L'HABITUDE
•itoiîsç 'h ©««fis. êSo?- — o L'habitude es\ une seconde nature. »
Aristote , Traité de la mémoire et de la réminiscence, chap. n.
Toutes les actions humaines sont instinctives, ou volontaires, ou produites par l'habitude.
Le devoir n'a rien à démêler avec l'instinct, car nous ne saurions répondre de ce qui se passe en nous sans notre participation; mais il gouverne la volonté et il étend aussi sa puissance sur l'habitude, car nous sommes responsables : 1° de l'avoir acquise, et 2°, dans certains cas, de n'en pas combattre les effets.
On ne peut connaître le devoir si l'on ne connaît pas la volonté, et l'on ne connaît complètement la volonté qu'à la condition de connaître l'habitude, qui en est à la fois la conséquence et la limite.
Tout ce qui se meut sous le ciel est soumis à des lois constantes et uniformes; l'homme seul est dépositaire de sa destinée et maître de ses actes. Mais tout libre qu'il est, il n'échappe pas, dans la plupart des fonctions de sa vie, à l'influence des lois nécessaires.
Notre corps est soumis, comme les corps inorganiques, aux lois de la chimie et de la physique, et, comme les corps organisés, aux lois de la physiologie. La présence
en lui d'un hôte libre et volontaire modifie sa condition, en donnant naissance dans le corps à des mouvements spontanés dont l'origine n'est pas physique. Mais ces mouvements mêmes, avec les circonstances qui en résultent, tombent aussitôt sous l'empire des lois générales. Ces lois s'appliquent souverainement à toutes les forces qui ne sont pas la force volontaire elle-même. La force volontaire peut disposer des autres forces, mais elle ne peut les soustraire aux conditions de leur être. Elle emploie les lois, sans jamais pouvoir les modifier. Elle ressemble à un cavalier qui, à l'aide du frein, de la bride et des éperons, tire le meilleur parti possible de la force et de la vitesse de son cheval.
Notre âme, comme notre corps, a ses lois fatales auxquelles elle obéit par la nécessité de sa nature. Ce n'est pas parce que je le veux que mes yeux voient la lumière lorsqu'ils sont ouverts ; ce n'est pas parce que je le veux que je reconnais la vérité d'un axiome, ou l'exactitude d'un raisonnement, ou la force d'une démonstration. Certains souvenirs se gravent dans ma mémoire malgré tous mes efforts pour les en bannir; à certaines heures que la nature a marquées, je sens naître en moi une douleur, facile à distinguer de toutes les autres, et qui s'appelle le mal de la faim. Que mon corps soit blessé ou frappé, ou simplement tenu dans une position incommode, à l'instant la douleur m'envahit. La douleur et le plaisir, la haine et l'amour, la perception, la mémoire, le jugement, le raisonnement, toutes les fonctions de ma sensibilité et de mon intelligence, ont des lois aussi régulières, aussi générales, aussi indépendantes de ma volonté que celles qui régissent mon corps. Ces phénomènes naissent et se développent en moi sans le concours de ma volonté. Je puis beaucoup pour les diminuer
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ou les augmenter, pour les arrêter ou les prolonger; mais comment? En usant de dérivatifs, absolument comme pour mon corps, c'est-à-dire en me servant d'une loi pour ou contre une autre loi. La loi de la pesanteur obligera mon corps de tomber dans le précipice s'il reste un moment de plus dans la situation où le voilà; par un mouvement spontané, je dérange son équilibre, et aussitôt la même loi, qui l'entraînait vers l'abîme, le maintient ferme sur ses pieds. J'étais obligé, si je restais en ce lieu, de voir ce spectacle : je me transporte ailleurs, ou plus simplement je ferme les yeux; aussitôt la loi de la perception extérieure, qui tout à l'heure me contraignait à tout voir, m'en empêche absolument. Si je continue à attacher ma pensée sur cette femme, l'amour ne manquera pas de naître; mais je contrains violemment mon esprit à s'occuper de mes affaires ou à suivre un raisonnement scientilique : peu à peu son attention se concentre sur ces nouveaux objets, l'image de la femme s'enfuit, et avec elle l'occasion d'aimer. Ainsi ma volonté agit sur tout ce qui me constitue; mais elle n'a pas de prise sur les lois mêmes qui régissent les forces, etqu on appelle, d'un nom commun, la nature. La nature reste telle que Dieu l'a faite; et il n'a accordé à ma liberté que le pouvoir de se servir de la nature pour le bien ou pour le mal, pour ma perte ou pour mon salut.
Examinons cependant si, par une exception unique à cette règle, l'habitude ne modifie pas la nature même c^es forces, ou, pour dire la même chose en d'autres mots, si elle n'interrompt pas le cours des lois naturelles.
