Tome VI de la traduction cle M. Cousin, p, 272 et suiy
LA PASSION
Ce qui, dans l'amour, tient essentiellement aux sens s'émousse par la possession et finit par disparaître aux approches de la vieillesse. Mais l'amour proprement dit peut durer longtemps encore, il peut durer toujours; et même nous pouvons très-bien nous le figurer subsistant entre des anges et des séraphins qui n'auraient pas de nature corporelle. L'amour pur, idéal, qu'on a surnommé l'amour platonique, est sans doute une chimère dans notre condition humaine; mais qu'un tel amour soit souvent rêvé par des âmes candides, et qu'il puisse longtemps se soutenir à cet état de pureté angélique, c'est ce qu'il est impossible de nier, et ce qui peut servir, entre autres preuves, à établir la distinction de l'âme et du corps. Nous irons même plus loin, car il nous semble que, chez les femmes, il ne doit pas être rare de rêver et de pratiquer l'amour platonique, et que des habitudes réservées et modestes, une sorte de fierté personnelle qui accompagne toujours la pudeur, une imagination à la fois tendre et rêveuse, doivent pousser plus d'une vierge à nourrir cette dangereuse chimère. Si l'amour peut exister ainsi dans la fleur de la jeunesse, pourquoi ne survivrait-il pas à l'ardeur des sens?
Quand on répète que l'amour est remplacé à la lin entre les époux par une solide amitié, on veut dire seulement que les sens s'apaisent ou s'épuisent; car l'amour conjugal conserve tous les autres caractères de l'amour. Il est protecteur et dévoué chez le mar, tendre et soumis chez l'épouse; il comporte un désin téressement absolu, l'union des âmes la plus intime et la plus complète. L'amitié, même parfaite, est un sentiment froid et réservé auprès de celui-là. L'amour conjugal est comme la base sur laquelle reposent tous
les sentiments qui font le charme et le lien de la famille. N'en médisons pas, ne le dédaignons pas. Il n'y a, sans lui, ni bonheur ni dignité du foyer domestique.
C'est un singulier spectacle que donnent les hommes quand ils jouent avec ce qu'ils devraient avoir de plus sacré. Parlez à un fils de sa mère, à un mari de l'honneur de sa femme, et vous êtes sûr de les toucher et de les attendrir. Cependant, entrez dans un théâtre : vous verrez partout la même comédie et le même drame; c'est un mari ridicule, et deux amants, deux adultères, sur lesquels on appelle tout l'intérêt, et qui font verser des larmes à de chastes mère de famille, à des jeunes filles élevées en tout le reste dans la retenue et la modestie. Vous trouverez la même contradiction dans des livres que l'on ne bannit pas de l'intérieur des familles, si les expressions en sont chastes, et que la passion n'y soit pas exprimée avec trop de frénésie. Ce n'est rien : le comble, c'est d'entendre les jugements et les conversations du monde; de voir accueillir l'adultère élégant le sourire sur les lèvres, quand il a su, non pas sauver, mais farder les apparences, tandis qu'on n'a pas assez de mépris pour le vice malheureux ou maladroit; c'est de raconter en se jouant des exploits qui sont prévus par le Code pénal, et qu'on punit tous les jours en police correctionnelle; c'est de cacher soigneusement, comme un vice ou comme une faute, ce qu'on peut avoir de pudeur ou d'innocence, de railler au dehors les vertus qu'on pratique ou qu'on voudrait pratiquer chez soi, et de ne quitter un moment sa femme, sa fille ou sa sœur, que pour aller dans un club répéter des propos obscènes, ou rire des gravelures qui se débitent sur un théâtre.
