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CHAPITRE VIII L'ÉDUCATION MORALE

50. LE PARADOXE DE L'ÉDUCATION MORALE, C’est qu’elle ne semble pouvoir être éducative qu’à la condition de traiter celui qui la subit, comme une chose, ce qui est limmoralité même. Celui qui entreprend une tâche doit y apporter tous ses soins. Le meilleur éducateur ne sera-t-il donc pas le maître qui, par la concentration des moyens convenables, contraindra un disciple à agir ou penser conformément au devoir ? L'éducation parfaite sera, semble-t-il, l'éducation complète qui, par la reconnaissance exhaustive des conditions naturelles, qui s'imposent au patient de l'éducation, et la disposition des conditions artificielles, qui doivent les spécifier moralement, ne laissera qu’une voie libre devant l’élève et l’y poussera de force. — Mais ce triomphe de la pédagogie serait la tyrannie. —

Heureusement cet idéal de l'éducation est destiné à rester idéal. La détermination des conditions d’un acte, même très abstraitement défini, restera toujours grossière ; et, faute d’être complète, elle laissera, à celui qui subit l'éducation, la latitude de l’orienter dans un sens divergent de celui que se proposait l’éducateur. De même que le physicien ne réussit ses ‘expériences que si personne ne vient les truquer, le pédagogue suppose la docilité de celui qu’il veut conduire à ses fins; et cette institutrice, qui entrainait préventivement ses élèves à répondre à des tests, leur enseignait à se défendre contre ceux qui se serviraient de la science pour les induire à aliéner leur volonté, L'industrie américaine en arrive à imposer

aux ouvriers des tests d'intelligence, non pas pour recruter, mais pour écarter tous ceux que leur médiocrité intellectuelle ne prédispose pas au travail taylorisé. Il n’y a pas à le lui reprocher, il faut bien que tous vivent et produisent. Mais, où l’on ne se propose pas d’élever celui qui subit une action, 1l y a dressage, il n’y a pas éducation. Le but de l'éducation en effet n’est pas de fabriquer des machinistes machinaux, c’est de susciter des inventeurs. La force et la valeur d’une civilisation s’apprécient au nombre et à la qualité des inventions qu’elle produit. Ce qui est vrai pour la société, l’est pour les individus. Le monde des vivants est un conflit de stratégies, où chacun cherche à dilater sa liberté, d’abord en la défendant contre celle des autres, puis en la conciliant avec elle. La pédagogie scientifique manifeste aussi la volonté des savants, immorale quand elle ne réserverait pas chez l’élève, même un enfant, le droit de décider de sa vie, morale tant qu’elle ne se proposera que d’informer un homme sur lui-même pour lui permettre de se décider plus heureusement. Comme la science, qui lui fournit des moyens, mais rien de plus que des moyens, l’éducation n’est pas faite pour matérialiser la conscience, mais pour favoriser son épanouissement. Elle doit être l’éducation de la liberté, elle ne peut l’être sans que l’éducateur accepte le conflit entre lui et son élève. Contradiction sans doute; mais, comme toute autre, celle où commence cette moralité-là. Concordia discors. Comment en effet une technique pourrait-elle tenir lieu de vérité et d'amour ? Toute technique doit participer à cette insuffisance essentielle de la science de n’être jamais qu’objective et partielle. Beaucoup plus proche de la religion et de l’art, en ce qu’elle met en relation des âmes personnelles, l'éducation doit comme eux utiliser les ressources de la technique ; mais c’est à l'exclusion de la technique séparée et, pour ainsi dire, nue. La technique la plus puissante est celle qui n’est pas ressentie comme une technique, de même que le devoir efficace est celui qui s’est changé en amour. Quand donc l'intelligence abstraite interviendra

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pour fournir des méthodes à l'éducation, il faudra que ces méthodes se composent et se fondent dans une action affective qu’elles pourront préparer et servir, mais dont elles ne dispenseront pas. Il faut beaucoup de lois, de techniques et de cas, pour que leur connaissance aboutisse à l'intuition prospective, par laquelle l’esprit voit, avec une évidence vraie, ce qui est à faire. Encore faut-il qu’elle y aboutisse. Comme Pécole de guerre ne suffit pas à faire les génies militaires, aueun manuel opératoire ne fera d’un homme un éducateur, sans la vérité, le don de soi et la sympathie pour autrui. | | |

Une fois précisé l’objet de l'éducation morale, qui s’oppose à toute espèce de dressage, comme le déterminisme ouvert au déterminisme fermé, essayons, d’après l’analyse, qui vient d’être faite de la moralité, qu’elle a pour but de favoriser, de reconnaître les règles principales qui peuvent servir son effort. L’ingénieur Fayol, qui a cherché à corriger ou à compléter le taylorisme, en construisant une théorie de la formation des chefs, résumait la psychologie de l’organisateur dans une formule de cinq infinitifs à valeur d’impératifs. À condition de ne pas demander à une formule, plus qu’elle ne peut donner, les règles de l'éducation morale peuvent être condensées dans les trois commandements : unquiéter, promettre, aider. Qu'ils devraient se monnayer dans une variété indéfinie d’applications, cela ressort de ce que la moralité est la volonté de ne pas se contenter de labstraction. Nous limitant ici aux traits généraux de la théorie de l’action morale, nous ne pourrons qu'indiquer des directions.

51. InqQuréTer. — L’instruction ne fait que transmettre des habitudes de parler et d’agir ; il est toujours à craindre que ceux qui l’ont reçue ne s’y laissent emprisonner. L'éducation, qui doit les délivrer, commence par l'acte qui éveille où approfondit une contradiction dans leur esprit. En provoquant l'inquiétude, elle prolonge Faction de la conscience morale, S'il y a en effet une direction et un sens,

qui mène de la matière brute à la matière organisée, puis à la conscience claire, puis à la conscience morale, qui n’est que la conscience à son plus haut point de vivacité, c’est que le déséquilibre croît, c’est que les crises se multiplient. Plus une société est progressive, plus les inventions y renouvellent le trouble ; et une sociologie, qui voudrait exprimer l’ordre social, ne pourrait y réussir qu’en la condamnant à la routine. Si donc l’on ne réduit pas l’éducation à la fabrication d’esprits standardisés, il faudra d’abord qu’elle introduise la contradiction au sein des esprits qu’elle veut tourner vers l’invention. — Certes l’on comprend qu'aux moments, par exemple dans les périodes de guerre ou de révolution, où les problèmes, qui assaillent une conscience du fait des autres ou de soi, sont trop pressés et trop pressants, l’ingénuité animale et le farniente des choses apparaissent comme le salut. Mais, quand nous souffrons trop, le mal n’est pas que nous souffrons, c’est seulement que nous souffrons trop; ou plutôt que notre habileté à convertir notre souffrance en une action qui la domine est inégale à notre souffrance. L'éducation, partout présente dans les actions que les hommes échangent entre eux ou exercent sur eux-mêmes, doit intervenir pour tempérer linquiétude et remédier à l'impuissance. Elle ne le pourrait si elle ne l’avait montrée, ou grossie, ou même provoquée. Quand elle aura appris à domestiquer la contradiction, l'âme, qui en recevra la force de ses tendances et l’occasion de ses succès, y reconnaîtra la source de sa vie même. L'éducation est d’abord l’éveil volontaire de l'esprit. Elle procrée.

Le choix des contradictions occasionnelles. — L'art de l’éducateur commence par le choix des contradictions qu’il provoquera. Comme lobjet de l'éducation ne peut être de décourager, il convient d’éviter celles qui exerceraient une pression trop forte sur celui à qui elles seraient proposées. Beaucoup de chrétiens ne voudraient pas d’un salut, qui n’aurait pas été mérité par la traversée d’un défilé, où des dragons crachent des flammes. Il n’est pas sûr qu’une

religion trop émouvante, pour laquelle la destinée éternelle dépend de chaque acte, n’ait pas éloigné de la religion, des âmes, qu’elle aurait aidées. Il n’est pas moins précieux .de donner confiance en la vie que d’apprendre le discernement et la prudence. C’est à l’éducateur de pressentir quelles difficultés décourageront l’un, enhardiront l’autre. Le soin de choisir les contradictions, qui provoqueront l'intérêt et donneront l’expérience du succès, résultera d’une sympathie inquiète de rester neuve, où la connaissance des lois éthologiques s’achèvera dans le sentiment de l’individuel. Quand il arrivera qu’un problème, objectivement important à résoudre, aura intéressé si profondément la sensibilité d’une conscience que celle-ci se sera approprié le devoir d’en atteindre la solution, l’éducation aura obtenu le plus haut succès qu’elle puisse se proposer. Faute d’y réussir toujours, elle devra créer, par la familiarité avec les incohérences du réel, un désir général du bien, qui ne se contente pas de le recevoir, mais aspire à le réaliser. Contrecarrer les actions trop faciles. — Il y a peu de chance que ce désir devienne le principe de créations précieuses, si l’éducateur ne se sert aussi de la contradiction, pour empêcher l'intelligence théorique ou pratique de suivre sa pente vers l'identité. L’immoralité consiste à préférer des solutions apparentes et faciles, comme le mensonge ou la tricherie, de problèmes, dont on n’invente pas les solutions réelles, parce qu’elles sont pénibles à trouver. Le vice, c’est toujours la création refusée. Dès la pensée abstraite, l’éducation peut beaucoup pour détourner l'esprit de satisfaire son besoin d’unité, immédiatement et sans effort, par l’idenüfication. Il faut d’abord refuser de comprendre pour comprendre davantage, il faut empêcher de simplifier les problèmes pour entrainer à construire. Sans cesser de maintenir ce besoin d’unité, qui s’exprime à la fois dans la recherche de la loi et dans la revendication de la justice abstraite et égalitaire, l'éducation doit renforcer le besoin de distinction, le respect de la singularité empirique, le sentiment de la réalité qualifiée, qui fera paraître toute loi abstraite,

toute égalité injuste. Dans toutes les contradictions occasionnelles, sont immanentes des antinomies. L'éducation sera fidèle à l'exemple des métaphysiciens en les y faisant reconnaître, pour conférer aux questions particulières cet intérêt d’universalité, que les questions métaphysiques peuvent seules leur communiquer. Comme il est indispensable à la société que le capitalisme ne supprime pas le socialisme, ni le capitalisme le socialisme, il faut dans un individu que les besoins, par lesquels il s’oppose aux autres entrent en conflit avec ceux par lesquels il s’accorde avec eux. C’est déjà vrai de l’intelligence abstraite. La pensée se dissoudrait aussi sûrement par la réduction assimilatrice de lhétérogène à l’un que par sa dispersion entre une infinité d’objets, que leur singularité rendrait incomparables. Maintenir dans l'esprit des tendances antagonistes, c’est la condition même, pour que l'esprit doive faire l'effort de les composer. Il n’est créateur que par cette obligation. C’est en vertu de la même règle qu’à un étage plus élevé de la conscience, l’éducation doit contrarier la réduction de l'activité à l'habitude. À y manquer, elle démentirait sa distinction d’avec la technique. Celle-ci suppose qu’un mécanisme, préalablement institué par l’action, a été l’objet d’une analyse rétrospective, qu’elle en a reconnu les éléments et les lois, que cette connaissance en permet la reconstruction. Si l’on réduit l'intelligence à ce savoir de. mécanicien, on sera corrélativement entraîné à professer un romantisme de l’action, qui devra mettre une inspiration, transcendante à l’intelligence, au-dessus de l'intelligence ; et, liée à l’analyse et à la reconstruction d’un objet qu’elle n’aura pas produit, l’intelligence sera abaissée au niveau de la technique même, dont il est trop visible qu’elle ne peut que réparer, corriger, ralentir une chute. Que fait la plus précieuse de nos techniques, la médecine, sinon retarder la mort ? Le terrassier, qui engendre un enfant, est plus efficace que le biologiste le plus savant, qui ne pourra que l'empêcher de mourir trop tôt.

