‹ Le DevoirChapitre 6 sur 20 · Rayleigh et Ramsay. Op. cit, S II · texte numérisé non relu

Rayleigh et Ramsay. Op. cit, S II

B. L’appropriation de la contradichion par Ramsay. — Avant d'aborder l'étude de leurs efforts communs, il convient d’insister sur un point qui est l’une des péripéties caractéristiques, et peut-être pour de moraliste, la plus intéressante de la recherche de l’argon. On sait que les premières démarches de Rayleigh, soit qu'il n’ait pas encore pris à cœur une difficulté quise greffait sur:sa recherche principale, soit qu'il se fût déjà senti hors d'état de la résoudre seul, avaient abouti à une communication faite à la Société Royale de Londres * et suivie d’un avis paru dans le numéro de Nature du 14 juin 1894. Rayleigh avait examiné deux hypothèses pour réduire le fait indiscipliné à la science connue. La première était que l'azote atmosphérique restait trop lourd parce qu’il n’était pas complètement purifié d'oxygène. Mais d’abord la différence de densité entre l'azote et l’oxygène est faible ; et il aurait fallu une trop grande quantité d'oxygène résiduel pour expliquer des chiffres préalablement obtenus ; en outre, des vérifications ont confirmé que l'oxygène résiduel ne pouvait persister après le traitement subi par l'azote atmosphérique. La seconde hypothèse était que l’azote préparé par la méthode de Leipton était plus léger, par contamination avec des gaz plus légers. Mais ce ne pouvait être, d’après les dispositions expérimentales de Rayleigh, que l'hydrogène : or celwi-ci devait avoir été brûlé par lPoxyde de cuivre”. L’inimtelligibilité persistait donc. Rayleigh a publié l’anomalie.

Pourquoi Ramsay, d’abord ‘extérieur à ces recherches, s’est-1l laissé accrocher par cette énigme, s'est-il approprié ce problème? Aucune question n'importe davantage à la morale. Les contradictions qui nous sollicitent sont innombrables. Nous ne pouvons et par suite nous ne devons des affronter toutes ; et il en résulte d'ordinaire que nous nous

1. Cf. Rayleigh. Sur une anomalie reconnue dans la détermination dela densilé de l’azole. Roy. Sac. Proceed. t. LV, p. 340, 1894.

2. D'après Rayleigh. On the densilies of the principal qases, Roy. Soc. Proceed. &. LIIX, p. 146, 1893. Cf. Nature, 14 juin 1894, sur la communication de Rayleigh on {he density of nitrogen gas du 49 avril 4894.

fortifions dans une insensibilité à l'erreur et au mal, quipeut finir par nous rendre Ja moralité presque étrangère. Il y avait bien d’autres problèmes de chimie, pour solliciter Ramsay, bien d’autres chimistes, pour s’associer avant lui à Rayleigh. Pourquoi celui-là ? Pourquoi lui? La question est, non identique, mais comparable à celle qu’aime poser Pierre Janet, quand il demande pourquoi et comment le courrier de Marathon.est exactement mort à l'instant où 1l arrivait au but, pas une minute plus tôt, pas une minute plus tard ; et il en tire la conclusion que la représentation du but atteint a dû provoquer une démobilisation d’effort, livrant l’organisme aux effets naturels de la fatigue. De même faut-il reconnaître la volonté au principe de la décision de Ramsay. — Ce n’est pas certes que cette volonté ne s’applique à une matière. Personne n’a aimé la chimie plus purement que Ramsay ; et il a-exprimé son étonnement qu'on pût jamais, comme Berthelot, abandonner la recherche scientifique pour d’autres ambitions. Il croyait même que le besoin de recherche était congénital, puisqu'il Pattribuait à l’hérédité ; comme il croyait le vérifier chez les Herschel et les Becquerel, et sur lui-même, descendant d’ancêtres teinturiers et médecins. Il faut admettre, en effet, pour comprendre que notre curiosité puisse déborder toute recherche particulière, que l'esprit contient des contradictions générales, .et que les contradictions particulières nous intéressent, parce qu’elles s’y subsument. Il reste toujours que cette subsomption ne va pas sans contingence. Quelle.est donc la cause prochaine que la volonté va mettre en connexion avec le problème proposé pour en faire un motif d’en chercher la solution? G. Belot a fait la distinction entre Le fondement d’un acte, à savoir le principe rationnel. do tout acte moral, la régulation,:à savoir la position de Ja règle particulière que l'acte va appliquer, et la motivation, à:savoir la raison de de faire que se donne la conscience en voie d'agir. Nous allons voir surle cas de Ramsay comment la motivation, en se rencontrant avec le principe, détermine la régulation.

Ramsay a spécifié le devoir ‘général d’unifier, qui se présente à toute conscience théorique ou pratique, dans la règle qu’il devait chercher à expliquer la dualité des densités de l’azote, parce qu’il s’est rappelé une méthode qui lui a paru promettre le moyen de la solution. Les documents lindiquent clairement. Ce qui l’a déterminé à collaborer avec Rayleigh, c’est le souvenir de recherches déjà anciennes, dans lesquelles il avait reconnu le pouvoir du magnésium au rouge, de fixer l’azote. La motivation fournit le moyen terme qui permet l'identification du principe et de la règle. Est-ce à dire que la décision de Ramsay se présente comme la résultante mécanique d’un besoin issu de la contradiction et d’un motif donné par une mémoire automatique ? Écartons tout de suite cette mécanisation du sentiment d'élection, qui, par altération rétrospective, voit au principe de l'invention ce qui concourra à produire linventé. En allant chercher ce souvenir, Ramsay avait une raison de croire à la possibilité d’une solution: mais elle n’était qu’une possibilité, avec ce que ce terme comporte d’incertitude objective. | C. Le tétonnement. — Voilà maintenant Rayleigh et Ramsay tous deux mêlés à la même action. La recherche se déroule comme un drame classique : comme lui, elle est psychologique. On pourrait concevoir en effet le tâtonnement expérimental comme une série de démarches, par lesquelles on chercherait à découvrir dans l’obscurité des voies ouvertes, autrement dit, comme le sondage d’autre chose que soi. Ce n’est pas du tout ainsi que les documents nous le présentent ; mais plutôt comme un combat intérieur par lequel un esprit se fait des objections pour chercher à les réfuter, en essayant s’il peut construire assez de raisons pour les rendre solides par leur appui mutuel. Dans ce problème où un mélange résiste à l'analyse, c’est la méthode synthétique qui sera utilisée. On tâchera d’anticiper sur la décomposition des termes indécomposables, en en composant d’identiques à partir d'éléments connus, et, suivant que les propriétés de ce composé artificiel coïncideront ou non avec

celles du terme naturel et inanalysé, on conelura qu’ils sont

ou ne sont pas les mêmes.

Rayleigh et Ramsay reprennent par exemple ensemble

l'hypothèse que de l'hydrogène aurait été mélangé à l’azote

pour l’alléger. Que font-ils pour lécarter ? Ils introduisent

«intentionnellement » de l'hydrogène dans le gaz le plus

lourd et reconnaissent que, si on le traite comme précédemment avec l’oxyde de cuivre, le même poids se retrouve.

Une deuxième hypothèse déjà plus hardie s’indique. La légèreté du gaz chimique ne pourrait-elle être due à une dissociation partielle des molécules Az° en atomes ? La méthode synthétique consiste à fabriquer par leffluve électrique le plus dissocié suivant l'hypothèse, à partir de l’autre, le gaz d’origine atmosphérique. Mais, comme, s’il y a entre les deux gaz une inégalité de dissociation, celle-ci se maintiendra sous l’action de leffluve en se déplaçant, il est aussi possible de les soumettre tous deux à l’action de l’effluve. L'expérience faite, tous deux gardent leur poids inaltéré.

Insistons sur ces deux applications d’une même méthode. Résoudre la contradiction d’où l'esprit part, c’est trouver le moyen d’établir une continuité entre les deux contradictoires. Notez que nous ne savons encore lequel est un faux concept, lequel est pur. Il se peut et il arrive dans d’autres cas que les deux termes soient confus. Mais confus ou non, ils sont, que ce soit comme mélanges ou comme composés. Quel est donc le but assigné à la recherche ? Arriver à élaborer l’un à partir de l’autre. Que l'opération qui permet de passer du premier au second soit une analyse ou une synthèse, nous le saurons quand elle aura réussi. L’essentiel, c’est qu’une opération permette de les relier. La contradiction requiert la contrariété. |

Mais si nous sommes libres d’aller du premier au second ou du second au premier, nous ne sommes pas libres d’aller indifféremment des choses à l’esprit ou de l'esprit aux choses, ou, pour éviter un langage apparemment réaliste, des termes donnés à leur rapport pensable, ouinversement.

LE SENNE. Le Devoir. 6

Par suite de la contradiction, les choses, la relation à établir sont des inconnues. Il faut que l’imagination anticipe sur la connaissance qui ne nous est pas donnée pour la construire. Avant le succès expérimental, il faut qu’une prospection objective le rende possible ; comme il faut qu’une prospection objective esquisse devant l’artiste l’œuvre qu’il commence. C’est de l'intimité de l'esprit que la vérité sort.

Le résultat des premiers tâtonnements est d'amener les deux chercheurs à cette conclusion double qu’ils ont affaire à un mélange et qu'il n’y a par conséquent que deux cas à examiner, ou que l’azote est mêlé à un gaz inconnu et plus léger pour former l'azote des matières chimiques, ou qu’il est mêlé à un gaz inconnu et plus lourd pour constituer Pazote atmosphérique.

D. Le choix. — Ce n’est pas la première fois qu'ils ont à choisir. Le premier exemple se présente dans la mesure que nous avons vu résulter du conseil de Thorpe. Quand ils voulurent produire de l’azote chimique par l’action de lhypobromite de soude sur l’urée, lhypobromite fut préparé avec les produits commerciaux. Dans la première expérience, le gaz qui se dégageait lentement ne fut soumis à aucun traitement ; il traversait de la potasse et de l’anhydride phosphorique. Or ce gaz soi-disant inerte et inodore attaquait fortement lé mercure de la trompe et avait une odeur de rat mort. Son poids était plus élevé que eelu’ de l’azote atmosphérique.

Voici done un cas où la densité de l'azote augmente sans qu’il ÿ ait rien d’intéressant dans cette augmentation. À cause des propriétés nouvelles qui accompagnaient cette élévation, il n’était pas difficile de deviner que ce gaz devait être purifié ; mais enfin, dans un même problème, deux fois, l'événement contredit identiquement l'attente. Une fois la contradiction est significative, majeure ; elle conduira à l’une des découvertes les plus intéressantes de la fin du xix° siècle ; l’autre fois, elle est négligeable. Comment nier que le choix et le flair n’interviennent dans la recherche scientifique ?

