Épictète, Manuel
gistrat, un chevalier au dehors ; mais on n'était qu'un fils dans la maison paternelle. L'esprit moderne a émancipé plus complètement le fils ; il l'a soustrait à l'autorité paternelle, le jour même où dJenfant, il devient homme : il a été plus loin, il a donné au pupille, pendant qu'il est soumis légalement à l'autorité et k la tutelle de son père, d'autres protecteurs chargés de défendre au besoin son droit contre l'exercice de l'autorité paternelle, qui n'est plus, à certains égards, qu'une gestion. Ce principe est yrai, et il n'y faut pas renoncer , parce que la loi doit être principalement répressive, et que son but spécial est de préserver les intérêts de la liberté individuelle. Mais chaque fois que, par la loi positive, on arme l'individu contre la famille, et le citoyen contre la cité, il faut que la philosophie, l'éducation, les mœurs, les institutions, les exemples, viennent au secours du principe menacé. La piété filiale nous est aujourd'hui d'autant plus précieuse, elle doit nous être d'autant plus sacrée, que nous avons presque effacé de nos codes, au moins dans ce quelle avait d'absolu et d'exagéré, la puissance paternelle.
L'amitié fraternelle est, comme les autres sentiments qui constituent l'amour de la famille, un sentiment naturel, fortifié par l'habitude, par les souvenirs, par les services reçus ou rendus, par la communauté de l'amour filial, par le respect du nom et les traditions de l'hon* neur domestique.
Nous rapprochons de ce sentiment l'amitié, la reconnaissance , l'affection qui nous attache à nos supérieurs ou à nos inférieurs immédiats, en un mot, tous les sentiments qui , sans avoir leur source dans les
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liens de famille,, ne Rappliquent néanmoins qu'au petit nombre d'hommes qui vivent dans la même sphère d'activité que nous-mêmes.
L'amitié est un sentiment très-vif et très-doux, qui contribue puissamment à rendre la vie heureuse et vertueuse. Elle naît presque toujours d'une conformité réelle ou supposée de goûts et de sentiments, et ne rapproche jamais que des âmes honnêtes1. Les liaisons des méchants ne sont que l'association de leurs intérêts ou l'effet d'un goût passager; que l'intérêt disparaisse ou que le caprice passe, et cette amitié prétendue fait place à l'indifférence, souvent à la haine. Comment pourrait- on aimer ce qu'on méprise? La véritable amitié ne comporte pas seulement l'estime , mais le respect; il faut que l'on sente, jusque dans les épanchements de l'intimité, la présence et la dignité de la vertu.
L'amitié ne cherche pas l'égalité, mais elle la produit. Elle met tout en commun entre les amis : la fortune, les qualités de l'esprit, les sentiments du cœur. Quoiqu'elle se manifeste ordinairement par un échange constant de bons offices, ce n'est pas en vue de l'utilité qu'elle est formée2, c'est par un penchant naturel qui nous attire l'un vers l'autre, et qui nous fait trouver notre bonheur dans le repos, la sécurité et l'intimité de cette liaison.
1. Descartes dit, dans les Passions de Vùme> partie II, art. 83 : « qu'il n'y a point d'homme si imparfait qu'on ne puisse avoir pour lui une amitié très-parfaite, lorsqu'on en est aimé et qu'on a l'âme véritablement noble et généreuse. » Mais si celui qui aime un homme imparfait, connaît cette imperfection, le sentiment qu'il éprouve n'est plus l'amitié; ce n'est qu'une affection bienveillante.
2. « Ista quam tu rescribis, negociatio est, non amicitia, quae ad « commodum accedit. » — « Ce que tu appelles l'amitié n'est en réalité qu'une affaire, puisque ce n'est qu'un calcul. » Sénèque, Lettre >x.
