‹ Le devoirChapitre 43 sur 51 · La Sagesse, ix · texte numérisé non relu

La Sagesse, ix

L'ACTION

table. Tout est là. Cette prétendue loi n'est qu'un dissolvant. Elle est à la merci de tous les sophistes et de toutes les passions. Ce seul mot absout tous les fanatismes et toutes les hypocrisies. Il transforme la morale bout pour bout; et, de maîtresse de toutes les vertus qu'elle était, il en fait la protectrice et la couverture de tous les vices.

Il ne manque pas de théoriciens pour prendre en main la défense des crimes heureux. Suivant eux, le succès justifie, c'est-à-dire que la morale est une chance aléatoire. Ces grands génies prennent en pitié les moralistes à courte vue, qui ne connaissent d'autres règles que celles de la conscience. Ils les traitent d'esprits étroits et impuissants. Ils parlent des grands intérêts de l'humanité, du salut du peuple. C'est l'excuse banale des tyrans et des ambitieux, et les philosophes dignes de ce nom ne doivent en parler que pour la flétrir. Le premier intérêt de l'humanité, le premier besoin du peuple, c'est qu'un crime ne soit pas transformé par des flatteurs en action héroïque, c'est que les idées de droit et de devoir ne reçoivent pas d'atteinte. On pourrait se trouver dans le cœur assez d'indulgence pour pardonner à ceux qui, séduits par des visions de pouvoir et de renommée, et se croyant des héros quand ils ne sont que des criminels, versent le sang et accumulent des ruines pour étendre à quelque province nouvelle leur nom et leur autorité; mais, pour les sophistes qui viennent à leur suite avec leur théorie du succès, immoler la raison et le droit devant la force, et couvrir du nom sacré de la morale la violation même de la morale; pour ces théoriciens de l'absurde qui emploient la philosophie à détruire la philosophie, et qui font plus de désastres dans les âmes que leurs maîtres

n'en font sur les champs de bataille; pour ces empoisonneurs publics, il ne doit y avoir ni pardon, ni trêve, et c'est à la colère vigoureuse qu'ils inspirent qu'une âme loyale se reconnaît.

0 profondeur de la folie humaine! Quand les jésuites ont été proscrits en France, que leur reprochait-on? Cette doctrine à jamais condamnable que la fin justifie les moyens. Qui prendrait aujourd'hui la défense de cette doctrine? Qui oserait soutenir qu'on peut marcher au bien à travers le mal? qu'on peut renoncer à la loi de Dieu pour quelque misérable calcul enfanté dans notre cerveau? Et qu'est-ce donc que la théorie du succès? Si la Ligue s'était réveillée à la mort de Henri IV, et si les Guise régnaient sur le trône de France, feriez-vous donc de Ravaillac un héros? Quoi! suiîit-ii d'un si faible déguisement pour vous faire illusion? Et, parce que la formule est différente, ne reconnaissez-vous pas la doctrine? Votre grande morale, votre théorie du succès, c'est la morale tant reprochée, par vousmêmes, aux jésuites; et c'est la négation de toute morale.

Entre la morale épicurienne, qui dit ouvertement qu'il n'y a pas de loi, ou cette autre morale qui n'admet de loi qu'à la condition de la discuter, et par conséquent, suivant les cas, de la violer ; qui l'admet, non pour la subir, mais pour s'en servir; qui décore la violation du droit des caractères sacrés qui appartiennent au droit seul, si par la colère de Dieu nous étions obligés de choisir, nous préférerions la théorie qui est seulement ignoble, à celle qui est à la fois ignoble et sacrilège.

Il reste donc établi qu'il faut pour la moralité de l'acte

L'ACTION

que l'action soit juste en elle-même, quelle que soit d'ailleurs la moralité de l'intention; ajoutons qu'une action juste cesse d'être méritoire, et peut même cesser d'être juste, lorsque l'intention de l'agent n'est pas pure. La justice prononce à la fois sur chacune de nos actions et sur chacune de nos intentions; et on ne peut lui échapper par aucun côté.

11 ne sera pas sans intérêt pour cette question de se demander si la justice prononce sur tous les cas, et s'il n'y a pas un certain nombre d'actions indifférentes, où elle nous laisse libres de choisir entre un parti et un autre.

Il est évident que, dans la satisfaction de certains goûts, innocents par eux-mêmes, et qui ne touchent au droit ou à l'intérêt de personne, nous pouvons nous déterminer en pleine liberté, sans que le maître intérieur intervienne. Il est fort rare que ces actions, en apparence indifférentes, n'aient pas quelque conséquence pour l'amélioration ou la détérioration de nos facultés ; mais la conscience ne nous oblige pas à une surveillance minutieuse et inquiète. Il suffit de ne pas faire le mal, de ne pas s'exposer par légèreté à le faire, de diriger habituellement son intention vers le bien. La perfection de la vie ascétique n'est point accessible au rationalisme; car elle ne paraît pas pouvoir être atteinte sans ces deux conditions essentiellement religieuses : un dogme immuable, un directeur autorisé.

Le philosophe livré à lui-même risquerait trop, s'il voulait minutieusement surveiller tous ses sentiments, toutes ses idées, tous ses actes. Il doit se considérer comme émancipé, et comme libre sous la loi. La loi et

la liberté sont les deux pôles également nécessaires de la morale philosophique.