… Qu'il résulte de cette pesanteur vers le néant, qui définit

la matière, à mesure qu’elle échappe à la prise de la volonté, un pessimisme dont le deuxième principe de thermodynamique n’est que l’expression, le principe en est dans cette. abstraction, qui consiste à ne voir dans l'acte, par lequel l'intelligence reconstruit un objet, que l'identité de cet objet avec ce qu’il était avant la destruction. S'il est en effet vrai qu'après la reconstruction, iln”y a rien de plus qu'avant la destruction, il y a moins, puisque nous avons perdu du temps, des moyens et des forces : la vie n’est plus qu’un gaspillage et une dissolution. Nous voilà livré à un pessimisme, qui réalise la contradiction, car si tout acte dégrade l'énergie supérieure, précipite l’isothermie finale, use le monde, nous ne pouvons que ralentir cette usure, en n’agissant pas. La morale ne nous apprendrait comment agir qu’en nous ordonnant de ne pas agir. Il faudrait ne pas vivre du tout pour ne pas vivre mal. L’éducation serait une épidémie de passion, si elle n’était une leçon d'inertie.

Reste à comprendre comment nous vivons encore ; et si, de linterdiction pour toute physique de traiter réalistiquement le monde comme un système fermé, il résulte que la dégradation de l’énergie ne peut être qu’un sens, par suite corrélatif du sens opposé, sur la même direction, il ne sera pas nécessaire de condamner l'intelligence au profit d’un élan irrationnel ; et par suite de confondre technique et éducation. Dès la reconstruction technique, dès l’application, il faut reconnaître qu’elle ne peut pas n’être qu’une reconstruction, si l'identité absolue de deux termes est contradictoire. Ou la technique se confond avec l’automatisme, et elle commence une chute ; ou elle est intelligente, et déjà elle adapte et améliore ce qu’elle reconstruit. Plus elle contiendra d’invention, plus elle sera éducative. Il faudra donc, pour que l'éducation ne se dégrade pas, qu’elle soit un entrainement moral, une contagion d’effort, qu'elle fasse aimer l'invention, soit en l’éducateur, soit en ceux avec qui il fera sympathiser. Une pédagogie est un mécanisme sans âme, [l n’y a que la vie qui peut donner

la vie. La moralité de l’éducateur est indispensable à la bienfaisance de l'éducation.

La création du sentiment moral. — C'est par cette intervention de la sympathie affective que toute éducation est religieuse, au point que ces deux mots d'éducation et de religion peuvent se confondre. S'il faut qu'aucune habitude ne s'empare de la conscience, pour l'empêcher de dépasser toutes les habitudes qu’elle a encore réalisées, il est indispensable que l’éducateur ressente et transmette ce divorce intime, qui oppose le désir du bien à réaliser et le sentiment qu'aucune réalisation ne devra le combler. Sans doute n'est-il pas difficile de faire reconnaître à quiconque qu’aucune perfection objective ne peut être que le palier d’un progrès. Qui veut s’enrichir, sinon pour s'enrichir encore ou jouir de sa richesse, serait-ce du seul plaisir de la contempler ? Pourquoi cherchons-nous des idées, sinon pour les faire foisonner en idées nouvelles ? Le jouisseur même demande à la jouissance d’être plus que la dernière cigarette du condamné à mort.

Mais les sentiments, si la volonté n'intervient pour les cultiver, ont la fragilité du devoir trahi. Ce sera développer amour de Dieu que de détourner la conscience, de l’utilitarisme vers la moralité, en approfondissant en elle la contradiction entre sa limitation subjective et l’infinité divine. Partout l'éducation doit produire de l'inégalité, montrer l’inadéquation, révéler l'insuffisance ; jamais elle n’y contribue plus activement qu’en prétant à l'idéal linépuisabilité de l'infini. Sans doute la métaphysique y prépare. Dès qu’elle n’est plus réalisée à part de la conscience personnelle, l’infinité de l’idée ne dispense plus le sujet de l'appliquer, et avec la liberté, celui-ci reçoit la responsabilité. Mais, à raison des sentiments, que la sympathie affective concilie aux directions pures de l’intelligence abstraite, Péducation métaphysique reste débile, sauf pour certaines natures plus intellectuelles, par rapport à l'éducation religieuse.

Il en résulte un risque nouveau. L'éducation doit trouver

sa voie entre des écueils ; et il ne lui servirait à rien de garder des passions intellectuelles, qui consistent à se livrer aveuglément à une idée, sans souci de sa relation avec l’expérience, pour jeter dans le fanatisme des passions affectives. La moralité est toujours une victoire sur le vertige. Mais cette victoire n’est pas obtenue en évitant la tentation. Les solutions, obtenues loin du contact avec l’action, seront toujours suüspectes d’arbitraire. C’est ce qui arriverait ici, si lon voulait éviter le danger du sentiment, en décidant de s’en abstraire. [Il est indiscutable, pour qui ne veut trahir Pobjectivisme au profit d’un pragmatisme irrationnel, que nous devons penser sans autre souci que la vérité ;iln’en est pas moins vrai que, si la solution ne nous intéressait subjectivement, ni nous ne poserions la question, ni nous ne chercherions la solution. La vérité est indépendante de la volonté ; mais non l’affirmation de la vérité. La moralité demande donc de nous ce que les parents désirent de leurs enfants, en passe de se marier par amour, à savoir qu'ils étudient celui ou celle qu’ils aiment, comme s’ils ne l’aimaient pas; mais il est en même temps évident que, s'ils ne l’aimaient pas, ils n’auraient aucune raison de l’épouser. Toute décision doit avoir été inventée. De même le philosophe doit adhérer à sa philosophie, parce qu’elle le satisfait, mais le respect de la vérité consiste à avouer ce qui doit être pensé, même quand notre sensibilité en soufire, à mi-chemin, comme nous-même, du scepticisme qui ne voit que la contradiction, et de l’harmonie parfaite, proroise par le dogmatisme, où elle ne serait plus du tout.

La formation de l'esprit. — Ce n’est qu'en renvoyant de contradiction en contradiction, que l’éducateur pourra rassembler dans un esprit les vertus opposées, dont l’harmonie mobile est la moralité même. Sans l’élan, que le sentiment moral lui imprime, la conscience ne serait qu’une eau morte. Il n’y a pas d'invention sans intrépidité, La hardiesse de l’imagination, le goût du risque intellectuel, l’impatience de déborder les limites sont l’essence même du génie. Cela ne fait que des rêveurs, si les qualités les plus

opposées, la prudence, le souci de l'information minutieuse, la prévision de l'échec n’en venaient contrôler et diriger l'élan. Cette indescriptible association de confiance en soi et de méfiance de soi ne s'obtient que par l'expérience, sensible ou imaginative, de la contradiction. Le sens de ce que le vie permet, qui est le principe de tout succès, ne s’acquiert que par le souvenir de léchec et la réflexion sur lui. En Sympathisant avec les problèmes et les difficultés, où les imventeurs d'autrefois ont puisé la force et les moyens de leur action, la conscience prépare sa réaction aux problèmes qu’elle s’appropriera, aux difficultés qui la contrarieront. Morale, quand eile aura reconnu que tous les moyens de fuir la contradiction et de s’abuser sur sa fonction sont aussi les moyens de manquer le bonheur et la bienfaisance. Quand leffort sera aimé, non par une volonté de souffrir où la conscience serait pervertie, mais comme la source même de l’action, l’éducation aura achevé son œuvre.

Le respect. — On peut la résumer en disant qu’elle a mis en état de respect. Quand le respect n’est pas une formalité, où les gestes, par lesquels le sentiment est joué, dispensent de l’éprouver, il consiste dans ce fait intérieur qu’une tendance se sent impuissante à atteindre sa fin, et que, par suite, il se greffe sur elle une autre tendance, qui est le besoin de la renforcer. L’apprenti boxeur n’admire le champion de boxe qu’à raison de son désir d’atteindre aux résultats, qu’obtient son modèle ; mais il s’en sent incapable et espère qu’une contagion, issue de son maître, lui permettra progressivement de s’élever à son niveau et même de le dépasser. Nulle part la contradiction ne joue plus efficacement que dans le prestige ; et toute l’autorité de l’éducation s’y concentre. Comme l’enfant qui souffre guette, sur le visage de ceux qui l’entourent, des signes de compassion, pour utiliser leur secours, l’homme qui respecte quête la grâce, qui renforcera sa tendance, pour qu’elle puisse porter plus loin. C’est la prière même. Nous sommes au degré le plus élevé de cet appel qu' Hamelin met au principe de toute connaissance. Mais qu'il est plus dramatique dans la réalité

de la conscience vivante que dans lidéologie des catégories! Car, à l’inverse de l’appel hamelinien, auquel le corrélatif doit répondre, qui engendre avec lui une synthèse où la conscience peut s’établir, le besoin de secours, éventuellement le cri de détresse, pourra se heurter à lindifférence ou à lhostilité des consciences invoquées, s’avivera en raison directe de leur égoïsme, pour mourir avec celui qui laura ressenti.

Avec la création du respect, s'achève ce qu’on peut appeler l’hormétique morale. Il n’y a d'éducation que celle qui crée le besoin d’elle-même, comme il n’y a d'apologétique que celle qui, à la limite, refuserait la doctrine, pour laquelle elle plaide, à celui chez qui elle en aurait fait naître l’impérieuse exigence. Cette apologétique obtiendrait mieux que l'application de cette doctrine, elle en provoquerait la résurrection. C’est ce que vérifie ce fait ordinaire que, pour comprendre et aimer une philosophie, il faille ne l'avoir pas reçue trop tôt ou l'avoir abandonnée, puis y avoir été ramené par les contradictions ou les insuffisances des autres. Aussi l’éducation de la liberté doit être prête à jouer avec le danger, et risquer de tout perdre pour tout gagner ; mais, comme toute autre action morale, elle a tort si elle perd. Dans cet effort pour tourner le déterminisme contre le déterminisme en faveur de la liberté, toutes les fonctions de l’esprit collaboreront. La science fournira des exemples d’antagonisme entre des idées et des faits, pour empêcher à la fois l’idolâtrie de l’idée et celle de l'expérience ; la morale, de conflits de devoirs, pour interdire la confusion entre la morale et la moralité, entre l’obéissance qui asservit et celle qui prépare la liberté morale ; l’art enfin fournira l’idéal d’une conscience sereine, que la contradiction ne menace plus, parce qu'elle en fait l’occasion d’émotions dominées et spéculaires.

