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Sénèque, des Bienfaits, livre IV, chap. n

2. Bossuet, Élévations, 2e élévation de la cinquième semaine?

LA PASSION

Avoir faim, c'est éprouver une certaine douleur, d'une espèce particulière, que tout le monde connaît et que personne ne confond avec aucune autre. Cette douleur est invariablement accompagnée, dans l'état actuel, du désir de la nourriture, soit que dès l'origine la nature nous ait inspiré ce désir en même temps que cette douleur, soit que nous ayons d'abord instinctivement contracté l'habitude d'éprouver ce même désir, aussitôt que la douleur de la faim se fait sentir. Cette douleur et ce désir vont toujours croissant et acquièrent toujours un nouveau degré de violence, jusqu'à ce que le désir ait été satisfait et la faim apaisée ou guérie. Ils cessent alors, mais pour renaître après un intervalle déterminé. Ainsi la faim consiste en une douleur particulière, accompagnée du désir de la nourriture; elle cesse aussitôt que nous avons pris des aliments; elle renaît à des intervalles périodiques. La soif se comporte absolument de la même façon; toute k différence est dans la périodicité, plus régulière pour la faim, et cette différence s'explique aisément par la structure de notre corps et l'usage que nous faisons de la boisson et des aliments.

L'appétit du sexe, comme ceux de la faim et de la soif, consiste en une douleur d'une nature particulière , accompagnée d'un désir. Il cesse momentanément après avoir été assouvi, et renaît au bout d'un intervalle plus ou moins long. Seulement la douleur est moins forte, moins facile à discerner; elle ne s'accroît pas, comme celle de la faim ou de la soif, jusqu'à devenir intolérable et mortelle, et la raison en est fort simple : c'est que la nature n'a pas besoin que chaque individu se reproduise, tandis que la nécessité de l'alimentation est absolue. Pour le même motif, la périodicité est ici presque nulle; mais, comme le plaisir attaché à la satisfaction d$

cet appétit est beaucoup plus vif que celui qui accompagne la satisfaction de la faim ou de la soif, le désir a une énergie et une violence toutes spéciales, et remue plus profondément peut-être que tout autre notre sen sibilité. Il faut ajouter, d'ailleurs, que l'appétit du sexe ne se développe presque jamais sans être sollicité par l'impression particulière que produit sur nous la beauté dans un sexe différent; il est donc généralement accompagné de l'amour, affection d'une nature agréable, mais envahissante, et qui concourt, avec l'appétit du sexe, à troubler violemment notre âme.

On a remarqué que la nature avait été prévoyante en n'abandonnant pas à notre raison toute seule le soin de nous conserver et de nous reproduire. Elle a attaché de très-vifs plaisirs aux diverses fonctions qui assurent la conservation de l'individu et la perpétuité de l'espèce; elle nous a obligés, sous peine de mort, de prendre fréquemment de la nourriture, et d'en prendre régulièrement, sous peine de nous faire une santé débile. Ce n'est pas tout : en nous avertissant ainsi par les appétits de la nécessité d'accomplir les fonctions, elle nous donne i du même coup un second avertissement, celui de ne pas accomplir les fins de l'appétit en l'absence de l'appétit lui-même. Elle nous prend, pour ainsi dire, dans sa main, et nous soustrait, autant qu'elle le peut sans détruire la liberté, à notre paresse, à notre légèreté et à notre intempérance.

Tous nos appétits sont susceptibles d'éducation et de dépravation. Ainsi, on s'habitue à l'abstinence; et l'abstinence, pour chacun de nos appétits, n'a d'autres limites que les nécessités physiques de notre nature. Elle peut être absolue pour l'appétit du sexe, et, malgré tout ce que l'on peut dire du yœu de h nature, la nature.

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n'ayant pas besoin que tous les individus se reproduisent, peut permettre que la continence soit non-seulement possible, mais facile. Elle Test pour une âme bien gouvernée, que ne trouble aucun souvenir voluptueux, et qui, ne voulant pas céder à cet appétit, tient tous les autres en bride. Quoique la virginité ne puisse et ne doive être qu'une exception, il n'est ni juste ni philosophique de la condamner, puisqu'elle n'est pas contraire au plan de la Providence, et qu'elle inspire toujours un certain respect à une âme droite et exempte de préjugés. Quant à la faim et à la soif, nous pouvons arriver graduellement à les restreindre dans des bornes étroites. Nonseulement nous pouvons retrancher toutes les superfluités destinées à flatter le goût, et qui n'entrent pas dans l'alimentation; mais nous arrivons à prolonger de beaucoup les intervalles entre nos repas, et à diminuer dans des proportions considérables la quantité de la nourriture, sans qu'il en résulte de perturbation véritable dans notre santé. Le jeûne, s'il n'est pas poussé à des excès incompatibles avec les besoins physiques de notre corps, cesse assez promptement d être pénible, pourvu que la nature soit secondée par l'ensemble du régime. C'est ainsi que l'on voit des religieux jouir d'une santé robuste, quoique réduits à une alimentation insuffisante, tandis que les mêmes privations, imposées parla misère, épuisent et débilitent un ouvrier à côté d'eux.

