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Platon, Premier Alcibiade, t. V, p. 22 et suiv

Si nous cherchons l'usage de l'ambition dans la vie privée, nous le trouverons tel que nous venons de le voir dans la vie publique. 11 n'y a pas la différence que Ton croit entre la vie de la cité et la vie de la famille. L'homme et le citoyen sont faits sur le même patron, ou plutôt, le citoyen, c'est l'homme même. Les philosophes qui ont cru grandir le citoyen en étouffant l'homme, ont commis la même erreur que si, pour agrandir le fleuve, on commençait par en tarir la source.

Nous sommes placés, dans la famille, entre deux écueils égaux : l'inertie et la tyrannie. Vouloir faire ce qu'un autre ferait mieux, vouloir commander quand on n'est capable que d'obéir, c'est une faute et un malheur. Ce n'est pas une faute moindre, de laisser prendre à un autre la place à laquelle on était destiné par son rang dans la famille et par son aptitude. L'homme vraiment sage est celui qui, s'étant jugé et reconnu propre au commandement ou à l'obéissance, accepte l'un avec modestie ou se résigne à l'autre avec dignité. Il faut craindre sans doute que l'ambition soit la couverture de l'orgueil; mais il faut craindre aussi que la modestie ne soit qu'un prétexte à la paresse.

§ 3. l'amour du développement de l'être

Est-ce pousser trop loin les divisions et les distinctions que de compter encore, après l'amour de l'être et l'amour du bien-être, une troisième forme de l'amour de soi, l'amour du développement de l'être? Il est certain que toute cette analyse ne nous sert qu'à rendre compte d'un seul et même sentiment, et, comme ces nuances se dessinent sur un fond commun, il n'est pas étonnant qu'elles rentrent souvent l'une dans l'autre. On ne sait

jamais, quand on étudie le cœur de l'homme, ce qu'on doit le plus admirer, de l'extrême complication de ses sentiments ou de leur variété infinie.

Le plaisir qu'on éprouve à exercer et à développer ses facultés peut tenir à l'amour de l'être, ou à différentes variétés de l'amour du bien-être, telles que l'amour du plaisir physique, ou l'amour de l'estime, ou l'amour de la puissance, etc. Ainsi, lorsqu'en remuant des fardeaux, j'éprouve la vigueur de mes membres, le plaisir que j'y prends peut avoir pour cause la conviction que ma santé est excellente, ou l'espoir de me faire admirer, ou celui de me faire craindre. Il en est de même de toute action intellectuelle et morale. Je prononce un beau discours : il est probable que la joie que j'en éprouve tient aux applaudissements du public ou aux résultats obtenus par mon éloquence. Je découvre, dans mon cabinet, une vérité nouvelle : serais-je aussi heureux de ma découverte, si je n'en attendais ou la fortune ou la gloire? Je fais une bonne action : elle profite à ma vanité ou à mon avenir; à tout le moins, elle me procure la paix de la conscience; elle porte sa récompense en elle-même. Ainsi la plupart de nos sentiments peuvent être expliqués par un autre, et c'est ce qui rend si difficile et si incertaine l'appréciation des actions humaines; car c'est l'intention que l'on juge, et comment le spectateur étranger connaîtrait-il mon intention avec certitude, quand il m'arrive à moi-même de ne pas savoir exactement quel est celui des mobiles d'action qui me conduit?

Cependant, malgré ces retours de la vanité, ou de l'ambition, ou de toute autre forme de l'amour-propre, on ne peut nier qu'en certains cas nous ne cherchions rien autre chose, dans l'exercice de nos facultés, que le

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plaisir même de les exercer. Il est dans notre destinée d'agir: d'où il suit invinciblement que l'action doit être pour nous une obligation, un besoin et un plaisir. Ce plaisir, à la longue, disparaît, et fait place à la fatigue et à la douleur, lorsque nous soumettons nos facultés à un exercice trop violent et trop prolongé, parce qu'alors cet excès débilite nos forces, comme tout ce qui en dépasse la mesure. Mais, tant que l'effort est proportionné à notre puissance, il accroît et fortifie nos facultés, et produit en nous, naturellement et directement, un vif sentiment de bien-être.

