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CHAPITRE IV

DU DROIT DE DIEU SUR SES CRÉATURES ET DES DEVOIRS QUI EN RÉSULTENT POUR L'HOMME.

« Maître , quel est le grand commandement de la loi?

« Jésus lui répondit : Vous aimerez le Seigneur •votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de tout votre esprit.

« C'est là le premier et le plus grand commandement.»— Évangile seloii^saint Matth., xxn, 36 37 et 38.

Il est clair que Dieu est la perfection et la bonté mêmes et que nous lui devons la vie et tous les biens dont nous jouissons. Il est clair aussi que, vivant sous la main de Dieu, et de ses dons, nous serions coupables de la plus horrible ingratitude si nous n'avions pas le cœur pénétré des bontés dont il nous comble. Le premier de nos devoirs est donc de l'honorer. Tous ces principes nous paraissent incontestables; car, pour les malheureux hommes qui croient que l'imparfait peut exister sans que le parfait existe, ou que Dieu, l'auteur du monde, abandonne son œuvre après l'avoir faite, nous avouons que nous n'avons rien à disputer contre eux, et que ce n'est pas à eux que nous parlons.

Il faut donc honorer Dieu, et nous ne croyons pas avoir besoin d'en faire la démonstration ; mais nous voudrions essayer de dire ici de quelle manière il faut l'honorer

{. Voy. La Religion naturelle, partie IV, chap. i et h.

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reconnaissons avant tout que la première manière d'honorer Dieu, c'est d'obéir à la loi morale. Dieu est le Souverain Bien; tout le bien qui est dans le monde, c'est Dieu qui l'a fait. S'opposer au bien, c'est entrer en lutte avec Dieu, c'est désobéir à sa volonté formelle. C'est profaner des facultés qu'il nous a données pour en faire un bon usage.

Aucune formule d'adoration et de respect ne peut être agréable à Dieu quand on la prononce avec un cœur souillé 1. Cette vérité est si évidente, que quand un homme mêle aux iniquités de sa vie les pratiques d'une religion, les incrédules eux-mêmes sentent augmenter leur mépris. Il semble que, par cette hypocrisie détestable, il veuille associer Dieu à ses crimes. Personne ne croira jamais à la sincérité d'un sentiment religieux qui n'inspire pas une conduite honnête. Comment peut-on aimer Dieu et ne pas respecter en soimême l'objet le plus parfait qui soit sorti de ses mains? Comment peut-on aimer Dieu et ne pas aimer la justice? De quel front ose-t-on prier, quand on a pris en vain le nom trois fois saint qu'on invoque dans sa prière ? La prière du parjure est une malédiction contre lui-même. Si le parjure se reconnaît, s'il sent l'énormité de sa faute, que le premier signe de son repentir soit de ne plus oser prononcer le nom de Dieu. Tl n'y a que le repentir et l'expiation qui puissent permettre au violateur de l'ordre d'adresser sa prière à l'auteur et à la source de l'ordre.

Voilà donc le premier culte qui soit agréable à Dieu :

1. u Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites qui payez la dîme de la menthe, de l'aneth et du cumin, et qui avez abandonné ce qu'il y a de plus important dans la loi, savoir la justice, la miséricorde i la loi. » Evangile selon saint Matthieu, chap. xxni, v. 13.

c'est d'être droit, juste, bienfaisant, de rester fidèle à sa parole, de sacrifier sans hésitation et sans murmure son intérêt à son devoir ; de ne pas dégrader en soi, par des lâchetés ou des bassesses, le noble caractère de l'humanité ; d'éviter avec scrupule toute occasion de blesser les droits d'autrui; de chercher, au contraire, l'occasion de se sacrifier au bonheur de ses semblables ; de se faire un cœur bienveillant pour toutes les créatures de Dieu, et de laisser après soi des exemples de vertu et un souvenir sans tache.

Mais suffit-il, pour honorer Dieu, de se montrer fidèle à sa loi en faisant le bien? à côté de ce premier de tous les devoirs, n'y en a-t-il pas un autre plus spécial, et dont nous ne saurions nous affranchir sans crime?

