CHAPITRE VI
38. GÉNÉRALISATION. — À ce point de notre recherche, il ne peut pas ne pas apparaître que la méthode qui linspire n’est que la méthode expérimentale. À partir d’un exemple emprunté à la vie scientifique, nous avons induit les caractères de la moralité. Issue de la contradiction, elle y trouve l’obligation et en fait le principe d’une invention, où le moralement bon, le Gute, se réalise dans l’empiriquement bon, le Wohl. La réflexion sur ce principe nous a amené à conclure qu'aucun autre ne pouvait être universel et initial, qu’il ne pouvait se poser et engendrer l’être sans le moi, mais qu'il n’aurait pu à la fois anticiper sur cet être et s’en distinguer sans la contradiction. {1 y a donc coïncidence entre ce que dégage l'induction, faite à partir de l’expérence morale prise comme objet d’analyse, et ce qui fonde : Pexpérience morale en tant qu’activité personnelle, — Nous ne pouvons nous arrêter là. Dans la méthode expérimentale l’obsergation et l'induction, par lesquelles le moi sonde le réalisé et le remet sous sa prise directe, la construction, par laquelle il reconnaît autant qu’il le peut son intelligibihté, n’ont de valeur qu'en tant que le résultat, fait, loi ou théorie, où les deux mouvements convergent, est destiné à soutenir un effort de réalisation qui déborde le réalisé. Le moi, même quand il analyse, est toujours penché vers son avenir; ou plutôt il aspire à l'enrichissement de son présent. De tous les aspects de la vérité, le dernier et le plus important à considérer, c’est sa fécondité concrète et surtout
psychologique. Si donc cette théorie de la moralité est vraie, jusqu'où du moins peut l’être une théorie, qui, pour être moins abstraite que d’autres. le restera quand même, les résultats obtenus par linduction profonde doivent être généralisés. En appliquant le mouvement essentiel de la conscience pure, on déterminera ses fonctions. Comme la conscience tire sa vie d’être divisée contre elle-même, cellesci ne pourront s’exercer que par leurs conflits.
De tout échec intéressant la matière de la perception, et par suite scientifique, comme celui qu’a éprouvé Rayleigh, on peut faire sortir quatre autres espèces de contradictions, suivant, d’une part, que l'esprit se portera vers le profond ou vers le concret, suivant, de l’autre, qu’il se tournera pers l’objet ou vers le sujet.
10 Ne nous intéressons d’abord aux contradictoires qu'à raison, non de leur matière, mais de leur forme. Autant on pourra y reconnaître de principes qui s’y spécifient, autant la contradiction concrète paraîtra appliquer de contradictions abstraites. La contradiction des deux azotes par exemple rentre dans l’extension de l’opposition entre le vrai et le faux, le réel et l’illusoire, le traditionnel et le nouveau ; et beaucoup d’autres. Ces contradictions profondes, aussi nombreuses et diverses que les catégories, sont les sources de la recherche métaphysique : nous leur réserverons le nom d’antinomies.
20 On ne peut, comme le métaphysicien, substituer une antinomie à une contradiction concrète, sans sacrifier l'urgence à l'intérêt théorique. Qu’au contraire lesprit, à cause de l'intérêt pratique et concret du débat, en désire la solution particulière, 1l se préoccupera de reconnaître, et les devoirs qui s’opposent dans la contradiction donnée, et la règle à appliquer pour résoudre cette opposition. Par exemple tout savant, sollicité par un choc empirique, est divisé entre le devoir de sauvegarder la science faite et celui de créer la science prochaine. S'il $’occupait de chercher une règle, qui lui permit de concilier ces devoirs opposés, pour l'appliquer dans le conflit qui se propose à lui, il ferait
fonction de moraliste. La casuistique, qui vérifie l’insuffsance de toute morale, est aussi ce qui a requis son institution. Les conflits de devoirs sont les sources de la recherche éthique,
30 Dans la métaphysique et la morale, un esprit ne cherche à poser que des idées objectives, sans tenir compte dece qu’il peut s’y ajouter d’affectif et de sensible, donc de subjectif. Il s'intéresse à ses idées sans s’intéresser à son intérêt pour elles. Mais, supposons d’abordj qu’une antinomie fournisse les directions de violénts mouvements de sentiment et que le moi, sollicité par leur violence même de se reconnaître au principe de leur opposition, s’avoue le responsable de la contradiction affective dont il souffre, celle-ci deviendra le remords ou le sentiment du péché. Un double mouvement ramène la philosophie moderne, d’abord de l’objet vers le sujet immanent à tout esprit, centre de connaissance et de volonté ; en même temps, des conditions abstraites de la réalité vers la réalité concrète. Il ramène donc la conscience vers l’examen de conscience. L’objectivisme, en réalisant l'hypothèse abstraite d’un monde conçu comme un système objectif de lois, enlève à l'individu le sens de son imperfection en lui enlevant le sentiment de son existence, qui l’oppose à l’objet. Il est entraîné à méconnaître la gravité des conflits affectifs, qui sont au prineipe de la recherche religieuse. |
40 Mais, par une méthode opposée à celle de abstraction qui dissout les conflits affectifs, on peut les vider à la fois de leur objectivité et de leur affectivité profondes, afin d’en faire un spectacle assez émouvant pour intéresser, trop peu pour inquiéter. De même que la contradiction de lazote aurait pu éventuellement, à l’intérieur d’une conscience en même temps très émotive et capable de mesurer le retentissement d’un débat abstrait, éveiller un sentiment aigu de Pinperfection de laconnaissance humaineet, de proche en proche, tout son accompagnement religieux, on peut concevoir que, dans une humanité où l’aptitude à la science serait plus répandue et plus impérieuse, le roman et le théâtre fissent
leur objet des mouvements de conscience, qui ont préparé le dénouement de la recherche. Le drame est au principe de la création artistique.