Est-ce un choix nécessité ? Tout au plus conseillé ; mais ce conseil comme tous les autres se fonde, non pas sur une raison prouvée de croire, maïs sur l'espérance d’une preuve à administrer. En faisant passer ce gaz odorant sur du fil de cuivre au rouge, l’odeur s’atténua. Une seconde expérience leur donna le chiffre déjà reproduit de 2.2985. Le choix fut donc justifié après coup, mais il fallait choisir, avant qu'il fut justifié, pour qu’il le devint.

De même à ce point capital de la recherche où nous sommes parvenu. La contradiction initiale des deux densités en a engendré une autre, fondée comme la première sur l'hypothèse d’une unité. Un seul des deux azotes doit être pur, c’est le lourd ou le léger. Rayleigh et Ramsay vont-ils répondre par nécessité ou arbitrairement ? Ni Jun ni Pautre. L'hypothèse que l'azote des matières chimiques serait un composé d'azote et d’un gaz plus léger entrainerat cette conséquence invraisemblable ‘après les travaux de Stas qu'il y aurait deux espèces d’acide azotique. Mais cette incroyabilité, pour reprendre la terme de G. Milhaud, peut-elle être tenue pour une impossibilité absolue ? La dualité des deux densités de l’azote n’était pas moins invraisemblable : et maintenant toutes ces recherches Pimpliquent. Que font donc les deux savants ? Ils ne font qu’opter pour ce qu’ils croient le plus probable ; mais cette probabilité-là n’est pas quantitative et il n’y a aucune raison de l’opposer, à la manière déterministe, à un autre parti, qui serait à ce plus comme un moins, car la préférence ne porte pas sur du défini, de l’acquis, du fait, elle se rapporte à de l’éventuel, du présomptif, des pressentiments.

Ils n’hésiteront pas longtemps. Leur option n’est qu'une option d'essai. Ils mesurent sa hardiesse ; car en supposant « même provisoirement » que c’est l’azote atmospnérique qui est impur, il faut admettre « qu’un gaz nous entourant de toutes parts, existant en énormes quantités, était resté aussi longtemps sans même être soupçonné». Mais s'ils se trompent, ils feront demi-tour et reviendront pour la con-

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sidérer mieux, vers l’autre partie de l’alternative. Fait important, car il fonde la différence entre la foi arbitraire et la foi rnorale. Le pari entre tout et rien n’est pas le risque de l’action. Quand on présente le choix cofnme ‘devant décider de la totalité de notre avenir, c’est qu’on postule la détermination de tout ce qui suivra l'acte que nous allons faire, par cet acte même. Mais l'expérience de la recherche ne correspond pas à ce postulat. Si grave que puisse être un acte, si riche qu’on l’imagine en conséquences favorables ou funestes, il dépendra toujours des volontés de collaborer ultérieurement avec elles pour les développer ou les amender. On parle souvent comme si l’enchaînement causal des événements devait se poursuivre unilinéairement, comme si le temps était sans pardon. Mais il y a des essais sans postérité, et surtout aucune postérité n’est définitive en tous ses aspects. [Irréversible, si l’on ne considère que la singularité deses instants, le temps redevient réversible, si l’on n’en. retient que leur ressemblance. La concentration de notre hberté dans un choix systématique et total en serait la suppression, puisqu'elle ne laisserait plus de place à la conversion. En fait, la liberté ne s’aliène que pour ceux qui désespèrent ; le moi se débite en choix successifs sans s’épuiser jamais par aucun, si du moins il n’abdique pas en se livrant à l'illusion qu’il a abdiqué. Du jeu compensatoire, où les progrès se complètent par des retours et des corrections, résulte insensiblement une volition, dont le caractère synthétique exprimera la finalité du moi qui l’aura inspirée.

E. La confirmation de la foi. — Précisément parce que Rayleigh et Ramsay commencent à pressentir le terme de leur recherche, mais qu’ils hésitent à s’en avouer l’objectivité, nous allons retrouver dans leur travail le souci de s'assurer eux-mêmes contre l’extravagance, que nous avons reconnu dans leurs premiers tâtonnements. On insiste d'ordinaire sur le caractère quantitatif de la science et il ne s’agit pas ici de le nier. Mais ce serait s’abuser que d’en conclure qu'il faut sous-estimer les expériences qualita-

tives. L'invention consiste à réaliser ; mais il faut se faire

. pour arriver à faire. Si l’on veut ramener la philosophie à l'expression des mouvements les plus intimes de l'esprit, il faut la ramener à une stratégie ; et cette stratégie se crée des: promesses et des symboles du succès, avant d’atteindre au succès même. Les méthodes de conviction précèdent pour les inaugurer les méthodes de réalisation.

Est-ce à dire que le savant doive s’aveugler sur la réalité et croire ce qu’il désire sans l’avoir éprouvé ? Ramsay est loin de le penser caril répète qu’ «il est plus sage de chercher les faits qui mettent une théorie à l’épreuve que ceux qui la confirment». La contradiction qui s’est au début imposée à l'esprit, sous la forme de l'accident, va résister à l’invention même, sous la forme d’un arrêt décroissant. Étudier l'esprit, c’est étudier le doute. Toute sa vie se meut dans le doute ; mais il y a vingt nuances du doute que la psychologie de la connaissance n’a pas encore distinguées. On pourrait appeler le doute déconcerté celui qui a dû se former en l'esprit de Rayleigh, quand il s’est heurté à la dualité des densités de l’azote. Il est comme la certitude de l’incertitude. On pourrait appeler doute prospectif celui qui dégage, de la confusion des données, une imagination sincère du résultat cherché. Nous en sommes maintenant au dokie conquérant, la foi, qui est le partage de l'esprit entre le sentiment de l'obstacle et le sentiment que sa résistance cède. Pour comprendre sa nature, dissiper son ambiguité, et savoir comment le savant peut multiplier devant sa marche les objections, en gardant le sentiment d’avancer, il faut reconnaître ce paradoxe de la victoire difficile, qu’on peut être battu dans toutes les opérations particulières et l'emporter dans l’ensemble. Dix arguments insuffisants peuvent faire une preuve décisive. Mais c’est à une condition, à savoir que la preuve ne soit pas la somme des arguments, mais leur convergence. Trois lignes inachevées pourront me donner un point, faut-il encore qu’en les prolongeant je les fasse concourir.

Rayleigh et Ramsay se proposent trois méthodes deux étaient traditionnelles, la troisième est celle qui a

déterminé Ramsay à collaborer à la solution du problème. La première est la méthode de diffusion de Graham. Graham a séparé l'oxygène de l’azote dans l'air malgré la faible différence de densité. Elle sera insuffisante. Mais qu'importe d’abord ! Ils n’en sont pas encore à chercher la production du gaz inconnu, ils n’en sont qu'à trouver des raisons de croire à son existence. Ce n’est pas assez de dire que l’expérimentation pratique commence par une expérimentation intellectuelle ; celle-ci est, à son principe, une expérimentation affective, où des attraits combattent contre des inquiétudes. — La deuxième méthode par laquelle ils prennent la suite des travaux, dont ils vont compléter les résultats, est la méthode de Cavendish. Il faut bien d’abord nier ce qu’il a affirmé, puisqu’en donnant sa détermination de la composition centésimale de l’air, il a traité le résidu comme n’enveloppant que des impuretés qui n'étaient pas intéressantes. Mais ce résidu, qui s'oppose à l’affirmation éventuelle du gaz inconnu, la confirmera, si on peut en tirer ce gaz. Il faut donc le reproduire. Une croyance ne doit être acceptée que si les raisons de ne pas croire ont été tournées en. raisons de croire. La vérité ne se donne pas, elle s’achète par la victoire sur la contradiction ; dè même qu'un juste, qui n’a pas été tenté, n’est pas un juste. Mais inversement l’objection, que la réflexion critique a fait sortir du donné quand il était contradictoire, n’est faite que pour promouvoir l'esprit constructif, qui remplacera la contradiction par Jharmonie. Comme lobjection de Poisson a servi le succès de la théorie de Fresnel, la méthode de Cavendish servira à Ramsay contre Cavendish. Elle consiste à combiner l'azote à l'oxygène par l’étincelle électrique en présence d’alcalis. — Les procédés de Graham et de Cavendish devront converger avec celui du magnésium au rouge.

Vont-ils obtenir des résultats ? Oui, mais affectifs. Des témoignages, des promesses. Ils emploient l’appareil de Graham «en réunissant plusieurs tuyaux de pipe ». Le gaz ainsi obtenu fut trouvé plus lourd que l’air non traité. Mais l'excès, qui aurait dû être plus grand que l'erreur

possible, était moindre. L'expérience est renouvelée « avec des tuyaux en série ». L’excès croît ; mais rien de décisif car on pouvait encore conclure que l’azote atmosphérique est un mélange, non un corps simple.

L'application de la méthode de Cavendish, une fois tout Pazote combiné, laisse un résidu de 0,32 de gaz. D’abord ils concluent que ce résidu ne peut être de l’azote, car, par action prolongée de l’étincelle, il ne se combine pas, bien qu’il soit mêlé à l'oxygène dans les proportions les plus favorables. Notons la méthode : l’individualité du nouveau gaz est établie négativement. Ce ne peut être que l’azote ou un gaz inconnu. Ce n’est pas l’azote. Vérification : la différence de spectre. Cela ne pourrait-il tenir à quelque condition perturbatrice de la vérification ? Ils laissent rentrer progressivement de l'azote dans le tube, les lignes principales de Fazote apparaissent.

Enfin la méthode du magnésium au rouge va contribuer à l’espérance, avant d'assurer la conviction. Une expérience pour voir de Percy Williams donne un résidu de densité 14.88. Ramsay note, mais refuse d’avouer le succès : « Ce résultat, quoique non concluant, était encourageant. »

F. La poussée. — À partir de ce moment, la question est résolue. Comme un commandant d'armée, sentant l’ennemi faiblir en un point où il pèse, y renforce sa pesée, Rayleigh et Ramsay vont répéter et accentuer l’emploi de la méthode du magnésium au rouge. La possession de la vérité est le pouvoir de penser suivant une direction sans arrêt. Quatre chiffres, se rangeant dans le même ordre, l’expriment. D'abord, celui de Perey Williams, 1488. Puis on agrandit les dimensions de l'expérience, on resserre les précautions : la densité obtenue s'élève à 16.1. Nouvelle expérience où l'absorption est plus poussée : on obtient 19.09. Enfin quand l’étincelle eut passé quelques heures à travers un mélange d’une petite quantité de gaz résiduel et d'oxygène, son volume fut encore réduit. La densité, déterminée par le calcul, était alors devenue 20.

