DE L'OBLIGATION DE RESPECTER LE DROIT DANS AUTRUI
« Faites donc aux hommes tout ce que vous voulez qu'ils vous fassent ; car c'est la loi et les prophètes. » — Évangile selon saint Matth., vu, i2.
Nous avons deux devoirs à remplir envers nos semblables : celui de ne pas leur faire de mal, et celui de leur faire du bien.
Ne pas faire de mal à nos semblables, c'est-à-dire ne pas attenter à leur vie, à leur moralité, à leur liberté, à leur honneur, à leur fortune.
S'il y a un précepte qui ne soit point controversable, c'est celui-ci : Tu ne tueras pas. Cependant, quoique le monde entier soit d'accord pour l'admettre sous sa forme la plus générale, il soulève un certain nombre de problèmes que nous devons au moins indiquer.
Nous les réduisons à cinq : le meurtre pour cause de légitime défense, la peine de mort, l'assassinat politique, le duel et la guerre.
Il est certain que la conscience morale ne réprouve pas le meurtre dans le cas de légitime défense. Lorsque ma vie est injustement menacée, j'ai le droit de me défendre, et si la nécessité de ma défense m'oblige à compromettre la vie de l'agresseur, je ne blesse pas le droit en le faisant. Seulement, j'oiïenserais la morale si, pou-
vant résister à Pattaque sans donner la mort à mon en-, nemije m'exposais néanmoins à le tuer; ou si l'offense que j'ai voulu repousser n'avait pas assez de gravité pour expliquer et justifier la mort d'un homn^e. Sans entrer dans des détails qui ne sauraient avoir de précision et qui doivent être laissés au jugement de chacun, on peut dire, d'une façon générale, que, toutes les fois que le meurtre pour cause de légitime défense n'est pas nécessaire, il devient criminel.
Cette première question est d'autant plus importante, que toutes les autres en dépendent. La question si controversée de la légitimité de la peine de mort, pourrait être posée en ces termes : « Lorsque la société ôte la vie à un criminel , peut-elle être considérée comme agissant dans le cas de légitime défense? » Si la société est dans le cas de légitime défense, elle peut tuer La règle est pour elle absolument la même que pour les individus; et le meurtre, accompli au nom de la loi, sera criminel, s'il n'est pas nécessaire.
Il s'agit donc principalement de résoudre un point de fait. Du moment qu'on aura démontré, en fait, que l'abolition de la peine de mort mettrait la société en péril, en droit, la peine de mort deviendra légitime, pourvu qu'elle ne soit appliquée que dans le cas de nécessité absolue.
1. « Magistratus damnatum cum dedecore et traductione vita exigit: « non quia deleetetur ullius pœna^rocul est enim a sapiente tam inhu- « mana feritas),sed ut documentum omnium sint,et qui vivi noluerunt « prodesse, morte certe eorum res publica utatur. » — « Le magistrat entoure d'un appareil infamant le supplice du condamné, non qu'il prenne plaisir à voir les souffrances d'autrui (cette cruauté est indigne d'un sage), mais pour l'exemple, pour que les mauvais citoyens qui n'ont pas voulu, vivants, se rendre utiles à la république, la servent par levir mort * Sénèque, De la Colère, livre I, chap. vt.
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La démonstration du fait est-elle possible f C'est un point qui n'est pas essentiellement du domaine de la morale théorique, et sur lequel nous nous bornerons à dire que, suivant les temps et les lieux, la peine de mort peut être ou n'être pas nécessaire. Les supplices atroces n'ont jamais été nécessaires; mais ils ont été plus excusables qu'ils ne pourraient l'être maintenant; de même que la nécessité, et par conséquent la légitimité de la peine de mort, doivent disparaître avec les progrès de la civilisation.
Il y a trois objections contre le droit de la société : la première est tirée de la possibilité des erreurs judiciaires : nous la renvoyons aux criminalistes. Cette objection pourrait être exprimée dans les termes suivants : « Estil possible d'arriver à la certitude en matière de criminalité?» Si cela est possible, et qu'on prétende seulement que cela n'a pas lieu, l'objection n'a tout au plus de force que contre le code d'instruction criminelle.
La seconde objection contre le droit de la société se tire de la mauvaise constitution de l'ordre social actuel'. Sans exprimer aucune opinion sur les institutions qui nous régissent, nous répondrons simplement qu'une société ne peut douter d'elle-même. La légitimité de la constitution de l'ordre social est nécessairement supposée par tous les actes du pouvoir social. Ceux qui font cette objection argumentent donc contre leurs adversaires d'une hypothèse que leurs adversaires n'admettent pas.
Enfin, la dernière objection, la plus radicale, celle qui entraîne beaucoup d'esprits élevés, consiste à refuser à l'homme le droit de tuer. Nous le lui refusons aussi, excepté dans le cas de légitime défense. De sorte que, pour nous, cette troisième objection n'existe pas,
et dépend absolument de la solution du point de fait. Ces paroles sont graves ; elles coûtent à prononcer, i mais en toutes choses il faut rendre témoignage de sa conviction. La peine de mort a été légitime, tant qu'elle a été nécessaire; la société en mettant à mort les assassins ne faisait qu'user de son droit de légitime défense. Il était de son devoir d'exercer ce terrible droit, puisqu'elle ne pouvait abattre l'échafaud, sans mettre l'assassin en confiance et en liberté, et sans lui livrer pour ainsi dire sa victime. La chance d'une erreur judiciaire fait frémir. Que le juge, le législateur même, pèsent cette chance devant Dieu. Nous ne parlons ici que du droit, et nous en constatons à la fois l'existence, la condition et la limite.