La reconnaissance ne doit pas être muette ; elle doit se produire par des actes. Il y a quelque chos a qui choque la conscience dans le spectacle d'un homme qui ne cherche pas toutes les occasions de montrer sa reconnaissance à son bienfaiteur; de même il ne se peut qu'étant les enfants de Dieu, on n'entende pas sur nos lèvres le nom de notre père.

Il ne faut pas dire que Dieu n'a pas besoin de nos respects, car la grandeur du bienfaiteur ne nous affranchit pas de nos obligations. Il est dans l'ordre que nous lui témoignions notre reconnaissance, quoiqu'il ne puisse rien résulter à l'égard de lui de notre reconnaissance ou de notre ingratitude.

A ce premier motif, il en faut joindre un autre : c'est qu'inutile pour lui, notre reconnaissance est profitable pour nous. Tout sentiment conforme à l'ordre est sanctifiant. La piété envers Dieu nous donne de nouveaux motifs d'aimer le bien et de le pratiquer, et elle est ellemême un moyen de nous rendre le bien plus facile à

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accomplir. Tous les élans d'une âme pieuse et éclairée vers Dieu sont en même temps des aspirations vers la vertu, et elle ne peut pas accomplir un seul acte d'adoration sans se rappeler la nécessité d'obéir toujours au devoir, pour être toujours digne d'adorer Dieu.

Quels sont ces actes d'adoration? C'est ce qu'il est difficile de déterminer. Montrons d'abord qu'il ne peut y avoir presque rien de commun entre les données philosophiques et les prescriptions des religions positives.

La philosophie et la religion se touchent nécessairement par plusieurs points, puisqu elles ont pour but l'une et l'autre de régler les devoirs de Fhomme en cette vie, et d'annoncer quel sera son avenir dans l'autre.

Elles diffèrent principalement en ce que la philosophie s'efforce d'établir scientifiquement les doctrines qu'elle nous propose à croire, tandis que la religion les impose au nom de Dieu.

Il s'ensuit que l'autorité n'est rien en philosophie, et qu'elle est tout en religion.

La philosophie nous provoque à discuter et à juge* et la religion nous l'interdit.

Une doctrine philosophique n'a de valeur pour celui qui l'entend émettre que celle qu'il voudra bien lui accorder après l'avoir examinée en elle-même et après avoir pesé les arguments sur lesquels elle est appuyée.

Un dogme religieux doit être admis, quel qu'il soit, par quiconque admet l'autorité au nom de laquelle il est promulgué.

La religion dédaigne toutes les questions de pure curiosité, et règle avec précision tout ce qui a rapport au salut.

La philosophie étudie tous les faits, commente tous les principes, ne néglige aucune circonstance; mais sur

beaucoup de points essentiels où les données lui manquent, elle se sent inachevée, hésitante, incomplète.

Il y a nécessairement, dans une religion, un symbole clair et précis pour le dogme, une Église organisée et puissante pour la discipline, un culte régulier dont toutes les pratiques sont définies.

En philosophie, il y a autant de symboles que d'écoles, et ces symboles manquent trop souvent de précision et de clarté ; il n'y a ni Église, ni hiérarchie, ni discipline; il ne peut y avoir de pratiques déterminées, car les prémisses manquent pour les établir, et l'autorité manquerait pour les faire exécuter.

Il peut arriver qu'un philosophe soit en même temps fidèle à une religion positive. On ne peut nier cette possibilité, car ce serait nier que Descartes fût catholique ou que Malebranche fût philosophe.

En effet, en se plaçant à un point de vue abstrait, on voit qu'il n'y a point de contradiction à admettre, d'un côté que Dieu nous ait rendus capables de connaître la vérité par les lumières naturelles, de l'autre, qu'il nous ait révélé directement les vérités utiles au salut.

Si la vérité religieuse et la vérité philosophique se contredisent, il est clair qu'on ne peut admettre l'une et l'autre à la fois, parce qu'il n'y a pas deux vérités ; mais il n'y a rien dans l'essence de la religion positive et dans l'essence de la philosophie, qui nécessite une contradiction entre leurs dogmes respectifs.

Il va sans dire que le philosophe qui, en même temps, appartient à une Église, observe suffisamment le devoir d'adorer Dieu en se conformant aux pratiques du culte; et il n'est pas moins évident que le philosophe qui n'appartient par ses convictions à aucune religion positive,

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se rendrait coupable d'hypocrisie et de superstition, s'il recourait aux mêmes pratiques pour manifester son respect envers Dieu.

