qu'il appelle un mobile, c'est-à-dire une passion du cœur, comment notre esprit ferait-il céder l'un à l'autre? Comment déciderait-il que la force d'une conception est plus grande que la force d'une passion? L'idée est une chose, et la passion en est une autre ; ce sont deux choses distinctes, différentes, produites par des facultés opposées, et entre lesquelles il ne peut pas y avoir de mesure commune. Il n'y a rien en nous, dit-il, qui puisse comparer exactement la force d'une passion et la force d'une idée. D'où il suit qu'entre un désir ou une passion, d'une part, et une conception de mon devoir ou de mon intérêt de l'autre, il n'y a aucun moyen pour ma raison de prendre parti, et que ma liberté agit avec une pleine et entière indépendance. Si je veux être prudent, je sun vrai le motif égoïste; si je veux être vertueux, je suivrai le motif moral; si je ne veux être ni prudent, ni vertueux, je suivrai la passion. C'est moi seul qui décide, et dire que je cède nécessairement au motif le plus fort ou au mobile le plus fort, c'est dire une chose qui n'a aucune espèce de sens1.

La distinction faite par M. Jouffroy des motifs et des

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