LA PASSION. 179
Épictète disait à un adultère : « Qui es- tu? un voisin? un ami? un citoyen? Pas même un esclave. Car ce n'est pas seulement une femme que tu as corrompue, mais l'amitié, la bonne foi, les mœurs. Tu es comme un de ces vases qui ne peuvent servir à rien, et qu'on jette sur le fumier1. »
S'il entrait dans notre dessein de faire une analyse complète des sentiments humains, nous aurions à rechercher maintenant si l'amour d'une mère et celui d'un père pour leur enfant peuvent être confondus sous un nom commun. Mais nous n'avons besoin, pour ainsi dire, que de mentionner l'amour paternel, pour qu'on sache à l'instant qu'il s'agit du sentiment le plus fort, le plus persistant, le plus nécessaire, le plus sacré; d'un sentiment qui balance victorieusement l'amour de la vie dans les âmes les moins pures ; sans lequel il n'y aurait ni éducation, ni morale, ni honneur, ni dévouement, ni patrie; qui -fait autant de bien à celui qui l'éprouve qu'à celui qui en ressent la bienfaisante influence; d'un sentiment qu'on ne saurait bannir du cœur de l'homme sans le dessécher, ni de la société sans la détruire.
Le sentiment de l'amour paternel est-il uniquement produit par le lien du sang? Ce lien suffit sans doute pour produire cet amour, et principalement dans les femmes ; car nous voyons que la tendresse d'une mère pour son enfant commence à l'instant même où son enfant voit le jour. Mais à mesure que l'enfant grandit, la mère s'attache à lui par tous les liens qui peuvent unir une âme à une autre. Elle l'aime pour les grâces
t. Arien, Dissertations, livre II, chap. IV.
qu'il a réellement, et pour celles qu'elle lui suppose; elle l'aime pour le bonheur qu'il lui donne, et pour les soins et pour les peines qu'il lui a coûtés; elle l'aime quelquefois pour ses défauts, ou pour ses souffrances; elle aime en lui l'image vivante et embellie du père de famille; elle l'aime comme la consolation et la gloire de son avenir. On a remarqué la prédilection des mères pour les enfants élevés difficilement, ou pour les enfants malades et infirmes. Quelquefois les soins d'une mère ne rencontrent que l'ingratitude ; rien dans l'enfant n'explique et ne justifie l'amour de la mère, il n'a ni beauté, ni intelligence, ni sentiment : mais il est son lils, et cela dit tout.
Il en est presque ainsi de l'amour du père. On dirait que cet amour, par lequel nous nous attachons à nos enfants, est un sentiment préexistant dans nos cœurs, et qui s'épanche par une sorte de nécessité naturelle malgré l'indignité de son objet. Nous renfermons en nous-mêmes des forces qui ne demandent qu'à agir, des flammes qui ne demandent qu'à brûler. A défaut d'un objet digne de nos sentiments, un prétexte nous suffit. Nous tirons tout de notre fond, l'amour et les qualités aimables que nous prêtons à l'objet aimé. Il est si naturel à l'homme de s'attacher à ses enfants, que, si la vieillesse arrive sans que nous ayons été pères nous nous sentons nus et abandonnés dans ce monde. Il nous semble alors que nous l'avons traversé en vain ; la mort n'a plus de consolation; l'affection la plus vive, l'amour lui-même ne sauraient remplacer un lils au chevet d'un mourant.
Le premier philosophe qui eut le malheur de redouter le sentiment de la famille, Platon, essaya par tous les moyens, dans sa République, de le supprimer. Il
LA PASSION
abolit le mariage, ou ne le fit subsister qu'une saison. Il sépara les époux, aussitôt après la naissance de l'enfant ; et prenant l'enfant lui-même sur le sein de sa mère, il le porta dans un bercail commun, où la cité tout entière l'adoptait. Il voulait, en mutilant ainsi notre cœur, en nous ôtant tous les amours qui nous font une patrie dans la patrie elle-même, nous arracher à nos intérêts, à nos goûts, à nos penchants, et nous confondre tous ensemble dans une seule éducation et dans un seul enthousiasme pour le service de la République. C'était aller directement contre son but. Rien dans l'éducation ne remplace le père et la mère ; rien dans la patrie ne tient lieu du foyer domestique. L'éducation publique a de grands avantages; il faut l'ajouter à l'éducation paternelle, il ne faut pas remplacer l'une' par l'autre. Il y a un temps pour que l'enfant vive au milieu de ses égaux, sous la discipline d'un magistrat qui ne lui doit que l'impartialité et cette bienveillance que commande la faiblesse ; mais que d'abord sa jeune âme apprenne à sentir et à penser dans le voisinage de l'âme paternelle. Les croyances et les souvenirs que l'enfant puisera à cette source ne s'effaceront jamais entièrement; ce sera comme le fond de sa pensée et de son cœur. S'il ne trouve près de son berceau que d'honnêtes exemples, de douces paroles, d'affectueux sentiments ; si les traditions de famille ne lui apprennent que la sainteté des mœurs, il n'est pas à craindre qu'il oublie jamais ses devoirs envers sa patrie : il sera plus qu'un citoyen, il sera un homme.