Dans les cas où la justice ne prononce pas et où plusieurs mobiles d'action sont en lutte, on est donc parfaitement libre de choisir. Seulement comme les deux ennemis de l'homme sont l'intérêt et la passion violente, il vaut mieux s'accoutumer à les dompter. Toute victoire remportée sur l'intérêt et sur la passion violente, est bonne, même quand la justice est hors de cause, parce que cette victoire accroît notre puissance sur nousmêmes, et nous donne une chance de plus de triompher dans les occasions où nous combattrons pour la justice.

On peut poser en principe que, quand la justice n'intervient pas dans la lutte entre deux passions, il est sage de préférer celle dont l'objet est moins personnel et plus général.

Ainsi, il vaut mieux céder à l'amour de l'humanité qu'à l'amour de soi, et à l'amour de Dieu qu'à l'amour de l'humanité. Dans l'amour de soi, il vaut mieux céder, par exemple, au désir d'estime qu'au désir du plaisir, plus essentiellement égoïste; et dans l'amour de l'humanité, il vaut mieux être mené par l'amour de la patrie que par un amour plus restreint dans son objet. La recherche de l'intérêt général est un mobile intéressé, et par conséquent un mauvais guide; mais il imite, en quelque sorte, le principe de la justice, car c'est à l'intérêt général que le principe de la justice nous ordonne de nous sacrifier. Seulement, quand nous visons à l'intérêt général sans être guidés par la justice, nous prenons la conséquence pour le principe, et nous soumettons la morale à toutes les chances d'erreur imposées à notre intelligence et à notre sensibilité.

L'ACTION

La question qui se présente après celle-là est celle de savoir si, dans le cas où la justice prononce, elle doU être obéie sans aucun retour vers l'intérêt personnel : question délicate, souvent débattue, que nous essayerons de réduire à quelques termes précis.

La prétention de la plupart des mystiques est qu'il faut faire le bien pour le bien, sans aucune arrièrepensée d'intérêt personnel. Nous accordons naturellement que cette vue pure et désintéressée du bien est un idéal de perfection; mais nous croyons quelle est en quelque sorte surhumaine, qu'il y aurait du danger à se la proposer pour fin, parce que, même dans le bien, il faut s'accommoder à sa condition et n'en point dépasser les limites, et surtout qu'il y aurait erreur à prétendre que l'action bonne change de caractère et devient condamnable, lorsque, en la faisant, on se réjouit de trouver son intérêt dans l'accomplissement du devoir.

Nous avons déjà vu qu'en fait, la préoccupation du moi ne nous abandonne jamais. Nous entendons bien sainte Thérèse s'écrier : «Mon Dieu, que je sois damnée pourvu que je vous aime! » Mais nous pensons avec Bossuet que cet élan passionné montre la profondeur de l'amour et ne peut être tourné en dogme. Toute la doctrine du livre des Maximes des saints est un commentaire de cette parole de sainte Thérèse. L'Église catholique a justement condamné ce livre; et la morale l'aurait également condamné, parce qu'il a contre lui les faits de la nature humaine.

Pour le danger de ces doctrines, l'histoire le démontre surabondamment. Il y a peu de sectes mystiques en dehors du mysticisme réglé, et par conséquent soumis soit à la raison, soit à l'autorité, qui n'aient commencé

par Une pureté évangélique, et fini par la corruption. C'est que nous ne pouvons rien et ne sommes rien en dehors de l'humanité. On s'affranchit d'abord des limites qui nous restreignent, et plus tard, par une confusion facile, de la règle qui nous soutient et nous sanctifie.

Nous disons eii outre qu'il y a erreur à soutenir que l'intervention de l'intérêt détruise la bonté de l'acte. Nous le prouvons par les vues de la nature, qui, voulant notre conservation, nous permet et nous ordonne d'aimer notre être et notre bien-être, pourvu que nous ne l'aimions qu'après la justice. Nous pouvons nous éclairer ici par l'exemple de l'Église catholique, qui établit deux degrés dans le remords justifiant. L'un, qu'elle appelle la contrition, est le regret d'avoir péché, fondé sur la douleur d'avoir offensé Dieu; l'autre, qu'elle appelle Yattrition, est le regret d'avoir péché, fondé sur la crainte des peines de l'enfer. L'Eglise établit avec raison la profonde infériorité de l'âme qui n'est touchée que de Yattrition, puisque cette âme, au fond, ne ressent pas l'amour de Dieu, et n'est menée que par l'intérêt; mais elle lui tient compte de sa foi dans la vie future, de son ferme propos d'obéir à la justice, et de la préférence qu'elle donne au bonheur réservé aux justes sur toutes les félicités de la terre.

En résumé, il faut obéir au devoir, parce qu'il est le devoir.

Si, en obéissant au devoir, parce qu'il est le devoir, on pense en même temps qu'on évitera par ce moyen les peines attachées à la faute, ou qu'on obtiendra les récompenses attachées à la vertu, Faction ne cesse pas, pour cette raison, d'être méritoire.

Mais si on fait une action honnête, non parce qu'elle est honnête, mais par calcul, pour arriver par ce moyen

à quelque profit, d'ailleurs légitime, l'action cesse entièrement d'être méritoire, sans néanmoins devenir criminelle.

Enfin si le profit qu'on se propose en faisant une action juste est illégitime, l'action cesse par cela même d'être juste; elle est viciée d^ns son principe, et son auteur devient coupable à la fois du crime de l'intention et de l'hypocrisie du moyen.

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