Notons que cette poussée est tout le contraire d’une

passion irrationnelle. Elle s’encadre entre un ensemble convergent d’essais et les vérifications du résultat. Si on la retrouve comme un moment nécessaire de toutes les inventions, on la retrouve toujours, préalablement fondée, ultérieurement critiqué et vérifiée ; localisée entre une préparation et une exploitation. Ce n’est pas forcer les mots, mais c’est respecter la véritable et contradictoire nature de la moralité, que de dire que le génie ne risque qu'à coup sûr. Il tente pour réussir ; comme Malebranche pensait que la foi est inférieure à la lumière, parce qu’elle est faite pour s’anéantir en elle, le génie implique que l’élan vers la vérité a sa raison d’être dans la vérité, où il doit se perdre.

G. La vérification. — L'esprit critique est si intimement uni à l’esprit constructif, l'analyse à la réalisation, que celle-ci a dû accompagner chaque étape de la poussée. Nous venons de la trouver dans l’application immédiate de l'examen spectral au résidu produit par la méthode de Cavendish. Elle se déploie dans une série de contre-épreuves pour prouver que le gaz inconnu ne dérive pas de l’azote chimique. C’est une nouvelle confirmation de l’indispensabilité de la contradiction au principe de la recherche, qu’elle projette son ombre sur la recherche, comme elle la projettera sur le résultat. Pour que peu à peu la connaissance soit purifiée de sa subjectivité initiale, au sens le plus contingentiste de subjectivité, 11 faut que l'exclusion des possiblités subjectives du résultat converge avec l’établissement de sa possibilité objective. La solidité de nos croyances vient autant de ce qu’elles excluent que de ce qu’elles posent ; et l’aversion ou la peur, issue de la contradiction, y importe au moins autant que l'attrait sollicité par la fin promise. Une négation est une affirmation, mais qui reçoit son contenu de l'affirmation qu’elle étaie : sans quoi l’on ne comprendrait pas qu'une suppression équivaille à une position.

L’intéressant, c’est que ces expériences de contre-épreuve ne donnent jamais un résultat parfait. Par exemple, en substituant, dans certaines des méthodes appliquées, l’azote

chimique à l’azote atmosphérique, le résidu devait s’annuler. Dans l’une d’elles, faite avec 15 litres, il tombe de 150 centimètres cubes à 3 seulement. Ce reste est bien peu difiérent de zéro, et l'importance de la réduction fournit la contre-épreuve désirée ; mais, malgré tout, elle ne la fournit qu’à un esprit conciliant. Il doit y avoir des chercheurs qui manquent une invention à cause de la même sévérité critique, qui assure le succès des autres. Ici l’esprit critique, qui dissout les objections, se complète par ce qu’on pourrait appeler la partialité pour la raison. La contre-épreuve contre-éprouve, parce que l'esprit l’oriente dans le sens favorable. Sans doute lécart entre ce que lhypothèse requiert et ce que l'expérience donne est explicable ; faut-il encore qu’on ait cherché à l’expliquer. De ces résidus, où les deux savants vérifient la présence des raies de l’argon, ils rendront raison en alléguant les fuites de l’appareil, ou ils chercheront sa provenance dans l’eau employée pour la manipulation. Sans doute aussi tout cet ensemble de preuves, pour l'affirmation et contre la négation, font système. Mais ce système ne reste pas absolument sans lacunes ; et un autre système rendrait peut-être mieux raison du même ensemble de faits. C’est assez pour que Joption se sente au cours de tout le travail, qui va justifier la raison en restituant à l’azote son identité et en construisant celle de l’argon.

Car le plus grand service de ces vérifications, c’est qu’elles rassemblent peu à peu les traits dont va se former le nouveau concept. Un par l'invention du procédé capable de l’engendrer, l’argon devient multiple par les effets qu'il est capable de produire. Peu à peu, pourrait-on dire, le concept se décolle de l’esprit qui l’a reconnu, en ce que celui-ci a de particulier et d’historique ; il cesse d’en être une modification et une production, pour acquérir l'être, idéal certes mais objectif, d’une vérité rationnelle, que penserait le moi rationnel ; de sorte que le savant, au moment même où il Jinvente, doive, par objectivité qu’il y reconnaît, se penser le découvrir. Il faut bien en effet qu’un moment vienne, où

la vérité d’un être remplace la moralité d’une action, pour devenir communicable. Cela va se faire par une sorte de brutalité, qui changera la délicatesse de la maturation intellectuelle dans là massivité de la production industrielle. La poussée psychologique s’y achève en action matérielle. On y sent une conversion réalisante, naturante. L'expérience scientifique se distingue en effet de l’action pratique, en ce que le produit, que celle-ci considère comme sa fin, y est abaissé au rang de sous-produit, par rapport au produit intellectuel, qui est la loi trouvée. Le savant paie la loi. Convertir du subjectif en objectif, c’est vouloir en revanche que la loi paie le savant. Le produit intellectuel devient à son tour médiateur du produit matériel. L'intelligence y gagnera la possession conceptuelle de son objet, puisque la connotation des propriétés de l’argon ne sera empiriquement possible que si le savant, pouvant le préparer en grand, peut multiplier ses applications. H. Le succès industriel. — La continuité entre la raison, par laquelle Ramsay a pressenti son succès, dans le débat où il s’engageait, et le procédé par lequel il a à demi dégagé largon du résidu de Cavendish, s’achève dans la méthode par laquelle il en industrialise la production. Il en isole l'exercice, ce qui est en garantir efficacité, par des moyens de purification, qui débarrassent une masse d’air, d'oxygène et de vapeur d’eau. Le gaz séché passe sur de la tournure de magnésium tassée et portée à la température de fusion du verre ; 100 à 150 litres d’azote ainsitraité donnent un résidu de 4 à 5 litres, à nouveau purifié d’oxygène, d'hydrogène et d'hydrocarbures par des absorbants. Dès que le gaz est obtenu en quantité suffisante, et après des aménagements dont le détail n’importe pas ici, il est enfin possible d’obtenir la coïncidence entre l'hypothèse et l'expérience, qui est le terme de toute application de la méthode expérimentale. En admettant que la différence de densité entre l'azote atmosphérique et l’azote chimique s’explique par l’argon, la loi du mélange des gaz permet de calculer, à partir des deux densités, pourvu que soit connu le volume

proportionnel de largon dans l'azote atmosphérique, la densité de l’argon. Si Az° — 14,0° — 16, la densité de l’argon sera 20.6. Les meilleurs résultats d’une série de déterminations empiriques donnent comme moyenne 19.90. Si le chiffre empirique n'est pas identique au chiffre calculé, c’est que l’enlèvement total de l'azote est difficile . A l’intérieur de l’expérience même, l'identité du gaz, obtenu d’abord par la méthode au magnésium, puis par une méthode de Crookes, se vérifie par l’étude du spectre du nouveau gaz, par la densité et par la solubilité dans l’eau

L L'exploitation du succès. — La réalité du résultat obtenu prend, d’après l'issue de cette recherche, un triple sens :

10 Elle est d’abord affective et subjective : lacontradiction, dont l'esprit souffrait, est remplacée par l'identité. Le principe de l'identité des espèces chimiques, que la dualité des chiffres de Rayleigh démentait, se vérifie par la reconnaissance de deux identités concrètes, celle de la densité de l'azote pur avec la densité traditionnelle, celle des propriétés d’un nouveau corps, qui peut se retrouveridentique à lui-même en divers lieux. Ces deux identités concrètes sont solidaires. C’est la même opération qui fait sortir d’une crise du savoir la confirmation du savoir acquis et l’acquisition d’un savoir nouveau.

20 Le sujet peut faire abstraction de la satisfaction, que Pinvention lui procure, pour n’en considérer que l’objectivité. Celle-ci se déploie suivant trois plans. La contradiction initiale empêchait de relier l’azote atmosphérique et l’azote pur, parce que l’argon, qui les médiatise, était ignoré. L'invention a pour effet d’unir intellectuellenent ces trois termes, d'établir entre eux une continuité. L'esprit comprend comment par analyse il peut passer de l'azote atmosphérique à l'azote pur par élimination de l’argon, parce qu'il peut synthétiquement procéder des éléments du mélange au mélange. Mais l'identité, suivant laquelle esprit peut circuler dans les deux sens, n’est que par abstraction séparable de l'invention qui l’a établie et qui l’utilisera. Un nouveau trait de l'esprit est ; mais il y aurait trahison

de lesprit à oublier, à propos de l’inventé, l'invention antérieure et postérieure.

Cette continuité intellectuelle soutient une continuité matérielle. Le succès de Rayleigh et de Ramsay, s’il est objectivement une découverte, est pragmatiquement une fabrication. La réalité communicable de leur œuvre est dans le mécanisme technique, par lequel il devient possible de trouver dans l’atmosphère une source pratiquement inépuisable d’argon. En résolvant une contradiction intellectuelle, les deux savants ont donné une solution partielle à la contradiction que l’espace oppose à notre besoin d’ubiquité. Que l’espace en effet soit pour l'esprit plus qu'une juxtaposition, que le sens commun en exprime faussement la nature, en le traitant comme un milieu, c’est ce que vérifie le mieux ce fait universel, que la plus grande partie de notre puissance industrielle est employée, non à produire, mais à transporter. Aller d’un point à un autre, ne serait-ce que pour les fixer par la vue, coûte toujours. Il doit en résulter que l’une des missions de la recherche scientifique est de permettre l'exploitation des minerais omniprésents, comme l'air. À cette tâche, a satisfait pour une part l'isolement de l’argon.

La continuité technique, que Rayleigh et Ramsay ont instituée entre l’argon!atmosphérique et l’argon isolé en laboratoire, à son tour s’incorpore dans une tradition sociale: Comme l’objectivité intellectuelle dans l’objectivité physique, celle-ci se poursuit dans l’objectivité sociologique. On ne peut réaliser l’objet en dehors des consciences parce qu’il participe à la singularité detoutes ; mais elles doivent coïncider en lui. Par limitation de la technique, qui sert à produire l’argon, se formera une industrie, qui prolongera la nature, comme celle-ci prolonge les idées. La société est le produit de l'invention individuelle, elle doit toujours être refaite par la moralité.

