‹ Le devoirChapitre 15 sur 51 · I. Lucrèce, livre IV, vers · texte numérisé non relu

I. Lucrèce, livre IV, vers

douée de sensibilité, le contact est accompagné d'une sensation agréable ou désagréable, dont l'énergie dépend de la disproportion des deux forces qui agissent l'une contre l'autre. Si l'une d'elles est très-forte et l'autre très-faible, l'action est facile, ia résistance nulle, et la sensation presque imperceptible. 11 est donc évU dent que l'habitude émoussant la passion et activant l'action, il doit arriver un moment où la force ne trouve plus devant elle de résistance, et où ce qui d'abord était une lutte devient une expansion naturelle et facile. Le fleuve qui mugissait devant une digue, et dont la fureur allait croissant, a fini par renverser l'obstacle, et coule désormais calme et tranquille dans le lit qu'il s'est creusé. Ces différents effets de l'habitude sur les sensations ne tiennent pas seulement à l'intervention ou à l'absence d'une volonté particulière. Il y a des âmes essentiellement actives, ou, comme on pourrait le dire, montées au ton de l'action, qui s'inquiètent perpétuellement, et ne laissent rien passer chez elles sans le remarquer. On dit de celles-là qu'elles ont les sensations vives, ce qui veut dire qu'elles ne tombent jamais dans la langueur et le dégoût, et qu'on est toujours sûr de les trouver alertes, éveillées, agissantes, et, comme on dit vulgairement, sur le qui-vive. D'autres, au contraire, languissantes et paresseuses, se laissent jouir plutôt qu'elles ne jouissent, et se laissent souffrir plutôt qu'elles ne souffrent. Le plaisir et la douleur glissent sur elles. Elles sont blasées dans le plaisir et tièdes dans le chagrin. Elles sont précisément le contraire des âmes énergiques qui dominent leurs passions et les détruisent de vive force; leur indifférence tient à leur nullité; toute leur vie n'est que de végéter; âmes molles, urnes faibles, inertes, imbéciles, pour lesquelles a été

faite cette parole : « Je voudrais que vous fussiez froids ou chauds; mais parce que vous êtes tièdes, je vous vomirai de ma bouche. »

Platon, dans le Phédon, insiste avec une grâce charmante sur cette proximité, ou, si l'on veut, sur cette parenté du plaisir et de la peine. Il met ces paroles dans la bouche de Socrate, au moment où l'on vient de le délivrer de ses chaînes : « L'étrange chose, mes amis, que ce que les hommes appellent plaisir, et comme il a de merveilleux rapports avec la douleur que l'on prétend son contraire! Car si le plaisir et la douleur ne se rencontrent jamais en même temps, quand on prend l'un il faut accepter l'autre, comme si un lien naturel les rendait inséparables. Je regrette qu'Ésope n'ait pas eu cette idée; il en eût fait une fable; il nous eût dit que Dieu voulut réconcilier un jour ces deux ennemis, mais que, n'ayant pu y réussir, il les attacha à la même chaîne, et que pour cette raison, aussitôt que l'un est venu, on voit bientôt arriver son compagnon; et je viens d'en faire l'expérience moi-même, puisque à la douleur que les fers me faisaient souffrir à cette jambe, je sens maintenant succéder le plaisir \ »

Nous pouvons ajouter ici dans le véritable esprit de la philosophie stoïcienne, non pas de ce stoïcisme pur, mais du stoïcisme tempéré et adouci par la morale chrétienne, que la peine elle-même doit être, eu certains cas, la bienvenue; qu'elle nous fait mieux goûter le plaisir, et en même temps nous avertit de ne pas nous endormir dans les délices. Malheur à qui n'a jamais souffert! Ni la douleur ne nous est toujours à fuir, ni la volupté toujours à suivre 2.

1. Platon, le Phédon, traduction de M. V. Cousin; t. ï, p. 191.

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