Elle se fortifie doublement par l'habitude, parce que cette vie que nous associons à la nôtre nous apporte comme un héritage toutes ses joies et toutes ses douleurs. On ne peut dire si un ami nous est plus nécessaire dans la bonne ou dans la mauvaise fortune; dans la mauvaise, pour nous consoler, dans la bonne, pour nous avertir, C'est un témoin à la fois bienveillant et austère; c'est notre conscience personnifiée et rendue visible1, dont les conseils doivent être donnés avec fermeté et reçus avec douceur. Nous offensons l'amitié quand nous prostituons ce nom aux vaines grimaces et aux liaisons éphémères du monde. Ces relations superficielles ne nous donnent que des flatteurs ou des compagnons.
Il est rare qu'une amitié dure toujours. Les intérêts et les passions viennent à rencontre et brisent des liens qu'on croyait durables. Trop souvent les âmes se retirent en arrière avec le même empressement qu'elles avaient mis à s'embrasser, et l'amitié se tourne en haine. Faut-il en conclure, comme on l'a fait, qu'on doit toujours se conduire avec un ami comme avec un ennemi futur ? Non ; mais qu'on doit se donner rarement, ne pas avoir un cœur banal, et hésiter longtemps avant de se livrer. Une fois le cœur ouvert, il est trop tard pour se rétracter, car on ne juge pas un ami, on le supporte tel qu'il est; et si l'on pouvait aimer un vicieux, on serait bien près d'aimer le vice.
Les affections que nous venons d'énumérer engendrent souvent des dévouements d'une nature héroïque. On se sacrifie pour un ami, pour un frère, pour un père;
1. Aristote a dit : Èari fàp o 91X0; àXXcç aÙToç. — « Mon ami est un autre moi-même. »
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on renonce pour eux à ce qu'il y a de plus fort dans l'amour-propre, à la fortune, à l'honneur, à la vie. Nous voyons des hommes, incapables en tout le reste de sentiments élevés, quitter tout quand il s'agit de sauver leurs enfants, ou seulement de leur assurer une vie facile. Ce dévouement est si bien dans la nature, que c'est à peine si on l'admire. Celui qui nourrit ses passions aux dépens de sa plus proche famille paraît presque un monstre. Tous sont d'accord pour le déclarer indigne de pitié. Les sentiments de la famille sont tellement sacrés, que la postérité hésite encore sur l'action de Brutus condamnant ses fils à mourir, et ne sait pas si elle doit maudire le père, ou admirer le citoyen.
§ 2. l'amour de la patrie
La république de Platon est en partie fondée sur cette opposition de l'amour de la famille et de l'amour de la patrie. Le but que Platon se propose est de créer un État qui soit comme une image vivante de la justice. Or la justice, pour lui, c'est l'unité. Son État doit être parfaitement un, et tous les citoyens doivent concourir à cette unité par leurs sentiments comme par leurs actions. Il y a deux sources de l'ordre dans un État : la loi et les mœurs. La loi est plutôt répressive que préventive; elle punit le mal, et contribue, en le punissant, à en empêcher le retour; cependant elle ne le détruit pas. Elle n'a, en quelque sorte, qu'une action extérieure, et ne produit aussi qu'une régularité apparente et toute de surface. Sous cette paix factice se cachent la haine et la discorde; une imperfection dans les lois, un relâchement des pouvoirs publics, et l'ordre fait place à l'anarchie. Les mœurs, au contraire, rendent les lois inutiles
et le désordre impossible, elles font que tout le monde se porte volontiers à ce que la loi commanderait; par elles, chacun aime la place où l'appelle la constitutiou du pays; tout citoyen s'efforce à son rang de concourir à la justice, et n'a d'autre intérêt ni d'autre souci que le bien de la république.