30 Mais ni les idées, ni la nature saisie dans les perceptons, ni l’organisation sociale ne seraient objectives, si cette objectivité ne possédait de fécondité, ne pouvait porter

une action ultérieure. L’isolement de l’argon va se présenter comme un résultat réel en ce troisième sens qu'il va ouvrir devant l'esprit un éventail de perspectives nouvelles, puisque la connaissance de l’argon inaugurait la connaissance et l’exploitation des gaz lourds de l'air.

Satisfaction subjective, continuité théorique, technique et sociale, fécondité intellectuelle et industrielle sont les trois aspects de la réalité, que la science obtient. Qu’elle doive rester partielle, provisoire, sporadique, cela limite le prix de linvention, mais ne la supprime pas.

C’est dès les travaux, qui achèvent l'isolement de l’argon, que lexploitation du succès s’amorce. Classer, c’est déjà relier ; il suffira d'approfondir l’analogie des termes, rapprochés par la classification, pour dégager des lois nouvelles. Inutile, si elle prétend clore la recherthe, précieuse si elle la sollicite, en faisant saillir la contradiction entre la différence et l'identité des termes classés. La détermination des propriétés de l’argon va permettre sa comparaison avec les autres éléments. Une autre unité, plus profonde, inspire la chimie, que celle de lidentité de chaque espèce chimique, c’est l'identité des espèces chimiques entre elles. L’hypothèse, suggérée à Proust par la constatation d’ailleurs inexacte que les poids atomiques des corps simples seraient des multiples de celui de hydrogène, aboutit de notre temps, après des vicissitudes, qui ne sont certainement pas terminées, puisque le conflit entre l’hétérogénéité et l’homogénéité anime la science, aux constructions de Moseley. L’une des péripéties importantes de ce procès de réduction a été la constitution des classifications périodiques. Celle de Mendeleieff a inspiré toutes les réflexions de Rene issues de la découverte de l’argon.

Après qu’il a échoué dans une tentative pour liquéfier l'argon à — 90° sous 100 atmosphères, il en envoie un échantillon très pur à Olszewski, qui détermine ses points d’ébullition et de fusion’. Cette détermination

1. K. Olszewski. La liquéfaction et nr Neon let gon, in Rev. génér. sc. 1895, pp. 101-103.

confirme la pureté de largon, qui aurait pu être un mélange. La mesure du rapport des chaleurs spécifiques à pression constante et à volume constant, qui peut être déduite de la vitesse du son dans un gaz, permet de le rapprocher de la vapeur de mercure, dont la molécule est monoatomique. La vapeur de mercure à 8009 est inactive comme l’argon. Par accumulation de raisons, Rayleigh et Ramsay conjecturent que l’argon doit appartenir à un huitième groupe de Mendeleieff. Exemple précis d’arrêt intellectuel : l'hypothèse que lPargon révèle une famille de corps déçoit de ne pouvoir Finventorier. L’esprit ne subit plus la pression d'une contradiction, il va audevant d'elle. Elle lui donnera le néon, le krypton et le xénon. Nous ne retiendrons que quelques détails de cette recherche.

En collaboration avec Travers *, Ramsay fait évaporer lentement une masse de 750 centimètres d’air liquide, recueille le gaz provenant du résidu de 10 centimètres cubes, le purge d’oxygène-et d’azote et obtient finalement un mélange, où le spectre de l’argon est associé à un spectre encore inconnu. Baly en précise les raies, qui l’individualisent. C'était un gaz plus lourd que l’argon, moins volatil que l'azote, l'oxygène et l’argon, et, d’après le rapport de ses deux chaleurs spécifiques, monoatomique. Ils lappelèrent le krypton.

Parmi les lignes mesurées par Baly, se trouvait une ligne verte très brillante de longueur d’onde 5570.5 dont, dans la semaine qui suivit, Huggins et Schuster lui signalèrent la coïncidence avec une ligne reconnue dans l’aurore boréale. L'hypothèse, que l’aurore doit être produite par des décharges électriques, dans des couches supérieures de l’atmosphère, à travers un gaz contenant beaucoup de krypton, ouvrait la possibilité de fabriquer une imitation de l’aurore. Si J'ai indiqué ce développement nouveau des travaux de Ramsay, c’est qu'il marque nettement comment

4. W. Ramsay et Morris W. Travers. Sur wn nouvel élément constituant de l'air almosphérique. Journal de physique, 3 série, t. VIX, 4898. p. 393.

ne se fait pas le progrès scientifique. Que la recherche tisse des liens entre des faits indépendants et qu’à la limite, ces faits ne soient que les intersections de ces rapports, cela vérifie que la systématisation est le but du travail. Mais cette systématisation ne résulte pas de l'épanouissement d’une déduction, qui, sans solution de continuité, ferait sortir d’une vérité ses conséquences. Ce qui s’enchaîne linéairement, ce ne sont pas les affirmations, mais les contradictions. L'idée parait un pont entre deux trous. À peine le krypton, reconnu dans l’aurore boréale, Ramsay s’étonne que le krypton, si peu important dans l'atmosphère, impose son spectre. Au cours de la recherche, il y a construction de vérités obtenues, mais la construction n’est pas logique au sens où la nécessité porterait sans secousse l’esprit d’une vérité à l’autre ; et si la déduction intervient, même souvent, ce n’est pas comme le moyen exclusif d'établir la vérité, c’est comme un adjuvant, indispensable certes, mais dont le mouvement subit l’attrait de centres inconnus, qui font son intérêt. Dans la recherche psychologique, comme dans l’exposition logique, s’opère une médiation ; mais s’il est vrai que la justification du résultat ne pourra se passer d’un moyen terme, celui-c1 est d’abord inconnu et le problème est de le trouver : l'esprit ne le trouverait pas s’il ne souffrait d’en manquer, et il y a plus dans cette souffrance qu’une absence. Comme un commandant de compagnie devant sa compagnie incomplète, il voit les manques et en est déçu. On pourrait résumer cette constatation en disant que ce ne sont pas les liens qui font la convection, que c’est la convection qui fait les liens; mais sans doute convient-il mieux, dans ce travail, de ne sacrifier ni les conditions objectives de possibilité ni l’action volontaire. Elles sont sur le même plan et en relation.

Il en résulte la possibilité d’erreurs. La suite admirable des succès de Ramsay trouve la contre-épreuve de sa valeur dans l’erreur du métargon, puisque cette erreur vérifie ce qu’il y a de liberté dans la volonté d'objectivité. Au cours d’une de ses analyses, postérieures à la détermination de l’argon,

il avait reconnu, dans le vert et le violet, des lignes qui n’appartenaient pas au spectre de l’argon. Cette même partialité pour le rationnel, qui le poussait à déployer la gamme des gaz lourds de l'air, lui fit accepter un gaz nouveau, qu'il appela le métargon. Mais ce sont les mêmes méthodes, sinon le même emploi, qui font réussir et échouer ; et le progrès de l’étude ne confirma pas son existence. Non que les lignes observées n’y fussent pas : tout donné en tant que tel est vrai. Mais Ramsay avait utilisé, au cours de son expérience, une qualité de phosphore qui devait contenir une certaine combinaison du carbone, puisque le spectre, qui apparut à une pression assez élevée, était celui de l’oxyde de carbone. Nulle part ne se vérifie mieux l’idée que-le vrai est ce que l’avenir consolidera.: 7! n’y a pas de critère crucial du vrai, parce que le signe du vrai lux est historiquement postérieur. Rien n’est vrai que par l'acte de foi qui pose sa fécondité indéfinie; mais, dans cet acte de foi, la raison est tout entière, car nous ne pourrions concevoir qu'un avant fût confirmé ou démenti par un après, si nous n’y impliquions le position d’un principe éternel, qui rende la succession possible et inépuisable.

On défigurerait cette raison, si on la séparait de la volonté d’expansion de l’esprit, qui assure sa fécondité. L’impression la plus forte, que laisse la familiarité avec les démarches de ce savant, qui a lui-même dépeint son âme d’enfant comme celle d’un paresseux et d’un songeur, c’est la hardiesse, prudente, mais illimitée de l'imagination, avec laquelle il élargit son travail de laboratoire jusqu’à la conquête des réalités les plus lointaines. On ne force pas les faits en y pressentant la connexion contemporaine entre la microphysique de l’atome, que Ramsay a préparée par l’étude de l’hélium, auquel ses travaux aboutissent, et l’astrophysique. Janssen avait reconnu une ligne D du spectre solaire. Étudiéé par Frankland et Lockyer, elle fut attribuée à un corps appelé hélium. Il fallait le faire descendre du ciel sur la terre. Déjà Schiaparelli l'avait signalé dans une fumerolle du Vésuve. Mais connaître, c’est manier. Tant que le

moi ne s’est pas assuré la domination d’un objet, celui-ci n'est pas. Il commence d’être par l’utilisation intellectuelle, il arrive à la densité de la connaissance sensible par le maniement pratique. L’attention de Ramsay est attirée sur un traité de Hillebrand, où celui-ciindique que des minerais d'uranium émettent des gaz. Il traite 30 grammes de clévéite avec de l’acide sulfurique dilué et l’obtient. C'était le commencement de cette chasse à l’hélium, que ses propriétés nous rendent si désirable pour l’aérostation. Avec la domestication de l’hélium, se terminait l’œuvre, entreprise sans avoir été pressentie autrement que par la contradiction d’où elle devait sortir. Le huitième groupe de la classification de Mendeleieff, le plus inactif chimiquement, s’étalait de l’hélium (p. atom. 4) au xénon (128), par le néon (20), l’argon (40) et le krypton (82). J. La limitation du savoir. — La recherche est partie de la contradiction; celle-c1 a interdit, pendant que le travail se poursuivait, que la certitude dispensât jamais de douter ; elle prolonge son influence sur le résultat même, en empéchant de lui attribuer une valeur absolue. Le savoir obtenu restera comme suspendu entre l'éternité de la vérité, à laquelle son intelligibilité relative le rattache, et la singularité de l’histoire, auquel il appartient par sa date, les modes momentanés de son expression, l’actualité de ses effets dans les consciences. Symbole de la philosophie contemporaine qui cherche sa voie entre l’éléatisme et lhéraclitisme, Penser en effet, c’est sortir d’une vérité vers une autre ; mais on le peut de deux manières : en allant de cette vérité à celles avec lesquelles elle tend à constituer un système éternel, comme ici de la famille de l’hélium aux autres familles de la classification de Mendeleieff devenue le plan de la nature chimique ; ou en la reliant par continuité psychologique aux affirmations antécédentes ou .conséquentes, comme on peut intercaler l’œuvre de Ramsay entre l’exploration de notre environnement chimique, commencée par Lavoisier et Priestley, et la physique contemporaince de l’atome, fondée par hypothèse de Ruther-