: L'esprit. — Que, dans le détail enfin de son So l’éducation ait toujours pour devoir de provoquer Mnadié-üde. c’est ce que nous vérifierons sommairement, en définissant l'esprit, au sens de ce terme dans « mot d’esprit ». L'esprit

est la présentation inédite d’un rapport de ressemblance entre deux termes, dont l’un au moins est sensible, quand ils se distinguent par des différences suffisamment accentuées pour que l'auditeur les achève dans une contradiction, assez faible pour ne pas trop émouvoir, assez forte pour faire sourire. Chez un riche de peu de finesse, qui étalait sa vanité de posséder un des premiers téléphones et impatientait ses invités, en leur redemandant s'ils en comprenaient l’emploi, Degas répondit : « Je comprends très bien ; on vous sonne et vous venez. » Degas exploitait la ressemblance entre le mouvement du domestique qui répond à la sonnerie d’un maître, et celui du maître, qui court à la sonnerie du téléphone ; et le rapprochement devenait comique, par la vanité du maître, qui se trouvait identifié à ce qui lui était contradictoire. Le mot d’esprit crée une surprise, qui fait accepter ou repousser une idée. Il est excellent, quand il provoque une réflexion plus pro: fonde et plus-compréhensive, détestable, quand il prétend en dispenser. Un esthétisme de l'intelligence qui voudrait mettre l'esprit au sens artistique du mot, à la place de l’esprit au sens métaphysique, trahirait Fesprit.

* 52. PROMETTRE. — Dans le poème de.t la Ginestra », le plus profond poète du pessimisme, Leopardi, après avoir violemment éprouvé les contradictions, issues de lPinconsistance des choses, y trouve les raisons de l’amour mutuel entre les hommes. Il faut que l’éducation transporte partout cette conversion, puisque cette conversion est la moralité même, par laquelle la conscience se fait. Rien de plus puissant que la contradiction, puisque le bien doit toujours en sortir; rien de plus redoutable, puisqu'elle est l'être nié, l’ordre démenti; et l'éducation, qui ne compenserait pas le témoignage de l’absurdité et de la souffrance, en promettant à la conscience sa victoire, et en l’y aidant jusqu'où elle le doit, pervertirait la moralité. On le peut. Rien de plus facile que de cultiver la haïne et l’envie chez un homme, en gangrenant toutes les plaies dont il souffre. Que le jeu

soit dangereux pour qui le fait, puisqu’on ne manie pas les poisons sans risquer de s’empoisonner, cela vérifie que l’immoralité détruit, cela ne l'empêche pas de détruire. Le mal sera plus grave dans la société, où le trouble des consciences individuelles se multiplie par la contagion, qu’elles exercent les unes sur les autres. Il naîtra chez toutes un aveuglement et une impulsivité, auxquels il ne manquera qu’un tyran, pour en tirer profit. La surprise déterminée par toute contradiction trop douloureuse dans une conscience, qui n’a pas été habituée au contrôle d’elle-même, y crée un désarroi, pendant lequel celui qui laura produit, ou seulement prévu, lui fera rendre aisément les actes, dont il aura besoin. Mais, d’une puissance qui ne peut être que mécanique, on ne tirera jamais que de la destruction. Si l'éducation veut être une maîtresse de liberté, si elle demande aux personnes de chercher leur bonheur dans la bienfaisance, rien ne peut Jui être plus opposé que de corrompre la moralité à sa Source même. 7

Le signe, auquel se reconnaît le mésusage de la contradiction, consiste en ce que le bien, qu’il faut toujours promettre à la conscience, si l’on veut en tirer autre chose que le suicide, ne lui est pas présenté comme son œuvre, mais comme un don, qu'elle n’aura qu’à recevoir pour en jouir, C’est ici que l’idéalisme rationnel manifeste son identité avec le principe de la moralité. Si les consciences ne peuvent rien posséder qu’elles ne se soient produit, si leur enrichissement ne peut résulter que de l'accroissement de leur puissance créatrice, si ce qu’elles appellent un bien, n’est capable de leur donner le bonheur qu’à raison de l’action, qu’elles ont dépensée pour l’obtenir ou qu’elles déploieront pour s’en servir, la condition de tout bien, qui n’usurpe pas son nom, est le devoir. En le révélant au sein même de la contradiction, dont la conscience souffre, on lui fera reconnaître le principe de la finalité, qui doit venir changer le besoin en satisfaction. [1 n’y a rien à reprendre aux pages

célèbres de la Méthodologie de la Raison Pratique, où Kant

montre que toute conscience doit être sensible à l’appel du

L'ÉDUCATION MORALE “Ye:

devoir, et qu'il n’y a pas besoin de l’orner et de le déguiser pour augmenter la force de l'obligation. Ce qu’on peut seulement ajouter, et à la suite de Kant, c’est que l’éducateur remplit sa mission, en empêchant de confondre avec le devoir les formes, excessives ou affaiblies, qui résulteraient de la corruption de la religion par le fanatisme ou de l’art par le dilettantisme. Le devoir est fait pour promettre le bien. Mais deux cas peuvent faire que cette promesse manque, le premier en ce qu'il conduirait fatalement à l'échec, le second en ce qu’il dispenserait de l’effort. On discrédite également le devoir, quand on en fait une nécessité terrifiante, où la conscience ne peut trouver que sa condamnation, ou bien une jouissance sans mérite, où le moi se débilite. Sila moralité consiste dans l'invention de cet acte unique qui est le plus difficile des possibles, l'éducation morale doit apprendre à privilégier les contradictions sérieuses d’où la conscience tirera plus qu’une jouissance passagère, et superficielle, mais dont la solution est assez mûre pour n'être pas inaccessible. Rigorisme, si l’on tient à ce mot, mais sans inhumanité.

Puisqu’en trahissant le devoir, on se livre à la passivité, c’est tout un pour l’éducateur de ramener la conscience au devoir, et au vouloir. Rendre quelqu'un à lui-même, c’est proprement faire de l'éducation morale. Alliance surprenante de mots, comme celle de conscience morale. Si l’on ne peut comprendre la conscience sans intention, la conscience psychologique ne peut se distinguer de la conscience morale que par le degré : c’est déjà faire son devoir que d’avoir faim et chercher sa nourriture, seulement un devoir plus facile. De même, il y a de la moralité dans l’éducation sportive ou professionnelle, ou même dans l'éducation artistique de la jouissance. Mais, si l'éducation dépasse l’instruction, en tant qu’elle communique, non des habitudes, mais des sentiments, elle ne devient spécifiquement morale qu’en ce qu’elle rend la conscience personnelle à la reconnaissance de sa responsabilité, de son initiative et de sa puissance.

Elle n’y réussira pas, si elle n’écarte les idoles, intellec-

tuelles et sensibles, que le moi peut s’être faites, pour abdiquer devant elles. Il faut purger l’esprit du réalisme, qui ne peut que décourager la conscience en lui aliénant le réel. Il lui est si facile de réaliser les résultats de ses abstractions, que l’éducateur aura peine à ramener la conscience vers les opérations mentales, par lesquelles elles les à construits, puis découpés; mais 1l le doit. — La première est {a matière. Contre le copernicisme, qui anéantirait l’homme en le réduisant à n’être qu’une partie infime de la réalité, il doit opérer la révolution copernicienne qui, en subordonnant tout objet à ses conditions d’intelligibilité par l'esprit, transfère à la conscience, qui la comprend, l’imrnensité qu’elle attri- ‘ buait à la matière. Ce malheureux Vigny n’eût pas souffert de l’indifférence de la nature, s’il en eût reconnu la vamité ontologique, en plus de laquelle il n’y à qu’une idée, d’où certainement la pensée ne peut tirer son désaveu, puisqu'il ne peut y.avoir d'idée que par elle.

La deuxième, est l’idée même. Elle renvoie l'esprit [à luimême, si elle n’en est que la direction ou l’œuvre. Elle le vide, si elle se pose comme un déterminisme objectif qui, du dehors ou du dedans de l'esprit, se substituerait à lui. La liberté rationnelle est l’œuvre morale du libre arbitre, mais elle le présuppose. Quand léducateur aura opposé, au déterminisme objectif, l'expérience de Flaccident, dans l'erreur, de l’arrêt, dans l'ignorance, du conflit, dans l’indécision, pour révéler limpuissance de l’intelligible à rien

actualiser sans l'intelligence, il lentraînera à reconstruire

les systèmes, pour y chercher, non des choses d’où elle tire-

rait des raisons de se décourager, mais des méthodes dont elle doit faire des moyens de réussir. — La troisième est la société. 1 ne s’agit pas d'apprendre à aucune conscience à mépriser les lois sociologiques, pas plus que les lois physiques; mais ces mêmes lois, qui interdiraient le succès social à qui les méconnaïtrait, assurent la domination de celui qui sait les construire. L'essentiel est d’abord que la défaillance de l'esprit critique n’accorde pas, à une de ces lois, plus ou moins de profondeur qu’elle n’en a, ensuite

que chaque conscience soit profondément pénétrée de la conviction, que le progrès social ne peut résulter que des efforts individuels; et que, s’il exige la moralité des invividus, il ne pourrait, sas contradiction, en exiger le sacrifice. ;

Une fois que l'individu aura dissipé par l'analyse les illusions réalistes, comme un enfant fait d’un fantômé aussitôt qu'il ose le regarder, l’action positive de l’éducation pourra commencer. En cette problématique, qui consiste à orienter vers des fins éventuelles l'inquiétude d’abord excitée dans la conscience, l’éducateur devra garder pour principal souci d’encourager. Trop souvent la morale se présente sous son aspect négatif et prohibitif, elle défend et elle blâme ; elle ne doit pas que défendre et blâmer, et au moment où elle refuse à l’une des tendances, que le devoir a mises en nous, la satisfaction qu’elle se propose, elle est seulement meurtrière si elle n’ouvre pas, devant cette tendance, une autre voie, où celle-ci pourra trouver une satisfaction, non seulement équivalente, mais supérieure. On confondrait la morale et le code pénal, en la limitant à Finterdiction. Mais d’abord la morale s’oppose au code, comme une action préventive à une action répressive ; elle est faite, non pour dispenser la pénalité, mais pour en dispenser. En outre ce serait revenir à la technique que d’éloigner son intervention des sources d’un acte. Ce qui fait le mérite d’une morale et de, l'éducation qu’elle inspire, c’est leur préoccupation de remonter le plus avant possible dans la genèse de toute création, pour en diriger, en pressentir, en accentuer le mouvement. Elle ne le peut, sans l'amour des personnes, à la fois dans leur intériorité et leur origmalité. Un juge doit appliquer la loi, un éducateur, discerner et aimer les individus. La loi juridique est toujours démocratique, l'éducation, aristocratique.

