Idem, livre III, chap. vu
3. KosIttov tov KOÎiiïcL xoocov etvat, vi as fca*s<^attuova, Épictète, Manuel, 12.
LA PASSION
tient qu'aux génies et aux dévouements extraordinaires, si d'abord vous n'accomplissez à côté de vous les devoirs de la condition humaine. Il faut de nécessité commencer par être honnête homme, pour avoir le droit d'aspirer à être un grand homme. Les vertus domestiques ne rendent personne illustre; mais il n'est pas permis de mesurer la grandeur de la vertu au bruit qu'elle fait dans le monde. Dieu, qui connaît et notre cœur et nos forces, nous a faits en toutes choses pour aller du petit au grand, pour apprendre, en aimant nos enfants, à aimer nos concitoyens , et pour concourir à l'ordre admirable de l'univers, en accomplissant humblement notre petite tâche. C'est ainsi que, la plupart du temps, il permet, même aux grands hommes, de ne servir l'humanité qu'en aidant à la prospérité de leur pays; et c'est déjà pour les débiles mains d'un homme un assez lourd fardeau à soulever, sans y ajouter le poids du monde.
Pour les écrits, pour les découvertes utiles, pour tout ce qui donne un serviteur à l'humanité sans ôter un citoyen à la patrie, qui peut douter qu'on ne puisse et qu'on ne doive même embrasser l'espérance de se rendre utile à tous les hommes et de servir même la postérité? S'il est vrai que les riches ne possèdent leurs richesses que pour les faire servir au soulagement des misérables, cela est également vrai des richesses que Dieu même nous donne, et de cette fortune de convention, fruit de nos constitutions civiles. Nul n'a le droit de laisser son talent improductif. Dieu le place dans un homme, mais il le donne à l'humanité. Toute la question est de ne pas quitter un devoir pour l'autre, et, quand on apporte un bienfait au monde, de commencer par la patrie à le propager et à le répandre.
Pour comprendre combien la patrie est inviolable, il n'y a qu'à se souvenir qu'on ne peut pas l'attaquer au nom des intérêts généraux, sans attaquer du même coup la famille. C'est la famille, en effet, car c'est le tombeau et le berceau. Qu'apportent les étrangers? Une nouvelle loi qui change nos liens avec nos proches; de nouvelles traditions qui tarissent la source de nos communs enthousiasmes; un langage qui n'est plus celui que nous a parlé notre mère et que nous avons appris à nos enfants. N'y a-t-il rien de la patrie dans cette première éducation d'où viennent nos plus chers sentiments, nos convictions les plus fermes, nos habitudes les plus invincibles ? Eh ! la patrie y est tout entière î Si l'on veut briser l'autel de la patrie, il faut aller jusqu'au foyer domestique et en disperser les cendres; ou plutôt il faut fouiller jusqu'au fond du cœur humain, el en arracher les premiers principes de l'amour.