LE 8eNNE. Le Devoir. 7

ford et de Bohr. Ces deux attitudes s’opposent comme l'identité du logique et l’identité du fait, on pourrait dire l'identité du même dans l’autre, l'identité qui réduit ; et l'identité de l’autre contre l’autre et le même, l'identité qui sépare. Être, cela veut dire se retrouver en tout, ou se distinguer de tout, singularité du nécessaire ou nécessité du singulier,

Impossible, dans Finterprétation du savoir scientifique, de sacrifier l’une de ces attitudes à l’autre, le nécessitarisme à l’historisme ou l’historisme au nécessitarisme. Que Ramsay ait un jour isolé un corps, offrant un spectre propre à l’analyse, c’est une vérité, quine peut être historique qu'en étant éternelle. Si loin qu’on porte le contingentisme, un fait ne peut être vrai qu'en étant plus qu'un fait ; et la théorie systématique de FPargon doit révéler et envelopper, si confusément qu'on veuille Fadmettre pour sauvegarder l’avenir de la science, des rapports objectifs, qui seront à travers le temps et l’espace des conditions d’actions réussies. À vider l’histoire, des lois, on supprimerait la science ; et on supprimerait aussi l’histoire qui ne peut se

définir qu’en contradiction avee elle,

Corrélativement, on ne peut concevoir la vérité comme un système effectué, dont le savant acquerrait éventuellement la connaissance par découverte, car il est impossible de méconnaître la nouveauté posée par toute invention scientifique. Quand les deux chimistes communiquèrent le résultat de leur recherche à la Société Royale de Londres, un assistant demanda par humour si « l'honorable M. Ramsay avait aussi découvert le nom du nouveau gaz ». Non seulement Ramsay a inventé ce nom, mais il a inventé la technique pour produire largon en laboratoire, et il a inventé l’argon en laboratoire lui-même, qui en reçoit des propriétés nouvelles. On serait encore victime de l'abstraction identitaire et lon reviendrait à l’'atomisme, qui joue aux osselets, si l’on confondait l’argon mélangé à l'air avec l’argon isolé, qui reçoit de sa relation avec des circonstances nouvelles l'aptitude à produire des effets nouveaux. De

la recherche scientifique, résulte une créature ; et si le sa- vant le méconnaît, c’est que, laissant les applications à la technique, il n’est savant qu'en tant que, se retournant par l'analyse sur les produits de son activité, il n’en retient que les caractères, par lesquels ils s’identifient à des objets observés hors du laboratoire et auxquels il donne le même nom. Que Rayleigh et Ramsay se fussent abstenus de résoudre la contradiction proposée, une technique nouvelle et son produit eussent manqué d’apparaître. L'activité, qui engendre un être dont l'existence était contingente, est une création ; même si des lois lui fournissent son contenu objectif.

Que cette opposition entre la systématicité, mdispensable à la vérité, et la contmgence, indispensable pour que la science ait une histoire et procède du savant, soit contradictoire, c’est précisément ce qu'a vérifié le factum movens, qui démentait le principe de l'identité des espèces chimiques par la dualité des densités de l'azote. Les deux savants ont résolu cette contradiction particulière ; mais ils auraient achevé le savoir, si la contradiction générale entre système et histoire avait été résolue par eux. Pour que la vérité qu'ils ont découverte fût définitive, il faudrait que la vérité totale fût connue, car, si vérité équivaut à systématicité, n'importe quel changement intervenant dans le reste du savoir doit réagir sur elle. C’est pourquoi aucune vérité scientifique ne peut qu'être qu’à peu près vraie. Mais si cet à peu près permet une évolution ultérieure, il com:porte aussi des degrés, et l’on pourra eroire que certaines vérités sont plus près de la vérité absolue que d’autres, L’historisme pur, quilivre la science à l'histoire, en fait une évolution sans valeur, Fintellectualisme pur, qui confond la. science avec un être systématisé, la rend incapable d’évoluer et supprime l'invention scientifique. Mais le savant croit, et par là il enseigne la moralité, que tout se passe comme si le progrès scientifique engendraït une vérité de. plus en plus solidé. Sans doute Foœuvre de Ramsay ne sera plus intacte dans une science plus avancée, car le dévelop-

pement du savoir doit réagir sur toutes ses parties et les défigurer. Mais, ou elle n’est qu’un épisode d’une aventure sans valeur morale, ou il faut croire qu’une intelligence plus perspicace que le nôtre discernerait l’identité, qui la prolongera dans des parties de tout savoir ultérieur. Que nous ne le puissions nous-mêmes, nous ne devons pas nous en étonner, car posséder une partie définitive du savoir complet, serait le posséder lui-même ; et la vie scientifique ne peut se poursuivre qu’à la condition que son but ne se substitue pas à elle.

En d’autres termes, on imagine le savoir complet comme un tableau spatial, par exemple une classification sur une page d’un livre, où toutes les vérités, arithmétiquement distinctes, se juxtaposeraient dans un ensemble, où des traits les réuniraient. La vérité de l’argon trouvé par Ramsay n’en serait qu'un morceauisolé. Mais d’abord en brisant, par une connaissance partielle, les connexions d’une vérité avec les autres, on doit l’altérer. Ce que pense Ramsay, et quiconque s’identifie avec lui par sympathie, ne doit pas être absolument identique avec ce qu’on suppose lui correspondre dans la vérité complète. Vérité partielle est contradictoire. Le progrès scientifique ne peut pas n'être qu’additif. En effet l'addition ne construit pas, tant que le total ne confond pas les éléments. 1 + 1 ne deviennent 2 qu’à la condition que les deux 1 ne se posent plus à côté l’un de l’autre. Si c’est vrai déjà de la quantité, à plus forte raison de la qualité, toujours simple, si synthétique soit-elle ; et de toute représentation du moi, que le moi doit intégrer pour qu’elle soit.

Il en résulte que la vérité absolue ne peut être une multiplicité, dont les termes seraient mutuellement extérieurs et de l’un à l’autre déductibles. La déduction ne peut jamais être qu’un périple autour du réel. Toutes les idées, qu’elle égrène, doivent se confondre dans une identité, qui, pour inclure une richesse infinie, ne peut être connue que par une intuition qualitative, comme :un foyer éblouissant qui repousse le regard par son éclat après lavoir attiré par lui.

En attribuant la vérité à un résultat scientifique, on ne peut donc signifier qu'une idée, c’est qu'il converge avec tous les autres vers un point où il s’identifierait avec eux, de sorte que l’idée abstraite de vérité y recevrait tout le contenu dont elle est capable. Mais, comme ce contenu dépasse toute limitation possible, la vérité absolue n’est que la forme intellectuelle de l'idéal. De même que le devoir exige qu’on fasse plus que le devoir, la vérité promet, dans un résultat, plus que ce résultat. Les chimistes, qui suivront Ramsay, devront tenir compte, dans les théories que de nouvelles contradictions leur inspireront, de ce qu’il a établi. Comme la contradiction exclut la certitude, la certitude exclurait la moralité ; mais cette même contradiction et cette même moralité, qui excluent la certitude, en impliquent le principe. Pour que le devoir scientifique et universellement le devoir soit, nous devons avoir l’idée de la certitude, identique à la certitude abstraite, pouvoir nous approcher de la certitude concrète et n’y pas atteindre. Le savoir ne se distingue de la croyance que comme le plus ou le mieux de ce qui lui est inférieur. Comme ces pauvres gens à qui il . manque toujours un sou pour en faire quatre, il nous manque toujours quelque chose pour avoir Pabsolu: Mais les pauvres gens ont leur pauvreté, qui est l’impatience d’en sortir. Comme eux le savant est avide d’intelligibilité ; mais son ignorance croîtra avec son intelligence. Avec elles, la limitation du savoir, la contradiction, motrice de la recherche.

C’est ce que vérifie la postérité de la découverte de l’argon. Le tableau de Mendeleieff complété par Ramsay provoquera un fait scientifiquement intéressant le jour où il sera reconnu que lhélium n’a pas un poids atomique exactement quadruple de celui de l'hydrogène. Dans ce hiatus, la physique Contemporaine, renversant encore une fois un échec en succès, trouvera la source de la radioactivité solaire. L'œuvre de Rayleigh et Ramsay a conduit d’une contradiction à une autre. Intéressant a deux sens, dont il faut maintenir l'originalité : satisfaisant et provoquant. L'argent, qui

satisfait l’avare, provoque le dépensier. Le scepticisme est deux fois faux : il méconnaît le bien de la possession et le bonheur de l'invention.

Si l'œuvre de Rayleigh et de Ramsay a été un chaïnon nécessaire entre les travaux de Cavendish et les travaux contemporains, nous sommes contraints de croire qu'une direction rationnelle joint le passé de la science à son avenir. La science auraït-elle aucune valeur de vérité sans elle ? Cela ne veut pas dire que nous puissions l’admettre comme une certitude vérifiée par l'expression que nous pourrions lui donner, si nous l’avions dégagée. Il faut en effet à une conscience limitée, pour qu’elle puisse connaître le passé, que l'avenir en ait poursuivi les indications. Le passé ne s’est pas connu comme passé, sinon par un pressentiment très vague de l'avenir ; et histoire qui le connaît, quand elle est faite, est l’œuvre d'un adulte, quicomprend son enfance par ce qu’il est devenu. Ainsi l'exige la relation, constitutive de tout objet. C’est l’historien qui prête à l’histoire sa direction ; et quand l'historien est une conscience limitée, cette direction ne peut être assignée qu'hypothétiquement. Pour Bossuet, l’histoire universelle a mûri le christianisme, la monarchie absolue et son prédicateur, pour Hegel, lhégélianisme, pour Comte, le positivisme, pour Lénine, Lénine. Autant d'options concrètes. Chaque historien construit l’histoire avec sa personnalité morale. Il n’y aurait que Dieu à pouvoir décider entre eux. Faute de ce recours, qui est refusé à tous, puisque chacun ne peut recevoir de révélation qu’en se la traduisant dans les formes de son esprit particulier, le savoir doit attendre la connaissance de la direction qui l’inspire, de ses progrès mêmes ; et la métaphysique se construit, en insérant de plus en plus de traits dans Fimage abstraite, que la conscience se fait de son «essence. Le savant oppose la foi dans la raison aux démentis de la raison. Il supplée à la certitude par l'idée de la certitude, maïs pour en faire le principe de son effort vers elle.