Encourager, c’est attirer de plus en plus d'intensité psychologique à la possibilité d’une fin. L'action exhortative s’enferme dans cette période, qui peut être assez longue, entre le moment, où la conscience a reconnu en elle

er

un malaise, et celui où elle s’est lancée à la recherche de sa .

solution. Auparavant, il n’y avait rien à faire qu’à attendre la fin de son contentement ou la troubler ; après, l’éducateur n’a plus à intervenir, puisque son élève l’a congédié en se proposant une fin propre. Dans l’entre-deux, s’écoule un temps où l’âme, à demi-rêveuse et indécise, s’interroge sur ses desseins et son pouvoir. Elle hésite sur la possibilité de ce qu’elle cherche et le conçoit à peine, elle requiert des conseils, elle se livre aux occasions qui, au détriment d’une recherche importante, lui proposent des fins superficielles. L'éducation a pour tâche, non de brusquer, mais de mûrir cette rêverie. Beaucoup de vies se dissipent dans des actes sans portée, comme à la surface de l’être, comme si l’on ne pouvait mieux user de la vie qu’en l’usant ; d’autres se consument dans une méditation confuse et prolongée, où toute la vie se passe à se demander comment vivre. Dans cette dispersion comme dans cette rumination, manquent la confiance et l'élan indispensables à la production. Faute d’une ardeur d’origine assez profonde et d'efficacité assez objective, ces vies laisseront le monde, comme elles l’ont reçu, ou plutôt un peu plus usé.

L'éducation est proprement morale, quand, à égale distance d’une agitation capricieuse et d’une méditation sans fins, elle ramène la pensée à sa vocation créatrice ou constructive. Nulle conscience ne peut se substituer à une autre, pour opérer la conversion, par laquelle celle-ci revient vers la nature, pour y découvrir le moyen de la dépasser; mais on peut la lui rendre plus facile ou plus efficace. La pensée vivante, actuelle, individualisée dans une conscience personnelle, s'exerce au centre d’un foyer de clarté, au-dessous duquel la subconscience lui propose la nature, les produits et les traces du passé adapté au présent et évoluänt avec lui, au-dessus duquel s’estompe l’avenir dans les esquisses de l’imagination. Elle est volonté, il dépend d’elle et d’elle seule de continuer à se faire ou non. Quand elle applique son pouvoir de liaison aux données qu’elle recoit de sa réflexion analytique sur elle-même, l’originalité de toute

synthèse lui fait produire un être nouveau. D’idées elle fait des lois, de lois elle fait des phénomènes, du devoir elle fait la nature. Dans cette reprise inaugurant une création, analyse en vue d’une reconstruction, reconstruction toujours nouvelle, est l'essence universelle de la pensée. Chacun peut la reconnaître en soi quand il ne se laisse pas aller ; et la reconnaître pour y trouver la source de tout effort, c’est la vérifier une fois de plus. Comment pourrait-il en être autrement ? Si la vérité n’était pas commune à l’enfant qui joue, à la mère qui soigne son fils, à l'explorateur qui cherche sa voie dans un pays mal connu, comme au théoricien qui dissipe les ambiguïtés du savoir abstrait, le vrai manquerait à sa nature qui est de se faire voir à tous. Que la vérité fût on ne sait quoi de si rare qu’elle en deviendrait inaccessible, nous devrions en être ordinairement démunis, et l’agnosticisme aurait ordinairement raison. Il resterait que nous avons l’idée de la vérité et que nous ne pouvons l’avoir, si nous ne sommes pas capables de l’opération de conscience, par laquelle nous résolvons une contradiction, par la médiation d’une loi, en harmonie. Voilà ce que l’éducateur doit d’abord montrer.

Mais le montrer abstraitement ne peut suffire. Si l’acte moral procède du devoir vers l’être, de l’universel vers le singulier, on ne doit montrer que pour orienter. L’éducation ne serait qu’une rétrospection, si elle n’infléchissait de l'analyse vers l’action. C’est une seule et même opération de faire reconnaître l’essence de la moralité et d’amorcer son effort vers le bien. L’éducateur devra proposer des fins, il devra spécifier le devoir, il devra préparer des intentions. Éternelle par son essence, la moralité est temporelle par son insertion dans une histoire. L'éducation morale, comme Rauh a consacré tout son enseignement moral à le montrer, devra aider la conscience souffrante à dégager des maux présents l’idée des fins prochaines. Idéaliste par l’invincible croyance, sans laquelle la moralité se dissiperait en rêves successifs, qu’une même rationalité dirige toutes ses démarches, réaliste par le souci de cette opportunité créa-

LE SENNE. Le Devoir. 37

trice, qui interdit l’effort stérile et la jouissance non méritée. Qu'elle manque à compenser la contradiction provoquée, par l’espérance qu'éveille une fin promise, sa sévérité se change en brutalité ; mais, si elle eût donné le bien sans le faire désirer, elle Pet ût privé de cet amour, sans lequel il n’eût été qu’un corps étranger dans la conscience qui Peût reçu.

L’indication des fins ne va pas sans engager la rte bilité de l’éducateur. Plus il se proposera d’en äccroître l'efficacité sur la consciente, en changeant, par la médiation de l’art, leur idée en image, plus il deviendra comptable des actes qu’il contribuera à déterminer et de leur issue. Deux problèmes se posent à lui. D’abord que valent objectivement les fins, dont il proposé la réalisation ? Les crimes des peuples sont en dernière analyse, imputables à leurs éducateurs, comme les indisciplines de la matière révèlent la maladresse ou l’impuissance des physiciens. Mais on n6 peut séparer, s’il n’y a d'autre réalité que la conscience, la considération d’une fin, de la considération de celui qui doit la réaliser. Ce qui rend l’éthologie d’abord, la sÿmbpathie inviduelle ensuite, indispensables à toute éducation, ce qui fonde aussi la légitimité de la tolérance, c’est qu’un même idéal, qui tuera l’un, vivifiera l’autre. Gela rend l'éducation collective bien difficile et fréquemment meurtrière. Ce qu’on demande à tous ne conviendra exactement à aucun. Quand on -exigera de plusieurs l’obéissance à un même devoir, le comprendront et l’exagéreront ceux qui y sont disposés par nature ; ceux auxquels cet idéal importerait le plus, ou le méconnaîtront, ou le fausseront. :

L’éducateur, qui n’a pas dé vocation pouf la dictature, modérera le sentiment trop vif de sa responsabilité, en réfléchissant que son action est atténuée par l’abstraction de la morale. Même dans ce que nous avons appelé la téléclogie, ce ne sont que des fins abstraites qui sont proposées ; et il y a loin de n’importe quelle fin conçue à l’acte qui la réalise, puisque toute l'invention les sépare. On à souvent reproché à la morale de ne pouvoir assigner le devoir concret, qui

L'ÉDUGATION MORALE 579

s'impose à une personne de caractère défini dans des conditions définies. En effet elle y sert, elle n’y suffit pas. Aucune déduction objective ne dispense d'initiative. Mais faut-il en blâmer la morale ou l’en louer ? C’est la condition même pour que la morale ne supprime pas la moralité. S'il suffisait d’un formulaire, pour que lés hommes fussent moraux, toute la responsabilité se concentrerait sur le moraliste, mais aussi toute la puissance ; et les autres seraient démunis en même temps de liberté et d’existence. La direction de conscience ne doit pas être un asservissement de conscience.

Comme fl n’en faut pas moins que l’éducateur s’acquitte de son devoir, les tâtonnements de la méthode expérimentale se retrouveront dans l'invention éducative, comme dans toute autre. Son succès s’éprouvera dans la transformation progressive de fins en mobiles. On crée des mobiles par la contagion affective. Toute éducation, serait-ce l’entraînement à l’invention mathématique et physique, se mutile, si elle ne cherche à créer des mouvements de conscience par une médiation entre la conscience, sur qui elle exerce son action, et une autre conscience, qu’elle lui propose pour modèle et idéal. Cauchy et Fresnel ont été bienfaisants par les résultats de leurs recherches ; ils ont été moraux par leur recherche même. Mais, s’il est utile d'apprendre ce qu’ils ont construit pour l’utiliser, il l’est pour l'invention de sympathiser avec la manière dont ils l’on construit. L'éducation du physicien commence quand l’enseignement de la physique cesse. Il faudra donc que l’éducateur, après avoir, par la sympathie, introduit autrui dans les difficultés, non seulement théoriques, mais pratiques, non seulement objectives, mais psychologiques, qui ont provoqué une recherche, diffuse les actions intérieures, qui ont conduit à leur solution. N’inventera jamais qui a besoin qu’on écarte les obstacles de son chemin. Être moral, c’est d’abord accepter tout le réel, puis y ajouter.

La tâche religieuse de l’éducateur est la plus délicate. A l’image de la moralité, dont elle doit s’inspirer, il faut

que l'éducation redresse sans briser. La sympathie avec autrui, que nous la cherchions de nous-même ou que nous y soyons invité, n’est féconde à son tour qu’à la condition de surmonter la contradiction entre autrui et nous. Elle ne nous enrichira pas, si nous ne faisons que suivre la pente de notre caractère et de nos habitudes, si nous recherchons en autrui les mouvements que, dès avant la sympathie, nous étions capable de produire. Il n’y a de sympathie morale que celle qui entraîne une novation. Cela ne se fait pas sans le consentement, plus, sans l’activité de celui à qui la contagion se propose. Mais l’éducateur y peut beaucoup : en agrandissant le prestige du modèle, en soulignant un détail de l’expression, qui est le véhicule indispensable de la sympathie, en la complétant par tel trait inaperçu, il arrête la conscience prête à s’assimiler autrui, en la forçant à s’assimiler à autrui. Quand un éducateur a fait sympathiser avec la souffrance initiale d’un effort, avec l’analyse et la construction que cet effort a inspirées, avec l’art et la joie de l'invention, il a fait comprendre. Que l'intelligence, à laquelle il a donné l'expérience de l’intellection, fasse de cette expérience l’origine de son autonomie intellectuelle et pratique, cela ne dépend plus de lui. Comme nous avions trouvé l’histoire au sommet des fonctions de la conscience, nous devions la retrouver au sommet de l'éducation, puisque celle-cine peut être autre chose que l'acte de l'esprit, conscient de ses fonctions et les faisant concourir à son épanouissement.

