Essais de Montaigne, livre I, chap. xxvn
LA PASSION
aime mieux exalter la force de la passion, que d'avouer la faiblesse et la lâcheté de son cœur. Mais il faut savoir une bonne fois qu'il n'y a rien en nous que nous ne puissions dompter; que nous sommes réellement maîtres de nos amours et de nos désirs , comme de nos volontés1. Il faut se le démontrer à soi-même par l'expérience. Le cœur pourra saigner, mais la victoire est certaine, et l'homme n'est jamais vaincu que par sa faute. Il n'est vraiment un homme que s'il connaît cette toutepuissance de la volonté, et cette fragilité de tout le reste.
On ne saurait trop insister sur ces grandes vérités, que l'amour est un sentiment moral qui a pour but et pour effet d'unir deux âmes entre elles; qu'il choisit un seul objet de ses préférences et s'y attache avec une ardeur jalouse et toujours croissante, qu'il aie besoin de l'indissolubilité et de l'éternité des liens qu'il forme, et que pourtant il ne peut résister à l'énergie de notre volonté, quand nous avons entrepris de l'abattre. Ce sont là des faits de la nature humaine, et non des utopies. On peut essayer de rabaisser l'amour à n'être plus que l'union des sexes, comme chez les animaux; on peut demander la communauté des femmes et la dissolution des mariages par le divorce; on peut tenter de justifier les écarts de la passion en soutenant qu'elle anéantit le ressort de la volonté; mais, si l'on regarde au fond de son cœur, on sera forcé de reconnaître que la nature est contraire à toutes ces théories, et qu'elle nous a faits, non pour des amours de hasard, mais pour
1 . « Et que personne ne dise ici qu'il ne saurait maîtriser ses passions ni empêcher qu'elles ne se déchaînent et le forcent d'agir ; car ce qu'il peut faire devant un prince ou quelque grand homme, il peut le faire, s'il veut, lorsqu'il est seul ou en présence de Dieu. » Leibnitz, Nouveaux Basais, livre II, chap. xxi, p. 139, édit. Am, Jacques.
3e mariage indissoluble, solennisé par la société humaine, et sanctifié par la bénédiction de Dieu.
Il suffit d'examiner séparément l'homme et la femme pour reconnaître la conformité des sentiments que nous venons de décrire avec les vues générales de la Providence. Dieu a fait l'enfant faible de corps et d'intelligence; il a donc voulu qu'il trouvât un appui dans la famille. Il met l'enfant dans les bras de la mère; mais, pendant qu'elle l'élève, que deviendra-t-elle elle-même, si l'homme n'est pas là pour la protéger et pour pourvoir à ses besoins et à ceux de son enfant? Voilà le côté matériel de la famille, et la preuve que l'union de l'homme et de la femme doit être l'union persistante d'un seul homme avec une seule femme. Mais allons plus loin et plus haut; regardons les âmes. L'enfant n'a pas besoin seulement de pain. Il faut soutenir et former sa jeune âme; la soutenir par la tendresse, la former par la discipline, Qui sera sans cesse près de lui, pour lui inspirer tous les bons sentiments? La mère. Qui lui apprendra les périls et les malheurs de la vie, la force de la volonté et la grandeur de la vertu? Le père. 11 aura ses deux bons génies, jusqu'à ce qu'il puisse voler de ses propres ailes. Même dans la maturité de la vie, ses souvenirs les plus fortifiants et les plus doux lui viendront du foyer domestique. Séparer le père et la mère après que l'enfant a été conçu, c'est vouer la femme à la misère, le père au libertinage, et l'enfant à l'abandon. Rendre cette séparation ou trop facile ou trop complète, ce n'est pas ébranler seulement la famille, c'est la détruire. Que ceux qui ne comprennent pas la force des premiers enseignements et des premiers exem pies, ou qui ne voient pas que la dignité de la femme ne peut subsister sans la perpétuité du lien conjugal, re-
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prochent à la nature ce qu'il y a d'exclusif et de durable dans l'amour.
La femme peut-elle vivre seule? Dans l'état de nature, ses forces seraient insuffisantes pour la protéger; dans l'état social, pour la faire vivre. Chargée nécessairement du soin et de la subsistance de l'enfant, elle aurait un double fardeau, et des ressources moindres, ce qui est deux fois contraire à la sagesse de la Providence. De ce seul fait qu'elle est plus faible que l'homme, il résulte évidemment que cette faiblesse doit être compensée par un droit, et quelle ne peut devenir mère sans y consentir. A quelle condition ce droit sacré peut-il être garanti? A la condition que la société intervienne pour consacrer et perpétuer le mariage. C'est la nature qui oblige la mère à prendre soin de l'enfant; il faut que la loi oblige le père à prendre soin de l'enfant et de la mère. Quel rôle plus noble que celui de la femme, dans cette union solennellement consacrée, qui lui rend par le droit l'égalité qu'elle n'a pas par la nature, et qui l'associe à un homme pour élever en commun leurs enfants dans la connaissance et dans la pratique de la justice! Hors de là, elle n'est plus qu'une esclave chargée de plaire aux hommes, jusqu'à ce que la maladie ou la vieillesse la réduisent à n'être pour eux qu'un objet de pitié. Peut-on se rappeler que l'âme de la femme est immortelle comme la nôtre, et supporter seulement la pensée de cet abaissement?
