Montaigne, livre II, chap. xn
Il va sans dire que nous ne tenons pas compte dans tout ce qui précède de ce qui tient à des lésions ou à des transformations organiques, ou plus généralement à une altération, soit du sujet sentant, soit de la cause de la sensation. Ainsi les organes de nos sens peuvent contracter une affection morbide à l'instant même où la douleur allait se transformer en plaisir, et mon âme n'est pas moins sujette que mon corps à la maladie et à la fatigue.
Du plaisir et de la peine sortent naturellement deux sentiments plus complexes, en ce qu'ils supposent la connaissance de l'objet qui a causé le plaisir ou la peine; ce sont les sentiments d'amour et de haine. Quand un objet m'a fait éprouver du plaisir, je ne puis le concevoir sans ressentir une affection agréable d'une espèce particulière, qui devient de la bienveillance si cet objet est animé : cette affection agréable n'est déjà plus une sensation, car elle n'a pas sa cause dans une action immédiate de l'objet aimé sur mes sens; elle est susceptible de durer et peut subsister en moi en l'absence d ''objet qui l'a fait naître, ou après qu'il a cessé d'exister. C'est l'Amour, qui correspond à la haine, comme le plaisir correspond à la douleur. Il y a des objets qui nous font éprouver du plaisir, et que l'on n'aime pas; il y en a d'autres qu'on aime, quoiqu'ils ne nous fassent guère que du mal ; mais en même temps que cette peine, l'obiet aimé nous a infailliblement fait éprouver quelque sentent agréable, qui est la secrète origine de l'amour. A proprement parler, nous ne pouvons sentir de l'amour que pour un objet aimé, car l'amour est inséparable de la bienveillance, et il suppose, espère ou rêve toujours un retour d'affection de la part de l'objet aimé. Nous
LA PASSION
n'aimons les objets inanimés que pour les souvenirs qu'ils nous rappellent, et quelquefois c'est nous-mêmes que nous aimons en eux, comme quand on dit, en étendant le sens des mots : J'aime cette maison ou cette prairie. Gela veut dire : J'aime habiter cette maison, j'aime parcourir cette prairie, j'y suis heureux, je m'y plais, et non pas: J'ai de l'amour pour elle.
La faculté d'aimer est très-inégalement répartie, ce qui prouve que la passion de l'amour n'est pas exclusivement une passion, et que nous faisons notre amour presque autant que nous le subissons. Il dépend bien plus de la faculté d'aimer de celui qui aime, que des qualités aimables de la personne qui est aimée. Quelques âmes paraissent presque incapables de ressentir de la tendresse; et les plus belles qualités, les plus grands services, les plus généreuses actions ne parviennent pas à leur inspirer des sentiments affectueux. D'autres, au contraire, sont comme pressées du besoin d'aimer : la moindre occasion, le plus chétif objet leur suffisent. S'il n'a en lui rien d'aimable, elles le transforment si bien, qu'elles semblent plutôt aimer un idéal créé par elles qu'un objet réel. Quand de telles âmes vivent isolées, il arrive que ces tendresses dont leur cœur surabonde se tournent en aspirations vagues, et bientôt en douleurs ou en désespoirs. Ce cœur vacant qui ne trouve pas à qui se donner succombe sous le poids de son trésor. C'est pour lui que Sénèque a dit ces belles paroles : « Je veux un ami afin d'avoir quelqu'un pour qui je puisse mourir1. »
C'est un lieu commun à l'usage de certains esprits, de dire que la faculté de haïr est en raison directe de