La force spontanée qui nous appartient, et qui seule 'It^enge le concert des forces réglées par les lois générales, ne se produit pas constamment sous la forme
volontaire et réfléchie que nous venons d'analyser. Avant que la volonté se soit manifestée chez l'enfant, et plus tard jusque dans le plus complet développement de l'énergie virile, un très-grand nombre de mouvements sont produits par nous spontanément, sans que notre esprit se rende aucun compte, ni de l'acte lui-même, ni de ses motifs. Tels sont, par exemple, les mouvements que nous faisons, dans certain cas, pour nous maintenir en équilibre, ou pour préserver nos yeux en fermant les paupières, ou pour repousser un corps étranger qui nous menace. On appelle ces sortes de mouvements des mouvements instinctifs, et ils ont pour caractère, outre celui que nous venons de signaler, de se produire toujours de la même façon, dans les mêmes cas, chez les individus de la même espèce. Les mouvements spontanés chez les animaux appartiennent pour la plupart à la même catégorie, car ils ne sont pas purement physiques, et cependant ils ne supposent aucune réflexion et aucune liberté; seulement, comme la volonté, chez les animaux, est incertaine et mal réglée, et que l'instinct est obligé de pourvoir à tout, il s'étend à une foule de fonctions qui , chez l'homme, sont volontaires. Aussi voyons-nous que l'animal remplit presque toutes ses fonctions dès sa naissance, et qu'il les remplit sans tâtonnements, avec une sorte d'infaillibilité, et sans y jamais introduire ni différences ni perfectionnements.
Ces mouvements instinctifs, qui, chez l'homme, précèdent et accompagnent l'exercice de la volonté, pourraient sans doute être produits volontairement; mais si nous les produisons avec réflexion et volonté, il est évident qu'ils n'auraient ni la même rapidité, ni la même facilité d'exécution, ni la même infaillibilité. la volonté a sa grandeur et l'instinct ses privilèges ; et peut-
LA LIBERTÉ
ôtre serions-nouA réduits en beaucoup de cas, à envier l'instinct si prompt et si sûr des animaux, si nous n'avions pas reçu le pouvoir de nous créer des instincts factices et d'employer en quelque sorte la volonté à rendre la volonté inutile. Ce nouveau mode d'action, qui n'est ni entièrement instinctif, ni entièrement volontaire est ce que l'on appelle l'habitude. Nous en ferons bien connaître la nature en comparant quelqu'une des actions humaines à la même action dans un animal.
La plupart des animaux marchent en naissant; cela était nécessaire puisque, pour un grand nombre, ils doivent suffire immédiatement à leurs besoins. L'homme, au contraire, destiné à avoir une famille et à être porté pendant longtemps dans les bras de sa mère, naît incapable de marcher et de se soutenir. On ne lui apprend pas à teter ou à crier, ce sont des choses qu'il fait instinctivement; mais on est obligé de l'accoutumer à marcher, de lui apprendre à parler. Aussi quelles difficultés d'abord! Bien poser les pieds pour que le corps soit soutenu, les lever l'un après l'autre, ne pas les lever trop haut, ne pas frapper trop violemment la terre, se diriger vers un but, ce sont autant d'affaires capitales qui absorbent toute l'intelligence et occupent toute la volonté d'un marmot. Soyez sûr que le jour où il se rend, pour la première fois, de son lit jusqu'à sa fenêtre sans l'assistance de sa nourrice, il croit avoir accompli la plus belle action du monde, et il n'a pas tout à fait tort. Pendant plusieurs semaines, pendant des mois peut-être, la moindre promenade exige de lui les plus grands efforts; puis nous le voyons peu à peu se montrer brave, entreprenant, téméraire : sa démarche devient plus libre, son pied plus sûr, et nous ne tarderons pas à être obligés de le retenir. Désormais
ce n'est plus rien pour lui que de marcher ; il ne marche plus pour marcher, il marche pour arriver, pour changer de lieu , pour courir après une balle. C'est à sa balle qu'il pense, et non à ses jambes; ses jambes se lèvent Comme il faut, elles trottent, elles s'arrêtent sans qu'il ait la peine d'y penser. L'opération de marcher s'accomplit désormais en lui avec l'infaillibilité et l'irréflexion de l'instinct. Pourquoi cette lenteur d'abord? C'est qu'il apprenait, et que par conséquent il était obligé de vouloir. Pourquoi, maintenant, cette rapidité? C'est qu'il est habitué, et que le mouvement de la marche s'opère désormais chez lui tout naturellement, sans qu'il y pense. Il lui suffit de vouloir avancer, et le reste va tout seul.
