‹ Le devoirChapitre 17 sur 51 · Sénèque, Lettre îx · texte numérisé non relu

Sénèque, Lettre îx

la faculté d'aimer, et qu'une âme incapable de haine est du même coup incapable de tendresse. Il serait tout aussi exact de soutenir qu'on ne saurait donner l'exemple d'une grande vertu, sans être prédisposé aux grands crimes. C'est le contraire de cet aphorisme banal qui est le vrai. Il y a des âmes bienveillantes et des âmes malveillantes, comme il y en a pour qui la vertu est facile, et le crime impossible. On cherche en vain quelle place aurait pu trouver la haine dans le cœur de saint Vincent de Paul. Où a-t-on pris cette prétendue alliance ae la faculté d'aimer et de la faculté de haïr? Ce n'est pas dans l'expérience, qui ne nous montre pas la malice comme compagne ordinaire de la bonté; et ce n'est pas davantage dans la théorie, qui ne peut considérer la tendance d'une âme vers le bien comme une disposition naturelle à faire le mal. Si l'on veut dire, pour atténuer l'horreur qu'inspirent les âmes criminelles, qu'elles peûvent être capables de grands dévouements, nous le reconnaissons, et nous bénissons la Providence d'avoir laissé jusque dans la dépravation quelques traces de l'humanité. Mais la vérité est que cet absurde préjugé a pour auteurs ces maîtres de la littérature corrompue, qui ne connaissent que les passions violentes, qui cherchent dans le crime même on ne sait quelle funeste grandeur, et ne savent étudier la psychologie que dans les bagnes.

Comme le plaisir et la douleur engendrent l'amour et la haine, l'amour et la haine à leur tour produisent le désir et l'aversion. Quand je me sens heureux, il est naturel que j'aime la cause de mon bonheur; et du moment que je l'aime, il est naturel que je désire la posséder ou me rapprocher d'elle. De même le sentiment

LA PASSION

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de la douleur m'inspire de la malveillance pour la cause qui Ta produite, et me porte aisément à la repousser loin de moi. Plaisir, amour, désir; douleur, haine, aversion, telle est la génération des phénomènes de la sensibilité, ou des passions.

Cependant il ne faut pas croire que cette génération soit constante, ni surtout qu'elle soit invincible. Il y a des âmes sur lesquelles tombent le plaisir ou la douleur, comme sur une eau dormante; ils en troublent un instant la surface, et s'y abîment. Sans force d'expansion, elles ne produisent aucun amour, ou si l'amour naît en elles, il y languit bientôt et n'aboutit pas même au désir; âmes froides et engourdies, qui passent leur vie dans une sorte de demi-sommeil. Quelquefois aussi un plaisir passe inaperçu, parce que l'âme, occupée ailleurs, refuse ou dédaigne de se livrer à lui, ou parce que, par une virile* résolution de ne pas se livrer, elle réagit contre un plaisir que la raison condamne. Cette impassibilité volontaire est alors une preuve de force. La morale nous enseigne précisément à ne pas donner de prise sur nous au plaisir et à la douleur. Si on les laisse entrer à flots par toutes les portes de l'âme, il arrive bientôt que nous leur appartenons, et non plus à nous-mêmes. Le monde tout à coup nous remplit de son bruit et de son importance, et nous ne pouvons plus ni nous recueillir, ni nous gouverner, ni presque nous retrouver. Une âme bien douée et bien dirigée est celle qui, capable de jouir et de souffrir, ne s'abandonne ni au plaisir ni à la douleur. Il est beau de réunir en soi ces grands éléments de la vertu : une nature tendre, une volonté ferme.