03. AIDER. — La moralité ne peut consister exclusivement à souffrir et à chercher, l'éducation morale à inquiéter et à entrainer. C’est ce que la plupart des philosophies reconnaissent, en se portant au terme final de l’effort moral, à ce point où il n’y a plus d'effort, parce que la vérité et le salut sont obtenus. Elles ont d’abord pour elles ce penchant de toute pensée, si le contrôle continu d’elle-même ne vient en ralentir le mouvement et en éclairer les phases, à se confondre avec son résultat ; il s’y ajoute l’aveu de la mora-

Fe

lité même, qui ne pourrait. sans contradiction se prendre pour fin, puisqu'elle y perdrait sa fin. L’eudémonisme exprimera toujours un aspect nécessaire de la moralité. Nous cherchons à connaître pour savoir, nous vivons pour être heureux, le devoir est fait pour s’anéantir dans le bonheur. La philosophie doit finir par se condamner, puisqu'il n’y a plus besoin de philosophie pour être heureux. — Qu’au terme de cette esquisse morale, on puisse, par suite, lui reprocher d’avoir donné de la conscience une image trop dramatique, soutenir que la vie n’est pas si raboteuse, c’est exact, à condition d’oublier trois remarques. La première, c’est que, si le salut dispense de philosophie, il en suit que la philosophie est requise par la recherche. La moralité et le bonheur se moquent de la morale, mais l’immoralité et le malheur y ramènent. Dans la vie la plus heureuse, il y des crises ; et il faudrait qu’elle fût bien peu ambitieuse et bien égoiste, pour que ces crises ne piissent pas le meilleur de son temps. On ne peut pas toujours surveiller la contradiction du coin de l’œil pour en diminuer la violence ; et leuphorie, qui parfois n’est qu’un mensonge, est d’ordinaire une bonne fortune, supposant trop de conditions pour être durable. — Deuxièmement, si la morale paraît exagérer le rôle de la volonté dans un monde, où chaque volonté se sent si frêle, c’est que le reste ne dépend pas d’elle et que, par suite, elle n’a pas à en parler. Quand ma vie ne dépendrait presque complètement que de la chance, c’est-à-dire des effets de volontés limitées et relativement aveugles, et de la grâce, c’est-à-dire de la bonté intelligente d’autres personnes, il resterait que ma morale n’aurait à régler que ce peu d'initiative, qui me serait laissé. Mais on peut penser qu’une philosophie, qui ne laisserait au moi qu’à agréer et remercier, serait à son tour suspecte d’anémier la liberté. Le réalisme consiste à présenter comme des vérités objectives ce qui n’est qu'une décision subjective. La volonté, qui se dit superficielle, se fait superficielle. Est-ce la destination de la morale ? — Enfin il reste que le bonheur, comme nous le-connaissons, est inséparable de la contradiction à

582 à LE DEVOIR

laquelle il succède, qu’il en tire sa tension et son prix, et que Feudémonisme risque fort d'appeler bonheur le repos, déjà menacé, de toute conscience, qui se livre à l’automatisme. Ces remarques faites pour revendiquer les droits de la morale et affirmer une dernière fois la réalité de la moralité, ne font pas qu'après que la contradiction s’est changée en courage, le courage ne doive se changer dans la joie du succès. La volonté n’y périt pas, elle y triomphe. Craïndre que la volonté n’abdique dans l'acte, par lequel elle réaliserait, ce serait oublier que la liberté n’est un choix que pour être un pouvoir. À considérer l'esprit, non dans le non-être qu’il se fait, mais dans l’être vers lequel il aspire, c’est la finalité de la fin, qui est la raison suprême des débats et de l'effort qui l’engendrent. La morale consiste à introduire dans la recherche intellectuelle et dans la vie pratique l'action informante d'un tout, qui ne se donne progressivement à la vie que pour ne pas la mortifier; et le bonheur, par lequel la recherche morale se sent participer de plus en plus à ce tout, en est la fin même. Le métaphysicien le saisit dans l’unité abstraite d’un système, la religion le permet dans une communion affective, la science dans l'harmonie d’une vérité où l'intelligible converge avec le sensible, le moraliste le cherche dans le bien, où il faut bien que toute la réalité conspire pour qu’il soit possible, l'artiste dans l'intimité de la qualité. Autant de symboles où l'Un s’informe à la nature des consciences qui lappréhendent. L'idée de cette fin est déjà présente dans la contradiction, sous la forme d'une espérance. Quand la fin sera obtenue, celle-ci n’en sera encore qu’une autre, puisque elle n’aura de valeur qu’à raison de sa fécondité escomptée. On peut souligner l'insuffisance de toute confession religieuse; celle de la métaphysique, de la science ou de Part n’est pas moindre ; et tout doit de quelque façon décevoir pour promouvoir. Mais, dans cette construction. que la recherche élabore, l'espérance se grossit, se consolide, se vérifie, et le bonheur croît avec elle. L’éducateur peut y collaborer comme il a contribué à éveiller le besoin et à aliménter le

courage. —— On pourrait en douter, puisque le moment, où la conscience surmonte la contradiction, n’a plus besoin d'effort, est précisément celui où elle atteint à l'expérience de son triomphe. L'invention est un progrès, par lequel linventeur, de conditionné, se fait dominateur. Il renverse la relation entre lui et l’objet. La nécessité, qui s’imposait à lui camme un obstacle, s'intègre dans son corps comme un moyen. De même il y a un instant dans toute éducation où celui qui la subit en fait un instrument, destiné à servir des fins que l’éducateur n’a pas prévues. Celui-ci ne peut songer à s’en plaindre, puisque cette initiative est le but même qu’il a dû se proposer; et il ne lui reste qu’à donner, dans la mesure où il le peut, ces instruments nécessaires à l'achèvement d'un succès en train de se faire. C’est aider. Ce secours sera aussi loin que possible de substituer la volonté de léducateur à l’autre. D’abord ce n’est pas au moment où le patient de l’éducation prend dans le succès conscience de sa liberté d’agent, qu’il risque de s’aliéner. En outre, comme l'a écrit Carnegie, nous ne pouvons donner à personne qu'une « échelle ». La distinction nécessaire de deux personnes empêchera toujours qu'aucune puisse résoudre entièrement aucun des problèmes qui se proposera à l’autre. Lui en communiquerait-elle la solution, elle n’aurait pas résolu pour l’autre son impuissance à le résoudre.

Le devoir pour l’éducateur de s'interroger aussi précisément que possible sur les moyens, qui permettront d’atteindre aux fins dont il éveille le désir, a cet effet salutaire de l’amener à condamner tout idéal irréalisable, Tout commandement s’ernferme entre deux limites. Inutile de commander un acte, dont la réalisation est si aisée que l'exercice objectif de la nécessité y suffit. On n’ordonne pas aux chats de tomber sur leurs pattes. Ordonner, c’est donc inviter à l'invention; mais, si l'effort pour réaliser l'irréalisable est immoral, il ne peut être moins immoral de l’ordonner. Tyrannique est la conscience, qui ordonne sans se soucier si l’un des moyens indispensables au succès ne manquera pas nécessairement à celui qui le tentera. De la pro-

messe d’un succès, celui qui l’ordonnerait à contre-temps ferait la condition d’un échec, renversant le sens de la moralité, qui doit convertir l’échec en succès. Sans doute per-

sonne n’invente, qu’en tant que les moyens sont masqués,

épars, éloignés ; et inventer quoi que ce soit, c’est inventer avec quoi on l’inventera. Mais, entre ce qui nous détermine irrésistiblement à l’action et ce qui nous interdit invinciblement d'y atteindre, il y a toute la gamme des possibilités.

Dans ce troisième et dernier temps, c’est la métaphysique

et la science, qui servent le mieux l’éducation. La première fournit des méthodes, la deuxième, des moyens objectifs et empiriques. Puisque chaque conscience n’en est une qu’à condition de ressembler aux autres, si chaque problème est singulier, il ne peut l’être qu’en opposition avec des lois qui, l'identifiant aux autres, permettent de l’en distinguer. La singularité absolue, qui serait l’objet d’une intuition pure,ne peut être qu’une limite, comme l'identité pure. Que la qualité soit d’abord en contradiction avec la quantité, c’est pour lui devenir relative. En remplaçant les situations concrètes par des situations schématiques et abstraites, la métaphysique et la mathématique seront toujours dangereuses. C’est réserver l’art de la liberté; maïs, quand celle-ci saura choisir les solutions proposées par le savoir abstrait, ces solutions, sans dispenser d’une adaptation qui exigera une invention nouvelle, fourniront des directions utiles. Comme la multiplication évite à tous les acheteurs les longueurs et les complications du contre-un, chaque métaphysique évite l’impuissance devant une antinomie, dont les vérifications concrètes doivent être innombrables. Il est bon par exemple d’être matérialiste, pour savoir qu’un trouble biologique ne sera guéri qu'après l’analyse des conditions physico-chimiques qui le déterminent.

Les moyens, que la science fournit, gagnent en détermination ce qu’ils perdent en généralité. On comprend que l'empirisme et le positivisme aient surestimé la science puisqu’aucune contradiction ne peut être résolue que par l'intervention du savoir positif. Un regard pressé prend la

cause dernière pour la raison totale d’un fait. Ce qui supprimera la syphilis ou le cancer, ce ne sera pas la morale, ce sera le remède; et si la morale sert à faire découvrir le remède, on pourra l’oublier derrière son produit. La multiplication des moyens de la conscience, son enrichissement est, à la fois, le signe et le moyen de sa croissance; et un moralisme exclusif, qui le ferait oublier, trahirait l’avenir de la conscience. Le désintéressement ne consiste pas à renoncer à la richesse, mais à la créer, pour en bien user. Être pauvre peut être le résultat d’une faute, la pauvreté en est blâmable ; elle n’est jamais louable. Elle est faite pour stimuler l'effort vers la richesse. Mais qu'aucune richesse, aucun moyen ne dispense le moi d’en contrôler l'emploi, d’en adapter l’usage aux conditions historiques où il devra servir, le dernier service, que l’éducateur pourra rendre à linventeur, sera de le lui rappeler. Ce sera aussi conclure l'éducation, en renonçant à la responsabilité qu’elle enveloppe, devant la responsabilité devenue entière de celui qui l’a reçue. Elle s’y achève, après s’être progressivement dégagée par une action continue d’appropriation, car les” inquiétudes que l’éducateur à éveillées, les fins qu'il a promises, les mobiles, les méthodes et les moyens qu’il a suggérés, ne diminuaient pas la liberté d’autrui, elles l’accroissaient. Il reste à la volonté qui les recevait de les lier. Personne ne pouvait le faire pour elle, rien n’aurait été fait si elle n’avait obéi au devoir d’unir. Par sa moralité, toutes les fonctions synthétiques de la conscience réconcihiées viennent une fois de plus conspirer dans la création.