Nous ne sommes donc pas en réalité asservis à nos appétits; ou du moins il en est que nous pouvons dompter absolument, et nous exerçons un empire trèsétendu sur les autres. C'est là un fait très-important, et que la lâcheté humaine aime à se dissimuler. Nous sommes prompts à changer une difficulté en impossibilité, parce que cette impossibilité prétendue sert de cou-

verture à nos faiblesses. Nous éclatons en plaintes pour la plus légère privation; nous avons des emportements et des fureurs, qui sont autant de blasphèmes contre la Providence, et qui prouvent seulement que nous manquons de bon sens et de courage. Pour nous guérir de cette délicatesse, de cet attachement à nos moindres beA soins, lisons dans l'histoire les chefs-d'œuvre d'abstinence inspirés par l'esprit religieux. Ce fanatisme a du moins pour nous ce grand résultat de nous montrer des souffrances acceptées avec résignation, recherchées avec amour, auprès desquelles nos prétendus malheurs ne sont que des tracasseries d'enfants gâtés. Nous rions de pitié quand on nous présente un sybarite blessé par le pli d'une fleur sur le lit de roses où il est couché; mais que penserait de nous l'ouvrier qui n'a que du pain et de l'eau après treize heures de fatigue, s'il nous entendait gémir sur la frugalité de nos repas, ou le moine, élevé comme nous dans l'abondance, qui a quitté le monde et les délices du monde, pour aller sur le mont Saint-Bernard vivre de privations et sauver la vie aux voyageurs égarés? Certes, il n'est pas ordonné à tous les hommes d'être austères ; mais c'est un devoir et une convenance de n'accepter les douceurs de la vie que comme une heureuse rencontre, de ne pas s'y attacher, de ne pas s'en rendre esclaves, et surtout, quand on a le malheur de s'en laisser dominer, de ne pas étourdir les autres hommes de cette misérable vanité, et de ne pas tourner sa faiblesse en ostentation. Laudant enim ea quibus erubescant, et vitio gloriantur1. Les stoïciens pensaient que, pour la plupart des riches, il ne fallait pas dire : Il possède cent mille écus, mais bien : Cent mille écus le

t, Sénèque, De la Vie heureuse, chap. xu.

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possèdent. Voilà un beau sujet de vanité que de s Y- ire mis au service de son ventre, et de n'avoir plus que tout juste assez d'intelligence pour discerner le mérite d'un cuisinier î Allez donc vous vanter de ces talents à la porte des taudis où d'honnêtes gens meurent de faim 1

Yoici comment nos appétits se dépravent : c'est quand nous nous livrons tellement au plaisir attaché à la satisfaction de chacun d'eux, que nous désirons plutôt ce plaisir que l'accomplissement des fins de la nature. Il arrive alors que nous continuons de manger ou de boire quand l'appétit a cessé, et que nous avons recours à des raffinements pour le réveiller, pour lui rendre une vie factice. Nous apprenons même des secrets pour faire renaître avant le temps l'appétit ou ce qui en tient lieu. Nous droguons notre estomac pour le mettre en état de suffire aux exigences de notre palais. Nous consommons à ce jeu la substance de deux hommes et la fortune de vingt familles. Nous passons notre vie à manger et à digérer; et nous réduisons notre âme immortelle à envier la capacité des animaux chercheurs de truffes.

En tout, dans le bien comme dans le mal, il faut remarquer la solidarité des appétits. Un estomac plein de boissons et de viandes nous dispose à la luxure, tandis que la modération nous apaise partout, et nous rend capables de continence et de modestie. C'est une erreur et une faute de négliger le corps et de le traiter de guenille; mais quel est l'homme instruit de notre avenir qui hésite entre la faute de négliger le corps et le crime l'adorer?

Nous pourrions examiner ici tous les plaisirs des différents sens qui ne se rattachent pas aux appétits par un lien direct, les plaisirs de l'odorat, de l'ouïe, de la vue. Ces études, d'un haut intérêt pour la psychologie

et la physiologie, ne rentrent pas dans notre dessein. Contentons-nous de remarquer en général qu'il y a pour chaque sens des plaisirs simples, naturels et vrais, et des recherches efféminées. En ce qui touche à l'art et aux plaisirs qu'il donne, disons seulement qu'il tombe dans le faux toutes les fois qu'il va chercher la perfection au delà de la vérité. Le grand art imite le grand artiste, auteur et modérateur de la nature. Il est simple, mâle et correct comme lui. Il élève et fortifie l'âme, au lieu de l'affadir et de la troubler.

