Art
m'étudie, je vois, je sens que la nature ne me donne pas un droit qu'elle n'ait donné, dans la même situation, à fous les autres hommes. Réclamer pour moi le droit d'être libre, et, dans le même moment, priver un de mes semblables de sa liberté, c'est évidemment fouler aux pieds la justice, le sens commun. Cette égalité du droit implique l'égalité du devoir; car, qu'est-ce que le devoir, sinon l'obligation de respecter le droit d'autrui? Comprendre que j'ai le droit d'être libre, n'est-ce pas comprendre que les autres hommes ont le devoir de respecter ma liberté? Et comprendre que les autres hommes ont le droit d'être libres, n'est-ce pas comprendre que j'ai le devoir de respecter en eux l'exercice de ce droit? Ainsi, je connais mon droit, et en même temps je connais le droit de tout homme, parce que tous les hommes ont les mêmes droits; et je ne puis connaître les droits sans connaître les devoirs, puisqu'un droit perdrait sa définition et son essence, s'il était permis de le violer.
Cette réciprocité constante du droit et du devoir implique la notion de l'obligation; elle n'en diffère pas. Dire que la notion du droit ne va pas sans la notion du devoir, c'est dire que je me sais obligé par le droit d'autrui, et que je sais en même temps que mon droit oblige autrui. Je ne fais pas du droit ce que je veux; je ne puis •le blesser impunément dans mon semblable, et je sens en moi quelque chose qui m'avertit que je ne puis ni ne dois le laisser blesser en moi-même. J'ai mes autres idées à ma merci, je les chasse, je les appelle, je les oublie, je les transforme : celle-ci ne me quitte point; elle ne dépend pas de moi; elle est en moi, que je le veuille ou que j'y résiste, et elle y reste sous la forme qui lui appartient, quelque effort que je puisse tenter pour la modifier. Cet hôte intérieur est un maître et si
L'IDÉE
je ne le subis pas tel qu'il est, je comprends aussitôt que je ne suis plus qu'un révolté. Or, cette chose que j'appelle non pas mon Droit, mais le Droit, et non pas seulement le Droit, mais le Droit et le Devoir, c'est (a Justice.
Maintenant ai-je, moi seul, l'idée de la justice, ou tous les hommes sans exception ont-ils cette idée? Je suis convaincu, avant toute réflexion, que tous les hommes ont cette idée. En même temps que je connais mon droit, je suis irrité contre celui qui le viole, parce que je suis convaincu qu'il le connaît lui-même. J'en appelle avec confiance à la conviction des autres hommes, au sentiment de l'humanité. Je sais d'avance, sans que personne me l'ait jamais appris, que tout le monde a l'idée du droit et du devoir. Je ne me représente pas une intelligence humaine d'où ces notions seraient absentes. Je ne comprends pas qu'elle puisse exister; je comprendrais aussi aisément qu'un homme fut incapable d'admettre que deux et deux font quatre. Si jamais, par impossible, je venais à reconnaître qu'un homme est absolument privé de l'idée du droit, je verrais s'ouvrir des abîmes entre cette intelligence et la mienne.
Qu'on me prenne tout à coup, sans préparation, qu'on me transporte à mille lieues, dans un pays inconnu, dont je ne sais ni les lois ni les mœurs; qu'on me charge de plaider devant une assemblée une cause juste. Je suis sûr que ma cause est gagnée, si je parviens à la faire comprendre, et si mes juges sont honnêtes. Ces deux choses seulement m'embarrassent, ma capacité et l'honnêteté des juges. Quant à la question de savoir s'ils sont faits pour aimer le bien et pour haïr le mal, elle ne me préoccupe pas un seul instant; il sulïitque ce
soient des hommes, et je suis sûr à l'avance que s'ils font le mal en le sachant, leur conscience portera contre eux un arrêt plus rigoureux que celui qu'ils vont prononcer contre moi.
Outre cette impulsion naturelle qui me porte à compter que l'idée de droit existe chez tous les hommes, il y a de puissantes et irréfutables raisons pour n'en pas douter. Si le droit de l'un suppose dans l'autre un devoir, n'est-il pas évident que tout le monde doit connaître le droit ou qu'il n'y a pas de droit? Je suis sûr que j'ai un droit, et que vous avez le devoir de le respecter ; je suis donc sûr qu'il vous est connu.
En fait, nous voyons qu'il n'y a pas un homme qui n'ait la notion du droit, car il n'y en a pas un qui ne l'atteste constamment par ses paroles, par sa conduite, par ses sentiments. Qui est capable de satisfaction morale et de remords? Qui est porté à blâmer ou à louer toute action accomplie librement et en connaissance de cause? Qui juge que certaines actions méritent d'être punies, et certaines autres récompensées? Est-ce un homme? Est-ce un grand nombre d'hommes? Est-ce la très-grande majorité des hommes? Non; c'est tout homme sans exception. Donc il n'y a point d'homme qui n'ait l'idée de la justice. Quelque chose est juste, et quelque chose ne l'est point; ceci est mon droit, ceci est le vôtre : ou il faut comprendre cela, ou il faut cesser d'appartenir à l'humanité.
Mais ce n'est pas assez de dire que tous les hommes ont toujours eu l'idée de la justice et que tous les hommes l'auront toujours. Imaginons, par un effort de la pensée, que ce monde soit détruit, et avec lui tous les esprits qu'il contient et le nôtre même; n'est-il pas clair que si plus tard quelque intelligence vient à
L'IDEE
naître, et que cette intelligence voie et sente en elle la liberté, elle aura immédiatement, comme nous, l'idée d'une règle de la liberté et par conséquent l'idée de la justice?
Poussons encore les suppositions. Prenons cette théo« rie étrange, admise un instant par l'esprit de Descartes, que les principes mêmes dépendent de la volonté de Dieu, et voyons si nous pourrons nous faire à la pensée que la justice elle-même ne diffère pas en cela des autres principes. Quoi! si Dieu l'avait voulu, il serait juste de le haïr? Quoi! s'il l'avait voulu, l'homicide ne serait pas criminel, le parjure ne serait pas criminel? Que le fils soit obligé d'aimer et de respecter sa mère, cela ne dépend que de la volonté indifférente de Dieu? Eh! que reste-t-il de Dieu après cela? Que respectonsnous, qu'adorons-nous en lui? Ti àv eïn tô aspoV;
Reconnaissons donc dans l'idée de la justice une idée qui naît nécessairement dans tous les esprits, qui emporte avec elle l'idée d'obligation et de souveraineté, et dont l'objet ne nous paraît dépendre ni des hommes, ni de leurs habitudes, ni de leurs lois, ni des lois mêmes et de l'existence de cet univers.
Il nous reste maintenant à nous demander si cette idée nécessaire, universelle, absolue, nJest qu'une illusion de notre esprit, ou si elle a un objet réel.
Comprenons bien, avant tout, quelle serait la force et la portée de notre illusion, si notre croyance à la justice en était une.
L'idée de la justice est une idée innée. Par conséquent, si elle nous trompe, c'est Dieu même qui nous