54. DivERSITÉ ÉTHOLOGIQUE ET ÉDUCATION. — Nous venons de parler, par abstraction, comme si les lois, impliquées par l’éducateur, par lesquelles doivent s'identifier toutes les consciences susceptibles de subir son action, suffisaient à constituer chacune d'elles. Cette identité ne peut être complète, puisqu'il n’y a d’identité que par la distinction. Il doit en résulter que le thème de la moralité,

que nous avons reconnu à l’intérieur de toute action morale, sans qu'aucun des termes qui s’y construisent puisse nulle part y faire défaut, s’infléchira, se déformera, se spécifiera, d’après la diversité des caractères individuels. Chacun ne peut saisir la conscience que dans sa ‘conscience ; et la relation ne permet pas de couper, sinon arbitrairement, entre luniversel et l'individuel. L’âme contractée, à la fois tendue et repliée sur elle-même, un peu sombre, de Lagneau n’a pas pu lui présenter l’esprit, comme a fait à M. Bergson son âme, moins heurtée, et plus ample, plus délicate surtout dans l'appréciation et le discernement des qualités. — Cette diversité éthologique doit faire, d’abord, que ce portrait psychologique de la moralité paraîtra aux uns et aux autres inégalement exact, ensuite, que chacun tendra à en atténuer certains aspects ou certaines phases, enfin, que l’éducateur devra adapter les principes de son action à Ja spécificité des natures qu'il soumet à son éducation. Pour en esquisser la vérification, nous lappliquerons à quelques uns des types éthologiques définis par l’école de Groningue. Elle pourrait être faite sur d’autres. R Que le succès pratique soit plus difficile aux émotifsinactifs à fonction secondaire qu’à d’autres types, c’est ce que vérifie ce double chiffre que le sens pratique, qui est départi à 81 °}, des sanguins (nEAP) n'appartient qu’à 48 °/, des sentimentaux (EnAS). Les deux chiffres, indépendants Pun de l’autre, se renforcent l’un l’autre. On peut aussi le comprendre, car, où l’inactivité multiplie les

frottements auxquels l’action se heurte, l'énergie fournie .

par le corps à toute tendance doit refluer en émotions, intenses à cause de l’émotivité, durables à cause de la secondarité. Les sentimentaux sont des candidats à la mélancolie, ils pratiquent la rumination mentale, ils écrivent des jour-

1. G. Heymans et E. Wiersma. Beiträge zùr speziellen Psychologie auf |

Grund einer Massenuntersuchung in Zeitschrift für Psychologie und Physiologie der Sinnesorgane. 6° art. ($$ 7-8), 1909, pp. 1-78. Cf. résumé en français in G. Heymans :/ Psychologie des Femmes, trad. franç., Paris, Alcan, 4925. Préface.

naux mtimes. Maine de Biran a rempli le sien des ébranlements produits en lui par des variations de l’atmosphère et de la température. — A cause de cette intensité affective et de cette impuissance à l'utiliser par l’action, chacun des accidents qu'ils éprouveront créera en eux un traumatisme affectif, que la forte secondarité rendra persistant; et, dans la mesure où ils en analyseront les termes, ils y reconnaitront un conflit, d'où ils tourneront comme Vigny au pessimisme, parce qu'ils n’en trouveront pas la solution conceptuelle, ou, comme Lagneau’, chercheront dans Pacte, qui remplace la lutte par l'unité en nous, la communion morale avec Dieu. Pour Maine de Biran, il a de plus en plus senti qu'un mouvement éthique, intellectuel, est distinct d'un mouvement, où toute la conscience se ferait divine, et il a aspiré vers la ferveur pascalienne. Que, pour ces âmes troublées, sérieuses, rejetées à chaque instant par leur inactivité de l’action à la réflexion, la morale soit la fonction ‘principale de l'esprit, rien de plus intelligible. Le sens de la loi, fortifié par la secondarité, l'extrême sensibilité à la souffrance, aussi le sentiment aigu de l'insuffisance de toute réalisation objective, flattant leur penchant à fuir l’action, se composent pour les amener à réduire la moralité à la pensée morale. Où d’autres font, ils conseillent; et la moralité se sublimiserait intellectuellement en eux si ce n’était aussi un devoir permanent de proposer à la conscience des fins toujours plus hautes que les fins prochaines. Ils en ont acheté le droit par la violence des conflits intimes qu’ils ont endurés. Ce seraient des autoritaires, s’il ne leur manquait l’activité, qui porte les grands passionnés à la tête des mouvements religieux et militaires. Ce défaut les déprime ; et, comme l’action créatrice est la confiance même, ils sont indécis et méfiants d'eux-mêmes. L’éducateur, qui leur apprendra à retrouver, dans l’action intérieure, le mouvement essentiel à toute vie morale, servira leur bonheur. |

4. J. Lagneau. De l’existence de Dieu. Paris ,Alcan. 1925, p. 29.

Renversons la formule des sentimentaux. En diminuant l’émotivité, on amortit les ébranlements, que les accidents doivent provoquer dans toute âme. Un sentimental ne peut

rire des malheurs de Candide. Où il y a un séisme pour le 1

sentimental, il n’y a qu’une chiquenaude pour le sanguin (nEAP). Cet affaiblissement atténue la vie intérieure; l'analyse sensible et conceptuelle remplace l’examen de conscience. En raccourcissant la secondarité, on diminue la pesée du passé sur le présent, et on livre la conscience à l'expérience actuelle et voisine. En augmentant l’activité, on rend la réalisation d'autant plus facile, qu’elle ne se promet que des fins limitées et opportunes. Pour les sentimentaux, la moralité est surtout la contradiction ; pour les sanguins, elle sera surtout le succès. Comment Talleyrand aurait-il senti les heurts de la période révolutionnaire et impériale ? Il n’était attaché à aucun régime et le quittait, au moment où celui-ci paraissait usé, comme on passe d’une maison dans une autre. Que la science expérimentale, qui permet d’obtenir des succès objectifs, doive satisfaire des consciences, qui sont plutôt des intelligences que des âmes, c’est la même raison, pour laquelle elle ne peut pas satisfaire les consciences plus profondes et plus affectives, qui mesureront toujours l'insuffisance de l’intellectualisme objectif aux souffrances qu’elles éprouvent. À celles-ciil faut, pour atténuer leur inquiétude, promettre. Celles-là doivent être inquiétées.

Qu'en un sens toute philosophie paraisse donner raison à l’optimisme du succès contre le pessimisme de la contradiction, cela résulte de ce qu’une philosophie est toujours une œuvre. Comme on ne voit pas, sur une scène, le désordre des coulisses et la grossièreté du machinisme, comme on peut ignorer, en entendant un orchestre, le travail des répétitions, on ne trouve plus, dans une philosophie, les crises de conscience d’où elle est sortie. Toute philosophie est une description du salut, une action de grâce. Le dogmatisme consiste à s’y laisser prendre. De même qu'on promène officiellement les visiteurs étrangers dans les plus

Lot AE LASA

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belles avenues d’une ville et à travers les institutions les moins sujettes à critique, tout philosophe, qui a rejeté, comme des illusions, les abstraits, dont il avait éprouvé le danger dans une contradiction, et qu’il a dissous, appelle être, l'unité qu’il s’est construite, et ne montre qu’elle. — Le fâcheux, c’est que nous ne pouvons pas nous passer, de l’un à l’autre, le bonheur, comme un livre ou une montre. Ce qui est facile à l’acrobate est difficile au mathématicien ou au poête ; et réciproquement. L'éducation devra donc déborder ces dogmatismes tout faits, dont chacun peut servir, Sans qu'aucun puisse suffire, pour rendre la conscience personnelle à la moralité, en l’amenant à se définir ses problèmes et à inventer ses solutions.

Problèmes et solutions changeront donc avec chacune des consciences, qui peuvent se distinguer par rapport aux deux types extrêmes du sentimental et du sanguin. Comme nous ne pouvons ici qu'ouvrir des directions, nous devrons nous contenter d’un mot sur les autres types psychologiques. Comme la morale à la science, du sentimental au sanguin,

l’art s'oppose à la métaphysique, du nerveux (EnAP) au

flegmatique (nEAS). Ce besoin de finalité, que le devoir fait sortir pour noustous de la contradiction, se satisfait, chez lartiste, par une harmonie concrète, chez le métaphysicien, par une systématisation abstraite. La première est chargée d’être, en ce que les sens lui donnent un contenu,où l’émotivité, toujours tournée vers la qualité, trouve une satisfaction. Mais sa singularité la rend fragile ; et inquiétude de l’art, qui ne fait qu’exprimer le vagabondage essentiel aux nerveux, portera l’artiste, de révolution en révolution, à renouveler indéfiniment la beauté. Que la métaphysique, en renonçant à la qualité, même quand elle en conseille l'intuition, puisqu'elle n’en retient que l’idée, appauvrisse misérablement le réel, ce serait vrai, si elle ne compensait l'absence de la qualité par la multiplicité des rapports qu’elle construit. Il y faut à la fois le désintérêt à l'égard du sensible, que favorise la diminution de l’émotivité, et lesprit de systématisation, que la secondarité permet, en

tenant, à la disposition de la mémoire, les rapports dégagés par les analyses antérieures.

Les hommes de ces divers types blind la conscience en l’une ou l’autre de ses fonctions, et par suite la dégraderaient, si les actifs-émotifs, chez qui l’assotiation de l’émotivité et de l’activité produit l’impatience religieuse de l'affirmation, ne devaient, les primaires, dans une action plus improvisée, les secondaires, dans une action plus organisée, en refaire indéfiniment l'intégration. Tyrans. quand leur action sacrifiera l’une des fonctions à l’autre, ou toutes à leur autorité, hommes d’État, quand ils les coor-

donneront, sans en opprimer aucune. La ‘finalité abstraite ou sensible s’y achèvera dans la finalité sociale. L'éducation,

par laquelle chacun des types éthologiques essaie de ramener les autres à lui-même, se corrigera par la sympathie, qui permettra à chacun de pressentir l’originalité des autres ; et, de cette volonté d'union, où le devoir accédera à sa plus haute expression, naîtra un ordre, capable de se maintenir, jusqu’à ce que linvention plus puissante d’une de ces personnes vienne le bouleverser, pour rendre tout le monde à la moralité. En retrouvant la contradiction, les consciences endormies se réveilleront, chacun se retrouvera soi-même. L'éducation par autrui s’achèvera dans l’édutation par soi.

