‹ Le devoirChapitre 18 sur 51 · L'AMOUR DE SOI · texte numérisé non relu

L'AMOUR DE SOI

« Quse sit natura voluntatis humaDsef quae nempg « est velle universim suam beatitudim m, atque ei « hac necessaria voluntate prosilire in ornnes partia culares actus liberos. » — o La nature de la volonté humaine est de vouloir d'abord et avant tout le bonheur et de partir de là pour se diriger vers des fins particulières.» Bossuet, Schola in tuto , quœst. 2, art. 4.

Nous n'avons pas besoin qu'on nous apprenne à nous aimer; c'est un sentiment que nous apportons en naissant. Le premier jour où notre âme sent et pense, c'està-dire le jour où elle commence à exister et à vivre, elle se connaît et elle s'aime. Le moi s'introduit à cette heure-là, pour n'en plus sortir, dans la conscience et dans le cœur de l'homme. On a beau dire : « Le moi est haïssable; » il ne paraît si haïssable aux autres que parce qu'il les gêne dans leur amour-propre; et si nous nous aimions moins, nous verrions avec moins de répugnance ceux qui s'aiment avec excès.

11 y a sans doute des égoïstes et des hommes désintéressés; mais l'égoïste est celui qui s'aime trop, ou qui s'aime uniquement, et l'homme désintéressé est celui qui, tout en s'aimant lui-même, se sacrifie au besoin pour ses amis ou pour son devoir. Il faudrait un triste courage pour analyser les actions les plus sublimes, et y chercher cette arrière-pensée personnelle, cette note

LA PASSION

humaine qui en alitée la grandeur. Mais pourquoi nier qu'elle existe, puisque au fond rattachement à la vie, et même à une vie heureuse, nous est inspiré par la nature? La morale elle-même ne le condamne pas, pourvu qu'on sache le mettre à son rang. Si je pense, en faisant mon devoir, que Dieu m'en tiendra compte, en ai-je moins fait mon devoir? Si je préfère la satisfaction de me sentir honnête homme aux jouissances que m'aurait données une richesse usurpée , cela m'empêche-t-il d'être un homme de bien? Placer si haut son bonheur, n'est-ce pas déjà le signe d'une noble nature ? Et sommes-nous si parfaits et si justes, que la vertu cesse de nous paraître vertueuse, si elle ne va pas jusqu'à Tentière abnégation de soi-même?

Il faut prévoir ici une confusion dont l'esprit pourrait être troublé. Il arrive qu'on fasse une action honnête, non pas parce qu'elle est honnête, mais parce qu'on craint d'être puni en ne la faisant pas, ou parce qu'on espère être récompensé pour l'avoir faite. Quand l'amour-propre se met ainsi au premier plan et devient le but unique de nos actes, il ne les rend pas criminels à la vérité, mais il les empêche d'être méritoires. Ni Dieu, ni la société ne doivent rien à celui qui s'est en quelque sorte payé d'avance. La vertu qui rapporte n'est plus de la vertu; se sacrifier aujourd'hui pour gagner demain, cela s'appelle faire des affaires1, et non pas être vertueux.

Ajoutons aussi que l'honnêteté, en quelque sorte matérielle, d'un acte accompli dans ces conditions, est un bénéfice de hasard. Se fier, pour ne jamais faillir, sur de tels calculs, ce serait ignorer la misère de notre sen-

\ . « Multum a bénéficie) distat negotiatio. — 11 y a loin d'une négociation à un bienfait. » Sénèque, des Bienfaits, livre VI, chap. xil.

sibilité et la faiblesse de notre jugement, prendre pour but un cœur dont les amours peuvent changer et s# dépraver, et pour guide une intelligence chancelante, ignorante, sujette à se fatiguer, à se détourner, à dévie)* de la ligne droite.