Voilà donc l'habitude produisant les mêmes effets que l'instinct. Un homme fait marche avec autant de sécurité et de facilité qu'un animal; mais l'animal marche ainsi par instinct : l'homme a été obligé d'apprendre, il marche par habitude. Dans les deux cas, la fonction semble naturelle; tous les caractères sont les mêmes; la différence est dans l'origine. C'est la nature qui nous donne cette façon naturelle d'agir qu'on appelle l'instinct, et c'est la volonté ou l'éducation qui nous donne cette façon naturelle d'agir qu'on appelle l'habitude. Cette phrase d'Aristote, devenue proverbiale, « l'habitude est une seconde nature, » exprime une observation littéralement exacte.
Si nous n'avions pas la volonté, il est clair que nous serions une créature bizarre, incomplète, condamnée au malheur. Nous penserions, et nous ne pourrions employer notre pensée à nos besoins. Nous réaliserions la fable de Prométhée, le génie tout-puissant pour con-
revoir, condamné à l'impossibilité de produire. Mais d'un autre côté, si toutes nos actions étaient voulue- ej réfléchies, nous serions capables de bien peu de choses. Cette action de marcher, qui nous paraît si simple, et dont nous parlions tout à l'heure, continuerait 4' être pour l'homme un sujet de préoccupation et d'étude pendant toute sa vie. Nous parlerions notre propre langue avec les mêmes efforts qu'exige l'emploi d'une langue étrangère, nouvellement et imparfaitement apprise. La recherche du mot et la préoccupation de la syntaxe empêcheraient notre esprit de se donner tout entier à la poursuite de la pensée. En écrivant, nous ressemblerions à un écolier qui copie péniblement un dessin ; il faudrait nous appliquer à peindre chaque lettre. L'homme le mieux doué n'arriverait pas à jouer cinq mesures de piano sans reprendre haleine. Tout ce qui se passe inaperçu dans notre vie, et qui pourtant en fait le fond, absorberait nos forces; et pour la pensée, pour les affaires, pour les améliorations, pour les découvertes, il ne resterait rien.
Grâce à l'habitude, au contraire, nous accomplissons journellement des prodiges dont personne ne nous sait gré. En ce moment, par exemple, à quoi suis-je occupé? A présenter de mon mieux la théorie de l'habitude. Mon esprit essaye de coordonner, dans un bon ordre, les observations que l'étude m'a fournies ; il les juge avant de les émettre : voilà ce qu'il fait, voilà ce qui le tient attentif. Mais dans le même temps il trouve aussi les mots et les tours de phrase nécessaires ; il n'hésite ni sur la propriété des termes, ni s'ur les convenances du langage, ni sur la grammaire; tout cela lui vient par surcroît et sans y penser ; bien plus, je trouve d'emblée au bout de ma plume, toutes les let-
très dont j'ai besoin : je les aligne, je les sépare avec justesse; j'observe toutes les lois de l'orthographe. Le sais-je seulement? Non; tout cela se fait, et se fait bien, sans que j'intervienne. L'habitude est là qui me remplace. Elle me soulage du gros de la besogne. Sans elle, je plierais sous le poids. Et, notamment, pour l'orthographe, dont je parlais, je puis l'oublier, elle est si capricieuse f Si l'on m'interroge sur l'orthographe d'un mot, et que ma mémoire ne me la fournisse pas, je n'ai qu'à écrire ce mot au courant de ma plume, comme un cavalier égaré qui abandonne les rênes et se fie à l'instinct de son cheval ; il y a cent à parier contre un que l'habitude me conduira bien.
Il en est de même de toutes les professions spéciales. Entrez dans un atelier d'imprimerie. Tous les ouvriers ne sont pas, tant s'en faut, du même mérite ; mais les moins intelligents, les moins capables, vont choisir dans le casier les lettres qu'il leur faut et les rassembler avec une promptitude, avec une sûreté d'allures qui ressemble à de l'instinct; c'est de l'instinct, en effet, car c'est de l'habitude. Apprendre un état, c'est d'abord contracter une habitude ; c'est acquérir ensuite, si on le peut, les qualités d'un autre ordre qui font le bon ouvrier, ou le savant, ou l'artiste. Mais sans l'habitude, c'est-à-dire sans le métier, il n'y a rien.
Il en est de même au moral. Nous faisons beaucoup d'actions en y pensant, et beaucoup d'actions sans y penser. Nous avons d'anciennes réflexions toutes faites qui nous dispensent de recommencer dans les cas semblables. C'est un pli pris ; nous ne pouvons nous refaire ; nous sommes trop vieux pour changer ; ce sont des habitudes de jeunesse. On a très-bien dit : « Chassez le naturel, il revient au galop. » Cela est vrai du natu-
LA LIBERTE
rcl que nous nous donnons comme du naturel que Dieu nous donne. La seconde nature est aussi tenace que la première. Qui n'a remarqué cent fois qu'on s'habitue à jurer, à fumer, à prendre des liqueurs fortes? Si nous venions à prouver qu'on s'habitue aussi à être honnête homme ou à avoir la conscience large, ne serait-il pas évident qu'il n'y a pas de question plus importante pour la morale que celle d'étudier l'origine, la nature et les lois de l'habitude?