Il y a quelque chose de plus affreux encore qu'une erreur sur le fait, c'est une erreur sur la criminalité du fait. Quand un homme périt pour un crime qu'il n'a pas commis, c'est un malheur à jamais lamentable ; mais ce qui confond la pensée, c'est qu'une loi puisse édictei la peine de mort contre un acte que la conscience ne réprouve pas. Malheur à toute loi écrite qui n'est pas un fidèle écho de la loi morale ! Une société est perdue quand c'est l'esprit de parti et non la justice qui fait la loi, et quand, au lieu de coupables, la hache frappe des martyrs.
Si la peine de mort ne peut être admise que dans une société imparfaite, et à cause de l'imperfection de la société, il n'en est pas ainsi de l'assassinat politique, essentiellement condamnable à quelque point de vue qu'on veuille le considérer. Il a la même origine que la peine de mort, avec cette double différence que, dans l'application de la peine de mort, c'est l'État qui
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prononce l'arrêt , conformément à la loi, tandis que, dans l'assassinat politique, c'est le même homme qui fait la loi, qui prononce l'arrêt, et qui l'exécute. Or, la société, même mal constituée, et la loi, même mauvaise, sont néanmoins des garanties, tandis que nous n'en avons aucune contre la passion, le caprice ou le faux jugement d'un individu isolé. D'ailleurs la légitimité de la peine de mort est attachée à la légitimité du pouvoir qui la prononce et à la régularité de la loi. Qu'une autorité tyrannique fasse fusiller un homme au coin d'une borne, sans forme de procès, cela ne s'appelle pas appliquer la peine de mort, cela s'appelle assassiner; et, lors même que le supplicié aurait mérité son sort, le gouvernement n'en serait pas moins criminel de l'avoir exécuté sans jugement. Si ces principes sont justes, comment admettre la théorie de l'assassinat politique, qui fait dépendre le destin de tous de la conscience d'un seul?
Nous réfléchissons si peu sur le droit, qu'on voit des hommes sincères condamner la peine de mort, et approuver l'assassinat politique.
Nous gouvernons si mal nos jugements, que, sous la Restauration, on élevait un monument à Georges Cadoudal, et que nous entendons encore tous les jours faire l'éloge de Charlotte Corday. La perversité de la victime ne légitime pas l'acte du meurtrier. Il est à la fois insensé et criminel de fournir à la haine de pareilles excuses.
Le duel ne saurait être justifié par l'exception du cas de légitime défense; car si la nécessité de se défendre justifie le duelliste pendant le duel, elle ne le justifie nullement à l'instant de l'acceptation du duel, et la faute est là. Si l'on en appelle à la justice du duel, parce qu'on
la préfère à celle de la loi, an substitue la barbarie à la civilisation; si on n'a recours au duel que dans le silence de la loi, qu'on juge cette justice sommaire qui n'a qu'une peine, la peine de mort, et qui l'applique indifféremment pour les crimes les plus odieux et pour les plus puériles bagatelles. Si l'on dit que le duel est accepté dans le cas de légitime défense lorsqu'on ne peut le refuser sans perdre l'honneur, il reste à définir cet honneur, qui dépend uniquement d'un pareil courage; et si l'on prétend distinguer le duel de l'assassinat, parce que dans le duel il y a du danger, c'est entendre singulièrement le droit que de trouver légitime ce qui est périlleux.
Le péril d'ailleurs n'est pas toujours grave. Il arrive souvent que l'un des deux adversaires se trouve hors d'état de manier son arme. Celui-là est moins un combattant qu'une victime; et ne serait-il pas juste de dire, en conséquence, que l'autre est moins un duelliste qu'un assassin?
La guerre de conquêtes, la guerre sans provocation, ou pour tout comprendre en un seul mot, la guerre sans nécessité absolue est certainement un crime. C'est affaire aux gouvernements de décider quand les intérêts du pays sont assez pressants et son honneur assez engagé, pour que la guerre devienne excusable. Lorsqu'ils ont eux-mêmes par ambition, par légèreté, par incapacité, donné naissance à ce qu'on nomme, en politique, un cas de guerre, ils sont certainement responsables devant Dieu du sang qui va couler. On ne saurait trop inculquer ces maximes; car la guerre exerce une séduction puissante sur la plupart des esprits. Les hommes aiment instinctivement la force; ils en aiment jusqu'à l'appareil; ils sont prodigues, pour tout ce qui est
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tort, d'obéissance et d'admiration. Il faut môme avouer qu'il y a une grande différence entre l'amour de la balaille et le courage, et que la plupart du temps les plus poltrons sont en môme temps les plus belliqueux. C'est la foule lâche et fanfaronne qui pousse d'abord des clameurs, et rend la bataille inévitable. Il faut attaquer cette disposition de nos mœurs, si Ton veut rendre la guerre moins fréquente. Il faut présenter la guerre sous ses vraies couleurs, montrer les colonnes entières emportées par les boulets et la fusillade, les privations du camp, les marches forcées, les maladies, le deuil des familles, la dépopulation des campagnes, l'appauvrissement du trésor, la cessation des affaires. Au lieu de cette ardeur guerrière, qui souvent n'aboutit qu'à des paroles, et qui, lors même qu'elle produit la véritable bravoure, n'est après tout qu'un sentiment aveugle et féroce, il vaut mieux fonder l'espérance de la nation sur le sentiment du devoir et sur l'amour de la patrie. Lé secret de rendre un peuple invincible, c'est rie lui faire aimer les mœurs, les lois, la langue et le sol du pays, et non de l'accoutumer à l'odeur de la poudre. Les montagnards suisses qui battirent Charles le Téméraire, valaient mieux comme hommes et même comme soldats que les plus hardis condottières de l'Europe.