Le devoir du philosophe incrédule envers une religion positive est : 4° la tolérance; 2° le respect; 3° la fermeté.

Il lui doit la tolérance, parce que la tolérance est une des formes de la liberté, et que la philosophie étant fondée sur la liberté, ne peut pas la réclamer pour ellemême et la refuser aux autres.

Être intolérant, ce n'est pas seulement être l'ennemi de la liberté; ce n'est pas seulement manquer à nos devoirs envers nos semblables en opprimant leur conscience; c'est manquer à nos devoirs envers Dieu, en mettant obstacle au culte que veut lui rendre une partie de l'humanité. Ceci doit s'entendre de la tolérance civile, c'est-à-dire delà tolérance de l'État et des citoyens envers une opinion religieuse ou philosophique ; et non delà tolérance ecclésiastique, c'est-à-dire de la tolérance d'une Église envers ses propres fidèles. Ni une Église, ni un homme, ni un État ne peuvent professer sans crime l'intolérance civile ; mais une religion positive qui est ou se prétend fondée sur la parole de Dieu, est nécessairement intolérante dans son propre sein, Elle pratique l'intolérance ecclésiastique.

Le philosophe doit en outre le respect à une religion qu'il ne professe pas, pourvu toutefois qu'elle ne blesse en rien les éternelles lois de la morale. C'est la marque d'un petit esprit et d'un jugement faux, que de railler une religion sans la connaître, ou de croire qu'on la connaît quand on connaît tout au plus l'aspect extérieur de ses cérémonies, ou de la juger par la conduite de ses prêtres. Chez nous, où la religion catholique domine, les incrédules ont à la fois l'habitude de railler ses mystères,

sa discipline et son clergé, et celle de vanter la morale de Jésus-Christ et de s'en proclamer les disciples. Nous faisons beaucoup de choses, par routine, par légèreté, par forfanterie. Accoutumons-nous à réfléchir, et à aller jusqu'au fond des choses. Si nous respectons l'Évangile autant que nous le disons, respectons les lieux où on le prêche, et en général, respectons dans les temples, à quelque religion qu'ils appartiennent, le nom de l'Éternel qui les remplit, et la piété, peut-être erronée dans ses caractères, mais à coup sûr vénérable dans son origine et dans son but, qui les a fait élever pour la gloire de Dieu et la sanctification des hommes.

Si la fermeté est un devoir envers les religions positives, c'est qu'il est de leur nature d'être envahissantes, et que s'il se trouve dans leurs dogmes, dans leur discipline ou dans leurs cérémonies, quelque chose qui contrarie la raison ou les lois de l'État, c'est précisément cela qui leur paraît être le plus nécessaire, et qu'elles s'efforcent le plus d'établir et d'imposer. La philosophie doit du respect aux religions; mais elle est faite pour résister au fanatisme. C'est aussi une manière d'offenser Dieu que de s'humilier devant le fanatisme ou la superstition.

Ce n'est pas manquer de respect à aucune religion que de dire qu'à force de guider les hommes, et de les dispenser, en quelque sorte, de vouloir, il leur arrive, quand elles s'adressent à une âme à la fois faible et orgueilleuse, de paraître plutôt une formalité qu'une croyance, plutôt un ensemble de pratiques, qu'un système de dogmes. Le symbole et la morale, qui sont la moelle de toute religion, disparaissent ou s'effacent, pour ne laisser dans l'esprit que des règles minutieuses, dont il n'a pas même l'intelligence, et sur lesquelles il se re-

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pose à l'excès. Le catholicisme l'a profondément compris, quand il a mis la superstition au rang des péchés les plus graves, et quand il a, pour emprunter une de ses expressions, crié sur les toits, que la pureté de l'âme est la première condition de la vie religieuse. Plus on s'éloigne de la grandeur de ce principe pour s'attacher exclusivement aux détails du culte, et plus on perd le sentiment de la tolérance, qui est une des formes de la chanté. Dans les religions surtout dont le symbole est contradictoire, imparfait, dont la morale est défectueuse, et dont tout l'être, pour ainsi dire, est d'avoir des cérémonies et des rites, il règne un esprit de domination contre lequel on doit d'autant plus réagir que de telles Églises n'apportent, avec leur joug, rien qui soit dénature à élever l'âme ou à la régler. En général, il est bon de savoir respecter ; mais il faut respecter seulement ce qui est respectable, et respecter sans se livrer.