Que la science occupe parmi les fonctions de la conscience une position moyenne suffit à expliquer le succès du positivisme. S'il est étriqué, il y réduira lPesprit ; mais il ne faudra pas beaucoup de temps pour qu'il reconnaisse, d’abord que la science est incapable de satisfaire à tous les besoins de l’âme, bientôt qu’en débilitant l’âme humaine, on compromet le plus sûrement le progrès scientifique. Il sera donc amené, d’une part en approfondissant les lois de la science et esprit du savant, à y reconnaître des formes métaphysiques et des besoins religieux, d’autre part en remontant du savoir à ses fins abstraites et concrètes, à retrouver l'idéal moral et la beauté artistique. — On ne sortira pas du positivisme tant qu’on ne renoncera pas à faire, de la fonction scientifique de l'esprit, la fin des autres. Il faut pourtant y renoncer. Car s’il y a parmi les résultats, qu'a obtenus la pensée française de notre temps, une thèse qui tienne le plus intimement à l’idéalisme, c’est bien celle-ci que l'esprit ne peut avoir d’autre fin que sa liberté, et son développement. M. Bergson, en opposant le mécanisme et le finalisme comme des doctrines que lélan vital dépasse, Hamelin, en subordonnant la finalité à la personnalité, M. Brunschvicg, en condamnant l'arrêt de l’esprit sur n’importe quelle construction, s’accordent, si différentes et souvent opposées que soient par ailleurs leurs pensées, à professer que la vocation de l'esprit serait défigurée et dénaturée, si elle était jamais réduite à une finalité objective et spéciale. C’est sans doute ce qui fait la valeur éminente de l’idée de Dieu, pourvu que, comme Malebranche l’a senti plus profondément que personne, on ne voie dans cette idée qu’une direction vers lui et non un substitut idéologique de sa réalité personnelle et consciente, qu’elle détourne de l’idolâtrie de l’abstrait ou du sensible. La conscience biologique a eu pour idéal la conscience humaine ; la conscience humaine et toute conscience doivent avoir pour
idéal inépuisable une autre conscience qui, tout en méritant ce nom, doit les déborder infiniment pour fournir toujours à leur ambition.
Cela ne veut pas dire qu’à son tour la religion doive réclamer la domination, que le positivisme n’a pas le droit de revendiquer pour la science. La religion a pour objet d’entretenir en chacun l'humilité ; et si celle-ci ne doit pas être dégradée par elle de manière à tomber dans le découragement et le désespoir, à plus forte raison, par une de ces conversions que rend si facile l’identité relative des contraires, renversée en orgueil. Contre le scientisme, les contradictions intérieures à la science et les contradictions entre les besoins scientifiques et les autres besoins humains permettront toujours à des écrivains, continuant la tradition de Rousseau et de Tolstoï, de remettre la science à sa place. Contre le fanatisme, les contradictions intérieures à toute religion et les contradictions entre les besoins religieux et les autres besoins humains fourniront toujours un aliment à qui voudra poursuivre la tradition de Voltaire et de Renan. La science et la religion sont, chacune à sa manière, une relation entre l’Un concret et les consciences particulières; toutes deux doivent être, pour une part, trop humaines. Mais, de même qu'il serait illégitime de faire des imperfections de la science des preuves de sa faillite puisqu'elles sont au contraire les occasions de son progrès, ceux qui ressentent le plus vivement les défauts d’une religion doivent s’en louer, puisque ces défauts, qui provoquent la responsabilité des prêtres et des fidèles, empêchent aussi qu’elle ne les opprime sous le poids de la grandeur divine.