Le précepte de ne pas attenter à la moralité, à la liberté, à l'honneur, à la fortune de nos semblables, est, comme celui dont nous venons de parler, au-dessus de toute contestation. La loi punit ceux qui le transgressent et l'opinion les flétrit. Ce qui reste à faire à la morale, c'est de signaler des transgressions que la loi ne peut atteindre et que la société couvre d'une indulgence coupable. Nous n'indiquerons ici que les plus graves.
Il est impossible de considérer un peu sérieusement la société dans laquelle nous vivons, sans être frappé d'un mélange de pruderie et d'immoralité. Ces contradictions dans les mœurs ont plus d'importance qu'on ne saurait croire; elles rendent le raisonnement presque impossible, et encouragent presque tous les esprits à agir par routine, sans philosophie et sans réflexion. N'est-il pas vrai, par exemple, que dans nos Jivres, dans nos pièces de théâtre, nous proscrivons avec rigueur certaines expressions qui nous semblent trop crues, tandis que le tissu même de la comédie et du roman est une apologie de l'adultère et de la débauche? Fai* sons la guerre aux mots si nous voulons, quoiqu'il n'hait rien de dangereux dans un mot; mais faisons-la aussi aux choses. Une comédie dans laquelle tout l'intérêt est pour la femme adultère, et toutes les railleries pour le mari outragé, est un véritable attentat contre les mœurs. Il est impossible de se plaire à de tels spectacles, et de conserver l'horreur du vice. Qu'urf philosophe, dans un livre sérieux que peu de personnes liront, fasse l'apologie de l'adultère, il est sûr d'être traduit en police correctionnelle et condamné : c'est justice; mais la même apologie, exposée sur le théâtre à des milliers de spectateurs, n'excitera pas le moindre scrupule. Ce sera la pièce en vogue, et des femmes modestes s'empresseront d'aller la voir. Modestes, elles ne le sont qu'en apparence. Le premier degré du vice est de trouver le vice aimable.
Rien ne doit nous humilier plus profondément que la facilité avec laquelle nous modifions nos jugements suivant nos intérêts ou notre humeur, ou simplement suivant la compagnie au milieu de laquelle nous nous trouvons. Un jeune homme nous racontera qu'il a pour
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maîtresse une femme mariée; nous écouterons ce récit avec complaisance, et peut-être ne perdra-t-il rien dans notre estime, pour avoir engagé une femme à violer le plus solennel de tous les serments, à répondre à la confiance et à la tendresse par la trahison, à compromettre l'avenir de sa fille et l'honneur du foyer domestique. Que cet ami, ce compagnon soit découvert par le mari, et se batte en duel; s'il fait bravement les choses, s'il ne tremble pas devant le pistolet, s'il a quelque ménagement pour le malheureux homme dont il a empoisonné la vie, si surtout il ne souffre pas qu'on attaque dans le monde la réputation de sa complice, il devient un homme à la mode, une manière de héros dans un certain monde. Une maîtresse et un duel , cela donne du relief, et il faut être philosophe pour traiter un si galant homme d'adultère et de spadassin! Cependant, qu'au lieu de l'appeler sur le terrain, le mari outragé le conduise à la police correctionnelle, aussitôt tout change de face. La mode n'a pas pris encore la sellette des accusés sous son patronage. Une condamnation à deux ans de prison pour attentat aux mœurs flétrit trèspositivement celui qu'elle frappe. Ceux qui l'ont admiré hier prennent aujourd'hui des airs de pitié insultants. Ils parlent de morale, de bienséance, de train de vie condamnable. Ils se montrent plus sévères que les honnêtes gens. Pour eux, ce n'est pas l'adultère qui fait la flétrissure, c'est la condamnation, le gendarme, le verrou. Ne nous flattons pas de mériter le titre d'honnête homme, tant que nous aurons de lâches complaisances pour de telles contradictions ou de tels abus.
Nous avons tous le plus profond mépris pour la calomnie et les calomniateurs; mais tous les jours nous accueillons les insinuations les plus perfides contre des
hommes d'un caractère honorable; nous les répétons avec insouciance; nous nous estimons justes et intègres, si nous avons la précaution d'ajouter quelqu'une de ces phrases banales : « Je n'en crois rien, je ne le sais pas personnellement, je ne fais que répéter le bruit qui court. » Et les mêmes hommes qui contribuent à voler son honneur à un de leurs semblables, se croiraient perdus s'ils lui faisaient tort d'un denier. Est-ce donc que la fortune a plus de prix que la réputation? Quand le cri public désigne un coupable, la loi veut qu'avant de le condamner à la peine la plus minime, il soit interrogé, confronté avec des témoins, défendu par un avocat; les salons ne sont pas si scrupuleux. On y condamne un homme sur la plus légère vraisemblance. Ce sont de ces vices de société que tout le monde excuse, parce que personne n'en est innocent. On n'en est pas venu à dire d'un homme aimable, qu'il médit bien; mais c'est pure hypocrisie, et il n'y a pas de conversation brillante qui ne fasse des victimes.