Comment le philosophe qui n'appartient à aucune religion positive, remplira-t-il le devoir d'adorer Dieu par un culte?

Ne pas gêner les manifestations de la foi d' autrui, quand elle n'est contraire ni à la morale ni au bon ordre, ne pas la railler quand elle est sincère, éclairer, sans affectation de zèle, lorsque l'occasion s'en présente, ceux qui ont le malheur de ne pas croire à la religion naturelle, ne pas laisser faire devant soi, sans protestation, une déclaration d'athéisme, ne jamais invoquer le nom de Dieu en vain, ne pas le prononcer sans témoigner extérieurement son respect par un air de recueillement et de gravité, appeler Dieu à son aide dans les circonstances solennelles de la vie, faire quelques bonnes actions dans la vue particulière de l'hono-

rer : tels sont à peu près tous les préceptes que Ton peut faire découler des inductions philosophiques sur Dieu et la Providence.

Reconnaissons sincèrement que ces quelques préceptes ne sauraient constituer un culte. Il est de l'essence de la philosophie de se tenir dans le domaine de la démonstration, parce qu'elle est fondée sur la raison et sur la liberté. Tout ce qui ne peut être directement démontré, tout ce qui ne résulte pas immédiatement d'un principe, n'existe pas en philosophie ; et réciproquement, la philosophie elle-même n'existe pas pour tout esprit incapable de suivre un raisonnement. Sans doute son influence n'est pas bornée à ceux qui la comprennent, car elle agit indirectement sur les autres en modifiant à la longue les opinions, en transformant les mœurs et les lois, en répandant et en fécondant les sciences. Mais il y a loin de cette action si indirecte et si lente à l'influence qu'exerce sur les masses une religion même fausse. Il ne faut pas trop nous affliger de ce contraste, parce que la philosophie, qui ne recule pas, finit toujours par s'établir et s'étendre ; et il ne faut pas nous en étonner, parce que les formalités d'un culte s'adressent au cœur et à l'imagination de la foule, tandis que la philosophie ne parle qu'à ceux qui savent raisonner.

Parmi les penseurs qui ont réfléchi à cette condition et à ces limites de l'influence de la philosophie sur le peuple, il en est qui n'ont pu se résigner à tant de restrictions et de lenteurs, et qui, par l'institution de certaines cérémonies, par l'érection de monuments religieux et par des fêtes publiques, ont tenté de créer une sorte de culte politique et national.

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Malheureusement, ces entreprises ne peuvent réussir; car ceux qui les fondent, même avec de bonnes intentions, se rendent coupables de mensonge; et ceux qui adhèrent au culte nouveau, subissent une véritable dégradation intellectuelle, quel que soit d'ailleurs le résultat de ces tentatives pour la pratique de la vie. Si, ce qui est immanquable, après avoir d'abord été dupes, ils perdent enfin leurs illusions, il est à craindre qu'ils n'enveloppent la religion naturelle dans le mépris légitime que la religion fausse leur inspire. Voilà pourquoi les diverses tentatives faites pendant la Révolution pour créer un culte public au nom de l'État, ont été justement repoussées par tous les bons esprits, et par toutes les âmes honnêtes.

Faut-il condamner également les hommes politiques qui, sans croire à une religion positive, sans en créer une, regardant de bonne foi les croyances religieuses comme nécessaires à la multitude, adoptent une religion ancienne dont le dogme soit d'ailleurs élevé et la morale irréprochable, et s'efforcent de la propager par des motifs purement humains?