L'esprit de la femme a les mêmes qualités et les mêmes défauts que son corps; il est séduisant, il manque de force. Elle arrive plus vite que l'homme à un certain degré de culture; mais elle ne peut ni approfondir, ni aller en avant; elle ne crée pas, elle ne cherche pas; elle s'effraye dès qu'elle abandonne les septiers battus;
elle se sent déplacée partout où l'horizon s'étend un peu loin. Elle est faite pour concentrer son activité dans un cercle restreint, pour être le génie bienfaisant de la famille. A l'homme seul appartient d'agir au dehors, de gouverner l'État, de cultiver le champ de la science. Si les femmes sont conservatrices obstinées et utiles des usages et des convenances, si elles s'astreignent volontairement à une foule de bienséances dont le poids et les embarras doivent les fatiguer, c'est que, par leur nature, elles ont besoin de se sentir guidées, rassurées, abritées. L'indépendance n'est pas leur fait; elles en useraient mal, elles n'en sentent pas le désir. Celles qui, par une rare exception, parviennent à la célébrité, éprouvent toujours une certaine douceur à se soumettre à l'homme qu'elles aiment, et à ne paraître au dehors que comme les compagnes de son existence. Les plus grands génies parmi elles subissent l'influence des hommes, très-inférieurs, qu'elles consentent à aimer, et changent quelquefois de direction intellectuelle en même temps que d'amour. Elles n'excellent que dans la musique, la danse, dans tous les arts de style, ou dans le roman, parce qu'il y faut une observation fine, de l'esprit et de la grâce. Leur cœur même est fait tout exprès pour les dévouements exclusifs. L'amour de la famille y domine l'amour de la patrie et l'amour de l'humanité. On les voit, dans l'union conjugale, recourir à la direction de l'homme, toutes les fois que la circonstance est nouvelle ou grave; et cela est vrai, même des femmes très-supérieures, et de celles qui ont le goût et l'habitude de la domination. Il ne faut pas qu'elles se plaignent de cette infériorité, compensée d'ailleurs par tant d'heureux dons : car, si elles n'étaient pas inférieures nar tout ce qui constitue la vie sociale et poli-
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tique, la vie du dehors, il n'y aurait plus de raison pour que la loi divine et humaine leur assurât par le mariage l'égalité dans la vie de la famille. Il est juste, parce qu'il est naturel, que l'homme ait le pouvoir, et que la femme ait des droits; et même, elle a d'autant plus de droits qu'elle a moins de force. On peut réclamer pour elle une protection plus efficace contre les abus de la force; mais il faut bien mal comprendre et sa faiblesse et sa grandeur, pour se plaindre de la place qu'elle occupe sur le cœur de son mari et au berceau de son enfant. Les utopistes réussiront à ôter aux femmes la douceur, la grâce, la sécurité, la dignité; ils n'en feront ni des guerriers, ni des savants. Elles ne seraient plus des femmes peutêtre; mais à coup sûr elles ne seront jamais des hommes.
L'homme, de son côté, a besoin pour remplir son rôle au dehors de se reposer sur la femme des soins de l'intérieur. Il a besoin, quand il a lutté tout le jour, de trouver à son foyer la consolation et la tendresse. Là seulement on trouve un cœur dont on est l'hôte préféré, toujours attendu, toujours accueilli. L'ami le plus cher a son rôle à remplir, son ambition à assouvir, sa réputation et sa fortune à accroître; mais une femme n'a d'autre ambition, ni d'autre fortune, ni d'autre gloire que celle de son mari ; elle met cette image dans tous ses rêves; elle s'en remplit l'imagination et le cœur. L'homme, au premier pas qu'il fait hors du seuil domestique, se trouve seul au milieu de la foule; son esprit abonde dans son sens, sa volonté devient obstinée, son cœur s'endurcit. La femme lui est nécessaire, nonseulement par la tendresse qu'elle lui porte et par celle qu'elle lui inspire, mais par les soins qu'elle lui impose, et souvent même par les sacrifices auxquels elle l'as* treint,
Depuis que Platon a consacré, dans le Banquet 1 , cette fable de l'être humain, d'abord homme et femme tout ensemble, puis séparé, et dont chaque partie cherche sa compagne pour se réunir à elle par les liens de l'amour, tous les poètes s'en sont emparés, comme d'un bien qui leur appartenait. C'est de la poésie, en effet, rien que de la poésie ; mais si cette union fatale et cet amour prédestiné ne sont que des chimères, ce qui est à la fois simple et vrai, c'est que la nature a fait l'homme et la femme l'un pour l'autre, qu'elle les a destinés à vivre unis, qu'elle leur a donné des sentiments, des aptitudes et des fonctions diverses, avec des droits égaux, et qu'il y a toujours à gagner pour chacun d'eux à se tenir à la place qui lui est assignée, sans méconnaître ses droits et sans se plaindre de ses devoirs.
On voit par quels liens étroits l'amour conjugal tient à l'amour. Il en diffère par le calme des sens, par la confiance, la sécurité, et un sentiment de gratitudemutuelle.
On dit quelquefois que l'amour ne peut durer, qu'il finit avec la jeunesse. Tl serait mieux de dire qu'il se transforme. L'habitude détruit les enchantements et la poésie des premiers jours, mais elle crée à la place un lien plus grave et plus profond, qui s'accroît chaque jour de tout le bonheur qu'on a goûté et de tout le malheur qu'on a supporté ensemble. Le charme si puissant des souvenirs s'accroît dans cette double vie, où chacun hérite de tous les sentiments qu'il a partagés, et met en commun avec son ami son passé, son présent, son avenir.