En étudiant jusqu'ici les différents modes de cette forme de l'amour de soi que nous avons appelée l'amour du bien-être, nous n'avons rien rencontré qui suppose nécessairement la vie sociale. La société augmente et modifie tous nos plaisirs; mais, réduits à l'état de nature, nous n'en aurions pas moins nos appétits et nos sens. Nous trouvons maintenant devant nous les formes diverses revêtues par l'amour-propre dans nos relations avec les autres hommes. On peut les réduire sous trois chefs : l'amour de la propriété, le désir d'estime et le désir du pouvoir. Ces trois sentiments, lorsqu'ils sont contenus dans de justes bornes et réglés par une volonté supérieure, peuvent vivre ensemble dans le cœur de l'homme; mais, dès qu'ils s'exaltent et prennent des forces, ils font naître trois caractères différents, l'avare, l'ambitieux et le superbe. Il n'est pas rare de voir des hommes sacrifier la fortune à la vanité ou au désir du pouvoir; il l'est encore moins de voir des richesses achetées au prix de la honte.

Nous commencerons par l'amour de la propriété, qui suppose bien sans doute l'organisation civile et qui, en définitive, y concourt très-puissamment, mais qui, par

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sa nature et par ses effets immédiats sur le cœur de l'homme, tend plutôt à l'isoler de ses semblables qu'à le porter vers eux.

L'amour de la propriété est-il réellement un fait de la nature humaine? On ne saurait en douter. Beaucoup d'hommes ne voient dans la propriété que le moyen de jouir, mais beaucoup aussi veulent posséder pour posséder. Ils jouissent mieux et autrement de ce qu'ils possèdent que de ce qu'on leur prête; ce qui leur était assuré pour l'usage leur devient plus précieux et plus cher, dès qu'à l'usage se joint la propriété du fond. « Ceci est à moi, » est une expression qui n'a pas besoin, pour trouver un écho dans le cœur de l'homme* d'évoquer la suite des jouissances que la richesse donne, et l'on peut même dire que plus l'amour de la propriété est puissant sur une âme, plus elle devient indifférente à tout autre plaisir que celui d'accumuler.

Cet amour, qu'on ne peut nier, est-il naturel ou factice? Le devons-nous à la société et à l'éducation, ou à la nature?

L'éducation le développe et le transforme, mais c'est la nature qui l'inspire.

Pour en juger sainement , il ne faut pas prendre l'amour de la propriété dans ses applications les plus apparentes et en quelque sorte les plus extérieures. Assurément, la nature ne nous inspire pas l'amour de l'or et de l'argent, ou l'amour de ces papiers timbrés qui représentent de grosses sommes. Nous apprenons à aimer les valeurs de convention, mais nous l'apprenons aisément, parce qu'il y a en nous un penchant naturel à l'appropriation. Plus nous nous élevons à la connais-

sance des conventions humaines, et plus nous étendons la sphère dans laquelle ce penchant s'exerce; mais, avant toute convention, il vit déjà chez le sauvage, chez l'enfant, chez l'idiot, chez le sourd-muet. Les premiers objets auxquels il s'applique sont les plus voisins de nous, les plus immédiatement utiles. Par exemple, nous nous emparons avec empressement et avidité des aliments nécessaires à l'apaisement de notre faim, et nous ne souffrons pas qu'on nous les arrache. Une prévoyance qui ne suppose aucun effort d'esprit nous porte à les emmagasiner, à les thésauriser, et nous sommes enclins, aussitôt que nous avons pris la peine de les recueillir, à jouir de leur entassement, à les protéger contre toute attaque et à assimiler les tentatives d'autrui sur cet amas que nous avons fait, à une attaque contre notre personne. Peu à peu, cet empire légitime que nous nous attribuons sur les fruits de notre travail, nous rétendons aux instruments de travail, et, de proche en proche, à tout ce qui facilite ou le travail ou l'approvisionnement. Il nous semble que notre personne s'agrandit de tout ce qui s'ajoute à notre propriété; et il est vrai de dire pour le moins qu'en tout ce qui touche au monde physique, les limites de notre puissance reculent à mesure que nous soustrayons à la puissance d'autrui et que nous marquons de notre sceau un plus grand nombre d'objets. Comme notre corps, sans être nous , est pourtant à nous , et que la nature nous inspire une secrète joie à disposer librement de nos facultés, à les fortifier, à les étendre, il y a dans toute possession un grand sentiment d'indépendance, de liberté, de puissance, quelque chose de rassurant contre les agressions du dehors et les besoins du dedans, et comme un accroissement de la sphère de notre person-

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nalité. Lorsqu'une propriété spéciale nous a longtemps appartenu, et que nous l'avons fréquentée, elle nous devient plus chère encore, par un sentiment analogue, parce que nous y attachons les souvenirs de notre vie. Cet amour de la propriété n'est pas seulement un amour du bien-être, c'est l'amour même de l'être.

