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CHAPITRE II

15. CONTRADICTION LOGIQUE ET CONTRADICTION PSY- CHOLOGIQUE. — Afin d'éviter tout malentendu, nous devons souligner tout. de suite une idée qui résulte de la manière tout empirique et intérieure, biranienne, par laquelle nous parvenons à l’examen de la contradiction. Ce que nous allons étudier, ce n’est pas la contradiction logique, réduite à sa formule abstraite, distinguée par l'esprit comme indépendante de lui, la pure opposition de l’être et du non-être ; c’est une incompatibilité concrète, déterminée, entre deux termes qui, si confus soient-ils, ont au moins chacun un nom, c’est une dualité intérieure et instable, qui ne peut s’exprimer au dehors dans l’espace, que par deux actes où l'esprit parle contre ce qu’il vient de dire. Il y a entre la contradiction logique et la contradiction psychologique cette différence qui suffit à les distinguer. La contradiction logique est une impossibilité, non seulement définitive, mais pour ainsi dire antérieure à l'être du contradictoire ; elle l’exclut avant qu’il ait pu se poser, c’est une interdiction d’apparaître : inutile de chercher, vous ne trouverez pas de cerele carré, car on ne saurait comment en faire un. Si au contraire la contradiction psychologique requiert l'exclusion, c’est contre elle-même. Elle est faite pour être dissoute. En affirmant qu’un couple de contradictoires exclut lexistence, cela veut dire, logiquement, qu'il est supprimé avant que de naître, psychologiquement, qu'il naît pour être supprimé. Bref la contradiction doit avoir

dans la conscience quelque existence, pour que nous ayons à en discuter ; c’est l'existence d’une illusion, ou si l’on veut moins encore, d’une équivoque ; mais enfin une existence comme telle discernable d’une autre. |

Rien ne nous empêche par conséquent d’accepter les conclusions établies et défendues par G. Milhaud dans V Essai sur les conditions et les limites de la certitude logique. Quand il vérifie qu’on ne peut rien fonder sur le principe de contradiction, il vérifie seulement l'impuissance de la logique à rendre raison d’aueun acte réel, parce qu’il n’y a pas d’acte réel sans une personnalité. On sait que son argumentation consiste à montrer que le contradictoire se réduit, soit à ARC NAS soit à l’incompréhensible ; que pour Ro nous n’avons d'autre raison de croire à l'impossibilité d’union ou de séparation entre deux qualités empiriques que le fait habituel qu’elles ont été jusqu'ici ou séparées, ou unies; eb que pour l’imcompréhensible, il n'apparaît que si nous nous sommes denné quelque postulat qui ne manifeste rien de plus que notre puissance d'affirmer. L’allégation du principe de contradiction ne ferait donc que masquer deux arbitraires, la contingence empirique et la liberté d’mdifférence, l sr BIUraIrS du hasard pur et du choix irrationnel.

Ces conclusions sont trop utiles à l’idéalisme pour que nous n’en retenions pas la vérité qu’elles opposent à l’ontelogisme du nécessaire. À bien voir, elles n’en font qu'une car la contingence du fait, pour qui renonce à la fiction agnostique, nefpeut que manifester une liberté qui est saisie dans son produit ; de même qu’il ne peut y avoir dechoix, sans qu'un élément d’indétermination et d'incertitude n’affecte l’objet. Telle qu’elle s’unifie, cette vérité conduit à Fidée d’une pensée, qui échappe au mécanisme logique et naît à l’invention, parce qu’elle possède la Hberté. Mais si la liberté n’est pas l'agitation d’un fantôme dans le vide, elle est un pouvoir; il suffira que cette liberté veuille être fidèle à elle-même pour échapper à l'arbitraire de lempirisme et du volontarisme. Cette perspective a été vérifiée

L'ANALYSE DE’ LA CONTRADICTION : ja

par le développement même de la pensée de G. Milhaud. car cequ'ilvoulait, en critiquant les usurpations éventuelles du principe de contradiction, ce n’était pas desservir la science, mais la libérer. C’est ce qu'avoue la Préface qu'il a mise en tête de la deuxième édition de son Essai sur la certitude logique et où il présente l’idée; non plus comme l'identité logique, mais comme le soutien du dynamisme intellectuel.