Ce n'est pas le plaisir qui sollicite directement la volonté; ce n'est pas même l'amour, c'est le désir. Mais

qui s'abandonne trop au plaisir est difficilement maître de l'amour, et l'amour, une fois installé dans nos cœurs, y fait naître des désirs presque irrésistibles. La volonté ne doit pas s'ajourner. Elle ne doit pas dire : je laisserai faire le plaisir; ou encore moins : je laisserai faire l'amour, et je n'interviendrai que pour refréner les désirs. C'est trop compter sur soi. Le vrai commencement de la force est de se défier de soimême. Plus d'une volonté , qui se croyait sûre de ne pas faillir, a failli pourtant par surprise. C'est un mauvais général, qui laisse prendre sans coup férir tous ses avant-postes, et ne retrouve sà valeur que pour défendre ses derniers retranchements. Il faut disputer le terrain pied à pied dès le premier jour, dûton n'y gagner autre chose que de s'aguerrir. Que le plaisir, l'amour et le désir soient les bienvenus dans notre âme, pourvu qu'ils y viennent en amis, et non en maîtres. Nous connaissons à un signe infaillible que la passion nous envahit, quand nous sentons que l'exercice de la liberté sera désormais pour nous une victoire difficile.

Il m'arrive quelquefois de haïr un objet et pourtant de le désirer; c'est qu'alors je l'aime par quelque endroit. On peut être haïssable sans être tout haïssable; et de même je puis trouver à aimer et à détester dans le même objet. Souvent aussi je crois haïr ce que j'aime. Ce n'est pas en vain que l'amour est de la même nature que le plaisir; il est sujet aux mêmes erreurs et aux mêmes métamorphoses. Comme on hésite en certains moments pour savoir si l'état qu'on ressent est un plaisir ou une douleur, on ne sait pas toujours définir ;e sentiment qu'on éprouve pour certains hommes, et si c'est de l'amour ou de la haine. Qui sait, au fond, si la

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haine elle-même n'est pas quelquefois un des ingrédients de l'amour? Malgré toutes nos analyses, il y a toujours quelque chose de vague dans tout ce qui est passion, car il n'y a de clairement défini dans l'homme que ce que l'homme gouverne. Haïr quelqu'un, c'est en être fortement préoccupé, c'est lui donner chez soi une grande place. Si plus tard, nous nous convertissons à lui, il est rare que les progrès qu il fait dans notre tendresse ne soient pas en raison directe de l'aversion qu'il nous a d'abord inspirée. Triste condition du cœur humain, quand il se complaît en lui-même et ne se fie pas à la raison comme à un maître sûr : tantôt il ne sait pas s'il aime, et tantôt il passe, pour un rien, de l'amour à la haine, et plus il a eu d'amour, et plus il éprouve d'inimitié. Il est toujours entre deux sentiments contraires, et si éloigné de pouvoir répondre du lendemain, qu'il n'est pas même assuré d'avoir une conscience claire du présent.

Mais toutes ces passions, amour, désir, plaisir ou peine, ne sont que les accidents de la vie. Une altération de mes organes, une injure que je reçois, un dommage que je subis me font souffrir. Une femme que je rencontre allume en moi tous les feux de l'amour. Un succès qui vient me trouver, et où peut-être mon talent a moins de part qu'un heureux concours de circonstances, me fait désirer la renommée ou le pouvoir. Il suffit d'une voiture brisée, d'une lettre égarée, d'une heure perdue à dormir, pour que tout se passe différemment. Ma vie est un tissu de circonstances ifh prévues, dont chacune a son retentissement dans ma sensibilité. Il y a des joies que je ne goûterai jamais, des douleurs qui ne m'éprouveront pas; chacun de nous a

son fardeau et son trésor. Quel est le cœur qui s'éteigne ayant senti tout ce que le cœur de l'homme peut sentir? C'est le plus dur aiguillon de la mort,- qu'elle puisse arrêter les battements d'un cœur fait pour aimer, auquel aura manqué l'occasion de l'amour. Lorsque André Chénier, presque sur les degrés de la guillotine, se frappait le front en disant : « Il y avait pourtant quelque chose là, » il disait le mot de la plupart de nos destinées. Seulement il mourait avec la conscience de son génie; et les grands sentiments, les joies, les douleurs, les haines, les amours que notre cœur recélait, et que les circonstances de la vie n'ont pas fait jaillir, nous les emportons dans le tombeau sans les avoir pressentis, et nous demeurons inconnus aux hommes et à nousmêmes.