Il est facile de constater, en une foule de cas, le plaisir de voir pour voir, d'agir pour agir; le plaisir de mieux voir, grâce à un procédé nouveau d'éclairage, ou à l'emploi de quelque instrument ; le plaisir d'une locomotion facile et accélérée. Dans un ordre plus élevé, il est incontestable que la joie d'une découverte peut être désintéressée, et tenir uniquement à cette disposition de notre nature qui se réjouit de toute activité, de tout accroissement. Cet exemple est frappant, nous nous y tiendrons, et nous ne le quitterons pas sans avoir insisté.

Le désir d'exercer ses facultés intellectuelles, c'est-àdire le désir de connaître, a une telle importance, que la langue a dû le désigner par un nom particulier : c'est la curiosité. La curiosité est souvent utile et souvent nuisible, mais il est tout à fait incontestable qu'elle peut avoir en elle-même sa raison d'être, c'est-à-dire qu'on peut se livrer à des investigations, dans l'unique but de la satisfaire, sans aucune arrière-pensée.

Ainsi, dans les usages les plus vulgaires de la vie, si nous sommes dans la solitude, en rase campagne, et que tout à coup un bruit, un mouvement se produisent

à côté de nous, nous en voulons savoir la cause ; si, dans une foule, nous voyons plusieurs personnes s'arrêter sur un point, nous nous en approchons pour voir ce qu'elles font ou ce qu'elles regardent; si nous remarquons inopinément un changement dans les objets au milieu desquels nous vivons, nous n'avons pas de repos que nous n'en ayons découvert le pourquoi. Nous voulons savoir comment il se fait que notre voisin soit sorti plus tôt que de coutume ou rentré plus tard; nous nous inquiétons des bruits étranges de sa maison, de l'irrégularité de sa démarche et de ses allures, de l'altération de ses traits. Tout cela, c'est de la curiosité, et de la curiosité gratuite.

Sans doute, nous avons très-souvent besoin d'être avertis des causes de ce que nous voyons. Si, dans un désert, nous voyons les grandes herbes s'agiter, nous avons besoin de savoir que c'est un serpent qui se glisse près de nous. Si nos meubles ont été dérangés en notre absence, nous avons besoin de vérifier si un voleur ne s'est pas introduit dans notre maison. Il est utile de remonter à la cause d'un malaise que Ton éprouve. La société peut même avoir intérêt à connaître les changements extraordinaires qui ont lieu dans la situation de l'un de ses membres.

Mais ce n'est pas, la plupart du temps, par la préoccupation de cette utilité que nous nous mettons en quête de renseignements ; c'est naturellement, par une impulsion irréfléchie, en cédant à une inclination primitive et toute spontanée. La moitié de ces enquêtes, qui nous occupent si longtemps, ne peuvent nous servir à rien Nous le savons, mais nous les faisons pour notre amusement. Le mot mystère a, par lui-même, quelque chose d'attrayant pour nous. La plupart des conteurs n'ont

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pas d'autre secret que de piquer notre curiosité. Ce qu'ils nous racontent est incontestablement une fable, il ne nous servira de rien d'en savoir le dénoûment; cependant, nous voulons le savoir, et nous le voulons avec opiniâtreté. Notre plaisir est donc dans cette connaissance même. Si nous nous en allons avant la fin d'une pièce de théâtre, il faut, pour apaiser notre esprit, qu'on nous raconte la dernière scène. Nous dévorons avec avidité les détails d'un procès qui, par les personnes et les circonstances, n'aura jamais aucun rapport avec nous et nos affaires. Nous passons, sans trop nous en douter, les trois quarts de notre vie à deviner des charades.

Sans ce goût naturel qui nous porte à chercher la raison des choses, nous serions surpris à chaque instant par l'ennemi; aujourd'hui par la maladie, demain par les voleurs. Nous ne nous retournerions pas pour savoir quel est ce bruit derrière nous, quoique ce soit le bruit d'une maison qui va s'écrouler sur notre tête. La curiosité nous rend le même genre de service que les appétits. Elle supplée par un appétit à notre négligence. Elle nous récompense, par un plaisir présent, d'avoir songé à un intérêt futur.