Y a-t-il un des biens de ce monde qui nous soit plus cher que la liberté? Ceux même qui font bon marché de la liberté politique, parce qu'ils ont le malheur de la considérer comme incompatible avec le bon ordre, sont attachés du fond du cœur à la liberté civile. Ils pensent avec raison que la fortune n'est rien, si l'on n'est maître de ses biens et de sa personne, si l'on ne peut aller et venir à son gré, élever ses enfants suivant son goût et sa conscience, diriger seul ses affaires sans intervention de l'autorité publique, vivre chez soi avec indépendance en se conformant à la loi commune, et, selon l'expression consacrée, murer la vie privée. Cependant, dès que la passion politique ou l'intérêt nous poussent, nous violons le sanctuaire du foyer domestique; nous ôtons
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au citoyen, d'une main brutale, toutes les garanties que la loi lui accorde : de tribuns devenus despotes, nos actes d'aujourd'hui ne sont pas plus énergiquenicnr, flétris par les plaintes de nos victimes que par nos propres invectives, dans d'autres temps, contre d'autres proscripteurs. Est-ce donc que la passion seule nous mène? Ne savons-nous ni penser, ni réfléchir, ni être justes? Et sommes-nous les jouets de la colère et de l'intérêt comme des enfants imbéciles et féroces? Heureux l'homme qui peut regarder sa vie passée , et sg rendre le témoignage qu'il a toujours été du parti de la justice, même au détriment de ses intérêts ! Si quelque chose peut faire maudire les passions politiques, c'est de voir qu'elles dépravent assez ceux qui s'en laissent dominer pour leur ôter à la fois le sens moral et le sens de la pudeur. Le plus triste de tous les spectacles que notre condition humaine nous condamne à subir, c'est celui de l'apostasie.
De toutes les libertés, la plus respectable, et nous devons même dire la plus sainte, c'est la liberté de conscience; et c'est aussi celle que nous savons le moins respecter. Partout où un culte domine, soit par la loi, soit par le nombre, il s'impose ou cherche à s'imposer; et cela est vrai, non-seulement de la religion romaine, qui fait profession d'être intolérante, mais de toutes les religions; et non-seulement de toutes les religions, mais de la philosophie et du scepticisme lui-même. Il y a eu un temps où le scepticisme, au pouvoir, prenait les allures d'une religion d'État, profanait tous les temples, proscrivait tous les prêtres et défendait à l'homme d'ado rer son Créateur. De la vie publique, cette intolérance réciproque passe dans la vie privée; l'un crie à l'impiété, l'autre au fanatisme, et l'on oublie de part et d'autre
cette loi formelle de la conscience morale : Tu n'attenteras pas à la liberté d' autrui. C'est que la philosophie, qui a réussi à faire écrire la liberté de conscience dans la loi, n'est pas encore parvenue à l'implanter dans les mœurs.
Nous paraissons plus scrupuleux en matière d'argent. Le vol proprement dit est flétri par l'opinion ; mais il reste à savoir si à côté du vol et de l'escroquerie définie par la loi et réprouvée par les mœurs, nous ne tolérons pas, sous des noms supposés, de véritables attentats à la propriété d'autrui. Parmi les gens bien élevés qui garderaient fidèlement un dépôt, et à qui vous pourriez sans crainte confier la clef de votre coffre-fort, il en est plus d'un qui n'hésitera pas à spéculer sur la peur ou sur la crédulité publique, et à empocher des millions pour sa part de bénéfice dans une entreprise dont les plans mêmes ne sont pas encore tracés. Ces grosses aventures de Bourse, où se font tant de fortunes, où l'on s'enrichit sans génie et sans travail, sont, pour la plupart, des escroqueries, et à défaut des tribunaux, devraient être punies comme telles par l'opinion. Vous condamnez un homme qui a faim et qui dérobe un pain à l'étalage d'un boulanger, et vous épargnez un millionnaire qui, usant de toutes les ressources de la publicité, et trompant le public sur les chances probables d'une entreprise, double et triple sa fortune par d'odieuses manœuvres, et ruine quelquefois cent familles dans la même journée! Il n'y a pas de moyen honnête de gagner un million sans mise de fonds préalable, sans travail et sans découverte utile. Personne ne l'ignore, personne n'est dupe de ces honnêtes gens qui se croient de la probité, parce qu'ils n'offensent pas la loi écrite, et qui dévorent comme des sangsues la substance d'un peuple; mais
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personne n'a assez de cœur pour déserter leurs salons, pour repousser la main qu'ils vous tendent, et pour les traiter comme ils le méritent, c'est-à-dire comme des fripons et des escrocs. Ils tiennent partout le haut du pavé.
« Lucri bonus est odor, ex re Qualibet *. »
ils sont même jurés à leur tour ; et ils appliquent à de pauvres diables nos sévères lois sur les jeux de hasard, sur le prêt usuraire, sur la mendicité. Leur faste et leur impunité sont une insulte au travail et à la vertu.
C'est à tort qu'on se croit honnête homme, quand on a seulement le droit de dire, suivant le proverbe populaire, qu'on n'a jamais fait de tort à personne. La loi morale ne nous oblige pas seulement à ne pas nuire à nos semblables, elle nous oblige à leur faire du bien. Il ne suffit pas de ne pas les tuer, il faut les aider à vivre; ni de respecter leur bien, il faut encore leur faire part du nôtre. En un mot, nous leur devons également la justice et l'assistance.