Mais il est fort différent de faire une action honnête uniquement par calcul, ou de la faire parce qu'elle est honnête, et de se souvenir en même temps avec satisfaction qu'elle portera avec elle sa récompense. Cette distinction, qui paraît subtile dans la théorie, est fort précise dans la pratique; et nous sentons fort bien si c'est l'intérêt qui nous conduit, ou s'il ne fait que nous consoler et nous encourager. Son intervention, dans cette mesure, est légitime, et nous pouvons ajouter qu'elle est constante. Quand la pensée est principalement préoccupée du devoir, quand l'ardeur de plaire à Dieu ou d'obéir à la justice éternelle remplit presque notre cœur, n'y reste-t-il pas une place pour nousmêmes? Ne savourons-nous pas cette joie vraiment sainte qui accompagne le sacrifice? Ne mettons-nous pas avec confiance nos douleurs présentes dans les mains du Dieu qui doit nous récompenser? Oui, le moi peut se retrouver jusque dans le sacrifice qui ne recule pas devant la mort même; et, sans parler de l'espoir des récompenses éternelles, combien de fois la mort n'est-elle qu'un pacte entre deux égoïsmes ! J'aime mieux sacrifier ma vie que de la voir déshonorée; ou je l'aime mieux détruite que malheureuse. J'ai le courage de la perdre, n'ayant pas le courage plus difficile de îa supporter. En vérité, la mort ne prouve rien, pas même le dégoût de la vie.

Faut-il pousser ce principe dans la dernière rigueur, eî soutenir qu'il ne peut y avoir d'action absolument et par-

LA PASSION

[imeraèiit désintéressée? Qûand d'Assas décrie : « A moi Auvergne, voilà l'ennemi I » pehse-t-il à autre chose qu'à l'honneur, au devoir, à la patrie? A-t-il, dans ce moment suprême, comme une vision de la gloire qui l'attend? Le bien pour le bien, sans arrière-pensée, est-il au-dessus des forces humaines? Il faut croire ; ju une telle vertu n'est pas impossible ; mais il faut surtout se rappeler que le désintéressement qui ne va pas jusqu'à dédaigner le bonheur à venir ou les joies d'une conscience pure, est encore digne de notre admiration et ae nos respects.

Plus d'une secte philosophique ou religieuse a pré tendu, non-seulement que nous pouvions, dans un moment d'enthousiasme, échapper à l'amour-propre, mais que nous pouvions le chasser absolument de notre cœur et même qu'il n'y avait pas d'autre action vraiment juste, ou d'autre cœur vraiment pur, que l'action, que le cœur dont le désintéressement était absolu. C'est l'illusion des mystiques, et de tous ceux qui oubliant îe corps se flattent d'échapper à la condition mortelle. Quelque orgueil se cache peut-être sous ces nobles doctrines. Dieu nous a faits pour l'aimer avec le cœur qu'il nous a donné, dans la substance qui nous constitue, et non pas pour nous fondre et nous absorber en lui. Notre vie doit persister, aussi bien que notre être. C'est fait de nous si la conscience, si le moi s'efface. 11 entre clans les plans de la Providence que nous ne nous efforcions pas d'oublier le moi, puisqu'elle l'a rendu impérissable1.

î. « La charité toute pure est si au-dessus de nos forces, que tant s'en faut que nous puissions aimer Dieu pour lui-même, ou tel qu'il est eu lui même, que la raison humaine ne comprend pas facilement t^rie l'on puisse aimer autrement que par rapport à soi, et avoir d'unin?

Il y a, en effet, entre l'homme et le reste des êtres créés de telles différences, que chaque comparaison entre le monde et nous fait éclater davantage notre dignité. Nous avons la science et la liberté; mais nous avons de plus l'immortalité qui les couronne. Les autres: substances naissent et meurent; quand une substance animale ou végétale a donné sa semence , la nature l'abandonne, et continue l'espèce dans des individus différents. Nous seuls par un décret de Dieu, nous ne mourons pas. Si la première loi des êtres créés est de persévérer dans l'être, cette même loi ne doit-elle pas nous être imposée, à nous, le seul être créé à qui l'immortalité soit promise? Donc il est naturel que nous aimions notre être, et que nous Paimions dans les meilleures conditions de son existence et de son développement. L'amour de soi a donc une triple forme : l'amour de la vie, d'abord, et à cause de l'amour de la vie, l'amour de la vie heureuse, ou du bien-être, et enfin l'amour de la vie active, ou de l'expansion naturelle de nos facultés.

§ \ . l'amour de l'être.

C'est une observation vulgaire que l'amour de la vie est un sentiment qui ne meurt pas en nous. Il faut d'affreuses douleurs pour l'effacer un moment; ou plutôt on ne l'efface pas, et c'est sa persistance qui rend le suicide si difficile.