Essayons de déterminer les lois de l'habitude, et, pour cela, ramassons quelques habitudes dans l'expérience de chaque jour, et cherchons ce qu'elles ont de commun. Nous pouvons prendre au hasard, nous ne sommes qu'habitude; nous vivons, nous pensons, nous sentons par habitude. Qu appelle-t-on être de son temps, de son pays, de sa classe, si ce n'est précisément avoir contracté les mêmes habitudes que ceux avec qui l'on vit ? Sommes-nous riches, nous avons les habitudes des riches ; il nous faut des appartements élégants, du feu en hiver, de l'air en été, de bons mets, des vins fins, des domestiques. Tout cela ne nous réjouit guère; c'est en quelque sorte notre pain quotidien. Nous souffririons d'en être privés ; nous remarquons à peine que nous l'avons. Quand la richesse arrive tout à coup après la misère, ses premières journées sont pleines d'enchantements; ce ne sont que petits bonheurs; les yeux, tous les sens sont séduits ; et peu à peu tout cela s'efface et s'endort, et ce qui était un plaisir devient tout uniment un besoin. Est-ce vrai? Voilà une habitude fatale, qui nous rassasie du plaisir, le rend monotone et nous plonge dans l'indifférence. Mais voyons la contre-partie.
Entrons dans la maison du pauvre. Est-ce une mai-
json? Non, la langue lui donne un autre nom; c'est une chaumière. Entrons là. Voici un espace où ne tiendrait pas l'antichambre du riche. Le laquais du riche ne changerait pas sa mansarde contre cet espace. L'air n'y vient pas; parce qu'il y a un impôt sur les fenêtres En revanche, le vent et la pluie y pénètrent par les toits effondrés, par les murs lézardés. Point d'autre sol que la terre dure et humide; point de meubles : un grabat ou peut-être une poignée de paille. Là vivent ou végètent, entassés, le père, la mère, l'aïeul et l'aïeule; les enfants bien portants ou malades. Le pain manque quelquefois; la sécurité manque toujours. On n'ose penser à l'avenir. Il n'y a pas d'avenir. L'avenir, c'est demain. Quand on est sûr d'avoir du pain demain, on s'endort dans des rêves heureux. Quelle vie! Ne disons pas qu'on s'y habitue jusqu'à ne plus sentir la misère, ne berçons pas notre égoïsme de cette vaine pensée ; mais disons, car cela est vrai, que la Providence veille sur ces abandonnés, qu'elle émousse exprès leurs sçns, pour que la douleur ait moins d'aiguillons; qu'elle endurcit leurs corps aux privations et à la fatigue, qu'elle endort leur imagination pour que le regret du bonheur absent n'ajoute pas à la misère présente. L'homme heureusement s'habitue à souffrir comme il s'habitue, hélas! à jouir. Dieu ramène une sorte d'égalité entre le riche et le pauvre par cet affaissement de nos facultés. Comme le plus grand bonheur est celui qui est nouveau, il y a une misère presque intolérable ; et c'est celle qui vient nous surprendre au milieu des jouissances de la vie.
Cherchons ailleurs, prenons de petits exemples : le vin. On s'habitue au vin; cela devient une peine de s'en passer. On se met à l'eau; les premiers jours sont dés-
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agréables; peu à peu on n'y songe plus. Ceux qui boivent avec excès arrivent vile à ne plus sentir la liqueur; il leur faut, avec le temps, une boisson jplus énergique; ils commencent par le vin, ils finissent par l'eau-de-vie; et l'eau-de-vie un beau jour ne leur suffit plus. Triste éducation qu'ils donnent à leur palais et à leur cerveau ! Les fumeurs d'opium commencent par se bercer, puis ils s'étourdissent, puis ils s'enivrent, puis ils s'hébètent. Pourquoi? Parce que chaque sensation s'éteint à la longue; l'habitude la détruit. Il faut chercher quelque chose de plus corrosif pour retrouver du montant. Ces habitudes énervent, émoussent, alanguissent, éteignent tout. La sensibilité s'use; elle ressemble à des ressorts qu'un frottement trop prolongé rend impuissants, à un rocher rugueux que les flots de 3 a mer ont poli : où l'eau bouillonnait il y a vingt ans, elle glisse aujourd'hui calme et tranquille.