L'expérience de tous les âges confirme ces données. Si l'on y regarde de près, il y a toujours une certaine peine dans tout changement de propriété. On désire échanger un objet; au moment de le livrer, on sent un regret. Quand ce regret ne nous frappe pas, c'est qu'il est surpassé et comme couvert par le désir et la joie de la possession nouvelle. Dans le cloître, une des vertus difficiles au moine, c'est le renoncement. Le vœu de pauvreté est déjà bien dur, quoique la vie soit du reste assurée ; mais le renoncement est quelque chose au delà : c'est la pauvreté dans la pauvreté ; c'est la privation, non de la propriété, qui ne subsiste plus en religion, mais de l'appropriation. Le moine, qui n'a plus ni terres, ni capitaux, a sa cellule. S'il couche au dortoir, il a son bréviaire. Si les livres sont en commun, il a son froc, son cilice, ses instruments de travail ou de pénitence. 11 s'affectionne à ce dernier compagnon, il y tient, il le soigne, il le préserve de toute atteinte; il l'empreint autant que possible de sa personnalité ; il éprouve pour cette pauvre richesse, mea paupera régna, toutes les angoisses et toute la passion d'un avare. Si quelquefois l'amour de posséder, ainsi restreint dans son objet, ne conserve pas d'intensité, c'est que le vieil homme est bien mort, et que l'âme ne tient plus à la guenille.

Qui n'a observé l'amour de la propriété chez un enfant? Les biens indivis possédés par deux marmots,

deux frères, ne leur sont rien auprès d'un affreux jouet qui est leur propriété exclusive. Ce sont de petits détails et de petites choses ; oui, mais des détails vrais et des choses qui prouvent que la nature nous inspire le goût et le désir de posséder. Il ne siérait pas aux philosophes de nier la réalité d'un sentiment que la première nourrice venue est à même de constater trois fois le jour.

Que les lois civiles d'un pays règlent ensuite la propriété avec plus ou moins d'équité et de discernement ; qu'elles donnent ou refusent à l'État le droit d'expropriation pour cause d'utilité publique ; qu elles fassent de l'impôt une cotisation librement consentie ou une taxe imposée arbitrairement; qu'elles permettent à l'infini la succession eu ligne directe et en ligne collatérale, ou ne la tolèrent seulement que dans la descendance en ligne directe; qu'elles établissent les droits d'aînesse, les majorats, les substitutions, ou l'égalité des partages avec la représentation par souches ; qu'elles consacrent le droit absolu de tester ou limitent à cet égard même la puissance paternelle : ce sont des questions d'un autre ordre, qu'il ne s'agit pas ici d'examiner, et qui appartiennent à cette branche inférieure de la philosophie qu'on appelle la politique. Le tort de beaucoup d'esprits est de confondre la discussion d'une législation avec la discussion du fait philosophique sur lequel elle repose; et, par exemple, de regarder les arguments qu'on pourrait soulever contre le droit d'aînesse comme des arguments contre la légitimité de la propriété. L'amour de posséder s'accommode et se façonne aux lois de chaque pays, mais il est naturel dans son fond. Il n'est ni une abstraction ni un principe, mais un fait de la nature humaine, qui peut servir, entre autres oreuves, à démontrer combien le droit de

propriété est légitime. Il ne s'attache pas moins à un objet dérobé qu'à un objet régulièrement acquis , et c'est l'amour de la propriété qui arme le voleur contre le droit de propriété.

Comme le droit de propriété a été fort discuté dans ces derniers temps, il n'est peut-être pas hors de propos de rappeler que nous ne voulons parler ici que de l'amour de la propriété, qui est un fait psychologique, et nullement du droit de propriété, qui est un principe social ; et c'est pourquoi nous n'avons à mentionner ni le droit qui résulte de l'appropriation des objets par le travail, ni le droit de premier occupant, ni les arguments tirés de la nécessité de fonder la liberté et de conserver la famille.

L'amour de la propriété, dans les âmes où il domine, a une énergie envahissante. Il concentre toutes les forces de l'esprit vers le gain : il efface les lois de la justice et celles de l'honneur ; il ignore la pitié. La cupidité est, dans la société, la personnification féroce de l'égoïsme, comme la recherche effrénée du plaisir en est la personnification ignoble1.