La loi civile, si minutieuse, si précise dans ses défenses, est timorée, scrupuleuse, incomplète dans ses prescriptions. Elle ordonne au père de donner de l'éducation au fils; au fils, de fournir des aliments au père; au mari, d'entretenir sa femme conformément aux bienséances de son état; elle punit, en certains cas, l'ingratitude, et seulement par le retrait du bienfait ; elle établit partout des impôts, et même dans certains pays, sous différents noms et pour des destinations diverses :
t. a L'argent sent toujours bon, quelle qu'en soit la source. » Ju vénal, Satire X\\, vers 207.
voilà à peu près tout ce quelle a osé. Il y a cette différence entre les interdictions et les prescriptions de la loi, que les premières sont toutes favorables à la liberté, et que les secondes lui sont contraires. La loi, en interdisant de me nuire, consacre mon indépendance ; en réordonnant d'aider mes concitoyens, elle diminue ma liberté. Le génie des constitutions absolues, c'est de prescrire beaucoup de devoirs et de donner aux droits peu de garanties, et le génie des constitutions libérales, c'est de multiplier les garanties et d'abandonner les devoirs à la conscience de chacun; et c'est pourquoi les théoriciens de la monarchie absolue ont pu prétendre qu'elle développe la fraternité humaine, tandis que la liberté, en armant le droit de chacun, nous conduit à l'isolement, à l'égoïsme, à la lutte. Nous croyons qu'il faut attendre le développement de la fraternité humaine des institutions civiles, de l'éducation, des croyances et des mœurs, et que la loi pénale doit se borner presque exclusivement à garantir le droit, c'est-à-dire la liberté. Dès que la loi pénale entreprend de réglementer l'action, elle détruit le libre arbitre ; et dès qu'elle entreprend de disposer des biens, ou seulement de leurs fruits, elle attaque la propriété. Il ne faut donc pas se plaindre d'une réserve nécessaire ; mais plus la loi écrite doit être timide quand il s'agit de l'assistance, et plus nous devons insister sur les devoirs prescrits par la loi morale.
Un brigand attaque un voyageur sur la grande route. Je suis le seul témoin du crime, et je n'interviens pas pour l'empêcher : suis-je innocent de l'assassinat ? Un homme, sous mes yeux, séduit une jeune femme ; je pourrais avertir la victime, lui ouvrir les yeux, la sauver, et je me tais : suis-je innocent de sa perte? On prononce
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devant moi une calomnie; je connais la vérité, je m'abstiens de la dire : ne suis-je pas complice du calomniateur ? Il suffit de poser ces questions pour les résoudre. Celui qui trompe sérieusement les hommes est un ennemi de Dieu; celui qui pourrait les éclairer, et qui, par indifférence ou par orgueil, renferme en lui sou savoir, remplit-il sa destinée ? Le mendiant doit mourir de faim à la porte d'un boulanger, sans mettre la main sur ce pain qui n'est pas à lui : voilà le droit de la propriété dans sa terrible rigueur. La loi écrite le sanctionne sous cette forme, et elle n'oblige pas le riche à donner à celui qui meurt ; mais la loi morale l'y oblige impérieusement. S'il jouit de son superflu en présence de cet agonisant, il est responsable de sa mort. La morale chrétienne dit admirablement que les riches ne sont que les trésoriers des pauvres : c'est une parole vraiment divine, et qui suffirait, si elle était gravée dans tous les cœurs, pour faire le salut de la société.
Quand on songe à ce qu'est l'homme, à la place qu'il occupe dans la création, aux facultés dont il est doué, aux trésors qu'il a reçus, on ne peut plus se faire à l'idée que tout cet amour, toute cette force, toute cette intelligence ne soient employés qu'au service de celui qui les possède ; que Dieu ne nous demande rien autre chose que de ne pas nuire à ses desseins, de ne pas rlous égorger, de ne pas nous persécuter entre nous ; mais on comprend, au contraire, que Dieu nous a pris du néant pour faire de nous des collaborateurs de son œuvre sublime ; qu'il nous a ordonné d'aimer et de secourir nos frères, et de consacrer nos forces, nos talents, tout ce que nous possédons et tout ce que nous sommes, à les défendre, à les nourrir, à les éclairer, à leur faire du bien. Quand il nous appellera à lui (car il faut bien penser à
mort et à ses suites), lui dirons-nous seulement: « Je n'ai pas nui? » Était-ce là notre vocation ? A quoi bon la pensée et la volonté, si c'est une assez grande vertu que d'avoir été inutiles? Pourquoi ce cœur brûlant, si la sagesse permet d'en éteindre les flammes? Pourquoi des hommes de génie, si Dieu souffre que ce génie se taise, s'anéantisse ? Bien loin de nous avoir destinés à un rôle passif, il a mesuré nos obligations à nos forces, et notre dignité à nos obligations \ Vivre, c'est agir ; c'est combattre à son poste le combat de la vie ; général ou soldat, peu importe, pourvu qu'on fasse vaillamment son devoir. La force, grande ou petite, que Dieu nous a départie, est un don vraiment divin ; nous ne devons ni la laisser périr, ni la profaner à d'indignes usages.
Comme il y a des hommes qui se croient suffisamment honnêtes parce qu'ils ne font de mal à personne, et qui parlent avec conviction de leur probité et de leur honneur, tandis qu'ils laissent à côté d'eux leurs semblables souffrir et mourir sans leur tendre la main, il y en a d'autres qui, par faste, par goût, peutêtre par bonté de cœur, aiment à donner et à agir, et font un généreux usage d'une fortune mal acquise. La bienfaisance est plus attrayante que la justice, surtout lorsqu'il s'agit de quelqu'un de ces bienfaits par lesquels on s'attache un homme, ou de ceux qui passent pour héroïques, et qui concilient au bienfaiteur l'es-
t. Arislote dit admirablement : Èv cîxia toTç éXguôs'poiç focara eÇearw o, Tt stu/s ttcisîv, àXXà Ta -rcavra y5 rà tcXeûjtoc Tg-rajcTat ; toiç iïk àv^paûo^ctç /.ai tcî; ÔYiptctç u.txpov 70 ecç to xavôv, zo <5s TwoXù 0, ti £TUxe. « Dans la maison, les hommes libres n'agissent pas au hasard, la plupart de leurs actions sont réglées; les esclaves et les bêtes sont moins gênés dans leurs allures, parce que leurs actes importent moins au bonheur commun. » Métaphysique, XII, chan y.
