‹ Le devoirChapitre 19 sur 51 · l'amour du bien-être · texte numérisé non relu

l'amour du bien-être

La seconde forme de l'amour de soi, après l'amour de la vie, est l'amour ou le désir du bien-être. C'est ici que la passion paraît essentiellement multiple et diverse. Les moralistes pourraient faire une nomenclature interminable, et beaucoup d'entre eux se sont laissés aller à des distinctions qui perdent de leur utilité à force d'être minutieuses. En nous en tenant à une esquisse générale, nous serons déjà assez encombrés de détails. Nous en dirons seulement ce qu'il faudra pour montrer qu'il peut y avoir des degrés de valeur morale entre les diverses formes du même principe, et pour indiquer la règle d'après laquelle doivent être classés tous les amours que l'amour-propre engendre dans le cœur humain.

Nous dirons d'abord un mot des préoccupations qui concernent la santé et qui sont la forme la plus générale de l'horreur du mal physique. Il y a un certain plaisir bien naturel et bien permis à se sentir dans un corps libre, dispos, actif, dont tous les membres et tous les organes fonctionnent bien. On peut même considérer comme une obligation d'entretenir la bonne disposition du corps afin qu'il ne nuise pas aux actions de l'âme, et qu'il leur serve d'intermédiaire agile et sûr. Mais il faut craindre de pousser trop loin ces soins et cette complaisance.

Le corps, est, après tout, un assez mauvais compa-

gnon. Quand il souffre, il nous remplit de ses doléances; et quand il est trop repu et trop satisfait, il nous remplit de ses joies. S'il faut le nourrir et l'entretenir, il faut aussi le dompter, le morigéner, le forcer à garder son rang de serviteur. Les soins excessifs qu'on lui donne finissent, avec le temps, par tourner en nécessités. Il devient exigeant, tendre, maladif, incapable de supporter la fatigue et la douleur. Le comble, c'est que la plupart des esprits, delicata et umbratica turba1, voient un raffinement de civilisation dans cet assujettissement à la matière; l'oppression du corps sur notre âme va jusque-là. Nous traitons de gens grossiers et de malappris ceux qui, par leurs habitudes simples et naturelles, échappent à cette servitude. Les femmes surtout tirent gloire de leur délicatesse, et quelquefois de l'imbécillité de leurs membres et de leurs organes. Bossuet les en reprend assez durement : « Les femmes, dit-il, n'ont qu'à se souvenir de leur origine et, sans trop vanter leur délicatesse, songer après tout qu'elles viennent d'un os surnuméraire, où il n'y avait de beauté que celle que Dieu voulut y mettre2. »

Outre cette forme négative de l'amour du bien-être, qui est plutôt la crainte du mal physique, nous sentons en nous une tendance à rechercher les plaisirs physiques, les plaisirs des sens. Parmi les plaisirs des sens, nous parlerons d'abord de ceux qui sont attachés à des appétits.

Les appétits nous ont été donnés pour assurer la conservation des individus et la reproduction de l'espèce. Ils sont au nombre de trois : la faim, la soif et l'appétit du sexe.

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