K. L'efficacité religieuse de la découverte. — Il serait par conséquent injuste de ne pas souligner le mérite essentiel

du succès de Ramsay, en montrant enfin dans son œuvre la médiation psychologique, par laquelle sa conscience opérante s’est offerte aux autres, pour exercer surelles une contagion d’entraînement. Si les vérités et les choses ne sont que des points d’intersection entre les esprits, la connaissance ne peut être que la connaissance de la connaissance. Comprendre ne peut être que revenir, par une sympathie d'autant plus pénétrante que son information sera plus complète, vers le mouvement concret de conscience par lequel un autre a engendré un acte. Que cet effort encore ne doive pas pouvoir aboutir, que nous ne puissions atteindre à ce point où, pour aller jusqu’à la limite, toutes les personnes vivraient en une, que la contradiction maintienne entre les esprits une démarcation comparable à celle qu’elle maintient entre les idées, c’est, causalement, que l'identité ne doit pas supprimer la distinction, finalement, que la sympathie, à moins d’être une scolastique du cœur et une matérialisation du patient de la contagion par l’agent, doit servir sa puissance originale de création. Ramsay lui-même a rappelé que les leçons, où Thomson mettait ses enseignements moins que son exemple, lui avaient ouvert la voie de la recherche et de la découverte scientifique. À nouveau, par une opération où la duplication du sentiment par je sentiment subjective la duplication de l’idée par l’idée, il vérifie comment l'invention scientifique peut engendrer Péducation. La recherche physique est une expérimentation morale. C’est ce qui va nous permettre de passer de cet exernple, où une contradiction particulière a suscité une construction particulière, par la médiation d’une analyse à une description générale de Pexpérience morale. Nous devrons auparavant autorisér ce passage.

17. RECHERCHE SCIENTIFIQUE ET EXPÉRIENCE MORALE — Il arrive fréquemment qu’on confonde, dans le terme impliquer, deux sens différents et même opposés, qui sont contenir et exiger. L'action, par laquelle esprit reconnaît ce qu’une vérité implique, est, tantôt une explication c’est-

à-dire une analyse, soucieuse de maintenir les liens entre les éléments qu’elle révèle, tantôt un développement c’està-dire une synthèse, qui déploie une notion pour obtenir, soit ce qui l’applique, soit ce qui s’ajoute corrélativement à elle. Par exemple 3 contient 2 ét exige 4. — Une philosophie analytique, de cela seulement qu’elle s'arrête à l'impliqué, au sens de contenu, le réalise. En décrivant l'exemple de Rayleigh et Ramsay, c’est-à-dire en dégageant de cette expérience intellectuelle les mouvements, qui nous ont paru lui être essentiels, nous n’avons pas eu l'intention de les immobiliser, mais d’y chercher, en les prolongeant et en les spécifiant, le schéma originant des principales formes de la moralité. Une induction réflexive doit nous donner, non un système, mais un dynamisme. Pour ainsi dire en ne changeant que les proportions, suivant lesquelles s’articulent les éléments de cette recherche scientifique, n’est-il pas possible de reconstruire les plus profondes des formes de la vie morale ? C’est notre espérance.

Nous ne pouvons la convertir en intention sans avoir écarté, au moins rapidement, les objections, dont le principe consiste à opposer la science et la morale comme des termes antagonistes et incapables de se construire. Par souci d’éviter la confusion de la nécessité et de l'obligation dans la notion de réalité, qui supprimerait l’obligation, des moralistes ont souligné l’irréductibilité du normatif au spéculatif, des jugements de valeur aux jugements de réalité. Comment, dit-on, la science pourrait-elle nous instruire sur la morale et la moralité ? La science est la connaissance de ce qui est, et, dans ce qui est, de ce qui ne peut pas ne pas être ; la morale, de ce qui doit être, de'ce qui peut ne pas être, puisqu’il n’y aurait pas lieu de l’ordonner, si le cours objectif des événements devait le produire nécessairement comme un effet. Dans la science, la morale ne peut être qu’une intruse. Pourquoi louer ou blâmer ce qui est ? Rien de plus stérile qu’une morale rétrospective. Corrélativement, il ne peut y avoir de science de l'idéal. Comment trouver l’être

de ce qui n’est pas, la nécessité de ce qui peut ne pas être réalisé ? Rien de plus fictif qu’une science imaginaire.

De cet antagonisme, on doit aboutir à des conclusions hostiles. Le scientisme, optant pour le premier des termes de la contradiction, supprimera la morale. Il dégradera son objet en rabaissant, par réduction successive, la moralité à la morale, celle-ci aux mœurs, les mœurs à leurs lois, où il prétendra retrouver le réel. Contre quoi le moralisme tendra à discréditer la science, en l’accusant de sacrifier le devoir à la nature. L'une des deux fonctions de l'esprit cherchera la pureté de son essence dans l’anéantissement de l’autre ; comme 1l arrive toujours quand l'esprit, cherchant l’unité par l’aveuglement et la partialité, au lieu de la produire par la construction, évite la peine qu’il faut pour résoudre une contradiction, en optant arbitrairement pour l’uu des contradictoires.

Écaärtons d’abord, dans l'examen de cette objection, le réalisme naïf, qui consisterait à confondre la science et l4 morale avec leurs produits respectifs, la science faite, la morale formulée dans un catéchisme. L'activité scientifique et l’activité éthique, celle du moraliste, s'opposent corrélativement comme une reconstruction et une préconstruction. Il y a deux espèces de plan, celui de Paris reproduit une ville construite, celui d’un architecte esquisse un édifice à construire. Comprendre, comme le veut le savant, c’est refaire un objet pour avoir souffert, soit de ce qu'il est, dans l’accident, soit de ce qu’il n’est pas, dans l'arrêt ; ordonner, c’est proposer à soi-même ou à autrui, à partir d’un conflit, un objet à faire. La science porte sur le réalisé, la morale sur le réalisable. Elles ne s’opposent pas absolument, car une identité les unit : toutes deux sont des opérations constructives, qui seraient inconcevables sans le devoir et le pouvoir d’unifier ; mais elles s’opposent relativement par rapport au présent, qui est le point où la volonté s’insère dans le temps ; ce qui fait qu’une philosophie de l'éternel les confond. Si par exemple je détermine les conditions de la guerre, c’est que je me transporte par la

pensée vers une fin arbitraire du temps, pour comprendre comment, à partir des lois éternelles, la guerre devait itérativement se reproduire au cours de Fhistoire ; si au contraire je prononce sur la valeur de la guerre, c’est que je me ramène par une fiction rétrospective, à une origine imaginaire des temps, pour prononcer sur la manière dont l’histoire devait être voulue. La réalité est le principe de la valeur, la valeur la fécondité de la réalité.

En effet les contradictions que nous devons résoudre sont de deux espèces. Les unes, plus subies que désirées, nous font ressentir comment la réalité pèse sur nous. C’est ce qu’on peut appeler les contradictions de chute, comme est une maladie qui vient traverser, interrompre, retarder l'achèvement d’une entreprise. La volonté n’y est pas moindre que dans l’entreprise, puisqu'on peut se livrer à la maladie au lieu d’en chercher la guérison ; mais elle a été contrainte par l'événement d’abaisser son idéal, de même que l’homme, qui a glissé, doit remonter. — Les autres, plus sollicitées que rencontrées, nous font vérifier notre supériorité sur la nature. Ce sont les contradictions de conquête, par exemple les projets d’un convalescent. L’obstacle n’y est pas moindre que dans la maladie, mais il n’apparaît qu’à raison de la décision de l’aborder. La volonté a élevé son idéal. L’automatisation des habitudes contractées fait que les contradictions de conquête deviennent, par le progrès de la conscience, des contradictions de chute. Comme elles s’opposent, s'opposent la science et la morale.

La seconde réponse consiste, après avoir distingué morale et science, à les distinguer toutes deux de la moralité. Il ne suffit pas en effet, pour fonder cette distinction, d’avoir inséré dans la définition de la science et de l'éthique ce qu'il faut d’activité pour les empêcher de se perdre dans l’objet ; l’une et l’autre restent des types généraux d’activité, qui pour cette raison ne peuvent se confondre avec l’activité la plus réelle. La moralité se distingue d’eux en ce qu’elle enveloppe l’intervention d’un moi personnel, nominatif,

mieux, d’un je aux prises avec une situation singulière. Le jugement de moralité est le jugement suprême, par lequel quelqu'un, qui n’est pas n’importe qui, compose un jugement de réalité et un jugement de valeur dans une action qui les dépasse. L’homme d’état, qui, utilisant sa connaissance des conditions de la guerre, adhérant à sa condamnation morale, y ajoutant la considération de tous les facteurs empiriques qu'il y faut, réussit à empêcher une guerre, est un technicien, un moraliste, maïs par-dessus tout il est moral. Car, de même que cette activité, qui fait d’une cause la génératrice de ses effets, est incluse dans Pactivité d’un mécamisme empirique qui fabrique un produit utile, toutes deux ne se réalisent que par et pour ie d’un moi inventant le bien.

A prendre la conscience nette de ce que la moralité apporte de nouveau en tout ce qu’elle anime, on évite à la fois de lexclure de Finvention scientifique et dè l'y confondre. — Vérifions la première thèse. Rien ne sert d’objecter que le fait d’où part la recherche lui est donné, que le savant y sent la nécessité, qu’il ne dépend pas de lui de le faire ce qu’il est ; qu’au contraire le bien qui doit être créé procède de l’obligation, ne se réalisera que par le consentement du moi. Cette critique, qui suppose un réalisme de la science, est démentie par tout savant qui prend conscience de lui-même. Car s’il y a une vérité que lPépistémologie de ce temps ait établie, que confirme l’exemple de Rayleigh, c’est que tout savant doit à quelque degré se faire ses faits, qu'il y contamine une impression psychologique et des postulats, que celle-là suppose son attention, ceux-ci des décrets, que l’art d’inventer y commence. Le fait du savant, ce n’est pas n'importe quel fait, c’est le fait vrai ; ét le fait vrai, au cours d’une vie scientifique qui ne doit pas s’achever, c’est le fait qu’il juge intéressant pour lui, susceptible d’être construit avec d’autres ou d’y conduire, le fait auquel il fait crédit. Un jugement de fait sera un jugement de réalité pour celui qui appliquera la science ; pour celui qui linvente, c’est un jugement de valeur. Quand

Loeb', polémiquant contre Jennings, revendique pour tout chercheur le droit de se choisir « un bon matériel », il recommande expressément au savant d'accueillir ou de repousser, d'exprimer ou d’altérer le fait à son gré, pourvu que ce soit sincèrement. Son initiative sera jugée par l'efficacité de la théorie qu’il réussira à construire. Nous avons vu Rayleigh et Ramsay choisir, entre les faits inattendus, ceux qu’ils tiennent pour consistants et dont ils font le principe de leur recherche ou une condition de la solution, et ceux qu’ils rejettent comme négligeables. Le succès a ratifié leur choix: Mais si ce choix a pu être un bon choix, c’est qu’il était un choix. D’autres ont abouti à des erreurs et ont manqué des découvertes parce qu’ils ont mal choisi.

