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Î/AMOUR DE L'HUMANITE

« Quid enim interest, motu animi sublato, non clico « inter hominem et pecudem, sed inter hominem et « saxum, aut truncum, aut quidvis generisejusdem?» — « Otez le cœur : reste-t-il une différence entre l'homme et la brute? que dis-je , entre l'homme et une pierre? » Cicéron, De l'Amitié , § 13.

Les relations de l'homme avec les hommes peuvent se diviser en trois classes, car nous avons des relations avec la famille, avec la patrie et avec l'humanité tout entière ; et la nature nous a aussi donné trois sentiments : l'amour de la famille, l'amour de la patrie et l'amour de l'humanité. Elle est attentive à placer dans notre cœur tout ce qui peut nous indiquer et nous faciliter nos devoirs *.

§ 1. l'amour de la famille

Nous ne plaçons pas seulement sous le nom d'amour de la famille les sentiments que ie lien du sang fait naître, mais tous ceux qui tiennent à la vie domestique. Nous sommes évidemment destinés à former autour de

1. « Toutes les passions sont bonnes de leur nature, et nous n'avons à redouter que leur mauvais usage ou leurs excès. » Descarte^, les Passions, partie III, art. 2.

TiOus une petite société dans la grande, et, comme nous avons des sentiments qui s'épanchent sur toute la nature, nous en avons qui ne dépassent pas l'horizon de notre foyer. Le premier de tous,, le plus vif, sinon le plus profond, c'est l'amour qui unit un homme à une femme. On l'appelle par excellence l'amour, parce qu'il est de tous nos sentiments celui dont on parle le plus souvent et qu'on croit connaître le mieux.

L'amour a un lien étroit avec l'appétit du sexe ; mais on ne saurait cependant les confondre. L'un tient à ce que notre nature a de plus humble , et l'autre à ce qu'elle a de plus noble. Quoique l'amour commence le plus souvent par les yeux, il se nourrit de mille éléments étrangers à nos organes corporels ; des grâces de l'esprit, des qualités du cœur, des services rendus, des grandes actions accomplies. L'appétit du sexe nous est commun avec les animaux ; mais l'amour est un sentiment qui nous élève à nos propres yeux, et nous rend capables de grandes choses. Nous en aimons les images, tandis que les récits obscènes ne nous inspirent que du dégoût. C'est l'amour qui remplace la brutalité des sens par le sentiment de la pudeur. Il exalte tout ce qu'il y a dans nos âmes de noble et de délicat, et peut subsister longtemps après l'objet ou les qualités qui l'ont faitnaître, comme un parfum qui n'abandonne plus le vase où la liqueur a séjourné.

Ce qui prouverait bien , s'il était nécessaire de le prouver, que l'amour est surtout l'union des âmes, c'est que notre jalousie ne s'arrête pas au corps. Nous sommes jaloux des préférences de la personne aimée, de ses sentiments, de ses pensées. Nous souffrons de ne pas nous sentir aimés, nous voulons que l'amour réponde à l'amour. Nous nous inquiétons du passé et du lendemain.

LA PASSION

Une image, une chimère qui traverse la nensée nous fait obstacle, et nous paraît un vol fait à notre bonheur. Nous exigeons des promesses de fidélité, et nous souhaitons qu'on nous reste fidèle même après notre mort, parce que cette union des âmes immortelles a le besoin et comme l'instinct de l'éternité. Aucune âme ayant connu l'amour dans ce qu'il a de saint et d'élevé ne peut ignorer qu'il se croit indissoluble tant qu'il subsiste ; heureuse et chère illusion ! et la plus triste preuve qui puisse nous être donnée de la fragilité humaine, c'est la rupture d'un pareil lien, formé de tous nos amours.

Quelle est l'origine de l'amour, et quels sont les aliments dont il se nourrit? D'où lui viennent ses accroissements ? Comment prend-il fin ? Il est impossible de le dire, tant ce sentiment est variable. Le plus souvent c'est par les yeux que nous nous prenons, mais l'amour trouve mille portes pour s'insinuer dans les âmes. On sait comment le poëte fait parler Othello : « Je lui racontais mes dangers : je n'eus pas d'autre magie. » ^st-ce par les ressemblances , est-ce par les contrastes que les âmes s'attachent? Tantôt c'est la conformité d'humeur qui nous lie, et tantôt c'est la différence des caractères. La beauté, la vertu, l'héroïsme commandent l'amour; et cependant il arrive que l'amour néglige ce qui est noble et grand, pour s'attacher à la laideur et au vice. 11 semble que l'amour doive être sans nuage entre deux cœurs qui battent à l'unisson l'un de l'autre; mais il y a des exemples d'amours sans espoir, ou d'amours récompensés par la haine, qui s'irritent et s'exaltent par les obstacles, comme d'autres se développent et se fortifient par le succès. « C'est un feu téméraire et volage, ondoyant et divers, feu de fiebvre, sujet à

accès et remises, et qui ne nous tient qu'à un coing. En l'amitié, c'est une chaleur générale et universelle, tempérée au demeurant, et égale, une chaleur constante et rassize, toute douceur et polissure, qui n'a rien d'aspre et de poignant \. » . ,

L'amour a souvent pour effet de fausser notre jugement en tout ce qui touche à la personne aimée : c'est le premier dommage qu'il nous cause, car rien n'est plus désastreux pour une âme que de se tromper sur les caractères du beau et de l'honnête , et d'admirer sous ces noms le laid et l'injuste. Il prend souvent une telle violence, qu'il obscurcit en nous le sentiment moral et nous excite à des actions que nous avons mille fois condamnées lorsque nous étions de sang-froid. Aucune passion n'est plus prompte à se rendre souveraine maîtresse de nos âmes, quand nous la laissons une fois se développer sans entraves. Elle est comme ces feux qui ont longtemps couvé, et qui sont inextinguibles lorsqu'ils éclatent en plein air, et que le vent les ravive et les agite de toutes parts. Autant un amour bien gouverné, et dont l'objet est réellement aimable, embellit et fortifie notre âme, autant un amour désordonné la déprave, et l'arrache au sentiment de la beauté et de la justice.

Est-ce à dire que, comme le veut la jurisprudence des romanciers, l'amour soit une passion invincible? Il ne l'est pas ; aucune de nos passions n'est invincible. Leur sort est de se fortifier de nos faiblesses, mais de céder à l'ascendant d'une volonté ferme et persévérante. Cette prétendue toute -puissance des passions n'est qu'un argument à l'usage des âmes molles. On

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