‹ Le devoirChapitre 38 sur 51 · Arislote,' Métaphysique, livre XIII, chap. ix · texte numérisé non relu

Arislote,' Métaphysique, livre XIII, chap. ix

trompe, Admettre qu'une idée qui existe nécessairement dans notre esprit et dans tous les esprits est une idée fausse, c'est admettre que Dieu nous a tous condamnés à une invincible erreur.

L'idée de la justice est en outre une idée obligatoire. Donc, si elle n'est qu'une illusion, Dieu nous a condamnés non-seulement à l'erreur, mais au malheur; car il n'y a pas de plus grand malheur que de se dévouer pour une illusion.

Enfin, l'idée de la justice implique invinciblement la croyance à l'existence de la justice. Cette croyance est un fait, on ne peut la nier. Nous essayons de la secouer sans y parvenir. Le petit nombre de philosophes qui se forgent des raisons pour ne pas croire à la justice ne valent pas la peine d'être comptés, au milieu du nombre presque infini des croyants. Eux-mêmes, les sceptiques, ne le sont pas tout à fait : ils essayent de l'être; leur effort ne va pas plus loin1. Ils s'étonnent de se sentir encore indignés ou attendris. Le système proteste en eux ; mais la nature va son train. Ils ressemblent aux stoïciens qui niaient la douleur, et aux éléates qui niaient le mouvement. Leur philosophie soutient une gageure contre le bon sens de l'humanité

On suppose que notre croyance à la justice nous trompe; mais on avoue que cette croyance existe et qu'elle est invincible : c'est se contredire soi-même. Peut-être n'avons-nous pas d'autre motif de croire à la réalité de la justice, sinon que notre raison nous y fait croire; mais aussi nous n'avons pas d'autre fondement que le témoignage de nos sens pour affirmer la réalité

1 . « Je mets en fait qu'il n'y a jamais eu de pyrrhotiien effectif parfait. La nature soutient la raison impuissante, et l'empêche d'extravaguer jusqu'à ce point. » Pascal, Pensées, art. vu.

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du monde extérieur. La raison est-elle moins croyable que les sens? Loin de là, car, si l'on peut faire des objections contre la raison, elles valent également contre les sens, et, au contraire, certaines objections que Ton peut faire contre le témoignage des sens ne sont pas applicables au témoignage de la raison. Il en est de même de la conscience. Pourquoi donc croirait-on aux sens et à la conscience, et ne croirait-on pas à la raison? Évidemment, ou Ton doit croire à la raison, parce que Ton croit aux sens et à la conscience, ou il faut cesser de croire aux sens et à la conscience, parce qu'on ne croit pas à la raison. Il n'y a pas trois partis à prendre, il n'y en a que deux ; il faut dire : Ni la justice, ni le moi, ni le monde n'existent, ou bien : Ma propre existence, celle du monde, celle de la justice, sont trois réalités. Et ce sont trois réalités, en effet, s'il y a de la réalité.

On ne peut être sceptique à demi. On ne peut dire : Je consens à croire à cette faculté, et je refuse de croire à cette autre. J'avoue que cet arbre est en fleur; mais je ne conviendrai pas que deux et deux font quatre. Je reconnais sans difficulté qu'il n'y a pas d'effet sans cause; mais je veux me persuader que la notion du droit est une pure chimère.

Il faut bien peser cette assimilation que nous faisons ici de toutes nos facultés, quant au degré de croyance qu'elles méritent. Rien n'est plus important. Si l'on croit, sans hésiter, qu'il y a des corps par la seule raison qu'on les touche, il faut croire, sans hésiter, qu'il y a du plaisir et de la douleur par la seule raison qu'on les sent, et que deux et deux font quatre par la seule raison que notre esprit aperçoit cette vérité avec évidence. De même, il ne faut pas distinguer entre les di-

verses applications d'une même faculté, pourvu que ces applications soient normales. Ce serait le comble de l'absurdité d'admettre l'existence du plaisir sur le témoignage de la conscience, et de se refuser à admettre l'existence de la douleur sur le même témoignage ; ou de confesser, sur la foi de la raison, que tout ce qui commence d'exister a une cause, et de ne pas reconnaître, en vertu de la même autorité, qu'il y a de bonnes actions et de mauvaises actions. Tout cela se tient. Il faut se soumettre ou s'insurger, et le faire résolûment, entièrement, sans cavillation, sans moyen terme.

Depuis le grand et légitime succès de la philosophie de Kant, beaucoup d'esprits se sont accoutumés à jouer, pour ainsi dire, avec les principes, et à mettre inconsidérément toute la science humaine en suspicion. Voici comment ils raisonnent : De cela seul qu'une proposition entraîne invinciblement mon assentiment, il ne résulte pas qu'elle soit vraie, car je puis être fait pour croire invinciblement l'erreur. Cette objection, suivant eux, est encore plus forte, s'il s'agit d'une idée innée. Admettre une telle idée sur le seul fondement de sa nécessité, c'est se soumettre en aveugle; ce n'est plus raisonner, discuter, philosopher ; c'est croire aveuglément et sans motifs. L'hypothèse d'une intelligence faite pour adhérer à des propositions qui ne sont vraies que pour elle, ou (ce qui revient au même) à des propositions fausses, ne contient en soi aucune absurdité. Enfin on ne peut sortir de cette difficulté en alléguant les perfections divines, puisque ces perfections mêmes sont ou une conception nécessaire de notre esprit, ou une déduction opérée en vertu de ces conceptions nécessaires.