55. L'ÉDUCATION DE sO1. — Puisque nous avons exclu, comme nous le devions en excluant l’objectivisme pur, toute conception de l’éducation, qui ferait de la personne, d’aucune personne, l’homme-lige, soit d’une nature, soit d’une société, soit de l’éducateur, aucune éducation ne peut faire que celui qui la subit, non seulement ne soit, maïs ne doive être, suivant une plus ou moins grande mesure, l’auteur de lui-même. Chacun est pris entre les tendances qu’il reçoit d’autrui et celles qu’il développerait en lui, s’il échappait

à la prise de l'éducation. Quand elles s'accordent, pas de

problème, l'individu n’a qu’à se laisser porter : et il ne peut y manquer, puisqu'il n’a pas été éveillé. Mais plus il sera pressé par léchec de contrôler ce qu’il reçoit, soit de la

Pt Pr Le VE

nature, soït du milieu social; et c’est son devoir propre, plus 1l lui arrivera d’apercevoir de contradictions entre ses sentiments congénitaux ou acquis; et, si l'éducation, qu'il a reçue et reçoit, est morale, elle n’amortira pas toutes les contradictions, mais, en l’amenant à choisir entre elles celles qu’il devra s’approprier, elle renforcera la ténsion d’où son action doit sortir. [Il est renvoyé, dès lors, de la passivité envers l’éducation des autres, à l'éducation de soi

Celle-ei se confond avec l’action de la conscience sur elle-même. Si la volonté n’est pas spontanéité pure, c’est par l’analyse, que le moi doit imnaugurer chaque étape de la création, de soi. En effet, s’il n’y a rièn d’extérieur pour l'esprit que les objets distingués et séparés par son analyse à l’intérieur de lui-même, toute fonction opposée par l'esprit à soi, toute action subie par lui comnie une nécéssité, doit trouver sa raison finale dans la conversion synthétique, par laquelle lesprit revient du déploiement à l'intégration de lui-même. Une finalité réelle, et comme telle supérieure en complexité et en nouveauté, doit se subordonner toutes les fins partielles, que le moi dans ses tâtonnements aura engendrées; et, dans la réalisation de cette finalité subjective. où le moi atteindra à plus de richesse et d'harmonie, il participera plus profondément et plus largement à l’être.

Dans cette éducation de soi, trois temps peuvent être distingués :

10 Lie premier est la reconnaissance de la vocation. Tout moi particulier est attaché à un corps,et, au moyen de ce corps, est inséré dans l’objet, relié à la totalité des autres consciences. Si ce corps était sans conscience, toute contradiction serait supprimée, puisqu'il n’y a pas de contradiction dans l’objectivité pure ; si la conscience était sans corps, elle n’aurait pas à subir de passivité, puisque rien ne l’affecterait du dehors, s’il n’y à de dehors pour nous que les parties de l’espace et du temps où notre corps; n’est pas. Mais ce même corps; qui fait le drame général de notre condition, nous impose aussi dés contradictions particulières, puisque, en nous insérant en ün point dutemps et de l’espace,

il nous expose à des conditions concrètes, d’où sortiront les problèmes que nous aurons à résoudre, en écartant de nous ceux qui ne sont pas de notre ressort. Quiconque s’arrache à l'humanité, à sa patrie, à sa profession, à sa famille, pour négliger les questions qu’elles lui posent, renonce au devoir, puisqu'il n’aura pas les moyens de remplir d’autres devoirs. Ce n’est pas l’un des moindres aspects de la moralité que cette acceptation du sort, qui nous échoit du fait seul de notre naissance, avec lhérédité et le voisinage qu’elle entraîne.

Il y a donc déjà une prédétermination de notre vie morale par les conditions physiques et organiques qui la préparent; et, si haut qu’elle puisse ultérieurement s'élever, elle gardera de ses origines des caractères, dont elle ne devra pas se défaire. Maïs la vocation qui sollicite l’individu serait encore très vague, s’il ne tenait aussi de son corps des dispositions éthologiques, dont la contradiction même préforme les contradictions particulières qu’il aura à résoudre. Certains théoriciens, comme Galton, ont fait du génie une exigence irrésistible, par laquelle un homme irait vers son but sans qu’il ait à y réfléchir, comme un obus à sa cible; et il faut bien en effet qu’on distingue le génie moral, qui fait ce qu’il est fait pour faire, du talent, issu de l’éducation, par lequel un homme imite après coup les inventions du génie. Mas il est vrai aussi, comme tant de grands hommes l'ont avoué, que le génie n’arrive jamais à ses fins sans beaucoup de travail et qu’il aurait pu avorter. C’est reconnaître à la fois qu'il n’y a pas de moralité sans vocation, mais que cette vocation ne doit pas être entendue comme un déterminisme objectif, qui traînerait l'individu volentem nolentem à son destin. Comme la vie, la vocation est ce qu'il y à de plus profond dans la personne et ce qu’il y a de plus fragile en elle.

C’est qu’en effet la vocation ne peut être entièrement

anticipée et prévue par un nom abstrait qui l’exprimerait entièrement. Avec nos habitudes nécessaires d’objectivation spatiale, on conçoit le développement d’une vie indi-

PR LUE D capes

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viduelle comme une direction procédant de tel point à tel point. Mais, si une idée n’est vivante qu’à la condition de n’être plus un objet, cette direction ne sera la loi d’un mouvement créateur qu'à la condition de s’enfler d’un contenu toujours nouveau. Comme litinéraire d’un voyageur n’est que la trace objective d’un mouvement de conscience, qui est le voyage éprouvé et vécu, la vocation formulée ne sera qu’une expression simplifiée et banalisée d'une recherche unique. L’exprime-t-on avant cette recherche, on n’en exprimera pas ce que cette recherche aura d’original ; l’exprimera-t-on une fois la recherche parvenue au succès, on ne fera que nommer le terme,.que la vie de l'inventeur consistait à inventer.

Toute vie morale consiste donc à reconnaître, par la vie même, la direction qui s'impose au sujet, mélange indescriptible de découverte et de spécification. Dans la mesure où la réflexion analytique sert l’action spontanée, le sujet aura avantage à se formuler abstraitement certains traits profonds de sa nature. L’éthologie pourra et devra l'y aider. Mais d’abord ces traits sont susceptibles de spécifications et de combinaisons fort diverses et de valeur inégale ; en outre ils provoquent des conflits aussi souvent qu’ils concourent harmonieusement; enfin toute éthologie est misérablement pauvre auprès de toute idiosynerasie: Les moyens analytiques, que la connaissance réflexive met à la disposition de la conscience, ne seront donc, ici comme partout, que les auxiliaires d’une vie spontanée, qui les déborde, comme le tout quelques-unes de ses parties ; et aucune science ne pourra faire qu’un tâtonnement créateur n’entraîne toutes les lois et toutes les choses, qu’elle mettra à la disposition de l’action, vers des fins, qu’elle ne doit pas pouvoir prévoir, puisque la création doit toujours déborder tout ce qui est.

Il faut donc en définitive que le moi ait confiance dans le sentiment de satisfaction profonde et intime, s’il Péprouve, quand il se porte vers des objets inconnus de lui, comme nous nous fions, dans une semi-obscurité, à l’intensification

LE SENNE. Le Devoir. 38

progressive d’une luéur lointaine, pour jugér que nous nous en approchôns. Connaissance synthétique sans autre pareille, portant. pour ainsi dire, sur le tout dé notre destinée, capable d'erreurs, et, par Suite, à contrôler sans cesse, mais sans laquellé personne ne peut rien faire, ni vouloir. I fallait que Beethoven sourd $e fiât à Beethoven, que Fresnel

crût en Fresnél, quand il était seul à professer la théorie

ondulatoire dé la lumière. Une expérimentation continue, cent fois éprouvée, autant de fois critiquée, révèle en même temps la vocation par laquelle une conscience

prend sa place dans le concert de toutes et les actes par lesquelles cette vocation vérifie sa bienfaisance. Que là mort, en détruisant le corps, vienne en suspendre la fécondité,

c’est sans doute qu’elle doït être indéfiniment renouvelée, pour s’accorder avec le progrès général de l'esprit. 20 Il ne suffit pas que chaque individu prenné une cons-

cience de plus ên plus claïre de la direction, suivant laquelle

il échappera à l’automatisme du réalisé et au dilettantisme de l'imaginaire ; il faut encore que linfuition morale lui inspire les actes, qui composeront, sa moralité propre. Que la déduction ne puisse suffire à les lui dicter, c’est ce qu’après Raubh, il est impossible de ne pas admettre. Cela ne

veut pas dire que Pintuition morale soit une inspiration ,

immédiate, où la réflexion n’aurait pas de part, où le moi ne ferait que recevoir un ordre dicté. Dans le choix, par lequel le sujet préfère une intuition prospéctive parmi les autres, comme la meïllèure de toutes, il fait intervenir toutes les fonctions capables de se heurter et de $’unir en lui. Ici $’achèvent dans un acte, les opérations, dont l'analyse de la conscience morale ä reconnu les étapes, ici concourent toutes les fonctions qu’elle à opposées. À l’occasion d’une contradiction, qui se révèle comme un appel, mais qui suppose une élection du sujet, le moi se met en mouvement. Par üne analyse, dont la profondeur émpêchera Pacte de se faire à la superficie du réel, il prend conscience de Funiversalité du devoir. Mais la métaphysique n’a pas à dicter à la conscience lé sens de Sa destinée. Au dessus dé ce prin-

cipe, des règles, que la métaphysique et la morale La plus profonde s’accorderont à proposer, serviront de principes pour des déductions utiles. Chacune de ces règles, chacune de ces déductions serait insuffisante à diriger le choix. Mais beaucoup de règles, choisies avec discernement, convergeront à construire un idéal, d'autant plus séduisant qu'il sera plus concret. Faudra-t-il encore que le sujet, informé par les sciences et l’histoire sur les conditions objectives de son action, orienté, par une technique affective et la sympathie religieuse, vers le bien, pressente, dans la convergence des motifs et des mobiles, que l'idéal, formulé plus ou moins généralement, est susceptible de réalisation. pratique, que l'expérience le permettra, qu'il l'aime assez fortement pour poursuivre sa réalisation, que les autres seront capables de ratifier et de prolonger ses efforts par sympathie. Quand la téléologie morale aura müri l'idée de lacte en intention, il ne restera plus qu’à apphquer les enseignements que l’art exprime, en poussant cette intention jusqu'à l’esquisse individualisée d’une image toute prête à se changer en être. S'il y avait une intuition morale où toute notre personnalité pourrait se satisfaire, ce serait une intuition absolue; mais aucun moi particulier ne peut que coïncider sans se confondre avec le moi total, et il en suit qu'aucune intuition morale ne résultera que d’une partie de nous-même, pour être d’autant plus morale que cette participation de notre moi y sera plus profonde et plus riche.