I y a plus, Non seulement cette réflexion le préparait à chercher l'essence de la pensée dans l’inépuisable fécondité de la synthèse @ priori; maïs elle conseille la conversion par laquelle: on doit revenir d’un dogmatisme, même idéal; aux débats de la conscience opérante. En refusant d'objectiver lincroyabilité et l’incompréhensibilité dans la contradiction, il reconnaît l'incroyable et l’incompréhen- . sible dans la conscience personnelle. Hume, en mettant laittente au principe de notre croyance à la causalité, et en complétant sa philosophie par la ruine du substantialisme, a préparé tous les matériaux, d’où l’idéalisme critique n’a qu'à induire le principe d’un idéalisme constructif. L'incroyable de Milhaud’ n’en est que l’ombre. Dans certains rêves, il suffit que nous concevions un événement pour que l’imagination nous le présente ; de même

d'ans le champ de notre liberté pratique, ce que nous décidons de faire se fait. Si cette puissance s’élargissait aux dimensions de la Toute-Puissance parce qu’il n’y aurait pas d'autre conscience que la nôtre, rien n’arriverait qu’attendu, Pincroyable se confondrait avec l’incompréhensible, et s’anéantirait avec lui, tout se conformerait aux postulats de notre choix.

Mais il y a l’incroyable et l’incompréhensible. D’où que viennent les démentis imposés par l’expérience aux formes que notre intelligence se donne pour construire l’intellectuel et le réel, que ce soit d’une chose en soi ou de volontés, ils se vérifient en eux. Pour reprendre l'exemple de Milhaud, ce n’est. pas la nécessité logique, qui forçait Descartes à unir le moi du je pense à un substratum indépendant de l'acte

de penser, c'était « une croyance inébranlable »*. De même, que nous importe que la contradiction soit un néant objectif, incapable de rien supporter, si, de nous pour nous, elle nous fait souffrir comme une impossibilité d’union. Notre expérience nous présente des événements incroyables et des déceptions incompréhensibles ; et la conscience morale en “résout les énigmes ; mais elle n’aurait pas eu à les résoudre, si elle n’en avait d’abord souffert au plus intime d’ellemême. Ce qui est le moins réel pour l’ontologisme, est le plus réel pour l’idéalisme. Ontologiquement, la contradiction n’est pas et ne peut pas être ; pour la conscience, rien n’est que parelle. Notre recherche, et toute autre, s’évanouiraient aussi bien, si la contradiction n’était pas réelle en nous et si elle était réelle en soi ; car dans le premier cas, la suppression de tout problème supprimerait tout besoin: dans le second, l'impossibilité pourtout réel de se poser supprimerait toute solution. Il en est du principe de contradiction, qui pose l'impossibilité d’exister, comme de la preuve ontologique, qui pose l'impossibilité de ne pas exister : ils enferment notre conscience entre un terminus @ quo et un terminus ad quem. Nous en sommes tenus écartés et nous ne pouvons que nous en rapprocher. Mythes à la manière de Sorel, mais non des mythes perfides, car à mesure que la conscience donnera sa foi à l’un ou à l’autre, ils seront plus près d’être vrais.

16. La DÉCOUVERTE DE L’ARGON. A. Le factum movens. — Le cas historique, sur lequel nous tenterons l'analyse de la contradiction éprouvée est la découverte de l’argon par Rayleigh et Ramsay. Trois raisons nous l’ont fait préférer. Bien qu’il forme le trait d'union entre les analyses de Cavendish et la découverte de l’hélium, dont on sait l’importance doctrinale et pratique, cet exemple se laisse mieux découper que d’autres dans la continuité de l’expérience scientifique ; et par conséquent se rapproche d’un fait de

4. G. Milhaud. Essai sur Les conditions et les limites de la certitude logique. 2° éd. Paris, Alcan. 1898, p. 35.

laboratoire. En-outre Ramsay s’est expliqué plus minutieusement sur le procès de sa découverte qu’il n’arrive d’ordinaire, à cause de ce qu’il y avait de hardiesse à remettre en question les résultats relatifs à la composition centésimale de l’air, qui paraissaient acquis depuis environ un siècle. Cela tient peut-être aussi à ce que Ramsay n’a pas, comme beaucoup d’autres savants, sacrifié l'intérêt psychologique pour les chimistes au désir de développer la chimie Enfin la découverte de l’argon est encore assez proche de nous, pour que nous puissions retrouver aisément les mouvements de la pensée des deux chimistes ; et pourtant assez loin de nous, pour que la portée de leur œuvre n’échappe pas. Nous devrons seulement tâcher d'éviter cette illusion rétrospective, qui consisterait à transformer les résultats, auxquels ils sont parvenus, en objets d’intentions, claires dès le principe de la recherche. Ici encore l'exemple est précieux ; car tant Rayleigh que Ramsay ont mis une sorte de coquetterie à indiquer les erreurs qui les ont détournés de leur découverte avant de les y conduire.