Allons, montons sur un vaisseau. Adieu à la vieille Europe ! Que ces planches nous portent vers l'Amérique. Le vent souffle, la terre s'enfuit, le soleil peu à peu s'incline vers l'horizon, ïa mer est rouge de ses feux, et tout s'endort. Voilà la nuit sur l'Océan. Quels bruits sous le pont de ce navire ! Ce sont tous ces flots qui se heurtent jusqu'au sol sous-marin, et toutes ces planches qui gémissent, et tous ces cordages qui grincent, et toutes ces voiles que le vent sonore remplit. Pour moi, passager, nouveau venu dans ce monde de la mer, le bruit m'étourdit et m'empêche de rien entendre, tandis que les marins causent à voix basse auprès de moi. Ils n'entendent plus la mer, parce que depuis longtemps ils l'entendent tous les jours. Il en est de même partout* Nous, citadins habitués au mouvement et au bruit des grandes villes, nous dormons paisiblement pendant que
cent voitures brûlent le pavé. Un villageois croirait que la maison lui tombe sur la tête. Qu'y a-t-il donc? Nous n'entendons rien du tout.
Qu'on prenne dans son lit un cadavre dont on vient de fermer les yeux; non pas un jeune et beau cadavre, de ceux dont parle Priam :
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mais un cadavre hideux, portant les stigmates de la maladie. Qu'on vous l'étalé, qu'on vous le dissèque, qu'on vous le fasse sentir et toucher : que devenez-vous? Vous reculez d'horreur; vous vous évanouissez. C'est l'affaire d'un jour. Revenez demain, après-demain; revenez souvent. Vous ne verrez plus la mort, vous ne sentirez plus le cadavre; vous serez un savant, et vous ne songerez qu'à l'étude.
Hélas! on s'habitue même à la prison. On devient un hôte naturel de ces tristes demeures. On oublie le soleil et la liberté. Ce serait trop souffrir que de souffrir tous les jours comme le premier jour! Ne dit-on pas que les patients s'endurcissent sous le knout? Ils meurent à la longue, cela est vrai, parce que le sang s'écoule et que la respiration devient impossible; mais la douleur, l'atroce douleur est pour les commencements. On peut faire beaucoup de choses d'un homme ; il y en a qui ont vécu dans les oubliettes ! Dans nos bagnes, plus odieux que les plus odieux supplices du moyen âge, on trouvait des vieillards. Eh! comment y aurait-il des bourreaux, sans l'habitude? On a une fois le courage de verser le sang; et plus tard, on le verse parce qu'on l'a versé. S'il fallait passer deux fois par bs terribles sensations du premier supplice dont on a été l'exécuteur, il faudrait briser les instruments de mort,
LA LIBERTE
car on ne trouverait personne pour les mettre en mouvement.
Que sont toutes ces habitudes? Des sensations souvent < répétées. Elles vont en se détruisant. A la longue, elles ' deviennent légères ou indifférentes. Nous en pouvons recueillir cette loi générale : tout ce qui est passion s'émousse en se répétant.
Il n'en est pas de même de ce qui est action. Si j'entends sans les écouter les bruits de la mer, de la ville, de la forêt, peu à peu ma sensibilité s'émousse, et je cesse de les entendre ou tout au moins de remarquer que je les entends. Si au contraire je m'étudie à les bien écouter, si je m'efforce de les interpréter et de les comprendre, j'acquiers à la longue une perspicacité merveilleuse. Le moindre bruit arrive à mon oreille longtemps avant que les étrangers puissent l'entendre. J'en distingue les nuances, j'en connais les significations. C'est que, si l'habitude passive ne fait qu'user mes facultés, Thabitude active les exerce.