Même restreint dans des bornes plus étroites, l'amour

1. « Circa pecuniam plurimum vociferationis est : hœc fora defa- « tigat, patres liberosque committit, venena miscet, gladios tam per- « cussoribus quam legionibus tradit; hœc est sanguine nostro delibuta, « propter hanc uxorum maritorumque noctes strepunt HtibuSjCt tribu- « nalia magistratuum premit turba; reges sœviunt rapiuntque, et ci- « vitates longo saeculorum labore constructas evertunt, ut aurum argena tumque in cinere urbium scrutentur. — « C'est pour de l'or que tous ces cris retentissent , c'est de l'or qu'on se dispute au forum ; c'est l'or qui met la discorde entre le fils et le père; c'est l'or qui verse le poison et qui arme des légions d'assassins ; l'or est tout couvert de sang humain. Si les époux se querellent la nuit, si la foule encombre le prétoire, c'est pour de l'or. Si les rois pillent et massacrent, s'ils renversent en un jour des villes séculaires, c'est pour chercher de l'or parmi leurs cendres, » Sénèque, De la Colère, livre 111, cjiap. xxxuç

de la propriété est essentiellement exclusif ; il est sans cesse en lutte avec les désirs et les intérêts d' autrui ; il ne peut se manifester sans être déjà une hostilité contre quelque chose ou contre quelqu'un ; il est proprement l'intérêt de chacun armé contre l'intérêt de tous. Rien ne rachète d'ailleurs ce qu'il présente de répulsif et d'insociable ; il n'a ni la grandeur, qui ne manque pas toujours à l'ambition ou à l'orgueil, ni la grâce qui accompagne quelquefois la volupté.

Cependant, tel qu'il est, il a sa raison d'être, son em ploi utile dans l'individu, dans la société, dans le monde Il est un des stimulants les plus vifs du travail et la sourc la plus ordinaire des récompenses. Il a pour effet, dans toutes les sociétés humaines, l'appropriation de la terre ou tout au moins des habitations, des vêtements, des ustensiles nécessaires à la vie, des fruits immédiats du travail et des instruments de labour, de chasse et de guerre ; il devient par là une des causes et une des garanties de l'ordre, de la sécurité, de la liberté. Sans l'amour de la propriété, et par conséquent sans la propriété, c'est à peine si la société civile serait possible.

Sans doute il est nécessaire que la tendance exclusive et égoïste de ce sentiment soit combattue par des penchants plus généreux ; mais l'amour de la propriété, comme l'amour de soi, dont il est une des formes, n'en est pas moins un bienfait de la Providence. Il faut que l'homme aime les hommes, et il faut qu'il se défende et se conserve. Toute substance doit conspirer à l'harmonie universelle, en concourant à l'ordre dans sa sphère d'action, et cela est vrai surtout de la substance intelligente et libre ; mais toute substance doit persévérer dans son être> et par conséquent les principes conser vateurs sont aussi easentiels à l'individu, à l'espèce, à

Tordre social, au système du monde, que ceux qui commandent ou inspirent le sacrifice.

Le désir d'estime est certainement naturel à l'homme, quoique l'éducation puisse beaucoup pour le développer et le modifier. Il n'est personne qui, dans une certaine mesure, ne soit sensible au blâme et à la louange. C'est un des premiers sentiments qui se manifestent chez les enfants, et il n'en est point dont on tire un plus grand parti pour les élever. Toutes les sociétés civiles emploient le double ressort des punitions infamantes et des récompenses honorifiques. Enfin, chez les peuples les plus sauvages, on retrouve dans toute sa force ce penchant naturel à désirer l'admiration de ses semblables. L'Indien, qui se laisse couper en morceaux et brûler à petit feu, n'est payé de ses tortures que par l'admiration de sa tribu. Ce n'est pas le fanatisme religieux qui le soutient, c'est le fanatisme de l'honneur.

Il y a tant de vitalité dans ce sentiment, que le condamné est encore sensible aux outrages que la loi lui fait subir sur l'échafaud où il va perdre la vie. Le forçat, après des années passées dans l'infamie, rougit de honte à certaines punitions ou à certaines injures; la moiudre marque d'estime le trouve reconnaissant. Lorsqu'il n'y a plus de place dans son âme aigrie, dépravée, pour ce dernier sentiment qui le rattacherait à la société des hommes, sa vanité se fait jour par un autre côté, il tire son orgueil de sa honte, il se fait honorer par ses misérables compagnons en proportion au déshonneur dont la société le couvre. S'il est permis de citer, après des criminels, ces reclus volontaires qui s'enferment dans un cloître pour y commercer de plus près avec Dieu en l'absence du monde, quelle est, de toutes ies

vertus chrétiennes et monastiques, la plus difficile à exercer? Le moine a beau marcher pieds nus, se couvrir d'un sac et se ceindre d'une corde : il ne veut pas qu'on oublie que ces humiliations sont volontaires ; plus il s'abaisse en actions et en paroles, plus il sent qu'il devient admirable et respectable ; il porte les trous de sa robe comme le glorieux porte les broderies de son manteau. 0 race humaine, race de sophistes! nous faisons tout tourner au profit de notre orgueil, et jusqu'à l'humilité.

