Elizabeth Browning : Aurora Leigh, VIII
T'is impossible
To get at men excepting througli llieir soûls... And poels get direcllier at tlie soûl Tlian any of your œconomists : — for whicli You must not overlook llie poel's work When scheming lor the world's necessities. The soul's the way. Not even Christ Ilimself Can save man else than as Ile hokls man's soûl.
Take the soûl
And so posscss the whole man, boJy and soûl.
What ^ve are imports us more
Than what we eat ; and liie., Develops from witliiii. ,
LE DEVOIK PRESEM. 55
Rêver qu'on a fut du bien à quelqu'un est aussi vain que de croire qu'on a changé un arbuste sauvage en rosier pour avoir fixé une rose au bout de chaque branche; les roses se fanent et lonibenl, l'arbuste reste ce qu'il était. Pour que le bien croisse, il doit être semé, au fond des entrailles du peuple, au fond des nôtres. Ainsi, noire œuvre sera dilTérente de toutes ces entreprises chai'itables : celles-ci sont nécessaires dans une démocratie policée, j'en conviens; elles sont encore un excellent moyen de culture morale, pour ceux du moins qui s'y emploient, qui s'y usent, soit. Mais notre objet est auti'e: nous considérons nos lualheurs et ceux de nos frères dés la semence, comme je disais, dés le germe; nour> nous adressons aux volontés. Nous ne combattons pas b^s maux, — mais le mal.
Voilà donc, déterminé également de ce tùlé, le champ d'action où nous devons nous entendre et coopérer. C'est ji.ii- l'âme et sur les âmes (juil faut agir, en tant (|ue capables d'aimer le bien et de le viniloirâ li'avers tout.
Il reste encore à dire le principe diiecleur de notre aclioii, cl nos voies prati(pies.
Pour noire principe, on la reconnu déjà : jCn suis pénétré au poini qu'il doit rayonner sans
doute à travers chacune de mes paroles. C'est la pacification de la conscience par la vie meilleure. Laissant là tout projet d'union des hommes sur telle ou telle vérité spéculative, nous voulons arriver à la foi par l'obéissance au Devoir : l'Idéal de l'humanilé (qu'on l'appelle Dieu ou autremenl) est pour nous objet de désir ou de volonté avant d'être objet de connaissance. Là-dessus il n'y a pas dans noire esprit l'ombre d'un doute. Tous, chrétiens ou non chrétiens, nous savons qu'il y a une tâche pour Ihumanité, et nous acceptons cette lâche; nous sommes assurés de l'éaliser nos fins en bien faisant.
Cependant la bienfaisance s'exerce dans la société présente d'une façon que nous ne saurions approuver, car elle contredit notre principe même. Nous reconnaissons, en effet, que le vrai bien, pour cbacun et pour tous, est la valeur morale, l'effort, le mérite. Et malgré cela, nous nous rangeons encore partout, — je parle des meilleurs de nous, — sous le régime de Y Aumône. La charité est conçue encore comme au temps de la reine Berlhe, qui était a preude femme et tr.'s bonne aumosnière », dit le vieux poème. Cette forme féodale de la bienfaisance, l'aumône, suppose toujours un actif et un passif, un suzerain et des hommesliges, des serfs, pourrait-on dire, trop peu hommes
encore pour connaître d'autres joies que celle, tout animale, de recevoir gratuitement largesse, d'être réchauffés, soignés, nourris. On se sauve soi-même par les Œuvres de Miséricorde, assurément, et après cela l'humanité devient ce qu'elle peut. Il semble qu'on dise aux miséi'ables : « Mon propre idéal de vie bonne, auquel je satisfais en vous comblant de biens, est trop haut pour que vous le partagiez; vous existez selon toute apparence afin de donner à mon cœur occasion de s'exercer, et me procurer de pures sensations de vertu : l'effort, l'endurance, l'affranchissement de la nature par le sacrilice, laissez-moi tout cela; ce sont des biens, mais que vous autres, pauvres gens, vous êtes trop courbés sous les nécessités pour connaitie ; laissez-moi, vous dis-je, développer ma moialilé aux dépens de la vôIre ». Ktrange inconséquence dans l'apidicalinn d'une règle de vie, et (jui toutefois nous domine encore, à l'heure présente. Des associations charilai)les çà et là se proposent laïunône en pain, cliai'bon, vêtements. Les collèges et les écoles sont des établissements d'aumône intellectuelle; des eid'anls, gi'àce à un sacrilice de leurs parents peul-élre, mais sans y mettre du leui', vieiiiimt écouler un ni.iîhc, l'ecueillii' négliLiciiiiiiciil des véiilés (ju'ils n'aiment point, ne les a\aiit pas gagnées. C'est