Trouvera-t-on dans les théories cette contrainte sans appel qui empêcherait de reconnaître dans la recherche scientifique une recherche morale ? Comme les faits, elles s’offrent, elles ne s’imposent pas, parce qu’elles doivent participer à l’aléa des faits, leur corrélatif. Tant qu’une théorie n’a pas reçu la matière empirique qui doit la vérifier (et aucune vérification n’est complète), elle n’est qu’un postulat. Même les axiomes, autres que le devoir d’exclure la contradiction, ne peuvent intervenir que si le savant postule l'opportunité de leur emploi. Puisque l’échec initial de toute recherche scientifique est une incohérence entre une idée et un fait, il laisse à choisir entre ces deux partis de tourner le fait contre l’idée ou l’idée contre le fait. Rayleigh et Ramsay ont tourné le principe de l'identité des espèces chimiques contre la dualité des azotes, Einstein, les aberrations du périhélie de Mercure et la pesanteur de la lumière contre les principes de la mécanique newtonienne. Certains préféreront les décrets profonds du génie qui reconstruira une science entière à partir d'idées de fécondité plus ample ; d’autres admireront davantage l’ingéniosité d’économie avec laquelle il ramènera à des lois admises les faits qui paraissaient d’abord les contredire le plus violemment.

4. Loeb. La conception mécanique de la vie (trad. Mouton), Paris, Alcan, 4914, pp. 59, 73.

Les uns et les autres, à moins qu’on n’anticipe sur les résultats d’une recherche pour les supposer acquis dès son principe, s’accorderont à avouer que l’activité scientifique, comme n'importe quel art, doit soumettre au moi toutes les données intellectuelles ou sensibles, matérielles ou éthologiques, profondes ou singulières, dont il fera ses moyens ; et que par conséquent l’activité morale se trouve entière dans la recherche scientifique. Si on risque de l’y méconnaître, c'est qu’on oublie, devant le succès de ceux qui arrivent à un résultat, les tentatives de ceux qui l’ont manqué. Il y a pire que léchec, car alternativement échouer et réussir, c’est vivre. L’anéantissement, la volatilisation, l’avortement des efforts en un rien, à la limite le suicide, témoignent de notre liberté au moment où nous en mésusons. L’insuccès du métargon a vérifié le mérite de Ramsay.

Est-ce à dire qu'en reconnaissant la moralité dans la découverte de l’argon, nous devions la réduire à la moralité scientifique ? Comment serait-ce possible, si le propre de la moralité est d’être indéfiniment nouvelle, de cesser d’être au moment où elle s’identifierait à une chose, une loi, une habitude, à une spécification d’elle-même, de ne s’entretenir que par une renaissance ininterrompue, que la contradiction a pour destination de provoquer dans la conscience ? Si donc nous avons étudié l’exemple de Ramsay, ce n’est pas pour y arriver ; mais pour en partir. L’analyse d’une action morale, choisie par nous en vertu de ce droit de choix que nous venons de reconnaître au savant lui-même, n’a d'intérêt que pour nous amener à l’analyse générale des traits essentiels de la moralité, de même qu’à son tour celleci aura pour destination de permettre la généralisation des résultats obtenus et la production des inventions nouvelles.

En un mot, la singularité de la moralité est inséparable de son universalité. La même toujours, nouvelle toujours. Elle doit se reconnaître dans les actes les plus rudimentaires, que puissent produire des consciences inférieures, pourvu qu’ils enveloppent souffrance et invention d’un trait de structure objectif ; comme elle se renouvelle et se

complique, dans les actes les plus complexes d’une humanité civilisée. Aucune mentalité prélogique, car l'opération la plus simple, par laquelle un primitif invente un procédé de culture ou de chasse, est dans son fond identique à l’opération qui à produit la lampe à trois électrodes. Aucun règne des fins, car si toute œuvre n’est que par l'opération qui Pinstitue pour l'utiliser, aucune ne pourra dispenser n'importe quelle conscience, qui veuille ne pas déchoiïr, d’une opération nouvelle. [Il n’y a pas d’âge avant la moralité, ni d’âge après elle. Des trois périodes de Comte et de Marx, une, la deuxième, est, une crise. C’est la seule réelle, les autres ne sont que des fictions par lesquels ils lui assignent, conformément à des préférences qui ne s’avouent pas, des térmes idéaux. — Mais au moment même où l’on affirme l’identité de la vie morale à travers son cours, il faut se garder d’y chercher une autre identité que lidentité d’un rythme, où la contradiction est faite pour provoquer l'invention. La conscience morale n’est ni inerte, ni capricieuse ; elle se construit. Son histoire n’est pas qu’une évolution, c’est un épanouissement, au cours duquel un présent se refait indéfiniment un passé de plus en plus profond et de plus en plus précis par la science et l’histoire, et s’invente incessamment par la morale un avenir de plus en plus fécond. La moralité est mieux qu'éternelle, elle est perpétuellement présente ; mais ce n’est pas la présence d’un spectacle, c’est celle d’une création.

18. QUE LA CONTRADICTION EST POUR NOUS. — Puisque la contradiction, par l'insuffisance du dogmatisme et par Fexemple de linvention scientifique, nous est apparue comme la condition initiale de Pexpérience morale, c’est elle dont nous devons d’abord chercher les traits généraux. Dès que l'invention s’amorcera, la conscience commencera de se déterminer, de se fixer. Elle est ici dans son inconsistance génétique, dans sa mutabilité germinale, on peut dire esprit pur. Quand l'invention se manifestera, même à l'inventeur, dans le secret de. lui-même, il sera trop tard,

tout sera virtuellement fait. L’orientation de tout le reste aura été amorcée au sein de la contradiction. — Celle-ci offrirait-elle une matière à l’étude si, comme la logique l'exige, on la traitait comme un néant. En elle, semble-t-il, impossibilité d’unir entraîne l'impossibilité d’être. Comment ce qui n’est rien, où mieux ce qui doit n’être rien, pourrait-il servir à quelque chose ? Voyons donc si et comment la contradiction est.

I est classique de définir la contradiction, opposition absolue, celle de l'être et du non-être. Il semblerait même, puisque l’être et le non-être purs ne se posent que par leur opposition, que la contradiction les fasse apparaître en se posant. Mais le même acte qui les pose semble lannihiler elle-même. En effet, à partir de cette définition qui la dissout, il est aisé de la réduire à rien. Si en effet on cherche ce qu’il y a de réalité dans l’opposition de deux contradictoires, entendus comme un positif et sa négation, un plein et son vide, cetie réalité ne peut se trouver que dans le terme positif. Comme il ne peut atteindre à la positivité que par l'harmonie deses éléments, s’ilest complexe, et,silestsimple, par l’exclusion de toute limite, ce ne peut être en lui que réside la contradiction. En toute rigueur, il Pexclut si complètement qu'il est l’Être total et infini, auquel l'être ne peut être refusé, même contesté, l’objet de l’argument ontologiqué. En dehors de lui, iln’y a que le terme négatif qui n’est rien ; en dehors d’eux, puisque la contradiction est analysée, il n’y a que leur juxtaposition, qui n’ajoute rien au terme objectif, qui ne remplit pas le vide du terme négatif. Voilà la contradiction anéantie. Le terme positif rejoint la réalité, à laquelle il appartient, qu’il constitue ; le reste est volatilisé. Tout ce qu’il y auraït de réalité dans la contradiction serait l’être ou le bien, qui, excluant la contradiction, la renverrait au néant. |

Pour éviter cet anéantissement, corrélatif de la réahsation de l’être par substitution du pensé à la pensée, que l'analyse fait commettre, on est amené à souligner que la contradiction ne peut opposer que les prédicats d’un même sujet. Il

est contradictoire que je sois à la fois doutant et non-pensant, si le doute et la pensée sont indivisibles parce qu’ils sont intérieurs l’un à l’autre. Mais la difficulté n’est pas supprimée. Car ou le doute et la pensée ne font qu’un, si c’est la même chose de douter et de penser, cette contradiction entre douter et non-penser se ramène à l’opposition entre douter et ne pas douter, par suite à l'opposition entre l'être et le non-être. Le sujet grammatical est le témoin indifiérent de la contradiction, elle se joue c’est-à-dire s’anéantit à son propos, mais 1l n’y peut rien. Il est contradictoire que le doute soit le non-doute, pour moi comme pour qui que ce soit, où que ce soit. Mais cette alternative paraît inacceptable, car le doute et la pensée doivent former deux notions différentes, pour que nous ayons pu les distinguer avant de les unir. Ce qui est alors contradictoire, c’est qu’ils soient affirmés comme inséparables par une pensée qui les sépare. Bref la vérité, c’est que le sujet qui juge, à l’occasion du sujet logique et grammatical, le sujet sentant, dont aucun sujet logique ne peut être qu’une projection, est divisé contre lui-même. Objectivement la contradiction se résout en une unité ou en une dualité; mais ni l’une ni l’autre n’est plus contradictoire.

Comment en effet la contradiction subsisterait-elle, si l’on remplaçait en elle l'ambiguïté de la pensée pensante par la fixité claire du pensé, où le non-pensable ne peut plus être ? Ce qui peut faire la contradiction, ce n’est pas l'opposition de l’affirmé et du nié, c'est l'opposition de l’acte d'affirmer et de l’acte de nier, c’est la présence, non d’un sujet objectif de la logique et du discours, mais d’un sujet pensant qui ne reste pensant qu’aussi longtemps qu’il n’a pas décidé s’il doit lier ou s’il ne doit pas lier tel terme à tel autre. Le Cogito cartésien indique un glissement possible par l’ambiguité du mot cogito, qui, au moment où le doute le prépare par la conscience du doute, ne signifie que dubito; mais dans lequel le dogmatisme naît, parce qu’à la fin du doute, si l’on en peut sortir, il signifie affirmo. Que ce glissement doive être fait, nous ne chercherons pas à prétendre

autre chose ; mais il y a glissement. L'option morale y est tout entière. Le raisonnement de Descartes ne touchera pas le sceptique, qui ne veut pas réfléchir sur son doute et y découvrir le devoir, car ce qui lui plaît, par une perversité d'artiste qui n'aime plus que les dissonances non résolues, c’est d’osciller. Il affirme et nie tout à tour, en se sachant prêt à nier quand il affirme, prêt à affirmer quand il nie. La contradiction est le nom de ce flottement psychologique. Quand on en sort comme Descartes en posant l’être, on le supprime. Mais si le dogmatisme ne peut obtenir la certitude et n'indique qu’une direction vers elle, la suppression absolue de la contradiction par l’analyse ne peut être qu’une limite idéale.