Nous n'avons aucune réponse à faire à un pareil raisonnement, si ce n'est qu'il contient tous les scepticismes,

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et qu'il en est l'expression la plus complète. Quiconque pose sérieusement cette difficulté, et ne la méprise pas après l'avoir posée, est un sceptique. Quiconque la discute et croit la résoudre, est un sophiste.

Avec quoi répondre? Avec des faits? L'objection est évidemment aussi forte contre l'expérience que contre la raison. Avec des raisonnements? Il n'y a pas de raisonnement sans principe. Il n'y a pas d'opération de l'intelligence humaine qui puisse légitimer l'intelligence humaine à ses propres yeux, quand une fois le problème posé est la légitimité même soit de l'intelligence, soit des opérations de l'intelligence.

Que faire donc?

Ou ne croire à rien, ou croire aveuglément, et sans rien chercher au delà de l'impulsion naturelle, à la légitimité de nos facultés.

On dit : C'est renoncer à la science. Non ; c'est seulement la définir.

Toute science commence par un acte de foi. Être philosophe, c'est croire à la puissance de la raison, et s'etforcer, par le moyen de la raison, de sonder le reste.

Et même, tout le reste ne peut être sondé : car l'Etre dont l'existence rend le monde compréhensible est luimême incompréhensible.

Il y a un certain orgueil qui s'insurge contre ces propositions; et cet orgueil contient toutes les ignorances, toutes les contradictions, tous les sophismes. On comprend le scepticisme, mais on ne comprend pas la prétention de tout démontrer, parce qu'elle équivaut à la prétention de faire une démonstration sans principe.

Les scolastiques étaient plus sérieux et plus sensés

quand ils disaient : « Cum negantibus principia non est « disputandum 1. »

Pour nous qui nous en tenons à une philosophie moins sublime, nous croyons, comme les scolastiques, qu'il faut d'abord admettre les principes de la raison, croire, sans dispute, à la légitimité de nos facultés, et nous appliquer seulement à en bien connaître le mécanisme et la portée, et à en faire un bon usage.

Il nous suffit donc, pour croire à la justice, de prouver que notre esprit croit naturellement et invinciblement que la justice existe. Nous partons de là, ou, si l'on veut, notre curiosité philosophique ne commence qu'à partir de là. Nous consentons parfaitement à être comptés pour rien par ceux qui nient les principes et par ceux qui les démontrent.

La justice est donc, à moins que rien ne soit. Et même, s'il n'était pas absurde de nier une de nos facultés, nous dirions qu'il y a dans la raison une force qui n'est pas dans la perception du monde extérieur; que si la raison périt, rien ne reste, tandis que le monde extérieur pourrait périr et la raison subsister. Il n'est pas non plus nécessaire que la justice ait un objet extérieur dont elle soit en nous l'expression. En effet, on accorde que nous y croyons invinciblement, et cela suffit; car, cette croyance invincible à une règle, qui nous l'a donnée? C'est Dieu. Qu'importe après cela qu'on soutienne qu'elle est chimérique? Elle a tout l'être dont elle a besoin, si Dieu nous a inspiré d'y croire.

Admettons cependant, malgré la contradiction, qu'elle soit une chimère. On ne comprend plus que Dieu nous

11 ne faul pas disputer avec ceux qui nient les princi pes. »

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ait créés pour nous vouer nécessairement à l'erreur. On ne comprend plus que Dieu puisse être partait, s'il a créé notre intelligence pour croire le néant, notre cœur pour aimer le néant, notre force pour se fatiguer et s user en pure perte.

Si la règle de la liberté est une chimère, la liberté elle-même n'est plus dans l'homme une augmentation de l'être, mais au contraire une diminution de l'être. Dès qu'elle ne nous rattache pas à la vérité morale, elle nous fait participer du néant, en introduisant en nous un principe de désordre. L'absence de la règle morale est à la liberté ce que serait à l'intelligence l'absence des axiomes. Si penser n'est que rêver, pourquoi penser? Si agir n'est que se fatiguer, pourquoi agir?

Avec la justice disparaît l'avenir de l'homme, car il n'y a plus de raison pour qu'il soit récompensé ou puni, il n'y en a plus pour qu'il se survive.

Dans le monde tout est confondu. Les juges ne sont plus que des bourreaux, qui offrent des victimes humaines à ce Dieu mensonger qu'on appelle le Droit et la Justice. L'homme sans foi devient un sage et le sage une dupe. Le héros qui donne sa vie pour la vérité n'est qu'un malheureux fou, qui s'est sacrifié pour une chimère. Qu'il meure désespéré sur les pavés sanglants, objets de l'indifférence de Dieu et de la raillerie des hommes !

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