Du moment que la nature elle-même nous porte à désirer l'estime de nos semblables, à jouir de leur approbation, à souffrir de leur blâme, il n'y a pas à rechercher sur quelles bases repose ce sentiment. Il est instinctif; aucune réflexion, aucun raisonnement ne le fait naître. Mais nous pouvons théoriquement nous rendre compte du but que s'est proposé la Providence en nous l'inspirant. Pourquoi ne nous a-t-elle pas rendus indépendants du jugement des autres hommes? Par une raison très-simple : c'est quelle nous a faits pour vivre dans leur société. Elle a donc voulu qu'il y eût entre nous, non -seulement une communauté d'affections, mais une communauté de jugements et d'impressions, afin que l'unité s'établît dans nos usages, dans nos mœurs, dans nos relations. Quoique l'originalité ait son prix, la conformité de sentiments a une importance plus grande encore pour le bonheur de la vie, et nous ne la remarquons moins que parce qu'elle est plus ordinaire. Celui-là s'en rend parfaitement compte, qui a passé plusieurs années dans une société étrangère à ses habitudes. Quand il rentre au milieu de ses amis, de ses compatriotes, de ses égaux, il lui semble qu'il retrouve son cœur, après avoir vécu longtemps sous l'oppression d'un rêve bizarre et terrible. Là est un des grands se

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oreis de la douceur de la patrie et des habitudes familières. Quel puissant instrument de cette communauté de mœurs et d'impressions, que le besoin naturel do plaire aux autres, d'en être approuvé, de leur convenir ! Le désir d'estime est, au fond, un sentiment égoïste ; mais, égoïste par son origine et par sa fin, il est sociaï par ses effets extérieurs; il inspire le sacrifice, il conseille le dévouement, il pousse, dans certains cas, à l'héroïsme, il remplace la vertu, il lui ressemble. C'est c qui explique à la fois la sévérité des jugements humain contre lui, quand il ne se produit que par des paroles, parce qu'alors il blesse tous nos intérêts sans les servir, et la partialité de la société en sa faveur lorsqu'il se produit par des actes, parce que ces actes sont éminemment profitables à l'intérêt de tous, et qu'on sent confusément la nécessité de ne pas marchander la louange à un mobile d'action qui ne vit que de cette nourriture, et dont l'influence est extérieurement si salutaire. Le propre du désir d'estime est d'employer l'intérêt de la vanité à combattre tous les autres intérêts personnels. Le désir d'estime nous rend encore un autre service, il a une autre raison d'être. Notre jugement est, de sa nature, corruptible et faillible; il a besoin de s'appuyer sur le jugement d'autrui. Aussi est-il bien rare qu'il ne soit pas, à son insu, guidé ou dominé par ce jugement de tout le monde qu'on appelle le sens commun. Un philosophe a dit que, dans les temps de révolution, il est plus difficile de connaître son devoir que de l'accomplir. C'est qu'alors, par exception, nous sommes véritablement obligés de juger tout seuls, de juger d'après nous-mêmes ; mais le plus souvent nous n'avons à prendre une résolution que dans des affaires qui, nouvelles dans notre vie, ne sont pas, si l'on peut parler ainsi,

nouvelles dans notre pensée; nous les avons rencontrées dans l'histoire ou chez nos concitoyens, avant de les rencontrer chez nous : elles peuvent prendre notre courage au dépourvu, mais grâce au secret instinct qui nous porte à nous former une règle de conduite en étudiant la conduite et les opinions des autres, elles ne surprennent pas notre raison. Nous savons parfaitement quels sont les deux partis opposés entre lesquels il y a lieu de choisir, et surtout nous savons par qui telle conduite sera blâmée et par qui elle sera approuvée. En un mot, la plupart de nos affaires, quelle que soit leur importance, sont dans le courant de nos idées et de nos sentiments, et elles ne nous laissent guère que l'embarras de choisir entre deux routines. Nous nous trouvons dans une situation bien différente, lorsque les hasards de la vie ou les chances d'une révolution nous mettent en présence d'une résolution à prendre dont nous ne connaissons l'analogue ni dans notre expérience ni dans celle des autres; mais il faut convenir que rien n'est plus rare que de telles circonstances. Quoique, par orgueil, nous aimions à nous persuader que nous avons eu maintes fois l'occasion de prendre parti dans des affaires entièrement neuves, la vie se passe, pour la plupart des hommes, à suivre une ornière toute tracée, ou, si Ton veut, à hésiter entre deux ornières. Quand nous avons dit : « Cela se fait! » nous avons prononcé notre plus grand oracle. « Cela sera universellement approuvé, cela déplaira, » voilà les principes d'après lesquels nous nous réglons. Nous regardons plus souvent de ce côté-là que dans notre conscience ou dans le fait même. Nous nous croyons sauvés si seulement nous avons découvert un précédent. Et, en effet, nous sommes sauvés de la solitude, sauvés de l'originalité,