Si aucune des fonctions de la conscience ne peut que collaborer avec les autres, c’est qu'aucune ne peut être qu'un moyen du mot. Pas plus qu’une idée n’est qu’une habitude, au moins si la conscience est morale, une fonction n’est pas qu'un automatisme; mais de même que l’idée est une méthode d’itération qui sert au moi à inventer, toutes les fonctions de l’esprit reçoivent leur valeur morale de l'harmonie, que le moi rétablit incessamment entre elles
au profit de la moralité. Que, toutes proportions gardées, l’homme doive être libre comme Dieu, c’est ce que la religion ne peut dénier ; que l'invention scientifique soit audessus de la science, puisqu’elle la découvre et applique, c’est ce que tout savant qui s’est élevé au-dessus de lexposition du savoir fait, devra accorder. A la question de Fabbé Morellet à Maine de Biran, il faut répondre par la question même : « Qu'est-ce que le moi ? » C’est ce qui ne cesse jamais de se chercher. Éveillée et sollicitée par les contradictions, d’où procèdent ses diverses fonctions, et par celles qui les opposent, la conscience est entraînée à se demander quelles elles sont ; et, après avoir reconnu de chacune d’elles, qu’elle ne peut se comprendre sans ses conflits et sa collaboration avec les autres, elle les construit, pour recevoir, de la métaphysique et de la science, plus de clarté, de la religion, plus de puissance, de la morale et de Part, plus d'harmonie. On a souvent montré depuis Duhamel que la généralisation mathématique n’a pas pour fin d’extraire d’une vérité une vérité plus générale et plus pauvre, mais au contraire d'élever vers des notions de plus en plus chargées d’être, et, comme telles, permettant l’appréhension et l’expression de l’univers physique, bref qu’elle est ascendante. De même et au-dessus d’elle, tout progrès de l’esprit vise la réalité, qui n’est pas au-dessous de nous, mais au-dessus, qui n’est pas moins que nous, mais davantage : et plus que tout ce qui, du sein d’elle-même, l’appréhendera. — Nous allons suivre ée mouvement qui porte laconscience, de l'essence de la moralité, au seuil de la moralité concrète.
39. La MÉTAPHYSIQUE. — Le conflit entre l'analyse et la construction meut la vie métaphysique. Conformément à l'impératif idéaliste, revenons d’abord de toute métaphysique à l’opération mentale, qui a abouti à son édification, -dans la mesure au moins où un effort, qui tend à la reconstruction totale de l’univers, peut se satisfaire dans les limites de longueur de la vie humaürie. Que cet effort, comme la réflexion scientifique, ait commencé par l’expé-
Le SENNE. Le Devoir. 24
rience de contradictions entre deux théories ou deux faits, ou, plus souvent, de démentis opposés par le sensible à l’intelligible, c’est ce que de nombreux exemples historiques vérifieraient. Parce que la métaphysique fera ultérieurement de l’& priori le principe de son exposition, cela n’empêche pas que le métaphysicien ne l'ait d’abord obtenu par une analyse empirique ou réflexive. On ne sera pas fondé à nier ces expériences, et particulièrement l'interven: tion de l'induction, au début de la recherche métaphysique, parce que le métaphysicien nous les laisse souvent ignorer. A raison de son aptitude à l’analyse, le métaphysicien substitue, immédiatement, une antinomie abstraite à la contradiction éprouvée. [l restera vrai que la métaphysique, comme la science, part de l'expérience pour y revenir; et que la méthode expérimentale en inspire les progrès. Assez peu importe que les termes de l’antinomie, dont le métaphysicien se propose la solution, aient été reçus par lui de la philosophie régnante, qui ne peut être féconde que par ses obscurités ; ou qu'il se les définisse à nouveau. A cause de labstraction de son domaine, où lhistorique est aussi près que possible de se confondre avec l'éternel, il est nécessaire qu’à prendre la suite ou à penser à neuf, il aboutisse à des problèmes relativement identiques. Il n’y aurait en effet aucune Comparaison possible d’une philosophie à l’autre, si elles ne coïincidaient où que ce soit, par des axiomes ou des postulats communs. Ces identités inévitables ne peuvent pourtant leur suffire, car les contradictions concrètes, qui ont été l’occasion de la réflexion, n’ont pas été les mêmes en tous points; et le métaphysicien, qui éprouve le besoin de les résoudre, sera toujours préoccupé d’orienter les antinomies, qui peuvent lui être communes avec d’autres, vers la solution de problèmes qui lui sont particuliers. On né peut discuter qu’en s’idéntifiant avec un interlocuteur par des croyances communes ; mais il n’y aurait pas lieu de discuter, si Fon n’en faisait un usage différent. En chaeun, le besoin d'identité abstraite, que l'analyse systématique cherche à satisfaire, entrera en conflit avéc le besoin
de synthèse concrète, par lequel on cherche à se construire avec autrui. Les deux manières, dont nous pouvons atteindre à l’unité, celle qui donne la loi et celle qui donne la finalité, entretiendront par leur conflit la recherche métaphysique.