-I n’y a pas lieu que nous insistions davantage sur lintuition morale, comme si chacun de nos actes était un nouveau-né, comme si l'intuition, dans laquelle il nous apparaît évidemment à faire, était indépendante de celles qui l’ont précédée ou de celles qui la suivront. Il était nécessaire que Rauh, en réagissant contre la conception, qui ne voyait exclusivement dans chacun de nos actes qu’un théorème métaphysique, penchât trop fortement vers l'opportunité. L'expérience morale comme illa montrée paraît trop souvent un renouvellement ininterrompu, par lequel l’honnête

homme s'adapte à un devenir, dans lequel la continuité soude les instants successifs, maïs sans relier le progrès moral par l'unité d’une direction unique. On peut le concevoir ainsi ; mais le devoir se dissout dans l’opportunité. Pour qui pense que l’histoire ne saisit qu’un aspect du réel, et non son essence, et que le temps n’est, ni rien, comme l’'admettrait une philosophie pure de léternité, ni tout, comme le prétendrait un transformisme exclusif, la moralité pratique n’est que la projection abstraite d’une moralité intérieure, qui peut se prêter au temps et s’infléchir avec lui, mais sans s’abandonner à lui, comme un bouchon au courant d’un fleuve. m C'est pourquoi toute intuition morale, à la fois, est dis= tincte, spéciale, circonscerite, et elle sort de la contmuité du moi, où elle plonge par ses racines. Nous ne délibérons que des modalités de l’action; et le quadrille des motifs et des mobiles de la conscience claire est comme un mouvement d’ombres, qui traduit sur une surface fortement éclairée : une action réelle. Elle fait l'adaptation au présent, elle ne : fait pas l'esprit, qui va s’exprimer dans l’acte, qui se donne : l'intuition. Ce n’est pas discréditer la conscience claire. Cet 1 acte, qu’elle contribue à formeret, avant lui, Pintuition mo-rale, par laquelle elle se le préfigure, contribuera à modifiert le moi. comme tous les actes plus ou moins réfléchis, que la ( volonté a produits jusque-là, ont contribué à le faire, maise pour l’exprimer différemment et inégalement, tous suppo-. sent le moi, son unité, son éternité, sa continuité. La culture morale ne consiste pas à préparer tel acte à telle date. ou tel métier. Elle doit servir l'épanouissement d’une per: sonne, et l’éducation de soi, si elle doit aboutir à l'intuition: tantôt de cet acte, tantôt de cet autre, réside dans les alter natives de conflits et d’organisation, par lesquelles la cons cience, tantôt développe l’une de ses fonctions, tantôt le: réconcilie. | 30 Puisque les fins objectives, générales ou locales, d moi ne peuvent être que les degrés de son développemen s’il ne veut rien que pour se construire, éducation de 86

L'ÉDUCATION MORALE sn 597

se propose, pour suprême objet, une participation, de plus en plus profonde et de plus en plus ample, à La conscience universelle. En multipliant, quand du moins il est moral, les œuvres intellectuelles, dynamiques et sensibles, par les-

quelles se multiplient les communications entre les cons-

ciences particulières, il Sert le développement de toutes et le sien propre. Où se fait un acte rationnel et moral, la personne qui le fait, toutes les personnes finies et Dieu communient. La contradiction entre l’altruisme et légoisme n'est nulle part qu’un problème à résoudre. L'invention morale le résout, comme tout autre, dans tout acte, que son auteur approuve et que les autres ne peuvent que louer, car ils ne peuvent pas y regretter l’affaiblissement de celui | qui en est l’inventeur. Ce que nous devrons sacrifier, c’est la contradiction, non la finalité. Celle-ci doit réaliser la convergence des personnes, pour réaliser la convergence en chacune des personnes, si la guerre est l'explication dernière de la contradiction, lacontradiction, le mal à dissiper. Que cette convergencé doive cesser aussitôt qu'obtenue, que la solution d’une contradiction nous renvoie à la recherche d’une autre, que les personnes, un moment unies, soient bientôt rendues à leur discussion, cela ne veut pas dire°que l'œuvre faite l’ait été en vain, s’il en résulte une croissance de l’esprit, qui n’affrontera des contradictions plus fortes qu’à raison de sa force accrue et pour un plus grand bonheur.

Au cours de ce progrès, où le moiintervient partout par ses choix et par son art, il se dilate en s’épurant. L’oubli jette au néant tout ce que sa subjectivité tenait de sa limitation. Par lui le passé se refait avec le progrès du présent. En insérant les événements du passé dans des actes nouveaux et supérieurs, la mémoire leur confère une significa-

tion, faute de laquelle ils n’eussent été que des ébauches

avortées, par la finalité de laquelle ils équivalent, à des germes. Le souvenir des épreuves fait le charme du succès. La moralité réhabilite ce qui l'a permise. En même temps qu'il se purifie, le moi se dilate, conquérant par la découverte ce que les autres consciences ont posé par leur initia-

tive, y ajoutant par la création. Toutes ses fonctions y concourent, en apportant chacune ce qu’elle peut donner, en faisant chacune désirer, par l'insuffisance de ce qu’elle donne, la collaboration des autres. A défaut de l’intelh-. gibilité totale, la métaphysique fournit la forme de toute intelligibilité et des systèmes, qui expriment à chaque instant au moi la largeur de son appréhension. De la science, le moi reçoit la puissance sur son contenu ; et, si cette puissance est limitée, c’est qu’il convient qu’elle ne croisse pas plus vite que la moralité de celui qui doit en user. Mais que serait un pouvoir objectif, si la volonté n’était pas intérieurement soutenue par un élan affectif, sans lequel il n’y a pas de joie de vivre ? Pauvre individualisme que celui qui ne demanderait pas à la vérité et à l'amour de prêter à l’individu les forces nécessaires à le vivifier. Être soi, ce n’est pas se séparer de l’être, c’est le conquérir. Autant il est souhaitable que la religion permette au moi de grossir en lui les sentiments moraux, autant il l’est que la morale leur assigne leurs visées ; il trouvera dans lélan, l'espoir. et la foi, dans l'harmonie abstraite des fins morales, cette plénitude, qui ne peut venir que de l’ardeur et du bien; et s’il faut que l’art y ajoute la jouissance de la beauté sensible et vivante, c’est quetout présent est, à son degré, une possession éternelle.

Devons-nous nous plaindre que le bien et le bonheur, donnés par la moralité, soient limités comme notre moralité même ? Il le faudrait, si ce n’ébait la condition pour que la consciencenesoit jamais consommée. En un senslaconscience est, puisqu'il n’y a jamais que le présent de réel ; mais ce présent n’est jamais un bien, pour la conscience morale, quesi ce bien s’y oppose à l'espoir d’un bien supérieur, Le moi particulier doit se guérir des regrets stériles, des impatiences excessives et précipitées, des ambitions utopiques ou se proposant des objets vains, comme il doit se garder des conversions catastrophiques, par lesquelles il mourrait à luimême. Mais il y a des regrets, qui sont la source de renouvellements ; quand l’impatience se modère en appétit, elle

meut l'âme ; et les ambitions sottes ne sont condamnables : qu’à raison du prix des ambitions nobles ; s’il faut éviter les conversions brutales et totales, cela ne veut pas dire que nous ne devions, à chaqueinstant, retoucher ce que nous savons et ce que nous sommes. Quand la contradiction se modère et s’oriente comme la sagesse le fait désirer, le moi y trouve, non l’origine du péril et de la mort, mais la source de l’élan et de la vie. Mieux il saura quand il faut céder à objectivité des lois et quand il faut imposer l'idéal au désordre, plus il se transcendra lui-même, débordera ses limites, reculera l'obscurité qui l’encercle et, à la fois, en s’approfondissant par l’analyse, comme en s’élargissant par la construction, accroîtra sa participation à la Conscience universelle.

Le tort de Kant, qui a été trahi par la brutalité de l’abstraction, est d’avoir séparé, par une discontinuité infranchissable dans les conditions humaines d’existence, le réel et le phénoménal. La science y perd son objectivité, la morale, toute vérification. Mais l’humanité n’est pas en

nous un état sans dessous, ni dessus. Nous avons été et

sommes consciences avant que. d’être hommes ; et tout progrès de l’homme lentraîne au dessus de l'humanité. Ce qu'il y a de subjectif en nous ne peut s’y définir qu’en s’opposant à ce qu'il y a d'objectif ; et à chaque instant, il dépend de chacun de nous, de nous amortir ou de nous

animer. Cédons à la contradiction, et elle nous ron-

gera. Quelque aspect nouveau de non-être viendra spécifier et limiter l’être. Surmontons-la par l’effort heureux, elle n’aura été que la gestation du bien et, que ce bien soit la convergence logique, ou la vérité abstraite, la convergence de l’intellectuel et du sensible, ou la vérité concrète, l’harmonie affective, ou la grâce, laréalisation d’un idéal, ou le bien, enfin son achèvement dans la beauté, le moi particulier s’identifiera, pour un moment et dans les limites de sa moralité finie, avec Dieu. Il faut bien que la vérité et la bonté aient un sens. Elles n’en auraient pas, si le moi n’y participait à l'absolu ;et, sile sujet est conscience, l'absolu

auquel il s’identifie doit être conscience, puisqu'il n’y a d'identité, même relative, qu'entre destermes, qui sont relativement les mêmes.

Si le moi fait le temps et l’espace, la quantité et la qualité, en les pensant, il leur est supérieur. Rien ne commencera, ni ne finira, rien ne partira et ne s’arrêtera, rien ne se

distinguera, ni ne s’unira que par lui. Il a l’être, auquel

l’être ne peut renoncer. Les intermittences qui le hacheront seront par lui, comme les histoires qu’il déroulera ; mais il ne sera jamais annihilé pendant les intermittences,

ni parfait pendant les veilles, toujours à mi-chemin du

néant de conscience et de la conscience absolument claire. La mort, comme la vie, ne pourra donc être absolue ; et la succession des vies, organiques ou autres, par lesquelles, comme de marche en marche, il pourra monter vers une ampleur accrue, de même que la succession des vies diurnes, par lesquelles il passe, chaque fois, du réveil à l’agonie hypnagogique, permettra le progrès organique à la mesure du progrès moral. Mais, si l’unité d’aucun organisme ne peut résulter que de l'unité de la conscience qu’il exprime, Pindividualité, que doit posséder toute cellule vivante, ne fera qu’exprimer l’individualité de la personne psychologique. En deçà de cette mémoire, qui n’est que la conservation de structures matérielles, la mémoire, qui se confond avec la continuité mentale, maintiendra, entre les vies successives, une progression comparable à celle qu’elle maintient entre les veilles successives. Une accumulation lente se fera dans chaque conscience, et si, au cours d’une vie particulière, la réflexion analytique, qui est la mémoire claire, veutreconstruire tels événements du passé antérieur du moi, elle disposera de plus en plus de moyens pour le faire ; à condition du moins que les progrès de l’histoire lui donnent en même temps les documents matériels, sans lesquels aucune mémoire claire n’obtient rien que d’abstrait, comme nous reconstruisons un souvenir récent autour d’une lettre ou de trois mots.

Il en résulte immédiatement que la vie biologique ne

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