Ce contraste se retrouve partout. Nous parlions de l'habitude des liqueurs, qui déprave le palais, oblitère )e goût et nous rend insensibles aux saveurs. Cela n'est vrai que du buveur ignorant et grossier, qui boit pour boire et s'abandonne brutalement à l'ivresse. Le dégustateur, qui, par état, s'étudie à reconnaître par la saveur le cru et l'âge des différents vins, acquiert promptement l'habitude de les discerner. Les musiciens en viennent à décomposer un orchestre, et à distinguer dans un ensemble la partie de chaque instrument. Le chef d'orchestre entend tous ses musiciens à la fois, et il entend à part chacun d'eux. Nonbeulement son oreille l'avertit des fautes, mais il saisit
la plus légère nuance. C'est à l'habitude active, c'est-àdire à un exercice fréquemment répété, que le joueur de violon doit la facilité avec laquelle il peut, dans le même moment, lire les notes, parcourir le manche de son instrument, faire courir l'archet, et rester assez maître de lui-même pour apprécier l'action qu'il exerce sur les auditeurs, et pour jouir comme eux et plus qu'eux du charme de la musique. Gomment se produisent les phénomènes de la mémoire? Sans doute; il y a une mémoire passive, dans laquelle les faits ou les mots viennent se graver en quelque sorte à notre insu; mais ce n'est pas comme cela qu'on apprend. Ce que j'aurais retenu en un an, je le sais en un jour, si je veux m'y appliquer. Plus je me rends actif, lorsque je veux retenir par cœur, et plus j'arrive vite au bout de ma tâche. Lire des yeux une pièce de vers est un moyen de la retenir ; la lire à haute voix est un meilleur moyen; l'écrire est un moyen infaillible. Voulez-vous former le jugement d'un enfant? Ce sera une pauvre méthode à prendre pour y parvenir que de lui réciter les meilleures règles de la logique; mais donnez-lui fréquemment occasion de juger; reprenez-le quand il se trompe; obtenez de lui de constants efforts, et son esprit contractera de bonnes habitudes qu'il ne perdra plus. Il en est de même pour le raisonnement. Qui raisonne bien? Est-ce celui qui sait par cœur toutes les règles d'Aristote? Ou celui qui, par un exercice journalier, s'est rompu à l'argumentation? De oême pour la rhétorique, car tous les préceptes du goût ne valent pas pour un écolier une seule page écrite sous la direction d'un bon professeur; et pour la musique, car ce serait un plaisant maître de piano que celui qui voudrait nous aDnrendre son art en jouant devant nous
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dos sonates. Le propre de la volonté humaine est de s'accroître par l'action. Aussi a-t-on pu dire : « A force de forger, on devient forgeron; » ou ce qui revient au môme sous une forme moins simple : le génie n'est qu'une longue patience. C'est la seconde loi de l'habitude : tout ce qui est action se fortifie en se répétant.
Voilà donc l'origine, l'aspect et la double loi de l'habitude : l'origine, c'est la répétition de la sensation ou de l'action; la forme, c'est celle de l'instinct; là loi, c'est que toute affection purement passive diminue, et que loute action augmente et se fortifie par la répétition. Faisons dès à présent quelques applications de ces principes à la morale, pour montrer le parti qu'on en peut tirer.
Supposons, par exemple, qu'un homme habitué dans son enfance à des mœurs pures et à un langage sévère, entreprenne de lire des livres obscènes, uniquement pour se distraire, sans se plaire dans ces obscénités, mais sans fermer, à cause d'elles, des ouvrages dont le style, d'ailleurs, et la fable lui conviennent. Pendant les premiers volumes, il souffre de ces ordures, elles font obstacle à son plaisir; cette impression va en diminuant à mesure qu'il s'y accoutume, et bientôt il ne les remarque même plus. Il en sera de même si, au lieu de propos orduriers, sa bibliothèque lui montre des maximes immorales. Il se révolte sur le coup; mais s'il n'a pas l'esprit fortement trempé, il ne manque pas de tomber à la longue dans l'indifférence; et de l'indifférence, en matière d'honneur, à la dépravation* il n'y a qu'un pas.
C'est en ce sens que le proverbe est vrai ; « Dis-moi
qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es. » L'honnêteté a deux soutiens, l'horreur du vice et l'amour de la vertu. L'horreur du vice se perd presque toujours en le fréquentant. A moins que l'âme ne réagisse fortement, le compagnon du Vicieux est perdu. On commence par tolérer, et puis on excuse. On se met de plain-pied avec le déshonneur. Ce qui, à distance, paraissait impossible, devient facile et naturel quand l'âme s'est empoisonnée par le contact.
Les impressions du bien, quand elles sont purement passives, s'effacent aussi, et l'enthousiasme du premier jour tourne en langueur, en indifférence. C'est ainsi qu'on s'accoutume aux beautés de l'art et de la nature, et qu'on cesse d'en jouir au bout d'un certain temps, à moins qu'on n'intervienne dans ses propres sentiments par l'étude et l'exercice, et qu'on n'arrive ainsi, par le secours de l'action, à continuer, à ranimer, à vivifier l'impression passive. Quelquefois l'atténûation ou même la suppression des impressions passives est un bienfait de la nature. Le médecin, par exemple, n'aurait pas le coup d'œil et le sang-froid nécessaires, s'il ne s'accoutumait à voir souffrir. 11 n'en est pas moins sensible ccTuiue homme, mais il est plus aguerri comme praticien. Cette coexistence de la tendresse et du courage est surtout frappante dans les sœurs de la Charité. Elles sont à leur* aise au milieu d'un hôpital; elles voient la douleur sans pâlir; elles triomphent, avec le temps, d'une foule d'impressions passives, dont la source est dans une compassion généreuse, et qui semblent surtout naturelles aux femmes. En sont-elles moins dévouées, moins héroïques, et, dans le fond, moins affectueuses? au contraire : pendant que ce qu'il y a de Durement passif dans la sensibilité s'émnusse en elles,
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SB
fceur charité s'avive. C'est qu'il y a aussi du mouvement, de la vie et de l'action dans l'amour. Il y a un amour passif qui se consume en brûlant, et un autre amour dont le foyer est en nous, qui va toujours s'exal- (ant et s'accroissant, parce qu'il est une puissance. Quand on a volontairement tourné son amour et sa pensée vers le bien, quand on a pendant longtemps pratiqué la vertu, on obtient parmi les autres récompenses, comme la plus immédiate et la plus douce, une habitude de bien sentir, de bien penser et de bien faire, qui nous fait aller au bien par un instinct infaillible, comme l'aiguille aimantée se tourne vers le nord. Heureux celui qui, à force de commercer avec le bien, lui est devenu analogue, et qui possède à la fois, avec les mérites de la volonté, le calme et l'infaillibilité de la nature !