En même temps, la vaine curiosité est un vice et un malheur. Elle nous prend ce que nous avons de plus précieux, car elle nous prend le temps, qui est l'étoffe dont la vie est faite. Elle nous rend insupportables et dangereux pour les autres; elle nous détourne de penser aux choses sérieuses et nous en rend incapables, en hébétant à la longue notre esprit. Elle nous accoutume tellement à vivre de futilités, et à ne nous occuper que du dehors, qu'elle nous ôte le goût et l'usage de la réflexion. Nous devenons ainsi comme une sorte de graijds

enfants, légers, distraits et crédules : des enfants sans l'innocence, la grâce et l'avenir. Voilà le double rôle de la curiosité dans les usages ordinaires de la vie. C'est la constante histoire de toutes les passions : utile quand elle est dominée, dangereuse quand elle domine.

Mais passons des petites choses aux grandes. La curiosité, quand elle ne s'applique pas à l'individuel, mais au général, est le principe de la science humaine. C'est la curiosité et non l'utilité qui engendre la science. Il importe de s'en convaincre, car la méthode, l'esprit et le caractère de toutes les sciences dépendent de leur origine.

Sous le règne exclusif de la théologie, on condamnait la curiosité. Il le fallait bien.

On a pu dire depuis qu'elle ne servait pas à notre bonheur. C'est suivant comme on l'entend. Montaigne a dit avant Pascal : « Il nous faut abestir pour nous assagir; » mais il reste à savoir si cette sagesse, gagnée au prix de l'abêtissement, vaut la peine d'être souhaitée. Lui-même commente bien ses paroles un peu plus loin, quand il ajoute : « Combien, et aux lois de la religion et aux lois politiques, se trouvent plus dociles et plus aisés à mener les esprits simples et incurieux, que ces esprits surveillants et pédagogues des causes divines et humaines1? »

En ce moment, les amis désintéressés de la science sont plus rares que jamais. Notre organisation sociale nous partage en deux classes, le très-petit nombre, qui a une fortune assurée et suffisante, et le très-grand nombre qui est obligé de travailler pour vivre. Les riches le sont trop pour devenir des savants, et les autres

1, Livre II, chap. xu«

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ne le sont pas assez. Il est bien rare qu'un homme élevé dans le faste, au milieu de toutes les jouissances de la vie, soit arraché au luxe et aux plaisirs par la passion de l'étude; et il est bien difficile que dans des positions inférieures on échappe assez aux nécessités de la vie pour se vouer à un travail incessant et peu productif. Le métier tue la science. Soixante ans de révolutions, en obligeant tout le monde à compter comme principale ressource, ou tout au moins comme plus solide ressource, sur sa propre capacité, ont tourné tous les esprits vers la pratique. L'éducation s'en est ressentie, et elle tend, depuis soixante ans, à descendre sans cesse des théories aux applications. Des causes d'un ordre plus élevé ont contribué aussi à fortifier cette tendance. On a vu trop de théories échouer; on a payé trop cher des théories qui ne valent rien; on a pris les théoriciens en défiance, soit comme impuissants, soit comme dangereux. Enfin, quoique les opinions matérialistes commencent heureusement à disparaître, elles ont passé sur la France à la fin du xvine siècle, et pendant tout le premier quart du xixe. Elles ont certainement pour effet de dégoûter les esprits de tout ce qui est spéculation pure. Nous avons gardé de leur longue domination l'habitude de juger les choses par leurs résultats, et même de vouloir des résultats hâtifs. Nous avons inventé un barbarisme pour exprimer une chose barbare : le positivisme, comme théorie, n'est rien du tout, mais comme fait, c'est un très-grand fait; il a envahi la plupart des esprits. C'est le plus implacable ennemi du progrès, de la science et de la civilisation.

Sans doute il serait absurde de dédaigner les applications qui sont la vie même, ou d'élever des générations entières dam l'étude <J« I» théorie, comm on Va trop