Voilà l'idéal de Platon ; mais comment y parvenir? En changeant nos cœurs pour rectifier nos volontés. D'où vient que la plupart des hommes veulent plus d'autorité, ou de considération, ou de richesses qu'ils n'en peuvent avoir? C'est qu'ils pensent à leur propre intérêt ou à l'intérêt de leur famille, plutôt qu'à celui de l'État. Toutes les ambitions, toutes les convoitises, toutes les lâchetés viennent de cette double source. Du double but vers lequel convergent nos pensées, nos sentiments et nos actes, la famille, la patrie, supprimez le premier, le dévouement devient facile, ou plutôt il n'est déjà plus le dévouement, car la patrie me tient lieu de famille, et en servant cette famille nouvelle, c'est moimême que je sers. Sur ces principes, Platon, ne pouvant détruire l'individu, s'efforce au moins d'anéantir la famille, en établissant la communauté des femmes, des enfants et des biens.
Est-il vrai que l'amour de la famille et l'amour de la patrie se combattent? Cela est vrai dans une foule de cas. En voici un, pour exemple : L'ennemi est à la frontière; dois-je marcher ou rester? si je reste, je prive la patrie d'un défenseur; si je pars, j'abandonne ma famille aux hasards d'une invasion. Voici un autre exemple d'une application plus fréquente : La patrie a besoin d'un trésor alimenté par l'impôt; dois-je obéir à la loi fiscale qui me ruine? dois-je sauver la fortune de mes enfants en fraudant le trésor public?
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Il aurait été digne de Platon de comprendre que cette opposition entre deux sentiments également respectables n'est pas constante; que très-souvent l'amour de la famille, s'unissant dans un même but à l'amour de la patrie, en centuple la force : qu'on peut essayer de modérer ou de régler un sentiment naturel, mais que c'est une folie de prétendre l'arracher de nos cœurs, et que rien de véritablement humain ne peut périr en nous, sans que toute notre humanité s'en ressente. Il eut le tort de vouloir refaire l'œuvre de Dieu, et de travailler pour une humanité impossible.
Assurément, personne ne peut nier la force du sentiment que Platon veut détruire, et c'est une sorte de sacrilège que d'en contester, comme lui, la légitimité. Mais il n'en est pas de même de l'amour de la patrie qu'il exalte et dont il veut nous emplir le cœur; et c'est une question, même parmi les bons esprits, que de savoir si ce sentiment est naturel ou factice.
La nature, qui nous a destinés à vivre avec nos semblables, nous a donné des sentiments qui nous attachent à la famille d'abord, et ensuite à l'humanité. Mais n'est* ce pas un être fictif, dépendant uniquement des conventions humaines, qui sous le nom de patrie se place entre l'humanité et la famille? Qu'est-ce que la patrie? Le sais-je? Cela dépend de la fortune de la guerre, d'un traité, des progrès ou des revers de la civilisation. La patrie, pour Socrate, c'est Athènes et son petit territoire; pour un Romain, c'est le monde connu. Jetons les yeux sur la carte de l'Europe, et suivons-en les transformations depuis soixante ans. Voilà des provinces autrichiennes qui ont été des États italiens et des départements français. Comment le citoyen de cette terre saura-t-il quelle patrie il doit aimer? Italien ou Français hier, Au-
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trichien aujourd'hui, que fera-t-il de son cœur? S'il est soldat, ne peut-il pas avoir combattu dans la même vie pour et contre le même drapeau? L'amour de la patrie est-il un sentiment disponible qu'on peut garder en réserve au fond de son cœur, pour l'appliquer à la France, à l'Angleterre ou à la Belgique, suivant la nationalité qu'il peut plaire à un congrès de nous assigner?
Par quoi est constituée la patrie? Par le gouvernement? ou par la loi? ou par les mœurs? La patrie, n'estce que le sol? Jusqu'où s'étend ce territoire que nous sommes destinés à aimer? Est-ce le département ou la république? Si l'on donne sa vie pour la patrie, si l'on abandonne sa femme et ses enfants, il faut pourtant savoir à quoi l'on se sacrifie.