Peut-être est-il permis de signaler aussi, parmi les habitudes funestes, une disposition exagérée à l'indulgence. On met trop souvent un vice sous le nom d'une vertu. Parce qu'on se sent incapable de rompre résolument et courageusement avec les vicieux, on se persuade qu'il est possible de garder son honneur intact, en usant avec eux de ménagements, en accueillant leurs avances, en maîtrisant l'indignation qu'inspirent leurs maximes et leur conduite. Quelquefois on se donne pour excuse la honte même qu'ils subissent justement; ou bien on descend envers eux au rôle de courtisan par pitié pour les opprimés, comme si ce n'était pas reconnaître la légitimité d'une force, que de l'implorer pour ceux qu'on opprime. Ces capitulations ont d'abord et avant tout le tort d'être des capitulations, et elles ont de plus le malheur d'exercer sur les âmes
qui s'y livrent une influence délétère. On commence par une concession, et on finit par une adhésion. Ce qui n'était d'abord qu'une faiblesse, devient une lâcheté avec le temps et l'accoutumance. Il y a en nous comme une troupe de courtisans, de flatteurs, de parasites, qui nous assiègent sans cesse et nous fournissent secrètement des apologies pour toutes nos fautes. Restons entiers, si nous voulons rester droits. Ne permettons pas aux lâches faiblesses de pénétrer dans notre cœur, car elles le gâteraient. De toutes les choses difficiles, la plus difficile est de saisir ce qui sépare la bonté de la faiblesse. Corrigeons la pitié que nous inspirent les hommes par une haine vigoureuse contre le vice et le crime.
Après avoir constaté les caractères opposés des habitudes passives et des habitudes actives, il faut encore remarquer que la plupart des phénomènes sont complexes et tiennent à la fois de l'action et de la passion. Les habitudes actives, pour être accompagnées d'une habitude passive, n'en ont que plus de force. Comme la passion entrave et contrarie l'action, de telle sorte que plus la passion est vive et plus l'action est difficile, notre force profite toujours de la diminution des passions auxquelles nous sommes soumis, et envahit promptement l'espace que laissent libre, en se retirant, les forces étrangères qui agissent sur nous1.
L'augmentation de la force et la diminution de la
1. « Si tu veux rester habile dans un art, pratique-le sans relâche. Il en est de même du gouvernement de ton âme ; si tu veux dompter tes passions, ne les laisse jamais maîtresses. Leur force augmenterait, la tienne pour les dompter diminuerait. » Arrien, Dissertations . livre II, chap. xvn
résistance marchent ainsi de concert; l'effort qui est toujours proportionnel au rapport qui existe eûtre l'action et la réaction, tend naturellement à diminuer, et finalement à disparaître. L'action devient d'abord facile, puis, par un nouveau progrès, attrayante; car l'expansion étant dans la nature de la force, toute force tend à s'échapper par les issues qui lui sont ouvertes.
On pourrait citer une foule d'exemples, où ce qui était d'abord désagréable et difficile finit par devenir attrayant. De ce nombre sont notamment toutes les habitudes désignées sous le nom d'appétits factices. Nous voyons aussi que, pour apprendre certaines sciences, comme la physiologie, l'anatomie, on est obligé de triompher d'abord d'une sorte de répugnance. Enfin, dans les arts, des exercices souvent pénibles pour qui n'y est pas accoutumé finissent par inspirer à ceux qui s'y livrent un intérêt passionné.