Si la vie métaphysique est la vie la plus abstraite de la conscience, la contradiction entre la tendance à unifier par identification et la tendance à unifier par composition doit se retrouver à tous les étages de l'esprit, et nous devrons le vérifier pour toutes les fonctions de la conscience. Mais dans la recherche métaphysique, elle doit se révéler avec sa pureté abstraite. Pour le métaphysicien comme pour tout le monde, il y a deux réels : le conçu et le senti, le rationnel et l’empirique, le formel et le qualitatif. Mais une contradiction naît de ce qu’ils sont deux, puisque le réel doit être, soit ce qui se retrouve le même partout, soit ce qui est tout entier dans chaque chose. Or ces deux réels semblent se partager les caractères, qui doivent appartenir à la réalité. Par opposition à l’idée, qui est intelligible, le sensible a ce caractère éminent d’être émouvant. Il n’y a pas un homme qui ne doive, si intellectuel soit-il, considérer que le soleil qui l’éblouit et le pain qu’il mange atteignent à une réalité, que les nombres ne possèdent pas. Mais, au moment où l’esprit leur confère l’objectivité, il ne peut manquer d'appréhender, dans l’épreuve de leur fragilité et de leur contingence, que la condition de toute objectivité, l'idée nécessaire, ne leur fasse défaut. Plus profondément que ce qui nous affecte, doit être ce qui fait que quelque chose nous affecte. Un mouvement commun à la métaphysique et à la religion entraîne dès lors la conscience vers les profondeurs d’elle-même ; mais, quand des images changeantes de l’expérience, le métaphysicien aura passé aux choses de la perception, puis à leurs éléments perceptibles en droit et imperceptibles en fait, puis aux lois, et de ces lois mêmes, dont l’application est encore contingente, aux catégories métaphysiques, il ne pourra pas ne pas être déçu par leur abstraction et leur pauvreté. Entre la nécessité logique, que lui donne l’analyse et qui le fait métaphy-
sicien, et la réalité sensible, qui le fait lui et vers laquelle la synthèse devrait le ramener, commence un conflit, qui ne peut cesser, puisqu'il ne cesserait que par la déduction complète du sensible à partir de l’intelligible ;: mais que cette déduction n’expliquerait pas qu’elle ait dû se refaire.
Vérification sur l'exemple de Hamelin. — Le débat se retrouve aussi nettement que possible dans certaines lettres de Hamelin. Qu'il n’y a pas de métaphysique sans la croyance dans la réalité des idées, c’est ce qu’il admet au principe de sa recherche, encore à sa naissance : « J’ai fait- « beaucoup de philosophie grecque et quelque peu d’alle- « mande ; or il me semble que les Grecs et les Allemands «n’ont pas tort de spéculer franchement sur les concepts, « ou, comme disait Platon, surles idées. La question de la « réalité des idées doit se poser à nouveau dans le kantisme « même, et il me semble qu’il faut la résoudre affirmative- « ment *. »
Mais, par la vertu de la nécessité, dont il n’aura qu’à dégager la relativité, l’a priori, identifié au principe du déterminisme, appelle le fait comme opposé : « D’autre « part, je ne renonce point à retenir une forte dose d’empi- « risme, (et d’ailleurs je ne serais plus kantien sans cela) ; « car les lois ou les idées ne sont jamais que des hypothèses « qui servent à rendre l'expérience possible ; nous y croyons « mais nous ne les percevons pas *. »
La préoccupation de sauver l'originalité de empirique est aussi profonde que lattachement au rationnel. Dès le nombre, elle se fait reconnaître : « Chaque nombre se cons- « truit sans doute par la numération; mais, tout en résul- « tant du précédent plus un, iln’en a pas moins des propriétés « originales que sa loi de formation, prise en général, n’ex- « plique pas”. »
S'il y a « du donné partout »”, il ne peut sacrifier le plus concret, la personne, au plus abstrait, la loi :
4. Lettre du 48 juillet 4887 à Mike P, 2. L. du 8 janvier 1889.