l'aumône intellectuelle également que répandent les .Usociations philotechniques. Unions françaises de la jeunesse et Unions de la jeunesse républicaine organisant de gratuites distributions de savoir aux ouvriers méfiants, que ce trop de facilité dans l'offrande rebute. On voit toujours là l'actif et le passif en présence, bref le régime de l'aumône. Dans un champ voisin, cel.ii de la religion et de la morale, il en est de même encore : 1 s Sermons, les Missions, les procédés divers de Conversion par autorité sont des formes de l'aumône morale. Et ici l'erreur entraîne plus loin, jusqu'cà la mainmise sur les consciences, pour les gratifier d'un idéal qu'on juge bon. Elle peut produire par là de terribles accidents. La théocratie tyrannique de Genève aux derniers siècles, l'inquisition et les crimes bien intentionnés d'un Torquemada émanèrent de cette fausse conception de la charité morale. Ces fanatiques d'autrefois prétendaient justement faire du bien à une humanité passive, par l'aumône gratuite de son salut; ils ne virent })as qu'un Paradis non choisi, non voulu, non librement gagné, pourrait par aventure être un Enfer. C'est qu'ils étaient allés de la spéculation, de la croyance à l'acte, contrairement à notre marche et à notre principe.
Le système de l'aumône n'est donc pas sûr: il
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n'est pas absolument bon. Quiconque donne un pain à un indii^ent vag-nbond lui donne peut-être la force quil emploiera à counnutlre un mauvais coup, pour lequel il sera guillotiné, et ainsi peutêtre il le tue. Quiconque lui apprend à lire et à écrire le rend peut-être capable de beaucoup de mal, de crimes impréNUS, et ainsi encore peutètie il le tue. 11 reste donc en ceci trop de clumces douteuses, pour que l'aumône ^oit promulguée comme précepte universel : un bien à ce point hasardeux ne peut être la loi. Au contraire, celuilà exerce sûrement la cbaiité envers un malheureux, et envers la société entière, qui redresse son idéal de vie et le lui fait aimer. L'infirme ainsi amendé dans sa volonté apprend à mettre son bien dans le bien, dans la patience et le travail : il sera aussi instruit que celui que vous instruisiez, seulement par ses efforts propi-es; il sortira de la misère autant que celui (jue vous nourrissiez, seulement par son propre labeur, ayant sa dignité sauve, se sentant coopérei' à la grande tâche, devenant plus homme.
Qu;uid on réiléchit sur ce sujet, on n'est pas du tout surpris ({ikî tant de bonté ait (!0ulé dans le monde en pure perte, que toutes ces enlieprises bienfaisantes aicnl >i |ti'U rt-pondii p.ir les effets au zèle des fondateurs, et (jue, « la (juesliun
sociale », comme on la nomme, après qu'on a pensé faire tant pour le peuple, soit plus menaçante que jamais. Nous estimons, nous autres promoteurs du mouvement moral, que le rôle de petites Providences d'une foule inerte n'est plus de ce temps, qu'il faut que la notion du Devoir soit dégagée et communiquée à tous. Notre bonté nous est chère, mais celle de l'ensemble nous est plus chère; nous n'attachons pas un prix extrême à être personnellement sauvés, si l'humanité échoue. Nous entendons communier avec le plus possible d'autres hommes dans cet idéal dont nous sommes certains, nous voulons le leur faire gagner à leur propre sueur, par la voie douloureuse, qui est la seule.
