Tobie, iv
2. Évangile selon saint Matthieu, vu, 1?. — Saint Lue, vi, 31.
sume, mais incomplètement : « Agis de telle sorte, que
la maxime de ta volonté puisse toujours être considérée comme un principe de législation universelle1. »
Cette formule a cela d'excellent, quelle exprime clairement l'universalité nécessaire des règles de la morale; mais elle ne distingue pas, comme les deux formules consacrées, le devoir de ne pas nuire et le devoir de servir; et de plus elle ne fait pas, comme elles, servir notre intérêt lui-même à nous éclairer sur notre devoir.
Cette distinction entre le devoir de ne pas nuire et le devoir de servir, a été de tout temps reconnue en morale. Elle était enseignée par l'Académie. Elle ressort évidemment de la nature même du devoir. Si nous écoutons le maître intérieur, il nous reproche également Tégoïsme qui nous porte à faire du mal, et celui qui nous empêche de faire le bien. Si nous pensons à Dieu, nous comprenons qu'il exige de nous, puisqu'il nous a faits libres, un concours actif et efficace. Si nous regardons l'ordre du monde et l'ensemble de notre destinée, nous sentons que nous n'avons pas été mis ici-bas pour être à la terre un inutile fardeau ; que s'enfermer contre les autres êtres dans une sorte de neutralité armée, c'est sortir du concert de l'univers, et condamner au néant des facultés qui nous ont été données pour aimer, pour penser, pour agir. S'il est vrai que Dieu ne fasse rien en vain, et qu'il n'y ait pas de place dans le monde pour l'inutile, c'est violer la loi de Dieu et les droits de ses créatures, que de fermer notre cœur aux autres hommes. Tant de trésors d'amour, d'intelligence et de force, ne nous ont été
1. Kant, Critique de la raison pratique , livre I, chap. ï, p. 74 de
la fidèle et lumineuse traduction de M. Jules DaMÎ.
L'IDEE
remis qu'à condition d'en faire jouir l'humanité. Nous n'en sommes que les dépositaires; et, quand nous Jes rendons inutiles, ou quand nous les appliquons à notre seul profit, nous frustrons l'humanité de ses droits, et Dieu de sa gloire.
La Providence n'avait-elle pas un but en envoyant à la terre un Christophe Colomb, un Galilée, un Descartes, un Newton? S'ils étaient morts sans avoir employé leur génie, la Providence les aurait-elle absous? Auraient-ils pu lui dire, en paraissant devant elle : Je suis innocent, car je n'ai nui à personne?
Petits et faibles que nous sommes, nous avons pourtant reçu nos dons. Nous pouvons faire un peu de bien dans notre humble sphère. Si nous le pouvons, nous y sommes tenus. Nous n'avons pas plus le droit de nous rendre inutiles que celui de nous détruire.
Pour désigner ces deux ordres de devoirs, devoir de ne pas nuire, devoir de servir, on les appelle quelquefois devoir négatif et devoir positif, ou devoir parfait et devoir imparfait, ou encore, devoir de justice et devoir de charité ou de bienveillance.
La qualification de devoir parfait et de devoir imparfait pourrait induire en erreur : voici sur quoi elle est fondée. Les devoirs parfaits comportent une désignation précise ; ils peuvent être nettement déterminés. « Tu ne déroberas pas : » cela s'entend même d'une obole. «Tu donneras : » la loi ne peut pas dire dans quelle mesure. Elle n'ordonne pas de se dépouiller, ni de donner pour des besoins qui ne seraient pas extrêmes. La limite est donc laissée dans le vague; et c'est pourquoi le devoir se dit imparfait.
Il n'est pas plus exact de nommer le devoir de ne pas puire, devoir de justice, et le devoir de servir, devoir
de charité1. D'abord, ce sont deux devoirs de justice. Celui qui, pouvant guérir un malade, le laisse souffrir, viole la loi du devoir; il manque à la justice. Ensuite, ce terme de charité ou de bienveillance ou de libéralité, indique un don gratuit, et par conséquent ne peut pas s'appliquer à un devoir. Nous avons bien de la peine à ne pas nous admirer toutes les fois que nous faisons du bien. Nous voulons passer pour généreux, lors même que nous ne sommes qu'honnêtes.
Deux circonstances concourent encore à nous tromper. L'une, c'est que la loi civile ne peut réglementer que les devoirs parfaits; l'autre, c'est que les devoirs imparfaits échappant à toute formule précise, il est difficile de savoir précisément où finit l'accomplissement du devoir, où commence la libéralité.
Mais que tout cela ne nous trompe pas sur l'obligation stricte, absolue, universelle, que la morale nous impose, de servir les hommes, de nos biens, de notre temps, de nos lumières; de leur être, en toute occasion, non un ennemi ni même un indifférent, mais un frère. Il y a un mot dans l'Évangile, qui revient sans cesse, et qu'on devrait écrire à toutes les pages d'un livre de morale : « Aimez-vous les uns les autres; car c'est la loi et les prophètes. »
\ . <x Justitia, in qua virtutis splendor est maximus, ex qua boni « viri nominantur, et huie conjuncta benificentia, quam eamdem vel « benignitatem , vel liberalitatem appellari decet. » — « La justice, qui est la splendeur de la vertu , et qui donne son nom aux hommes de bien, et la bienfaisance, sa compagne, que l'on peut appeler aussi la bonté ou la générosité. » Cicéron, Des Devoirs, livre I, chap. vu.
L'ACTION