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sauvés de la décision. Un précédent, qu'on y pense, c'est une ornière. Nous nous y replongeons, heureux de nous sentir protégés à droite et à gauche par ce garde-fou, et de n'avoir plus qu'à rouler sur une pente facile.

Il en est de même de la pensée. Les voies de l'intelligence sont comme battues et rebattues de toutes parts; elles n'ont presque plus rien d'inexploré. Prenez un homme d'une capacité ordinaire, vous savez toujours ce qu'il va dire dans un cas donné. Quand il commence un propos, vous en prévoyez ou plutôt vous vous en rappelez la fin; vous savez à l'avance son trait d'esprit, sa colère, son étonnement, son objection. La société d'élite raille impitoyablement cette vulgarité; elle se croit beaucoup plus originale, beaucoup plus personnelle; elle n'est guère que plus exclusive. Elle se nourrit de lieux communs moins communs. L'homme même le plus distingué doit presque toutes ses idées aux personnes qu'il a fréquentées, aux livres qu'il a lus. S'il en a, pour sa part, trois ou quatre qui lui appartiennent en propre, il passe pour esprit original; c'est un homme hardi, un novateur. Tous les autres se jettent sur ces trois idées-là pour les remarquer, les commenter, les réfuter, les digérer, et elles finissent, au bout de quelque temps, par rentrer dans le fonds commun de la société. L'homme est essentiellement un animal servile; il Test dans ses idées, dans ses sentiments, dans ses mœurs. Il a d'instinct une frayeur de la solitude. Gomme les enfants qui tremblent la nuit si on les abandonne sans lumière, nous sommes tout effarés et tout éperdus quand nous nous trouvons hors de la foule. Nous nous laissons au contraire emporter avec bonheur par le courant humain, sans le savoir, sans y prendre garde, croyant

faire preuve de force d'esprit et d'originalité, quand nous sommes seulement avec le petit nombre.

Est-ce un bien, est-ce un mal? C'est un mal partout où les lumières individuelles suffiraient; ailleurs, c'est un bien. C'est un mal encore quand nous donnons le pas à cette influence sur celle de la loi intérieure; c'est un bien quand nous ne nous laissons aller à suivre le flot que là où la conscience ne parle pas. Il y a un courant de l'opinion qui égare presque toujours; mais il y a un courant de l'humanité, sur lequel veille la Providence, et qu'on est heureux de suivre quand on ne sait pas se diriger soi-même. C'est comme un grand fleuve, divisé et agité à la surface par de petits courants qui se> contrarient. Il vaut cent fois mieux suivre le cours du fleuve que de s'abandonner à ces retours capricieux; mais ce qui vaut mieux encore, c'est d'avoir l'œil assez sûr et la main assez ferme pour conduire soi-même le gouvernail.

Heureux l'homme qui peut juger avec fermeté et indépendance les idées et les sentiments de son temps, de son pays et de sa caste ! Il y faut plus de droiture encore que de pénétration. Un cœur droit est le premier organe de la vérité1. Quand on est une fois sans préjugés, il faut savoir se soumettre à ce que l'opinion publique a de juste et d'acceptable, et, pour le reste, suivre uniquement sa conscience et accepter au besoin les injustices de l'opinion sans sourciller. Il est d'un sage d'avoir ce discernement et de pratiquer l'indépendance dans cette mesure; mais il est d'un fou ou d'un homme dépravé de rompre en visière à tout le genre

t . « Oui, le meilleur précepte de logique que je puisse le donner, c'est que tu vives en homme de bien. » Mulebranehe, Méditations chrétiennes* IXe méditation, § 24.

LA PASSION

humain? de ne plus se soucier môme de l'approbation des honnêtes gens, et de se faire, suivant une expression énergique, un front qui ne sache plus rougir.

