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Lucrèce, livre V, vers

2. « N'y va-t-il donc que de faillir finement et subtilement? >> Montaigne, livre II, chap. xyi.

savons en effet ce que c'est que l'honneur; mais il faut bien entendre qu'il s'agit de l'honneur de notre monde, de l'honneur pour aujourd'hui, de l'honneur depuis notre maison jusqu'à quelques lieues au delà, plus ou moins, selon l'étendue de notre horizon. L'honneur des Romains ne les obligeait pas à se battre en duel; l'honneur des sauvages de l'Amérique les oblige à scalper beaucoup d'ennemis; l'honneur diffère pour les hommes et pour les femmes, pour les Frayais et pour les Espagnols, pour les riches et pour les prolétaires. Il y a l'honneur des négociants, celui des soldats, celui des médecins. Les nobles avaient un certain honneur qui n'était pas celui des roturiers. On peut changer d'honneur plusieurs fois dans sa vie comme on change d'habitudes et de costumes; et c'est parce que l'honneur peut changer qu'on a pu faire ce proverbe : Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es.

Mais ne confondons-nous pas ici le faux point d'honneur avec l'honneur même? Non, nous ne faisons que restituer à l'honneur son vrai caractère, qui est d'être variable, et de dépendre des mœurs, au lieu de les diriger. L'honneur n'est au fond que l'opinion régnante, c'est-à-dire rien de respectable. S'il y a un honneur qui consiste à faire toujours son devoir, à rendre aux hommes et à l'humanité tous les services qu'on peut leur rendre, à n'aimer et à ne fréquenter que ce qui est noble et pur, à n'humilier jamais la conscience devant l'intérêt, à respecter en soi et dans les autres la dignité de l'espèce humaine, cet honneur-là n'est que l'heureux accord de nos sentiments avec la justice ; il n'est pas un principe souverain d'action, mais il est un auxiliaire qui rend plus facile l'accomplissement du devoir. C'est la vraie place et le vrai usage du désir d'estime, et la

LA PASSION

preuve la plus incontestable que, malgré tous ses dangers, c'est encore un bienfait de la Providence de ravoir placé dans nos cœurs.

Un sentiment très-voisin de celui dont nous venons de parler, c'est Pamour du pouvoir. Ils sont très-voisins, car le plus souvent ils naissent et se développent ensemble, et nous poussent aux mêmes désirs et aux mêmes actions. Il y a toujours, quoi qu'il fasse, de l'orgueil et même de la vanité dans l'ambitieux. Il refuse cependant d'en convenir. Il fait la même distinction que l'homme vertueux entre l'être et le paraître. Il crie bien haut qu'il ne tient pas à la décoration extérieure du pouvoir, pourvu qu'il en ait la réalité. Cela prouve seulement que sa vanité a quelque chose de substantiel, et qu'elle ne se contente pas de hochets comme les vanités de moindre volée.

Le désir du pouvoir, quand il s'applique aux grandes fonctions de la cité, s'appelle l'ambition. Il est rare que ces mots d'ambition et d'ambitieux se prennent en bonne part; on va même quelquefois jusqu'à en faire une injure. Pourquoi? C'est qu'on suppose avec raison que cette âpre compétition du pouvoir est un sentiment purement égoïste, et que l'ambitieux ne veut pas servir d'autre intérêt, en se poussant, que le sien propre. Il devient alors odieux pour un double motif : d'abord, parce que le moi est haïssable, surtout quand il s'étale et quand il s'impose; et ensuite parce qu'on se persuade; non sans motif, que celui qui ne voit que la satisfaction de ses instincts dans la possession du pouvoir, n'usera de son autorité, quand il l'aura acquise, que pour l'agrandir et pour l'affermir. On commence par être un | ambitieux, et on finit en grand ou en petit, par être un tyran. Les hommes pardonnent volontiers au volup-

tueux quoique ignoble, parce qu'en définitive, suivant le proverbe consacré, il ne fait tort qu'à lui-même, ou au vaniteux, parce qu'on en rit, mais jamais à l'ambitieux, parce qu'on en souffre.

L'ambition essaye de se grandir, parce qu'elle joue sa comédie sur un grand théâtre; et les hommes se laissent presque tous prendre à cette piperie. Ils ne considèrent presque pas une action héroïque, si elle se fait dans nn coin, humblement, sans appareil. Il faut, pour qu'ils la goûtent, qu'elle soit relevée de fanfares. Ils auront souvent plus d'admiration pour un grand crime que pour une vertu modeste. Jamais un grand médecin ne sera dans leur estime sur le même plan qu'un général. Ils se prennent par les yeux et par la peur. Ils s'indignent contre un bourreau qui les frappe bien, mais quelque admiration secrète se mêle à cette haine. Ils ne peuvent pas se défendre d'ôter leur chapeau et de pousser des vivat quand ils voient passer un prince dans l'appareil de la souveraineté. Ils font cela d'instinct, comme ils applaudissent au théâtre quelque lieu commun de forfanterie. Celui qu'ils méprisaient hier justement, parce qu'il ne vaut rien, ils l'adorent aujourd'hui qu'il est devenu puissant, parce qu'ils adorent le pouvoir en lui. Ils ne font quelque cas de Thémistocle et de Périclès que parce qu'ils ignorent la géographie : ils les dédaigneraient s'ils savaient qu'ils n'ont défendu et gouverné qu'une petite ville4. Un jour que le roi Henri IV, si longtemps poursuivi parla haine des Parisiens, se rendait à Notre-Dame au milieu des acclamations

U « Savez-vous pourquoi vous l'estimez si grand? Vous y comptez la hauteur de ses patins. » Montaigne, livre I, chap. xlii.

LA PASSION

de la foule, on voulut lui faire compliment de cet enthousiasme. « C'est un peuple, dit-il; si mon plus grand ennemi était là où je suis, ils crieraient encore plus fort1. »

L'ambition poussée un peu loin est d'autant plus haïssable qu'elle efface parfois le sentiment même du devoir. Il est de son essence d'idéaliser son but, de l'identifier avec le bien, de haïr ceux qui s'opposent à sa marche, de les condamner avec une sorte de bonne foi, de les écraser sans pitié, de les tromper sans pudeur, de violer les lois et la morale en les attestant, et de tout sacrifier, jusqu'à la probité et à l'honneur, pour se rassasier de vanité, de puissance et de richesses. C'est pour elle qu'a été faite cette maxime détestable : « La grande morale est l'ennemie de la petite; » ou celle-ci, qui revient au même : « La fin justifie les moyens; » ou la théorie du succès, qui, prenant une cause pour justifiée dès là quelle est triomphante, absout le crime, en dépit de Dieu et de la conscience, par la seule énormitédeses bénéfices. L'ambition n'a pas même les allures hautaines dont elle se vante, et qu'elle essaye de prendre après coup ; elle passe, pour arriver, par des souterrains; elle essuie des affronts ; elle prend des airs serviles, elle rampe sur ses mains et sur ses genoux, elle baise la terre, elle se fait la servante des criminels ; il n'est pas d'abaissement qu'elle ne subisse, dans l'espoir de dominer.

Cependant tout est-il mauvais dans ce sentiment qui nous porte à désirer une portion de pouvoir? N'y a-t-il pas une ambition excusable, et même une ambition honorable? Quand on ne désire le pouvoir que pour se dévouer au bien de ses concitoyens, n'est-on pas digne d'estime, et même, en certains cas, quand le fardeau est

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