Nous n'hésitons pas à répondre qu'il faut les condamner au même titre. S'ils professent eux-mêmes cette religion à laquelle ils ne croient pas, ils descendent à une hypocrisie dégradante; s'ils erPrecommandent aux autres les pratiques, sans s'y soumettre, ils faussent et corrompent les esprits, et donnent l'exemple de l'orgueil le plus monstrueux. La fin ne justifie pas les moyens, et le mensonge n'est jamais permis : donc ils offensent la morale. Si Ton se rend coupable pour mentir une fois, et sur des objets de peu de conséquence, que dire de cet apostolat du mensonge qui trompe les hommes sur leur plus grand intérêt? Enfin,

le but même qu'on se propose par cette imposture n'est pas atteint, car il est impossible qu'une religion fausse produise, en somme, plus de bien que de mal. On sème le mensonge ; on ne récolte que l'hypocrisie. On se vante de propager une religion, et c'est une superstition que l'on répand.

Quelquefois on ne se borne pas à prêcher une religion; on l'impose. Louis XIV, par la révocation de l'édit de Nantes, contraignit tous les protestants à se faire catholiques ou à sortir du royaume1. C'était un attentat contre la liberté de conscience; mais au moins celui qui le commettait était-il convaincu de la vérité du catholicisme. En forçant les hérétiques à adopter, au moins extérieurement, sa propre foi, il croyait les arracher à l'erreur. S'il a flétri par cet acte la gloire de son règne, que devrait-on penser d'un gouvernement incrédule qui se rendrait coupable du même attentat, sans avoir la même excuse !

Le véritable rôle d'un État fondé sur les principes de la liberté, c'est d'admettre toutes les croyances qui ne sont contraires ni à la morale ni au bon ordre ; de leur accorder au besoin la protection nécessaire pour la sécurité et la dignité du culte; de ne pas les violenter, de ne pas s'immiscer dans les questions doctrinales, et de ne pas mettre obstacle à la liberté de l'apostolat et de la discussion. Le devoir du citoyen est le même : s'il admet une religion positive, il doit la professer sans affectation ni respect humain; s'il est simplement déiste, il

1 . « Je conviens sans peine du droit des souverains à forcer leurs sujets errants au vrai culte, sous certaines peines. » Bossuet, Lettre ccxxvn. — « Je déclare que l'on peut user de lois pénales plus ou moins rigoureuses, selon la prudence, contre les hérétiques. » ld., Lettre ccxxxvn.

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doit s'abstenir de démonstrations, qui, de sa part, seraient hypocrites; mais, en même temps, il doit respecter dans les religions professées à côté de lui, le nom de Dieu qu'elles invoquent, le sentiment religieux sui lequel elles reposent, et la liberté de conscience, qui est la première et la plus sainte de nos libertés.

Il n'y a aucune contradiction, d'une part, à reconnaître que le culte est utile et bienfaisant de sa nature, et qu'il n'y a pas de culte d'origine philosophique; de l'autre, à interdire au philosophe la propagation d'un culte à la divinité duquel il ne croit pas. En exposant cette doctrine, nous ne faisons que nous conformer aux principes du droit public fondés par la révolution de 1 789. Il est si naturel aux convictions ardentes de s'exagérer les droits du prosélytisme, qu'on éprouve quelque peine à observer dans la pratique ces maximes de tolérance absolue. Mais souvenons-nous, pour apprendre à respecter la croyance d'autrui, que rien sous le ciel ne nous ferait consentir à l'asservissement de la nôtre. Résignons-nous donc, qui que nous soyons, à la liberté; et si son règne nous laisse quelques regrets, songeons aux imperfections nécessaires de la condition humaine, et n'oublions pas surtout que le règne de la liberté est celui de la justice.

S'il est vrai de dire que la religion naturelle ne peut constituer un culte, et ne nous fournit que de trop rares occasions d'adorer Dieu, il faut ajouter que la plupart du temps on augmente encore cette pénurie par une indifférence coupable. Certes, le moyen le plus sûr d'honorer Dieu est de vivre en honnête homme; mais s'il est absurde de l'adorer de bouche quand on ne l'honore pas par ses actions, c'est manquer à un devoir formel que de laisser perdre une seule occasion de lui témoi-

gner son respect, son amour, sa reconnaissance. Il régnait en France, il y a quelques années, une sorte de ton d'athéisme; on se croyait obligé, sinon à cacher sa croyance, du moins à n'en point fatiguer les autres; on parlait souvent d'honneur et de probité, jamais de l'immortalité de l'âme et de la Providence. Les doctrines spiritualistes qui ont enfin repris le dessus, ont ramené plus de convenance et de dignité dans les habitudes du monde. Notre devoir à tous est d'y contribuer. Quand on est profondément convaincu, pourquoi ne chercherait-on pas à s'en faire honneur? Il ne faut pas confondre la piété naturelle, vraie, tolérante, avec l'affectation et l'hypocrisie.