Il ne saurait y avoir des habitudes dans le monde inorganique, d'où est absent le mouvement spontané. Les forces inorganiques ne sont que des agrégations de molécules, gouvernées par les lois générales, par le mécanisme universel, et n'ayant en elles aucun principe d'individualisme. Dans cet ordre de faits, la répétition du mouvement ne peut engendrer aucune disposition, aucune facilité à le reproduire, puisque les corps mus le sont par des forces étrangères, et en vertu de lois générales que rien ne peut modifier. Une pierre qui aura tourné mille ans dans une roue, et que l'on posera ensuite à côté, sera ce qu'elle était mille ans auparavant, et ne différera d'elle-même que par la diminution que le frottement aura fait subir à sa masse. Les habi-
tu des ne deviennent possibles qu'avec un commencement d'organisme; partout où il y a dans un seul être m ensemble de mouvements aboutissant à un but commun, il y a une forme spéciale et individuelle de ces mouvements qui constitue la vie ou la nature du système, et qui peut être modifiée par la répétition du mouvement. Nous ne trouvons pas cet effet dans les machines fabriquées de main d'homme, parce qu'elles ne sont qu'un mécanisme inventé pour imiter un organisme. Le ressort peut devenir plus souple, et les engrenages peuvent fonctionner plus aisément après avoir servi quelquefois; mais cela tient uniquement au frottement, qui diminue les résistances, et il n'en résulte aucune augmentation réelle de la force. Au contraire, dès que nous entrons, par le côté le plus humble, dans le monde organisé, nous trouvons des forces vivantes, et déjà il y a place pour l'habitude. On peut hardiment donner ce nom à l'acclimatation, à la greffe, à toutes les opérations qui ont pour effet de changer le mode d'existence, l'habitude interne ou externe de la plante. La puissance de l'habitude augmente, à mesure que la force est d'un ordre supérieur. Les animaux qu'il est possible de plier à certains mouvements répétés contractent des habitudes, qui même quelquefois se transmettent de génération en génération. C'est sur ce fait que la domestication est fondée. Chez l'homme, les habitudes se contractent surtout dans l'enfance, parce qu'il y a alors dans tout notre être une flexibilité pour les habitudes passives, et une surabondance de force vitale pour les habitudes actives qui ne se rencontrent plus au même degré dans le reste de la vie. 11 en résulte d'ailleurs qu'une fois arrivés à l'âge mûr, tous nos sentiments sont fixés, toutes nos pensées arrêtées, et
h A LIBERTE.
que nous n'avons presque plus besoin de penser avant de vouloir, mais seulement de nous souvenir. Notre caractère est fait alors; notre cœur, comme notre volonté, a ses habitudes acquises. Nous avons toutes celles de notre temps, de notre pays, de notre classe, de notre profession, de notre famille, sans compter celles que nous devons aux circonstances particulières de notre vie et de notre caractère. A l'exception de quelques déterminations prises dans des circonstances nouvelles et imprévues, presque tous nos actes, et aussi presque tous nos jugements, sont le résultat d'une habitude acquise. La nature tend ainsi à reprendre sa forme ordinaire, à laquelle la volonté libre est une dérogation.
Nous pouvons maintenant comprendre quelle est la part de notre responsabilité dans les actions que nous produisons par habitude.
D'abord, que Phabitude soit passive ou active, nous sommes responsables de l'avoir acquise, car, dans le premier cas, nous nous sommes abandonnés, et dans le second, nous avons voulu. On peut donc affirmer qu'à cause de cette origine, nous ne sommes étrangers à rien de ce que Phabitude nous fait faire.
En second lieu, quelque forte que soit Phabitude, elle ne saurait Pêtre plus que la nature, contre laquelle nous pouvons lutter, et souvent avec succès. Si donc nous venons à reconnaître que nous avons contracté une ha bitude mauvaise, ou seulement dangereuse, nous serions coupables de ne pas lutter contre elle, et de ne pas employer toute notre énergie à la déraciner.
L'honnête homme par excellence est celui qui a l'habitude de la vertu, et le malhonnête homme celui qui a l'habitude du vice. Une bonne action faite volontaire-
ment suppose plus d'effort et plus de mérite qu'une bonne action qui est le fruit de l'habitude ; mais pour avoir contracté l'habitude, du bien1, il faut avoir longtemps et persévéramment accompli de bonnes actions volontaires, et c'est évidemment la plus grande gloire à laquelle nous puissions atteindre devant Dieu et devant les hommes.
1. « 11 nous échoit à nous-mêmes d'eslancer parfois notre âme, esveillée par les discours ou exemples d'aulrui, bien loing au delà de son ordinaire. Mais c'est une espèce de passion qui la pousse et agite, et qui la ravit aucunement hors de soi. Il faut, pour juger bien à point d'un homme , principalement conlreroller ses actions comaiuaes, et le surprendre dans ses à tous les jours. » Montaigne, 1J3 20.
DIS U XIÈME PARTIE
LA PASSION