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time et l'admiration universelles. On se complaît soimême dans la pensée de ces actes généreux ; comme on se sent capable de dévouement, on se place sans hésiter parmi les âmes d'élite, et l'on ne songe pas que ce temps qu'on prodigue à un protégé, à un favori, est dû à un autre, que cet argent qu'on dépense avec tant de plaisir à le soulager, appartient à un autre, qu'un autre a des droits antérieurs et absolus sur cette fortune qu'on emploie à des largesses. Il faut d'abord rentrer dans l'ordre, accomplir la tâche austère que nous impose l'équité, et acquérir ainsi le droit de nous livrer aux penchants de notre cœur. C'est sans doute un devoir de donner; mais, pour donner une chose, il faut avant tout la posséder légitimement.
La justice est absolue, elle est inexorable; il n'y a pas avec elle d'accommodement. Tout ce qu'elle ordonne doit être accompli sur l'heure et loyalement, sans hypocrisie, sans arrière-pensée, parce que cela est juste, et non pas parce que cela est profitable ou glorieux. Le cœur doit se taire, quand par malheur il n'est pas d'accord avec la justice. Il faut le soumettre, le dompter sous le joug du devoir. Manquer à son devoir, parce qu'en y manquant on pourra faire de grandes choses, cela peut s'appeler, selon les circonstances, agir en héros ou en grand homme : cela s'appelle ainsi, pour la foule des âmes faibles; et cela s'appelle, pour le philosophe, manquer au devoir. Les règles de la justice ne sont pas comme les règles de la tactique militaire ou comme les préceptes de Fart poétique, dont le génie s'affranchit. Elles ont été écrites par la main de Dieu même; et quiconque les enfreint, viole la loi de Dieu et profane en lui-même le plus sacré caractère de l'humanité. S'il y a des exceptions à la
justice, la justice n'est plus la justice. S'il y a deux morales, il n'y a plus de morale.
Il ne faut pas se laisser tromper par les acclamations du dehors. Les hommes aiment naturellement tout ce qui vient du cœur, tout ce qui est grand, tout ce qui éblouit, et même tout ce qui est étrange. Une action héroïque, ou simplement un acte de générosité, les émeut infailliblement et provoque leur enthousiasme. Ils voient ces actions; ils ne voient pas la justice dans le cœur du juste. Soyez d'Assas, et votre nom sera immortel pour un moment de courage sublime. Mais Aristide, si le sort ne le pose pas à la tête de la république, peut n'emporter au tombeau qu'une froide estime. Il n'y a pas de caractère plus admiré au théâtre que celui de Charles Moor. Prendre pour donner; fouler aux pieds des devoirs vulgaires, et être toujours prêt à défendre le pauvre, à venger ses injures, à soulager ses souffrances; se révolter contre l'ordre social, mais par passion, non par égoïsme; être mené par son cœur, en dépit de sa raison, mais par un cœur loyal et chevaleresque : en voilà plus qu'il ne faut pour faire oublier bien des fautes, peut-être bien des crimes, et pour traverser la vie en triomphateur. La force seule, le succès sans la générosité, suffisent quelquefois pour aveugler la foule et pour faire illusion à l'histoire, tant la force a de fascination. Quel est l'homme qui refuse à Alexandre, à l'injuste conquérant de l'Asie, le titre de grand? Quel est celui qui n'admire pas César et Auguste? Auguste a pardonné à Cinna, peut-être par calcul : c'est assez pour qu'on oublie les Descriptions; il a fait en un jour vingt mille victimes; rfiais, une autre fois, il en a épargné une avec faste . c'est assez pour qu'on écrive un poëme de la Clémence
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d'Auguste. Voilà les jugements des hommes, et voilà les majorités, et voilà la morale du succès. Que font toutes ces folies humaines à la vérité et à la justice? Il n'y a point de majorité contre la conscience. Si entre toi et de grandes choses, il n'y a que la mort, brave la mort et sois un héros; s'il y a un précepte de la loi divine, arrête-toi, et meurs obscur et honnête.
Outre les devoirs généraux que nous avons à remplir envers nos semblables, nous en avons de plus particuliers envers la famille et envers la patrie.