Cependant sous ces phénomènes éphémères que les circonstances de la vie provoquent, et qui périssent •avec les circonstances qui les ont fait naître, n'y a-t-il rien de durable, de permanent? N'y a-t-il rien de commun sous ces différences qui constituent le caractère et comme la physionomie morale de chaque homme? Si je donne un soufflet à mon ennemi, ai-je besoin d'attendre l'effet que cette injure produira sur lui pour savoir à quel point je l'ai offensé? Et si je le sais d'avance, n'est-ce pas parce que la douleur qu'il ressent tient à un sentiment profondément enraciné dans son cœur et qui vit, plus ou moins fort, dans le cœur de tout homme, le sentiment de la dignité personnelle? Si je jette un appât à l'ambition, ai-je besoin qu'on m 'apprenne où je dois chercher des dupes? Ne sais-je pas par avance que partout où il y a des hommes, il y a des ambitieux? Pourquoi désire-t-on des louanges? pourquoi un cordon, des honneurs? pourquoi une préséance?

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Parce que la vanité est une passion humaine, parce que tous les hommes désirent être admirés, respectés. Lorsque je vois un moribond accablé de douleurs et de misère regretter amèrement la vie, en suis-je surpris V Mon propre cœur ne me dit-il pas que la vie nous est Jmable, et que nous l'aimons en dépit de tout, et lors même qu'elle n'est plus qu'une suite de souffrances? C'est que tous les désirs particuliers, tous les amours ont dans notre cœur des sources vives, d'où s'épanchent ians cesse tous les phénomènes qui troublent ou charment notre vie; c'est qu'il y a en nous tous les sentiments durables qui naissent avec nous, que nous emportons au tombeau, qui subsistent malgré tout, développés ou affaiblis, selon les chances de notre destinée, et par lesquels seulement nous sommes des hommes. C'est qu'indépendamment de ce qui n'appartient qu'à moimême, ou de ce qui me vient de mon état, de mon tempérament, de mon éducation, il y a aussi dans mon cœur ce qui me vient de l'humanité.

C'est là, c'est à cet endroit qu'il faut étudier le cœur numain. C'est à l'endroit où la nature elle-même a placé ces amours sans lesquels aucun amour ne pourrait naître. Voyons donc ce qu'aime l'humanité; non pas ce que j'aime ou ce que vous aimez, non pas les traits qui nous enchantent, non pas les lieux ou les plaisirs qui entraînent tout notre cœur. Mais voyons ce qui explique, ce qui produit toutes les passions humaines; ce qui les domine, ce qui les rapproche; ce qui fait que le cœur du pâtre bat à l'uniion avec celui d'un roi. En un mot, laissons là les individus et étudions l'homme lui-même.

Les philosophes de l'école écossaise ont analysé avec

leur sagacité et leur pénétration ordinaires ce qu'ils appellent les principes actifs de la nature humaine. Par principes actifs, ils entendent à la fois la passion, dont nous nous occupons ici, et les principes rationnels d'action, sur lesquels nous avons fait nos réserves, et qui sont, suivant Reid, l'intérêt Dien entendu et le devoir. La classification adoptée par Dugald Stewart, l'un des derniers et des plus illustres philosophes de cette école, peut nous servir de point de départ. Il compte quatre sortes de mobiles d'action ou de principes actifs : les appétits, les désirs, les affections, et le principe inoral par excellence, c'est-à-dire l'idée du devoir ou de la justice.

Les caractères propres des appétits, par lesquels ils se distinguent des désirs, sont les suivants : 1° ils tirent leur origine du corps; 2° ils sont périodiques; 3° ils cessent pour un temps après avoir obtenu un objet particulier; 4° ils sont accompagnés d'une sensation pénible parfaitement distincte et reconnaissable pour chacun d'eux. Les désirs, selon Dugald Stewart, sont le désir de connaissance, le désir de société, le désir d'estime, le désir de puissance et le désir de supériorité.

Dugald Stewart comprend sous le nom d'affections <c tous les principes actifs dont la fin et l'effet direct est de causer du plaisir ou de la peine à nos semblables. » Il suit de cette définition même qu'il y a deux espèces d'affections : les affections bienveillantes et les affections malveillantes.