Un homme franchit le parapet d'un pont et se jette à l'eau. Si, au même moment, quelqu'un se précipite à côté de lui pour le sauver, il est bien rare qu'il redernière fin que sa propre satisfaction. » Malebranche, Recherche, de la vérité s livre IV, chap. v,

pousse la vie qu'on lui rapporte. Il tire de ce voisinage de la mort un amour plus ardent de la vie. Tout lui paraît changé depuis qui! a cru tout perdu.

Il n'y a pas de bagne où l'on ne puisse se faire raconter l'histoire de quelque condamné à perpétuité surpris dans ses tentatives d'évasion par un danger de mort, et appelant du secours avec d'aussi vives instances que si on devait lui rendre la liberté avec la vie. Que demande-t-il pourtant? La privation éternelle des consolations de la famille et de l'amitié, l'accouplement de toutes les heures avec un scélérat, la livrée de l'infamie, le fouet du garde-chiourme, la gêne, la fatigue; plus que cela, le cachot, la double chaîne et la bastonnade, châtiment du forçat évadé : une vie pire que la mort.

Qui de nous n'a vu de ces moribonds, dont les souffrances effrayent la pensée, et qui, suivant l'expression consacrée, ne veulent pas mourir? Qui n'a été frappé de cette préoccupation d'en finir du premier coup, que \on constate dans la plupart des suicides? N'y a-t-il pas comme un abîme entre ces deux actes, se suicider, ou persévérer dans le suicide? Est-il besoin d'avoir vu de près les angoisses des condamnés pour connaître la force de ce double sentiment : l'amour de la vie, l'horreur de la mort?

« Debilem facito manu, Debilem pecle, coxa; Lubricos quate dentés :

Yita dum superest, bene est !. »

L'amour de la vie nous est si naturel, qu'il vit en nous lors même qu'il n'avertit pas notre conscience.

1. « Fais-moi manchot, cul-do-jatte, impotent; casse mes dents dans ma bouche : pourvu que je vive, tout est bien. » Mécène; dans Sénèqne, lettre 101.

Quand il n'est pas une passion, il est un instinct, Nous n'avons pas besoin de réfléchir, nous n'avons pas même besoin de penser, pour nous raccrocher, en tombant, à la branche qui nous sauvera; et si nous pensons, si nous voyons le péril, alors, à la place de l'instinct, qui disparaît toujours devant la volonté, s'élèvent un désiv si ardent, une volonté si énergique, que rien de plus fort ne pourrait être conçu par la pensée ni exprimé par le discours.

Que l'amour de la vie soit distinct de l'amour des jouissances de la vie, c'est ce que prouve assez l'exemple des moribonds, des incurables, des condamnés à perpétuité, de tous ceux pour qui la vie paraît n'être qu'une longue douleur, et qui cependant sont attachés à la vie. Il ne faut pas même croire qu'il reste dans ces derniers degrés de la misère humaine, des phénomènes essentiels à la vie qui nous procurent quelque douceur, et par lesquels la plus triste vie nous soit encore désirable. Non, ce n'est ni.la lumière du soleil, ni l'exercice de la pensée, ni aucune fonction vitale que regrette le mourant : c'est la vie elle-même.

L'amour qui nous rattache à la vie est-il resserré dans l'espace qui sépare notre naissance de notre mort? La vie que nous aimons est-elle uniquement cette vie terrestre? L'inévitable mort ne change-t-elle pas pour nous de caractère quand, au lieu d'apporter avec elle Its néant, elle ne paraît plus que le commencement d'une existence nouvelle? Qu'y a-t-il de si puissant dans ces pensées d'immortalité qui nous soutiennent dans l'agonie et nous consolent de mourir? Est-ce l'espoir d'une félicité sans bornes qui nous séduit, ou ne sentons-nous pas, à côté de ces espérances, le bonheur, l'immense bonbanr de ne pas tomber dans ]ç néant? d'échapper à

LA PASSION

cette destruction de notre être, de sauver notre pensée, notre conscience, notre cœur, tout ce moi qui nous est si cher, et d'entrer en possession de la vie réelle après cet usufruit de la vie terrestre?

Page 1