L'amour de la patrie est si profond et si universel, que la morale a peu de chose à faire pour enseigner aux hommes les devoirs qui les lient à leurs proches. Il n'est pas même nécessaire de les prévenir contre l'emportement d'une tendresse aveugle; car ceux qui s'y livrent connaissent leur faute. Seulement, ici encore, nos mœurs et nos maximes ne sont pas toujours d'accord. Nous professons une grande vénération pour la chasteté du lien conjugal, pour la piété filiale, pour l'amour paternel; mais tous ces biens que nous aimons, que nous voulons, nous ne faisons rien pour les obtenir. Nous jouons sans cesse avec l'adultère, on dirait que nous le proscrivons chez nous et que nous l'admirons partout ailleurs. Nous parlons des bienfaits de l'éducation; mais, sauf des exceptions honorables, nous ne voyons dans l'éducation qu'un moyen d'arriver à une carrière. Nous visons aux résultats, c'est-à-dire aux examens, comme si nous étions pressés d'en linir. Il semble que la nature nous ait chargés de faire un ingénieur ou un médecin; nous oublions qu'elle nous a chargés de faire un homme. Quand nous avons assuré la fortune de nos enfants, nous mourons tranquilles;
nous nous croyons acquittés envers la société et envers Dieu. Tout au plus donnons-nous à nos enfants quelques sentences banales sur la vertu et la probité, trop souvent démenties par nos exemples. La plus grande fonction d'un père et d'un homme se trouve ainsi remplie au hasard, et ne tient que la moindre place dans notre vie affairée et désordonnée. Heureux encore quand nous ne nous imposons pas la tâche de faire de notre enfant ce scélérat gourmé, pédant et hypocrite, qu'on appelle un homme positif. Si vous voyez un enfant au cœur fermé, aux âpres convoitises, prudent et calculateur avant l'âge, méprisant de la science tout ce qui ne se convertit pas promptement en écus, ditesvous que le père est bien malheureux ou bien coupable. Voici à quels symptômes vous reconnaîtrez que la décadence d'un peuple est profonde : c'est quand le hasard des révolutions changera vingt fois en un quart de siècle le système d'éducation, sans lasser la patience et la docilité des pères de famille. On dit : « J'ai mis mon fils en état de faire son chemin dans le monde. » Il faudrait pouvoir dire : « Je l'ai préparé à faire son devoir dans le monde. » Si nous étions sincères dans nos lamentations sur l'abaissement des esprits et des caractères, nous verrait-on traiter l'éducation de nos fils comme une affaire, et compter pour perdu le temps qu'ils ne passent pas à se préparer à un métier?
Lorsque la Révolution française a été faite, elle a été faite au nom de la liberté et de la fraternité ; c'est le double symbole de l'avenir : la liberté dans la loi, la fraternité dans les mœurs. La nation s'est engouée de la liberté, qui était pour elle une chose nouvelle, et, à travers bien des vicissitudes, qui pourront renaître,
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mais qui seront passagères, elle est parvenue à la constituer solidement dans ses lois. Mais la fraternité n'a guère été jusqu'ici qu'un mot, parce qu'elle doit venir surtout des croyances et de l'éducation, et que nous sommes une nation sceptique, dont le scepticisme est d'autant plus déplorable qu'il n'exclut pas l'hypocrisie. La société n'est pas faite pour reposer sur un principe simple : la liberté ne lui suffit pas; car la liberté, quand elle est seule, est un dissolvant. Le propre delà liberté est de discerner le droit de chacun, de le proclamer, de l'armer ; de sorte que, dans un État libre, où le lien social n'est pas puissamment renoué par les croyances, par le dévouement, par l'esprit national et l'esprit de famille, l'individu est tout, et la nation presque rien. C'était le contraire sous la monarchie absolue, où l'indivi lu, la liberté, le droit n'étaient rien ; tandis que l'État abstrait, mais personnifié dans le souverain, était tout. Sommes-nous condamnés à aller toujours d'un extrême à l'autre?
Nous ne pouvons nous dissimuler que, sous l'ancien régime, l'autorité presque illimitée du père, le droit d'aînesse, l'orgueil du nom, qui s'étendait jusqu'à la plus petite bourgeoisie, l'immobilité des patrimoines, et la communauté de foi religieuse et politique, ne donnassent à la famille une cohésion bien autrement puissante que celle qu'elle peut tirer de nos lois sur l'émancipation, la majorité, le partage des biens, de notre vie sans dignité et sans intérieur, de notre indifférence en matière de religion et de nos passions politiques. Il faut supporter la somme de mal qui est la conséquence nécessaire de l'acquisition d'un bien ; mais il ne faut pas l'accroître. Le vrai remède est dans l'éducation, car c'est sur l'enfant que nous devons agir, nul n'ayant
la volonté ni le pouvoir de restreindre la liberté de l'homme fait, La tâche de nos pères a été de conquérir le droit ; la nôtre doit être d'enseigner et de propager le devoir.
Nous ne pensons pas avoir besoin de défendre le principe de la famille, parce que nous ne pensons pas qu'il soit jamais sérieusement attaqué. Mais si le principe et les éléments constitutifs de la famille restent intacts, l'esprit de famille est menacé : là est le danger. Il est menacé par la liberté, car les meilleures choses ont leurs périls, par l'amour toujours croissant du lucre, par l'indifférence en matière religieuse et philosophique, et par la transformation, tous les jours plus frappante, de l'éducation en apprentissage.