Les économistes ont sagement montré la nullité des effets pratiques de l'aumône : elle n'enrichit pas la communauté d'un liard, puisqu'elle n'est que le déplacement d'un pou d'argent; elle l'appauvrit plutôt, puisqu'elle recule pour plusieurs la nécessité de travailler. Les effets moraux n'en sont pas meilleurs; elle n'est qu'un déplacement d'égoïsme, sans que celui-ci baisse dans l'ensemble ; elle le développerait plutôt, car le zèle des uns à demandei et à prendre croit toujours plus que le zèle des autres à donner. Comme les économistes ont pour objet la richesse totale de
la société, envisageons la moralité totale, exaltons-la. Puisque l'égoïsme est le mal. il faut qu'il disparaisse, non de notre vie seulement, mais aussi de la vie d'autrui. Et si Ton nous dit que les sacrifices sont bien obligés d'avoir un objet et, par suite, d'enfanter de l'égnisme quelque part, par une soiie de bascule nécessaire, répondons que c'est justement là que nous triomphons; car se dévouer à quelqu'un, enfant, malade ou pauvre, étant une force annihilée dans la somme de la moralité générale, et comme, d'autre part, il faut se dévouer pour être homme, il reste pour unique issue de nous dévouer à la réalisation d'un idéal du bien. Il faut donc que nous en ayons un. 11 faut que celui-ci soit net et que tout |)lie devant lui : il faut lever les yeux au-dessus des personnes particulières; il n'est que cette voie pour ne pas perdre notre vie. Cet idéal commun, dont nous vivons, est notre vraie richesse sociale. Alin de l'accroître, tout en secourant ceux qui en sont dénués, suivons jusqu'au bout la leçon des économistes, introduisons ici dans l'ordre des consciences leui's drux jtrincipes de charité nouveanv, si féronds : Assistance pai' h; travail et Mutualité. (Ir, donner du travail au\ âmes pauvres, c'est leur assi^nnM* un idéal, im devoir, c'est les charger de louh' l«'Ui' responsa-
bilité, ce fardeau qui fortifie; les faire s'enlr'aider mutuellement, c'est mettre en commun, pour le profit de toutes, les exemples de chacune.... Voilà ce qu'il faut faire. lin un mot, il est temps de substituer au principe de l'Aumône le principe du Réveil.
— Un tel principe directeur est beau, dirat-on. Une telle tâche serait belle et divine, si elle était réalisable. Par malheur, elle ne l'est point, et cela en conséquence du principe même. Donner à autrui du pain, du bois, des habits d'hiver, nous le pouvons; donner des leçons d'histoire ou de physique, nous le pouvons encore; — mais il y aurait contradiction à prétendre développer du dehors ce qui ne peut venir que du dedans, ce qui n'est un bien qu'à condition détre un fruit de la liberté. Jetons donc aux vents des souhaits pour que l'humanité veuille enfin son salut, et reprenne le goût d'être grande ; puis taisons-nous, sur notre inutile rivage.... Hors de là, en effet, quelle prise avons-nous sur les volontés?
J'estime cependant que nous en avons une assez forle. Sans doute, nous autres écrivains, qui pouvons parler haut et que quelques personnes écoutent, nous ne sommes pas pour cela une aristocratie ; il faut renoncer à cette idée. J'ai
connu iir.c pauvi'e fille du peuple, mourante de la phtisie, dans une mansarde de Clichy ; elle avait un étrange et rude langage; mais les souffrances de son agonie ne lui arrachaient qu'un seul soupir : « Mon Dieu! murnmrail-elle, penser qu'à celte heure tant de gens souffrent encoie plus que moi ! » L'âme de l'humanité vivait dans ce pauvre corps usé, et cette femme que j'ai le privilège d'avoir connue, réalisait notre Destinée plus que nous, il faut en convenir. Cependant nintervenons-nous pas là encore, comme dépositaires et intermédiaires par lesquels sa veitu justement se transmettra? Je crois que les paroles, de peu de prix en elles-mêmes, sont un papier-monn.'iie par lequel la volonté circule dans le monde.
Ce n'est pas tout : la volonté elle-même n'est que le passage d'un ainour à un acte. (Ir, pour l'amour, nous pouvons aider à le réveiller, en dévoilant résolument ce qui est aimahle par excellence en nous et au-dessus de nous, en faisant reluire un idéal, un Sainl-firaal loinl.iin, dont le désir li.inlera les veilles des jeunes hommes. I,a poésie, avons-nous dit déjà, est de riiéidï>mi' li;iii>«posé. Onclli' r.iniéro pour fions dés litrs! Connue nous devons être confus d'une mission si relevée (léjKutie à nous, si faibles que nous
voici ; — et joyeux cependant de posséder ce qui est un grand bien selon nos principes : plus de charges que les autres, [tlus de devoirs, et cette responsabilité bénie ! . . .
Ayant ainsi noire tâche assignée, il s'ouvre à nous des moyens pratiques, nullement chimériques ni vagues, d'agir dès à présent dans le sens de notre principe directeur. Les voici :
1. 11 sera bon, pendant deux ou trois ans encore, de nous limitera un mouvement d'opinion, comme on dit ; car rien n'est plus dangereux que les entreprises formulées avant maturilé; il faut que notre œuvre soit désirée et appelée : il faut qu'elle se fasse attendre pour qu'on l'accueille.