fait à certaines époques déjà éloignées de nous. Nous sommes prêts à convenir qu'on abaisse en réalité le niveau des études, quand on s'efforce de l'élever trop liau', pour tout le monde. Cette éducation ambitieuse ne fait ni des théoriciens ni des praticiens, car elle reste audessous des besoins des intelligences d'élite, sans se rendre accessible aux esprits vulgaires. En donnant à tous les mêmes aptitudes, ou du moins les mêmes prétentions, elle encombre l'entrée des carrières lucratives et honorifiques, prive les autres professions d'un recrutement nécessaire, engendre partout l'oisiveté et l'intrigue, et, par le défaut de préparation spéciale, compromet toutes les branches de l'industrie. Il est donc parfaitement raisonnable de diriger le plus grand nombre vers la pratique, mais à la condition de conserver son rang, c'est-à-dire le premier rang, à la théorie; de fortifier les grandes études littéraires, philosophiques, scientifiques; de seconder, d'activer leurs progrès par tous les moyens, et de reconnaître qu'elles sont le véritable trésor d'une société, la solide espérance de l'avenir. Il serait déplorable qu'à force d'exagérer les mauvaises conséquences de l'éducation exclusivement théorique, on en vînt à faire la guerre à la théorie elle-même, et à croire qu'il est possible de s'en passer. Qu'on étudie l'histoire des progrès de l'esprit humain, et l'on verra que toutes les grandes découvertes ont été les fruits heureux de la spéculation pure, et que c'est toujours en cherchant la vérité qu'on a trouvé l'utilité.

La science ne veut pas être prise ainsi par le petit côté. Celui qui ne s'occupe des principes qu'accessoirement, et pour arriver plus vite aux conséquences, ne connaîtra jamais les principes. Il ne fera que tâtonner, ges expériences mêmes seront sans valeur, n'étant pas

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lob

dirigées par une bonne méthode. Elles ne lui donneront presque jamais ce qu'il cherche, ou, si elles le lui donnent, ce sera par hasard. Si la science descend au point de ne plus être qu'une branche de commerce, il n'y aura plus de ces longues carrières vouées coûte que coûte à la poursuite de la vérité. On ne verra plus naître ces grands systèmes qui donnent un nom à un siècle et marquent de loin en loin, comme des jalons, la glorieuse route de l'humanité. La science ne sera pas seulement abaissée, elle sera détruite, car elle ne fournira plus que des expériences sans portée et sans coordination. Elle ne sera pas seulement détruite, elle sera déshonorée, car, au lieu de dominer et de diriger nos âmes, elle sera au service de nos convoitises. Comprendre ainsi la destinée et la nature de la science, c'est ressembler à ce ministre ou à ce cardinal qui voulait payer à la toise les tableaux d'un grand maître. Quand on ne préfère pas le Discours de la Méthode à la plus grande découverte de la chimie, on n'est pas digne d'entrer dans une école ou dans une bibliothèque.

Heureusement pour l'humanité, il naîtra toujours des âmes avides de connaître, tourmentées du génie des découvertes, indifférentes à toutes les autres jouissances, ne comptant pour rien la fortune, insensibles à la misère, âpres au travail, insatiables de scieiîce, sans cesse tournées vers la vérité comme l'aimant vers l'étoile polaire, la cherchant à travers les fatigues et les périls, sans trêve ni repos, sans défaillance; gardant en ellesmêmes le feu sacré, malgré les découragements du dehors; pleines de cet ardent enthousiasme qu'on respire en travaillant pour les siècles, et en voyant s'ouvrir enfin devant son esprit des horizons qu'aucun œil humain n'a entrevus. C'est pour elles, c'est pour ces âmes

d'élite qu'ont été créés les trésors de la pensée; elles se répondent à travers les siècles; chacune d'elles reçoit comme un héritage tous les travaux, toutes les découvertes accumulées par les génies qui Font précédée; elle accroît à son tour ce dépôt sacré, elle rectifie cette expérience, elle découvre cette loi ïiouvelle, elle rattache ce phénomène à sa cause; elle trouve un anneau de plus de la chaîne divine qui rattache la création à la pensée créatrice. Si, chemin faisant, elle trouve une veine que l'homme puisse explorer dans son intérêt, elle la signale en passant pour que l'industrie s'y jette, et, poussant plus loin, elle court à la conquête de la théorie, seul aliment dont elle se nourrisse. 0 monde vivant 1 ô palais enchanté! ô séjour que n'habitent que les fortes intelligences, où la pensée ne recueille que des lois éternelles, où l'œil aperçoit les rouages qui font mouvoir ce grand univers, où d'une formule grande et simple sortent à profusion des lois pleines entre elles d'analogie, et pleines, dans leurs applications, de simplicité et de fécondité! Le même Dieu qui nous a créés pour regarder les astres a allumé dans nos cœurs cette self ardente de la vérité, comme s'il voulait, dès ce monde, nous associer aux secrets de son œuvre et aux merveilles de son intelligence.

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