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DE LA VIE HEUREUSE

« Comment dis-tu? quoi? un homme que l'on surprend dans quelque forfait, comme celui d'aspirer à la tyrannie, qu'on met ensuite à la torture, qu'on déchire, à qui l'on brûle les yeux; qui, après avoir souffert en sa personne des tourments sans mesure, sans nombre et de toute espèce, et en avoir vu souffrir autant à ses enfants et à sa femme, est enfin mis en croix, ou enduit de poix et brûlé vif : cet homme sera plus heureux que si, échappant à ces supplices , il devenait tyran, passait sa vie entière maître dans sa vnie, libre de faire tout ce qui lui plaît, objet d'envie pour ses concitoyens et pour les étrangers, et regardé comme heureux par tout le monde ? » — Platon, Gorgias9 traduction de M. Cousin.

La religion catholique rivalise de poésie avec certaines écoles pour peindre la vie humaine sous de sombres couleurs. Religion idéaliste, elle ne considère la vie que comme une épreuve, et son but constant est de nous enseigner à la mépriser et à la quitter. Elle ne se contente pas, comme le stoïcisme, de nier la douleur; la douleur, à ses yeux, est souhaitable, pourvu qu'on la souffre en esprit de pénitence ; et, de tous les actes qui peuvent ravir le ciel, le plus glorieux c'est le martyre. Si, dans sa profonde intelligence de la pratique de la vie, elle permet aux fidèles engagés dans les voies du monde quelques-unes des satisfactions de la chair, sa tendance est dans le fond de traiter la chair en ennemie, de la dompter, de la mortifier, de voir en elle ie pria*

l'action.

cipe du mal moral, de lui faire une guerre à outrance. Les règles monastiques, qui sont le type de la perfection chrétienne, reposent toutes sur les- trois vœux d'obéissance, de chasteté et de pauvreté : c'est-à-dire qu'elles retranchent à l'homme, la liberté, l'amour et le bien-être. Les règles les plus sévères voni même jusqu'à des austérités qui font frémir : le travail des mains, la prière continuelle, le défaut de sommeil, les humiliations, le détachement absolu, la séparation complète du monde et de la famille. Elles transforment la vie en une constante préparation à la mort.

Les données de la science philosophique n'aboutissent pas à ce dédain absolu de la chair. Que la vie soit une épreuve, et que l'homme n'arrive qu'après la mort à l'accomplissement de sa destinée, c'est ce qui ressort de tous les dogmes de la philosophie rationaliste : « Vivere, « mi Lucili, militare est1 ; » mais de cette subordination de la chair à l'esprit et de la destinée terrestre à la destinée à venir, on ne saurait conclure qu'il n'y a rien dans le monde qui mérite d'être aimé. La science regarde comme légitimes toutes les passions que Dieu même a mises dans notre cœur, pourvu que nous sachions les régler sous le joug de la raison; et tout en nous persuadant de viser surtout au bonheur éternel , elle ne nous interdit pas de chercher à être heureux, même sur cette terre. Quand elle permet de tendre à cet humble bonheur, ce n'est pas, comme la religion catholique, par concession et à force d'indulgence. La philosophie doit s'efforcer d'être divine, mais elle ne peut s'empêcher d'être humaine.

1. « Vivre, cher Lucilius, c'est guerroyer! » Sénèque, Lettre xcvi.

11 faut convenir qu'il y a peu d'éléments de bonheur dans la vie humaine , quand on entend par la vie humaine l'espace qui s'étend entre la naissance et la mort. Entre ces deux thèses tant rebattues, Tune , qu'il n'y a rien de bon dans le monde, et l'autre, que tout y est pour le mieux, s'il était nécessaire de choisir, la plus vraisemblable, sinon la plus vraie, serait peut-être la première pour quiconque oublie l'immortalité, ou refuse d'y croire. C'est déjà une assez triste chose que, depuis Démocrite et Héraclite, dont le premier pleurait toujours suivant la tradition populaire, et dont le second riait sans cesse1, on ait pu soutenir tour à tour aveç une égale éloquence et un égal succès, ces deux thèses contradictoires. Voilà certes un bonheur, si bonheur il y a, de bien fragile constitution, puisque toutes les lamentations sur la misère humaine rencontrent partout de l'assentiment et des applaudissements. Ne sommes-nous pas dès l'enfance assaillis de mille maladies? Les infirmités, que l'on appelle un peu complaisamment les infirmités de la vieillesse, ne commencent-elles pas à se faire sentir dès l'âge mûr? N'avons-nous pas sans cesse à trembler pour la vie et la santé de nos proches ? La plupart des hommes n'ont- ils pas à lutter contre le besoin? Leur vie ne se passe-t-elle pas à travailler uniquement pour le boire , le manger et le couvert? La fatigue est une si dure chose, que, suivant le dogme catholique, c'est la condamnation prononcée dès l'origine contre le genre humain. Un mal qui est propre à l'homme, et dont la fortune, le succès et la santé ne nous guérissent pas, c'est l'ennui. Helvétius prétendait

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