Tout cela est également difficile et délicat pour la théorie et pour la pratique; mais en voilà assez pour montrer que le désir d'estime est une forme naturelle de l'amour de soi, qu'il a des applications utiles, d'autres funestes, et que, si nous sommes en une foule de cas obligés de le subir en quelque sorte à notre insu, on ne doit jamais le prendre pour principe de ses jugements et pour règle de sa conduite.

Nous ne nous attacherons pas à énumérer les différents noms qui expriment les transformations du désir d'estime, depuis l'émulation jusqu'à la gloire, depuis la mode et le respect humain jusqu'à l'honneur, depuis la vanité jusqu'à l'orgueil. Mais nous devons, avant de quitter ce sujet, montrer avec quelque insistance l'influence particulière exercée sur le désir d'estime par l'éducation. Il y a la médecine du cœur, comme il y a celle de l'esprit et celle du corps:

« Mentem sanari, corpus ut aegrum, Cernimus, et flecti medicina posse videmus 1 ; »

et, de tous nos penchants, l'amour d'estime est peut-être celui qu'il est le plus facile de transformer. Gomme il n'y a pas de grande action qu'il ne puisse conseiller, il n'y a pas de folie dont il ne puisse être cause.

Lorsque l'éducation et l'habitude exercent leur empire sur le désir d'estime dans les choses futiles, elles créent ce que Ton appelle la mode. La mode produit des effets purement extérieurs, comme, par exemple,

t. Lucrèce, livre 111, vers 509.

lorsque je me mets à porter un vêtement que je trouve laid et incommode, sans autre motif que le désir d'imiter les élégants et d'être bien vu de leur coterie; et elle produit aussi des effets au dedans de moi, et souvent des effets déplorables, lorsqu'elle va jusqu'à me faire trouver beau ce qui est laid, ou laid ce qui est beau. Les preuves de cette influence de la mode abondent, on en peut prendre de toutes mains. En voici une : Quand on nous représente, à vingt ans de date, nos propres costumes, nous ne pouvons nous empêcher d'en rire; et nous les avons trouvés superbes dans ce temps-là. Ce n'est pas, comme on serait tenté de le croire, une pure question de tailleurs et de marchands de modes; non, c'est une question d'art. Pendant vingt-cinq ans, nos peintres ne peindront que le nu, et pendant vingt-cinq ans ils ne peindront que les draperies antiques, et puis la mode viendra de ne plus représenter que des héros en redingote. Voltaire, à votre avis, était-il un homme de goût? Cependant, si vous aviez osé devant lui préférer l'église de Notre-Dame à l'église de Saint-Roch, il vous aurait traité de barbare. Cette puissance s'insinue jusque dans les œuvres de l'esprit et dans la philosophie même. 11 y a des manières de démontrer qui paraissent admirables pendant un quart de siècle et ne valent plus rien aussitôt après, et il y a aussi des questions qui agitent un beau jour tous les philosophes et disparaissent tout à conp corjime par enchantement. Personne, au xvne siècle, ne se serait permis d'écrire sur la philosophie sans faire au moins un chapitre sur l'âme des bêtes. Aujourd'hui on ne s'en soucie plus, mais cela ne peut manquer de revenir. Il en est de tout cela comme des costumes et des oripeaux de théâtre qu'on renferme au magasin quand le succès de la pièce est épuisé, et

LA PASSION

qu'on exhume vingt ans après pour monter une pièce nouvelle.

« Sic volvenda setas commutât tempora rerum : Quod fuit in pretio, fit nullo denique honore : Porro aliud succedit et e contemptibus exit, Inque dies magis appetitur, floretque repertum Laudibus, et miro est mortales inter honore *. »

Quand l'éducation, l'habitude et les mœurs s'emparent du désir d'estime ^our le modifier dans des objets de plus de conséquence, alors nous voyons naître une tyrannie qui, sous le nom d'honneur, nous impose souvent des opinions et des actions que la morale réprouve. Le nom d'honneur est révéré parmi les hommes ; il enveloppe plusieurs significations fort distinctes, et peutêtre ferait-on mieux de réserver à l'espèce d'honneur dont nous voulons parler ici le nom de respect humain que la morale chrétienne lui donne. Mais enfin, le mot d'honneur est celui dont on se sert le plus souvent pour désigner toutes les actions nobles et difficiles, accomplies, non pour plaire à Dieu ou pour obéir au devoir, mais pour arracher l'estime et la considération des hommes. Le faux honneur, ou respect humain, fait son profit de cette similitude de nom, et hérite un peu du respect que le véritable honneur nous inspire2.

Voici une expression proverbiale digne d'être notée : Je mets, dit-on, mon honneur à ceci. Personne ne dira jamais : Voici à quoi je mets ma vertu. La vertu ne dépend de personne; l'honneur dépend de tout le monde. Arrivés à un certain âge, nous croyons savoir et nous

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