Dans certains cas, l'occasion de manifester notre foi vient en quelque sorte nous chercher. Ainsi, par exemple, nos lois ont peut-être prodigué le serment. On ne saurait être appelé comme expert devant un tribunal, dans une occasion même légère, sans prêter serment de dire la vérité et de prononcer suivant la justice.

Cette formalité est un acte véritable de religion. En quelque circonstance qu'on nous demande de la remplir, il faut le faire avec recueillement, et songer qu'une fois le serment prononcé, nous ne nous appartenons plus. Personne ne voudrait manquer à une parole d'honïieur; un serment est bien autrement sacré. Il y a Tinfini entre une parole d'honneur et un serment.

Une autre obligation que l'on traite légèrement ou qu'on oublie même tout à fait, est celle d'éclairer les hommes qui ont le malheur de ne pas croire à la religion naturelle. Assurément, nous ne pouvons pas porter dans les relations du monde une ardeur de catéchistes; mais il n'y a peut-être pas un seul d'entre nous qui n'ait, au-dessous de lui ou à côté de lui, une âme

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dont la destinée lui est confiée; c'est pour celle-là que le précepte nous oblige à un véritable enseignement. Dans le monde même on peut sans pédanterie, sans argumentation, par un seul mot, jeter des semences que Dieu pourra rendre fécondes. C'est à nous à vivre avec tant de dignité, que ce mot paraisse naturellement placé sur nos lèvres.

C'est un usage établi en Angleterre de rendre de solennelles actions de grâces à la Providence divine dans tous les discours adressés au Parlement par le souverain, et dans toutes les réponses du Parlement. Il est arrivé une fois que cette invocation pieuse fut omise dans le discours de la couronne; les Communes en furent blessées, et le cabinet fit naître une occasion tout exprès pour prononcer une nouvelle harangue où le nom de la Providence reprit sa place. En France, nous ne daignons pas avoir de ces scrupules. Nous avons peur de l'hypocrisie, à la bonne heure; mais ajoutons avec tristesse que le sentiment religieux est affaibli chez nous. Nos pères avaient compris, en 89, qu'abolir la religion d'État, c'était rendre l'État à la religion naturelle; mais, depuis, nous n'avons su qu'osciller entre l'athéisme de la loi et l'intolérance.

Il est une coutume qu'on retrouve encore chez plusieurs peuples, principalement dans le nord de l'Europe, et qui contribue puissamment à relever le sentiment religieux et à entretenir l'esprit de famille; c'est de rassembler autour de soi ses enfants et ses serviteurs après le travail du jour, et, sans appareil, sans fausse solennité, de leur distribuer des avertissements et des conseils, en prononçant le nom de Dieu. Cet usage, dans une famille bien unie, n'a rien que de simple et de touchant. Nous sommes si dissipés et si affairés au dehors

que nous devons souhaiter avec ardeur de conserver un peu de gravité au foyer domestique. Malheureux est le père qui a perdu le droit de parler de Dieu avec dignité au milieu de ses enfants.

Enfin, quoique ce soit une véritable joie de rentrer quelquefois en soi-même pour y parler en quelque sorte à Dieu de plus près, un nombre infini d'hommes, dédaignent ou méconnaissent ce devoir. C'est même une question parmi les philosophes, de savoir s'il est permis de prier Dieu. On ne demande en effet que pour obtenir, et quand on croit que la prière doit influer sur la volonté de celui à qui elle s'adresse. Or il est évident que si Dieu est parfaitement intelligent, il connaît mieux nos besoins que nous-mêmes; que s'il est parfaitement bon, il doit vouloir nous donner, sans que nous le demandions, tout ce qui peut nous être donné; que s'il est immuable, sa volonté ne peut changer, quelques prières qu'on lui adresse; et qu'enfin, s'il est infini, nos paroles et nos œuvres ne peuvent rien sur lui, puisque du fini à l'infini il n'y a pas d'action possible.