^. Ce mouvement d'opinion doit avoir pour premier objet de défaire en partie le mal que la littérature a fait depuis quarante ans. 11 faut avertir les simples que le phénoménisme pur n'aboutit qu'au bégaiement et à la tautologie, et qu'il reste du mystère dans le monde, en telle façon que nous y sommes plongés; — que le scepticisme et l'ironie, d'autre part, ne sont qu'une fin de non-recevoir et un aveu d'incompétence devant la vie, dont il n'y a pas plus lieu de se parer que des autres faiblesses de l'esprit. Le dernier desservant de campagne, qui se veut
meilleur qu'il n'est, en sait sur les choses essentielles plus que le IVince des Ironiques. Il est temps de relever cet humble de son humilité, en lui montrant que le prestige qui l'intimide n'est que beaucoup de musique autour d'un nihilisme élémentaire, aujourd'hui mis à nu.
5. Il faut faire tomber dans le mépris, dans la dérision, les produits de la littérature infâme,. qui s'attaque aux volontés fragiles. On le pourrait, je crois, en allant droit à la question de bas profit, de rapacité, toujours impopulaire en France. Knfin il faudrait là-dessus renouveler la mode.
4. « Philosophez avec toute l'âme », disait un maître antique. II faut de même juger avec toute notre âme ; autrement que selon la pure esthétique ou la volupté de l'ouïe et des yeux, car cette abstraction faite de nos autres facultés est artificielle. (Ju'on n'oublie pas que ce qui inqiorte avant tout, c'est de vivre, que les paroles et les écrits sont, en sonnne, des actions, et, comme tels, relèvent de la règle du bien et du mal, â laquelle on avoue encore que nos actions sont soumises. 11 ne faut donc pas hésiter à dire, en toute l'encontre : Ce livie est bon; — celui-ci est un mauvais livre. Et pour cela, il suffit que trois ou <|ualre critiques manjuants aient le courage de leur honnêteté, (ju'ils se risquent. 11 est temps,
en effet, que ces questions suprêmes et simples soient communément posées, et qu'on réentende ces paroles. Notre jugement a besoin d'être rectifié; notre conscience morale se rouille faute d'emploi.
5. En demandant que l'art soit pénétré d'une morale plus haute, surtout plus sérieuse et profonde, je ne désire pas qu'on généralise les fades morales en action, qui enrichissent tels libraires pieux. Loin de là; la réforme, ai-je dit, doit être introduite au fond des cœurs, et non dans les livres. Si j'ose me servir d'une image triviale, — c'est au moment où les aliments sont encore sur le fourneau qu'il y faut mettre le sel, et non sur la table où on l'offre timidement au goût des convives. Il y a de la bassesse et presque une comédie sacrilège à affecter littérairement la préoccupation de la morale, le premier précepte de celle-ci obligeant d'être véridique, et la délicatesse voulant même qu'on reste, dans ses paroles, un peu en deçà de sa persuasion intime. Que l'écrivain ne se donne point mission d'édifier; qu'il ait seulement l'âme haute, et à tout ce qu'il dira, la vertu édifiante sera attachée, à son insu, avec une grâce naturelle.
6. Qu'une conmiunication, un courant, s'établisse entre toutes les personnes qui professent la
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foi au devoir, et la pratiquent ^ Pour cela, il est essentiel que les hommes de parole et de méditation s'associent à tout ce qui se fait autour d'eux, suivent les débats des assemblées publiques et y interviennent du fond de leur retraite pour faire écouter la voix de la justice, s'inquiètent de l'héroïsme pratique, prennent part aux efforts que l'initiative privée fait en Afrique et sur tous les champs où l'on combat pour une idée; mènent les entreprises d'améliorations sociales; voisinent avec les ouvriers aux mains rudes. 11 est essentiel aussi que ces derniers sentent dans leurs peines que nous sonunes avec eux; il faut que les héros se sachent soutenus par une opinion idéaliste très forte; que là-bas, sur le Niger et sur l'Oubanghi, ils soient grandis par la conscience d'être les alliés de ceux qui veillent ici pour rendre à l'humanité ses raisons de vivre. Des conférences, des publications, des déclarations populaires seront utiles pour mettre en évidence celle unanimité que je sens, et pour l'accroître.