Aucune découverte n’a été dans son principe moins visée que celle-là. Bien que l’air soit un riche minerai d’argon, puisqu'il en contient 1 p. 100, l’inactivité chimique de ce gaz, par laquelle les deux chimistes s’expliqueront à la fin de leur recherche, qu’il ait été ignoré jusqu’à eux, empêche qu'ils aient pu le pressentir. Rayleigh vérifiait depuis plusieurs mois les mesures de Stas sur les poids atomiques, quand il lui arriva d’obtenir deux valeurs, différentes d’un deux centième, pour la densité de l’azote. Voilà le factum movens qui va provoquer toute la recherche. La densité de l’azote extrait de l’atmosphère est contradictoire à celle de l’azote extrait de matières azotées, ou, comme il est plus simple d’éerire, de l’azote chimique.

Ce germe, d’où tout le travail de recherche va sortir, appelle plusieurs remarques initiales :

19 La première, c’est que la contradiction entre les deux termes n'existe qu’en fonction d'un principe, que Rayleigh admet comme le fondement de ses recherches, le principe de

Fidentité des espèces chimiques. C’est la raison, et la: foi dans la raison, qui fait les contradictoires. Si: les deux valeurs trouvées par lui s’appliquaient. à deux corps, il y aurait pas entre elles d’incompatibilité; pas plus: que la densité: de l’azote n’est. incompatible: avec celle de l’oxygène. La diversité n’est pas contradictoire, tant que l'esprit n'est pas intervenu avec une exigence d'unité. Comme il y avait déjà des: variétés allotropiques de corps simples, comme il y a des isotopes, il ne serait pas absurde d’ admettre, à condition d'admettre aussi la: modification: des vérités corrélatives, qu'il y à des azotes de densité différente, s’il ne fallait respecter la constance des: propriétés qui nous servent à définir les corps. Que. de principes ont été menacés par læ réflexion scientifique de notre temps, combien ont été abandonnés et refaits ! On: ne recueillerait pas pourtant'un des premiers enseignements qui$ort de l'attitude de: Rayleigh et de Ramsay, si l’on ne retenait leur, répugnance: à discuter le principe qui faisait l'intérêt de l’aberration constatée. On l'exprimerait en posant que l'esprit scientifique consiste à tenter d’abord, entre toutes les manières de résoudre une contradiction, celle qui doit atteindre le moins profondément: les principes: du savoir. Même quand la fidélité au savoir acquis menace de consolider l’inertie d’une routine intellectuelle, elle a cet avantage d’obliger l'inventeur à multiplier les preuves: de la légitimité de la réforme, vers laquelle: il s'oriente. Un révolutionnaire, qui est moral, est aussi conservateur.

20 C’est ce que vérifie le travail, d’abord poursuivi par Rayleigh seul, qui semble plutôt obstiné à plaider coupable qu’à postuler son innocence: On: ne peut pas ne pas être frappé quand on cherche à sympathiser, au travers des vérifications multipliées par Rayleigh, «avec son intention profonde, de lanalogie entre les premiers mouvements de la recherche scientifique et l'examen religieux de conscience: Tandis que l’introspection prolonge; jusque dans l'intimité des sentiments.et des raisonnements, l'observation objective, Fexamen de conscience dépiste, découvre; dilate: les’ insuffi-

sances subjectives au principe des actes et-des intentions. La première cherche des êtres, le second des trous d’être. Il est probable que la contradiction entre les deux valeurs de la densité de l’azote n’a dû paraître à l’esprit de Rayleigh, quand elle s’est présentée à lui pour la première fois, que comme le résultat d’une maladresse opératoire. Toujours est-il que, seul d’abord, avec, Ramsay quand celui-ci se sera joint à Jui, il va multiplier, même au delà de l'utile, les vérifications des deux chiffres obtenus. Fait capital, les deux termes de la contradiction ne s’opposent devant la volonté qu’en tant que celle-ci les consolide. Faut-il dire, comme cela a été fait, que le savant est réaliste, « chosisté » au sens où il aurait besoin de projeter des êtres invariables en dehors de lui-même pour y installer son savoir ? On exprime indiscutablement la direction de son travail en marquant qu'il tend à le faire. La correction est importante, essentielle peut-être, parce qu’elle respecte la collaboration de la volonté du savant à la construction desfaits, dontil va inséparablement subir l’incompatibilité. Rayleigh: a triplé ou doublé chacun des deux faits contradictoires : du côté de lFazote atmosphérique, il à obtenu pour le poids d’un même volume de gaz dans les mêmes conditions : avec de l’azote obtenu par l’action du cuivre aurouge 2.3108,

— — == du fer au rouge 2.3100, = — — de l'hydrate ferreux 2.383102;

du côté de l’azote chimique, il a obtenu :

avec lPazoite du peroxyde . : . . : . 2.3004 == nrotaxyde ee u-ne2.2990

Encore cette accumulation ne lui a-t-elle pas suffi. Plus les vérifications seront diverses, plus il reculera la possibilité que Fun des deux chiffres s’explique par un détail de l’opération nécessaire pour l'obtenir. On saisit là limpor-