Il faut bien le reconnaître, l'amour filial, qu'on appelle aussi à juste titre la piété filiale, a moins de force que l'amour paternel. On trouve plus de mauvais fils
que de mauvais pères. Quel est le secret de cette différence? Sommes-nous plus enchaînés par les services que nous rendons que par les services reçus? Le père se rattaclie-t-il par son fils à la jeunesse, à la vie, à l'avenir, tandis que le fils est obligé de remonter le cours des temps et de s'arracher à lui-même pour reposer sa pensée sur son père? Serait-ce que la paternité nous saisit, en quelque sorte, dans le plein développement de nos facultés, tandis que l'enfant n'apprend que lentement à connaître le sourire de sa mère, et ne s'accoutume à aimer ses parents que par leur présence et par leurs bienfaits?
Jean- Jacques Rousseau, après quelques autres, a pensé que la piété filiale ne différait pas de la reconnaissance, à laquelle se joignait, pour la renforcer, une habitude de déférence et de respect. Cette reconnaissance, suivant lui, n'est produite que par les services réels, et ne saurait avoir pour cause le fait même de la paternité 4. Il suffit de s'observer soi-même pour comprendre à quel point cette opinion est erronée. Notre piété envers nos parents s'accroît de tout le respect que leurs vertus nous inspirent, et de toute la reconnaissance que nous devons à leurs bienfaits ; mais elle ne ressemble à aucun autre sentiment ; elle tient bien plus profondément à nos entrailles ; nous sentons qu elle fait partie de nous-mêmes , et qu'elle pour-
1. « Illud quod natus sum, per se intuere quale sit : aniinadverta 3 « exiguum et incertum , et boni malique communem materiam , sine « dubio primum ad omnia gradum, sed non ideo majorerai omnibus, « quia primum. » — «Être né, qu'est-ce? Un rien, une misère. C'est être également prêt pour le bien et pour le mal. C'est le premier pas pour arriver au bien sans doute , mais ce n'est pas pour cela le premier des biens. » Sénèque, Des Bienfaits, livre III, cliap. xxx.
LA PASSION
rait être affaiblie, mais non effacée par la mauvaise conduite ou l'indifférence de nos parents. Épictète dit très-bien : « Tu as un mauvais père? sa malice ne te dispense de rien. La loi est d'honorer ton père et non pas un bon père. Un mauvais père? Cela le regarde, et non pas toi. Le précepte est absolu. Il ne dépend pas de la méchanceté d'autrui de t'affranchir de tes devoirs h » Jean-Jacques Rousseau a raison dans ce qu'il dit sur la reconnaissance due à nos parents ; mais cette reconnaissance ne doit pas être confondue avec la piété filiale.
Comme l'amour paternel est l'origine et la source de tout dévouement, la piété filiale est l'origine de tout respect. Qui ne sait respecter dans son père l'image la plus présente de la puissance et de la bonté divine, ne respectera ni la vieillesse, ni le malheur, ni la vertu, ni l'innocence. Il faut s'appliquer à entretenir et à fortifier tous les sentiments de la famille, si l'on veut faire régner dans le monde la justice, la paix, la concorde. Agir au dehors en bon citoyen, et n'être au dedans ni père, ni époux, ni fils 9 c'est jouer la comédie de la vertu. Il ne peut sortir d'une source corrompue que des eaux empoisonnées. Les vertus civiques, si elles n'ont pas leur origine et leur consécration dans les vertus privées, ne sont que des vertus de théâtre. Quand on n'a pas de cœur pour son enfant, on n'a pas le droit de prétendre qu'on aime véritablement l'humanité. Il faut songer à être un homme, avant d'aspirer à être un héros.
Les anciennes lois fondaient la société sur la puissance paternelle. On pouvait être un consul, un ma-