Cette argumentation est plus spécieuse que solide. S'il est vrai que Dieu connaisse le monde, non-seulement dans son tout, mais dans ses derniers détails, et qu'il aime les hommes non-seulement d'un amour général pour l'espèce, mais d'un amour précis et déterminé pour chacun de nous, cela suffit pour que dans nos besoins nous élevions vers lui nos bras et nos cœurs, en lui demandant du secours et de la consolation comme à un père. C'est la nature qui nous inspire de nous adresser à lui avec confiance, et qui, à la suite d'une prière fervente, nous remplit de nouvelles espérances et surtout de résignation. Loin de combattre cette impulsion naturelle, la science peut la fortifier en la justifiant.

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L'objection se trompe à la fois et sur Dieu et sur la prière. Sans cloute, on ne peut pas sans blasphémer supposer que la volonté divine cède à nos importunités et modifie par compassion pour nos larmes les immuables décrets de la sagesse éternelle. Mais y a-t-il contradiction entre l'immutabilité des desseins de Dieu et l'efficacité de la prière? Et ne peut-on répondre, avec Maiebranche, que la volonté de Dieu a éternellement décidé qu'elle nous accorderait un bien, à condition que nous formerions une prière, à peu près comme elle a décidé que la même pluie qui ne fait que mouiller le rocher fertiliserait la terre? La prière, ainsi entendue, est-elle plus contraire à la perfection divine que le dogme même de la Providence? Et quand on repousserait l'explication de Malebranche, qui, après tout, n'est qu'une hypothèse, dans tous les problèmes philosophiques où il s'agit d'expliquer les rapports de Dieu avec le monde, ne trouvonsnous pas cette même opposition entre la mobilité de la créature et l'éternelle immobilité du Créateur? La création en est-elle moins nécessaire et moins évidente? Et comme nous admettons la création, ne devons-nous pas admettre aussi, en Dieu, la Providence, qui est l'idéal de la bonté, et, dans l'homme, la prière, qui est la forme la plus pure de l'amour ?

N'est-ce pas se tromper gravement sur la prière que de voir en elle la demande d'un avantage terrestre? L'homme dit souvent : « Mon Dieu, ôtez-moi de ce péril ! » ou même : « Mon Dieu, faites-moi gagner ce procès; enrichissez-moi ! » Mais ce n'est pas là la prière d'une âme vraiment religieuse et philosophique; et ce n'est pas par de telles prières que nous pouvons honorer Dieu \

. Près d'un Dieu juste, la meilleure manière de demander est de

Demandons à Dieu, non le succès ou la fortune, non la pâture des passions, mais la vertu, qui nous vend dignes de lui. Demandons-lui de supporter le malheur avec résignation ou le bonheur avec modestie. Que notre prière ne soit qu'un acte d'amour, de résignation et de confiance.

« Fortem posce animum, mortis terrore carentem, Qui spatium vitse extremum inter mimera ponat Naturae, qui ferre queat quoscumque labores, Nesciat irasci, cupiat nihil 1 »

Ou mieux encore, disons-lui avec les stoïciens et avec le christianisme : « Mon Dieu, vous savez ce qui est le plus avantageux. Donnez-moi ce qu'il vous plaît, autant quil vous plaît et dans le temps qu'il vous plaît 2. »

Prier Dieu, ce n'est que méditer sur sa perfection et sur nos misères; ce n'est que se soumettre à sa volonté, se confier à sa providence, s'unir à lui par un élan de notre cœur et former la résolution de vivre comme il appartient à une créature qu'il a formée à son image. La prière n'est qu'un acte plus précis d'adoration et d'amour. Elle prouve, même extérieurement, la foi, le respect, la confiance. Elle met l'âme en présence de Dieu. Elle purifie, elle fortifie. L'habitude de prier n'est qu'un commerce plus intime et plus fréquent avec Dieu. Elle

mériter d'obtenir. » J. J. Rousseau, Lettres écrites de la montagne, partie I, Lettre nu

1. « Demande une âme forte, capable de mépriser la mort ou de l'accepter comme un bienfait, infatigable au travail, inaccessible à la haine, maîtresse de ses désirs. » Juvénal, Satire X, à la fin.

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