A. J.-W.Rayleighet W. Ramsay. L'argon, nouvel élément de l'atmosphère. trad. du mé moire lu le 31 janvier 1895 par les deux auteurs à la séance de la Société Royalede Londres) in Revue générale des Sciences, 15 février 4895; pp. 90-99.

tance de l'analyse. Quelques défauts qu’il faudra ultérieurement lui reprocher, l'analyse est indispensable au savoir, elle lui conférera l’être objectif en le trouvant et en le rendant, partiellement au moins, indépendant du chemin parcouru pour y parvenir, indépendant de lhistoire psychologique et pratique qui l’a mûri. Car si l'opérateur avait introduit, par l’opération même qui lui a servi à préparer un de ces azotes, quelque impureté, le désaccord des chiffres cesserait immédiatement d’être intéressant. Pas d’expérience qui ne soit l’œuvre de l’expérimentateur, pas d’expérience vraie qui ne doive en être indépendante. Tout doit se passer, comme si un moi rationnel se servait du moi subjectif comme d’une marionnette. Aussi Rayleigh suivra-t-il encore, quand Ramsay se sera associé à lui, le conseil, donné par Thorpe, de préparer l'azote chimique par l’action de hypobromite de soude sur l’urée. Après une interprétation sur laquelle nous aurons à revenir, ils obtiennent 2.2985, c’est-àdire un chiffre concordant avec les autres. Mais à tous les procédés jusque-là employés, on pouvait faire ce reproche commun de requérir l'intervention de la chaleur. Par le nitrite d’ammonium purifié à froid, ils obtinrent 2.2987. La différence se maintient. Quand le poids de l’azote des composés chimiques est 1.2505, celui de l'azote atmosphérique est 1.2572.

Nous avons ici dans le rapport entre la concordance intérieure à chacune des deux séries de chiffres et leur discordance mutuelle, Fexemple le plus net de choc empirique, de résistance à l'intelligence, d’irréductibilité à l’un. Il est donc important de noter que cette irréductibilité n’est réelle que par l’acte de l'esprit qui a multiplié les identifications dans les deux séries. Supposons que les valeurs de l’un des deux azotes s’écartent plus entre elles que les moyennes des deux séries l’une avec l’autre : il n’y a plus de faits scientifiques en présence, il n’y a plus que des erreurs, des rêves ; et puisque un rêve ne résiste pas à un rêve, plus de contradiction. C’est donc, sous réserve de l’approximation des mesures, par l'identité des chiffres de chaque série

que peut naître la contradiction. De quel droit par conséquent séparerait-on cette contradiction des actes qui la rendent possible et actuelle ? C’est l'inconsistance de volitions consistantes, qui pose un problème à la volonté, non la malice aveugle d’une chose en soi. En outre si la contradiction des termes n'existe que par l’identité qui les fonde, y aura-t-il aucun problème pour la conscience, si on lui refuse tout principe ? Sans doute le volontarisme pur n’en pourra tirer argument, car, s’il n’y avait pas de nécessité, la volonté pourrait affirmer n'importe quoi et l’inconsistance deviendrait inconcevable ; mais si la nécessité inhérente aux faits qui s’opposent est une direction logique, déterminable, pensable, pensée, l’agnosticisme absolu ne peut non plus en tirer aucun profit.

30 Il y a une autre raison qui explique ces premiers efforts de Rayleigh. Ce qui fait l'intérêt de la recherche qu'il va poursuivre avec Ramsay, c’est l’incrédibilité du terme où ils parviendront. Comment croire qu'il restait des gaz à découvrir dans l’air ? Aussi ne sont-ils arrivés à s’avouer le but de leur recherche qu’en épuisant et en - exterminant toutes les raisons de la discordance des chiffres, qui dispensaient de recourir à l'explication vraie, mais d’abord téméraire. Il en résulte que leurs premières recherches semblent moins employées à résoudre le problème qu’à les autoriser à le résoudre. La grande difficulté de l’invention n’est pas d'inventer, mais de savoir s’il y a à inventer. L’aberration à laquelle notre esprit se heurte peut ne nous en paraître une, qu’à raison de notre ignorance, qui nous fait lui donner un nom impropre. Par conséquent l’inventeur, avant de déterminer la solution, doit se créer la foi dans la possibilité de la solution ; et il est caractéristique que le mémoire où les deux chimistes ont résumé leur travail commence par l’examen et la réfutation d’hypothèses fausses, et: qu'avant d'appliquer la méthode qui les a conduits au succès, ils en indiquent «pour convaincre l'esprit tout d’abord »*.

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