Que l'amour de la patrie existe réellement, et qu'il soit la cause de beaucoup de grandes actions, c'est ce qu'il est impossible de nier. Mais ce sentiment, utile à la prospérité des États, n'est-il pas simplement le résultat de l'éducation? Notre sensibilité n'est pas moins apte que notre esprit à se transformer. Il y a des erreurs et des préjugés que nous aimons, pour lesquels nous mourons. Quel préjugé plus soigneusement entretenu que celui-ci? On ne nous le présente jamais qu'avec des images héroïques; tout le monde enfle sa voix pour en parler, il semble que ce soit la plus belle vertu; nos places et nos monuments sont remplis de statues destinées à éterniser la mémoire des grands patriotes. Cela prouve-t-il que ce sentiment est naturel, ou seulement qu'il est difficile à produire? On fait, à force d'art, de singulières créations dans le cœur humain. Quoi de plus difficile que de persuader à cent mille hommes grossiers qu'ils doivent se faire hacher par morceaux pour sauver quelques mètres <de soie tricolore attachés à un piquet? On y parvient
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pourtant et que faut-il pour cela? de grands mots et quelques fanfares.
En dépit de ces objections, nous tenons l'amour de la patrie pour un sentiment naturel. Ce n'est pas que l'é ducation ne concoure puissamment à le développer; mais il existe avant elle, elle ne le crée pas. 11 ne faut pas équivoquer sur ce mot de patrie. La question est de savoir si le sentiment existe, et non pas si son objet est clairement défini. Qu'il y ait de l'arbitraire dans la définition du mot patrie, cela est évident, et cela n'empêche pas que, dans l'amour de la patrie, il n'y ait rien que de naturel. Si la diplomatie me transforme en Allemand, d'Italien que j'avais été, je ne commence pas pour cela à aimer l'Allemagne; au contraire, je reste fidèle à mon premier amour, et le changement qu'on m'impose, je le tiens pour la plus insupportable des tyrannies. Quand même je quitterais un pays pauvre et obscur pour une nation heureuse et glorieuse, je n'en serais pas moins profondément blessé. Si ce fait est vrai, il prouve à lui seul la réalité de cette affection native que nous ressentons pour notre pays. Il ne sert de rien de rappeler que le pays peut être plus ou moins grand et qu'il y a, ici ou là, une division politique; la sensibilité va jusqu'où elle peut, et ne s'inquiète pas de tant de précision ; elle n'a rien de commun avec la logique. La plupart du temps, c'est sans y penser que nous aimons notre pays : pensons-nous à la beauté de la mer, quand nous vivons sur les côtes? Cette patrie nous plaît, elle nous rend heureux, elle nous charme; nous l'aimons comme on aime la vie, simplement, naturellement, instinctivement, comme on respire l'air du ciel. Que seulement l'ennemi foule ce sol sacré ! Notre cœur sa réveille alors ; il semble qu'il soit foulé
lui-même. Le plus lâche demande des armes. Si la mer étend son immensité entre nous et la patrie, la vie nous semble comme changée dans ses éléments constitutifs. Ce n'est plus la même langue, la même pensée, le même cœur. Tout nous gêne et nous nuit : les mots dont nous nous servons, les usages auxquels nous nous plions, les lois qui nous gouvernent ou celles même qui nous protègent. Nous ne trouvons plus de charme dans l'échange des pensées et des souvenirs. La gloire nationale, qui peut-être ailleurs nous a trouvés indifférents, devient notre patrimoine. Nous comprenons qu'on meure pour son pays. Nous nous rappelons les campagnes natales, les chansons des pâtres, ce climat accoutumé; tout, jusqu'au plus petit détail, nous semble être la réalité de notre vie, vita vitalis, tandis que, transplantés dans un monde inconnu, nous ne faisons que traverser un rêve. Plus le sol de la patrie est aride et le sort de ses habitants sévère, plus elle nous tient au cœur; comme si la Providence avait voulu marquer que c'est la patrie que nous aimons, et non les délices de la patrie!