L'amour de lâ patrie est un sentiment qui sommeille dans un grand nombre d'âmes absorbées par la famille et les affaires. On aime les biens dont on jouit constamment, avec sécurité et sans même songer qu'on puisse les perdre; mais on les aime d'un amour qui s'ignore. Ce sentiment même, pour la plupart de ceux qui n'ont ni étudié, ni pensé, ne s'attache qu'à un horizon étroit, au sol de la commune, aux lieux où ils ont travaillé, où ils ont été heureux, où ils ont souffert; et s'il s'étend plus loin, c'est dans les moments de crise, quand une guerre nationale arrache tous les citoyens à leur apathie. Quant à ce patriotisme éclairé qui nous fait aimer la gloire et la prospérité intérieure de notre pays, c'est un sentiment qui n'a de force, de persévérance et d'efficace que chez les âmes d'élite. Ceux même qui parmi nous comprennent la grandeur des droits de citoyen, confondent souvent la passion politique avec le patriotisme. La passion politique n'est légitime que quand
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elle a le patriotisme pour foyer ; mais trop souvent, dans les luttes de parti, l'intérêt du pays est la chose à laquelle on pense le moins. C'est d'abord la haine qui nous pousse, sentiment mauvais en soi, dégradant, et d'autant plus redoutable qu'il s'accroît presque fatalement dans la lutte, et finit par dominer; puis vient cette espèce d'obstination, cet acharnement aveugle qui, au bout d'un certain temps, concentre sur la nécessité de vaincre, nos idées, nos sentiments, nos efforts; puis l'ambition et l'intérêt personnel, cette éternelle préoccupation de l'homme. Que celui qui veut se mêler, ne fût-ce que par ses désirs, des affaires de son pays, sonde d'abord ses reins et son cœur, et qu'il se demande si c'est à la gloire de sa patrie qu'il s'intéresse, ou au succès d'une coterie. Nous sommes si habiles à déguiser sous de grands mots de vilaines passions, que nous parvenons quelquefois à nous tromper nous-mêmes. Nous connaîtrons la pureté de nos intentions si nous nous sentons incapable^ de changer de sentiment et de conduite avec la fortune, si nous sommes prêts à servir, n'importe à quel rang, sans ambitionner le premier, et si nous aimons tout ce qui est favorable à la patrie, lors même que ce bien ne lui vient pas par nos mains ou par celles de nos amis.
On est quelquefois embarrassé entre deux devoirs. Par exemple, il arrive qu'on ne puisse se rendre utile à l'humanité sans nuire aux intérêts de la patrie , ou se consacrer à la patrie sans compromettre les biens et la sécurité de la famille. Les égoïstes en concluent qu'il ne faut songer qu'à soi et aux siens; et les stoïciens, et d'autres écoles qui poursuivent la perfection idéale, qu'il faut en toute occasion sacrifier la famille et la
patrie à l'humanité. De ces deux erreurs, la première est repoussante ; la seconde a quelque chose de grand et de noble et n'en est pas moins une erreur. Il ne faut pas trancher les difficultés par des maximes générales. La vie, les faits, la conscience ne se prêtent pas à tant de simplicité et de rigueur. Nous sommes partie intégrante d'un monde multiple, et nous portons en nousmêmes des principes et des sentiments qui se combattent, et que nous devons plutôt concilier qu'étouffer. Les solutions simples plaisent d'abord à l'esprit; c'est à l'user qu'on en reconnaît la vanité et l'impuissance. Quand les stoïciens vont jusqu'à dire que l'amour de la patrie est un sentiment faux et condamnable, ils ne paraissent pas moins insensés que quand ils font l'apologie de l'ingratitude. Outre que nous sentons en nousmêmes que la nature nous inspire ce sentiment, l'amour de l'humanité qu'on veut substituer en sa place est souvent un sentiment vague qui se perd et s'anéantit à force d'être général. La véritable école de l'humanité, c'est le patriotisme, et l'école du patriotisme, c'est l'esprit de famille. On apprend à aimer les hommes et son pays auprès du berceau de son enfant. Tous les bons sentiments naissent de cette source comme par une contagion heureuse et bénie. De même que mon esprit procède par analyse et ne saurait embrasser le monde d'un coup d'œil, mon cœur attache d'abord son amour auprès de moi, et, prenant des forces, il devient capable d'étendre sa tendresse à l'humanité. On peut dire aux stoïciens ce qu'Aristote disait à Platon qui, avant eux, avait cru exalter l'amour de la patrie en détruisant le sentiment de la famille : « Vous vous trompez sur la nature de l'amour, et sur les lois de son développement ; l'amour n'est pas assez vaste pour embrasser d'abord
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un si grand objet; vous n'avez qu'un peu de miel, et vous le jetez dans la mer. »
Les stoïciens postérieurs au christianisme qui ne condamnent ni l'amour de la famille, ni l'amour de la patrie, se bornent à demander qu'on les sacrifie en toute occasion à l'amour de l'humanité, et c'est encore trop ; leur formule, éminemment simple, est que l'intérêt particulier doit toujours céder à l'intérêt général ; mais il n'en va pas ainsi. Tout ce qui est hors de doute et de contestation, c'est qu'on peut et qu'on doit même sacrifier sa vie et sa fortune à l'intérêt général, et dire en ce sens, avec Marc Aurèle : « Ce qui n'est pas utile à l'essaim, n'est pas non plus utile à l'abeille » mais, du moment qu'on rfest pas l'unique victime, le problème devient complexe, et mille circonstances, impossibles à prévoir et à déterminer scientifiquement , peuvent en modifier la solution* S'il est permis de poser des maximes générales, quand on prévoit d'avance des exceptions nombreuses, on peut dire que, pour les devoirs positifs, nous devons préférer nos proches, et pour les devoirs négatifs^ l'humanité. Par exemple, je dois me priver du nécessaire pour mes enfants ; je ne dois aux pauvres que mon superflu. Au contraire, si ma ruine et celle des miens ne peut être évitée qu'aux dépens de la ruine de mon pays, c'est ma famille que je dois ruiner.
Il doit être bien entendu que nous ne parlons ici que des cas où la justice elle-même n'a pas prononcé ; car toutes les fois que, pour d'autres raisons, le droit est manifeste, il ne faut plus considérer ceux qu'il sauve et ceux qu'il frappe, et on ne doit plus songer qu'à lui-même.