Les affections bienveillantes sont assez nombreuses. Dugald Stewart compte les affections de famille, l'amour, l'amitié, le patriotisme, la philanthropie, la pitié, le respect, l'admiration; mais il n'admet qu'une seule affection malveillante, le ressentiment, parce qu'il y a

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beaucoup de manières d'aimer, et qu'il n'y en a qu'une seule de haïr. 11 se rapproche en cela du sentiment do Descartes1.

Il est regrettable qu'après cette ^numération, Dugald Stewart n'ait plus compté d'autre principe actif quel'idéc de la justice, et qu'il n'ait pas distingué entre l'idée de la justice et l'amour de la justice qui, dans le fond, ne nous paraît pas différent de l'amour de Dieu. C'est une lacune d'autant plus regrettable dans sa philosophie, que l'amour divin n'a guère été étudié que par les mystiques.

Dans l'analyse qui va suivre, on retrouvera partout la trace de la théorie de Dugald Stewart; mais nous avons cru devoir adopter un autre ordre que le sien. Il importe peu, en effet, d'établir une distinction entre les affections et les désirs; ce qui a une gravité réelle, c'est de savoir si un mobile d'action a pour tendance de n'employer notre force que dans notre propre intérêt, ou s'il la dirige au contraire vers la bienfaisance et le sacrifice. Toutes nos passions, qu'on doive donner à chacune d'elles le nom d'appétit, ou celui de désir, ou celui d'amour, ont pour objet le moi, la créature ou le Créateur. Toute la sensibilité humaine peut donc être divisée dans ces trois grandes classes : l'amour de soi, l'amour de l'humanité et l'amour divin.

11 en est absolument de même de notre intelligence. Nos facultés intellectuelles ont pour objet le moi, que nous connaissons par la conscience, le monde que nous connaissons par les sens, et Dieu que nous connaissons par la raison.

C'est qu'il est dans la nature d'un être imparfait, 1° de persévérer dans son être; 2° de soutenir des rap-

î. ttesearlcs, les Passions de l'âme, pnrlie II, article 8 4.

ports avec le Dieu qui Ta créé et avec le monde dont il fait partie. Il est clair que les tendances et les forces de chaque être doivent être disposées dans ce but. C'est par cette triple condition que le monde subsiste, qu'il forme un tout bien organisé et qu'il continue à dépendre de son Créateur. Les êtres sans liberté, et par conséquent sans intelligence, soutiennent ces mêmes rapports aussi bien que l'homme ; mais l'homme seul les connaît, parce que seul il a la direction de sa propre force. En trouvant ces trois amours dans sa sensibilité, il commence à découvrir la loi de son être, et en même temps, par une analogie fondée sur la perfection de Dieu et l'excellence de son œuvre, la loi de tous les êtres.

Jetez les yeux sur le monde : tout y combat, tout y est divers, tout passe, tout est emporté. La vie n'apparaît que pour être aussitôt absorbée par la mort, et de la mort incessamment on voit sortir de nouveau la vie. Comme un fleuve qui descend des montagnes avec impétuosité et court se jeter dans la mer : les flots poussent les flots, je ne puis les fixer un instant sous mon regard sans que le courant les emporte ; mais ils passent et le fleuve reste. D'autres flots succèdent toujours au flot qui s'enfuit, et la source inépuisable ne cesse pas plus d'en fournir que la mer d'en absorber.

N'y a-t-il rien de stable dans ce courant? rien qui atteste le dessein de Dieu? Au-dessus de tous ces phénomènes, j'envisage déjà la loi qui les conduit. Chaque créature qui vit un instant à la surface du monde, et qui bientôt engraisse de ses restes la terre qui l'a nourrie, disparaît sans laisser de traces d'elle-même; mais pendant qu'elle vit, ses formes, ses instincts> ses ac-

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tions, sa destinée sont déterminés par une loi constante; elle morte, d'autres êtres, appartenant à la même espèce, soumis aux mêmes lois, reproduisant les mêmes caractères, vivent sur son tombeau et perpétuent son nom et sa famille. Ainsi la règle apparaît dans le désordre, l'unité dans la variété, la paix clans la lutte, la vie dans la mort, et la majestueuse simplicité de la loi domine et gouverne l'infinie variété des phénomènes.