Il peut arriver que l'amour de la patrie nous inspire des actions contraires à l'amour de la famille ou à l'amour de l'humanité. Ces trois amours n'en sont pas moins de la même nature. Ils sont solidaires entre eux» Tous les bons sentiments s'allument au même foyer. L'amour de la patrie est une extension de l'amour de la famille, et l'amour de l'humanité est une extension de l'amour de la patrie. Notre cœur, comme notre esprit étend peu à peu ses rayons.
Pour se convaincre que l'amour de la patrie tient à la lois de ces deux amours, il n'y a qu'à penser aux arguments dont on se sert pour le combattre.
Si on lui oppose l'amour de la famille, ne semble-t-il
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pas que l'humanité va réclamer contre cette morale étroite, qui renferme le cœur et les devoirs de l'homme dans l'enceinte du foyer domestique? Si on invoque au contraire contre le patriotisme, je ne sais quelle philanthropie cosmopolite, qui le plus souvent n'est qu'un masque de l'indifférence, ne sentez-vous pas, dironsnous, que dans cette grande famille humaine il y a une portion qui vous est plus chère? à laquelle vous tenez par vos traditions, vos sentiments, votre langage, vos habitudes? qui répond mieux, et de plus près, aux bons • sentiments de votre cœur? qui ne peut souffrir dans ses intérêts ou dans son honneur, sans que vous vous sentiez blessé? qui ne peut grandir sans que vous jouissiez de ses triomphes? S'il était vrai que l'amour de l'humanité dût étouffer l'amour de la patrie, à quel titre laisserait-on subsister l'amour de la famille? Gardons tous ces sanctuaires, où s'épanche ce que la Providence a mis en nous de plus tendre. L'amour de l'humanité, qui ne s'appuie pas sur le patriotisme, n'est qu'une illusion; et l'on ne se vante tant d'aimer tout le monde que pour se justifier de n'aimer personne.
§ 3. l'amour de l'humanité
Outre les sentiments de famille et le patriotisme, l'amour de l'humanité comprend encore tous les sentiments qui nous attachent à nos semblables par leur seule qualité d'hommes.
Je rencontre un indigent qui souffre de la faim; je m'empresse de le secourir. Que m'importent son nom, son pays? Je ne le reverrai jamais; mais il est homme. Dans une tempête, un marin voit à côté de lui un navire en détresse; il risque pour le sauver sa vie et celle
de son équipage : demande-t-il si les naufragés sont des Anglais ou des Français? Ce sont peut-être des ennemis, mais à coup sûr ce sont des malheureux. Un médecin entend des cris de douleur; il accourt : c'est son ennemi mortel I Oui, mais il souffre, il y a là un homme à sauver; et le médecin se dévoue. La sœur de Charité prend l'habit de Saint- Vincent de Paul et entre dans un hôpital : qui va-t-elle soigner, consoler, guérir? Elle n'en sait rien : des membres de la famille humaine! Tout homme est sûr d'être accueilli s'il a besoin de son dévouement. Voilà l'amour de l'humanité. « Un ♦ sage recueillit un pirate naufragé, le vêtit, le nourrit. On lui en fit un reproche. Ce n'est pas l'homme, dit-il, que je vois en lui, c'est l'humanité1. » Juge, il aurait puni le pirate : homme, il protégeait le malheureux2.
L'amour de l'humanité, dans une âme bien réglée, existe à côté de l'amour de la famille et de l'amour de la patrie. Dans quelles limites faut-il contenir chacun de ces trois amours, pour qu'ils ne se blessent pas? C'est une science difficile : et l'on voit bien, quand on y regarde de près, que la règle doit venir d'ailleurs et qu'elle n'est pas dans les sentiments eux-mêmes. Pourquoi suis-je répréhensible si, généreux au dehors, je laisse au dedans pâtir ma famille? Et pourquoi suis-je criminel si je n'abandonne pas ma famille lorsque ma patrie a besoin de mon sang? Pourquoi, dans une guerre, dois-je faire le plus de mal possible à l'ennemi armé? Et pourquoi, si je découvre Ja vaccine, dois-je en faire don à l'humanité entière, et non à la France?