Où est-elle, cette loi? Je la constate par des inductions; je l'exprime dans une formule scientifique; mais n'est-elle qu'une formule? n'est-elle qu'une abstraction? Elle est vraie, elle est le vrai. Chaque être que Dieu sème dans l'espace porte en lui-même sa loi, de sorte que l'espèce est dans chaque individu. Chaque substance individuelle est faite pour se développer suivant la loi qui constitue et gouverne toute l'espèce, et son développement est infaillible comme la loi même émanée de Dieu, si les aliments et les conditions d'existence ne font pas défaut. Prenez un gland de chêne : le chêne est là; déposez-le dans la terre et confiez-le à la main qui conduit les vents et qui fait pleuvoir la rosée : bientôt il fermente, il s'entrouvre, il pousse des germes et des racines, il cherche par les uns la surface du sol, il s'enfonce par les autres plus profondément dans la terre et va chercher partout des sucs nourriciers. Avec le temps, ce qui n'était qu'un arbuste s'élance, se couvre de feuilles et devient un chêne immense. Où est la force qui réunit, dans ce système qu'on appelle un chêne, les parties dont il est formé? Elle est dans la substance constitutive du chêne, dépositaire de la loi et de la forme générale de l'espèce. Si vous jetez dans le même trou de terre, si vous arrosez de la même eau, si vous

entourez des mêmes soins deux graines dont votre œil, aidé des meilleurs instruments, ne peut apprécier la différence, pourquoi de Tune ne sort-il qu'un brin d'herbe, tandis que l'autre produit un arbre élevé? C'est que la vie est virtuellement dans toute semence avec toutes ses conditions et toutes ses lois. Nous, spectateurs du monde, nous lisons les lois dans les effets; mais c'est dans la substance que Dieu les écrit.

Tout être accomplit ainsi sa loi, à son rang, sous la main de Dieu, sans jamais s'écarter de la ligne prescrite, et tous les êtres ensemble par une sublime et constante harmonie, conspirent à l'unité de l'univers; car chacun d'eux a été organisé, non-seulement pour atteindre un développement régulier et ne disparaître de la surface de la terre qu'après s'être reproduit dans un autre individu de la même espèce, mais pour concourir avec tous les individus des autres espèces à l'accomplissement d'un plan général qui assigne à chacun d'eux son rôle à part et sa destinée.

Un seul être, et c'est l'homme, c'est moi-même, a été placé par le Créateur dans une condition différente. Dieu a fait de moi , non-seulement un acteur, mais un spectateur du monde. Il m'a donné une loi, comme au reste des créatures , mais il m'a laissé libre de la transgresser ou de la suivre. Il m'a rendu dépositaire et maître de ma destinée.

Je vois donc en moi-même, je lis au fond de ma conscience la loi que le reste du monde suit aveuglémenl. Ce n'est pas seulement ma loi que j'y vois, mais dans cette loi toutes les lois, car Dieu ne veut rien qui ne soit analogue. Il m'a fait intelligent pour que je connaisse ma destinée, sensible pour que je l'aime, libre pour que je l'accomplisse.

Quelle ([ne soit d'ailleurs ma destinée, j'en connais déjà les traits les plus généraux, si je connais la destinée du monde lui-même. Je suis fait pour tendre vers Dieu, comme tous les êtres, et pour favoriser chez tou^ les autres êtres l'accomplissement en commun d'une destinée identique.

De là, dans mon intelligence, trois facultés : l'une qui se dirige vers Dieu, l'autre vers moi, et la troisième vers le monde; la raison, la conscience et la perception. De là, dans ma sensibilité ou dans mon cœur, trois amours : l'amour de Dieu, l'amour de soi, l'amour des hommes.

Il y a dans mon intelligence une faculté qui accompagne l'exercice de toutes les autres : c'est la conscience: et il y a dans ma sensibilité un amour qui ne s'oublie jamais : c'est l'amour de soi. Comme je ne puis rien affirmer sans m'affirmer moi-même, je ne puis cesser, quoi que je fasse, de vouloir mon propre bonheur

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