L’associationnisme obéit à la même logique. Quand il réduit l’acte intellectuel, qui consiste à juger l’un du deux, à la constatation d’une contiguité ordinaire entre deux termes, il résout la ressemblance entre les présentations successives des termes dans la somme d’une identité et de différences. D’où lui vient sa conviction ? Du flottement contradictoire dans son esprit entre l’unité et la diversité des semblables. Croire, c’est, à partir d’un doute‘ construire des termes, que l'analyse a distingués des autres et distendus entre eux. L’associationnisme croit aux semblables parce qu’il les a extraits de la ressemblance, à l'identité parce qu’il l’a extraite des semblables; et il doit tenir pour objectif ce qu’il a objectivé. Il a raison, à condition que la réalité initiale de la contradiction, qui retardait et annonçait l’objectivation, ne soit pas méconnue, sous le prétexte qu’il n’en reste à la fin que l’un et le plusieurs ‘ juxtaposés. Percevoir une ressemblanéé, t’est douter: s’il faut donner le même nom à deux objets ou deux nèms différents. L’affirmation de la ressemblance sera une décision, qui tranchera le débat en faveur de l’identité de nom. Mais il arrive souvent que le débat est tranché en sens contraire ; et l’on n’a pas le droit d’appeler le doute initial d’un nom, qui ne lui convient que dans le cas où ce doute finit par l'affirmation d'identité, De ce dont celui qui l’éprouve,

LE SeNNE. Le Devoir, 8

ni personne ne peut dire s’il perçoit une identité ou des différences, parce qu'il tend en même temps à affirmer l’une ou à la nier en affirmant les autres, comment exprimer la nature, sinon en l’appelant contradiction ?

C'est la présence de la contradiction dans l’erreur, qui fait l'erreur. L'erreur est plus qu’un non-être objectif. On peut, par abstraction, la considérer comme telle. Elle de- ; vient une moindre vérité, signifiant un moindre bien; si j'ai quatre francs et crois en posséder cinq, ma croyance est vraie aux quatre cinquièmes. Mais aussi cinq francs forment un tout doué de propriétés, et ce tout me manque totalement, si je n’en ai que quatre. La perte d’un franc équivaut à la perte des cinq, si je dois acheter un objet de cinq francs. De même, quand l'erreur est une moindre vérité, c’est quand elle apparaît comme une partie distincte de la vérité totale où elle est contenue, c’est-à-dire quand elle se dissipe, presque au terme final du réveil. Mais elle était erreur avant de se dissiper. L'erreur de l’homme qui va acheter un objet de cinq francs, quand, croyant en posséder cinq, il n’en possède que quatre, c’est la contradiction entre ce qu’il entreprend et lespoir de réussir. Elle lui apparaîtra au moment de payer; mais, comme il faut bien, si le goncept d’objectivité n’est pas vide de sens, que nous ne puissions nous tromper avec la même candeur que nous voyons la vérité, la manifestation de la contradiction dans l'esprit devra avoir commencé par une préoccupation confuse de sa présence dans l'erreur. L’homme, qui marche en montagne, sent les variations de pente de la route ; et il sent aussi quand elles provoquent le ralentissement ou la | reprise de son effort. De même nous percevons obseurément quand nous cédons à un déterminisme intellectuel, au lieu de faire effort pour analyser le réalisé et construire le meilleur. Le sentiment très enveloppé que nous devrions réfléchir, quand nous affirmons et sacrifions à notre inertie présente le succès d’une action plus ou moins lointaine, est l'erreur. Il y a dans Perreur plus qu’une vérité et un néant, il y à une aberration de la volonté, L’être et le non-être ne

sont pas mélangés, le sujet les confond ; et comme il confère l'unité à tout ce qu’il appréhende, il fait de leur union une contradiction. Union étrange, monstrueuse, parodie d'union, soit; mais encore union, qui nous coûtera pour être réparée,

Quand on a renoncé à la philosophie de la nature pour la philosophie de la conscience, on ne peut anéantir la contradiction, car ce serait méconnaître la réalité de la souffrance. Or la première conclusion qu’autorise l’examen de nousmême, c’est qu’il nous est impossible de faire comme si la souffrance n’existait pas, parce que tout part historiquement de là. Si notre théorie de la réalité est incompatible avec la souffrance, ce n’est pas la souffrance qu’il faut nier, c’est notre théorie qu'il faut amender. La vie le confirme. Aucune théorie ne peut tenir si elle conduit à l’échec et à la souffrance. L'épreuve de toute philosophie est intime et affective. Ou la théorie réussira à dissiper la souffrance, et nous ne pourrons pas ne pas croire à la vérité; ou elle échouera, et son échec la déconsidérera définitivement. La contradiction est maîtresse de vérité, la souffrance maîtresse de l’affirmation. Le stoïcien souffrant, qui nie la réalité de la douleur, nie sa négation, par l'intensité avec laquelle il nie ; et la contradiction, qu’il surmonte, révèle sa présence à l'effort qu'il fait pour la surmonter.

Objectera-t-on enfin que la réalité qu’il faudrait attribuer à la contradiction échappe à la pensée, parce qu'elle est indéterminable ? C'est inexact. Nous distinguons une souffrance d’une autre : rien n’est si riche qualitativement que la douleur ; nous distinguons une contradiction d’une autre, et si la vie nous rejette de Pune à l’autre en restant si diverse, c’est que la singularité n’appartient pas moins à la contradiction qu’aux êtres que la moralité en fera sortir. Le néant ne possède aucune détermination. Une contradiction au contraire est déterminée par les termes qu’elle oppose, par la personne qu’elle affecte, par l’entourage où elle se situe, par la solution qu’elle appelle. Toute contradiction est telle contradiction; elle implique des vérités, elle se

place à un moment de l’histoire, elle n’aurait pu venir avant le principe ou les termes en fonction desquels elle se pose, elle s’évanouira par la solution. Comme on dit l’effet Edison, on dit le problème de Molyneux. Comment traiter la contra- . diction comme un rien ? Si elle en était un, nous ne l’aurions pas nommée.

On peut soutenir certes qu’il y a du néant dans la contradiction, puisqu'il est déjà vrai que toute réalité, chose ou idée, que l’analyse découpe dans la totalité de l’être, étant limitée, participe au non-être. La contradiction, c’est sa solution niée. Mais d’abord ce néant n’est pas absolu; en second lieu, à cause de la répugnance qu’il provoque en l'esprit, il mérite bien plutôt d’être appelé la nécessité sentie que l’absence d’être. Dans cette notion de nécessité, se confondent en effet deux acceptions, que l’expérience force à distinguer. La nécessité que nous pouvons appeler objective est une nécessité de soutien, elle nous porte, elle autorise le déterminisme objectif qui n’a fait que l’épanouir. Les lois sont les ressorts de mon être, elles se confondent avec moi; par le concours de la gravitation, de la cohésion, de cent nécessités, dont l’être consiste à la limite en ce que je peux les ignorer, mon corps est situé à un certain point de l’univers et y fonctionne. Je respire en ignorant ou presque l’air que je respire. Je le connaîtrai quand il commencera à me manquer. À ce moment apparaît une autre nécessité, la nécessité d’obstacle, en tout contraire à la première ; elle nous menace, elle discrédite l’objectivisme en révélant l’incohérence de l’objet. Le heurt des lois me désorganise, il crée un non-moi, non seulement distinct de moi, mais hostile à moi. C’est la contradiction : avec le non-être elle à cela de commun qu’elle s’oppose à l'être, comme la guerre a cela de commun avec la défaite, qu’elle s’oppose à la victoire. Appelons la donc un vide, si nous voulons ; ce sera ce vide répulsif, sans lequel aucun des traits de la conscience ne peut être compris, si comprendre, ce n’est pas seulement démonter et reconstruire des machines que Pobjet nous donnerait, comme nous faisons aux enfants,

mais sympathiser avec le besoin, sans lequel l'invention d'aucune machine ne pourrait jaillir pour le satisfaire. Tout de suite on peut en tirer cette conséquence qu’aucune vérité, aucune représentation ne sera autre chose qu'un vêtement emprunté par nous, ne nous sera assimilée et ne nous appartiendra, que si nous avons fait effort pour nous approprier la souffrance d’où elle est issue. Si nous ne retrouvons pas sous les théorèmes, les problèmes, sous les institutions, les besoins, sous les actes, les conflits, nous ne connaissons pas l’être du dedans, qui est la source où il s’alimente. L'intelligence la plus abstraite doit commencer par l’amour, comme celle du cœur; et l’amour est indiscret. Il pénètre jusqu’au plus-intime du moi, qu’il prend comme objet, pour y discerner les souffrances à guérir, les besoins à combler, les déceptions à convertir. L’essence de l’idéalisme critique est de retrouver sous le document, l’activité qui l’a produit; sous la science, la vie du savant. Mais on peut encore mettre des actions à la place de l’activité, une idée de l’activité à la place de l'invention personnelle ; et quand on retrouvera le sujet, un sujet impersonnel à la place de quelqu'un. L’exigence du concret, en se composant avec la requête idéaliste, entraîne du profond vers l'intime ; et la profondeur devient la médiatrice entre les besoins de la conscience qui veut comprendre et ceux de la conscience comprise. Mais, si cette médiation est plus qu’une communication identitaire, c’est que la contradiction a divisé les personnes en elles-mêmes et entre elles, pour éveiller en elles le besoin de s’unir. Le néant ne peut éveiller en nous que le vertige, la contradiction réclame la création. A confondre la contradiction avec le néant, on se condamne à méconnaître que le néant est une issue de la contradiction, mais qu’elle ne doit en être qu'une parmi d’autres, si le pessimisme n’est pas absolu. La philosophie classique a conçu une pensée triomphante, coextensive à la plénitude de l’objet, comme si ses triomphes pouvaient être conçus autrement qu’en opposition avec les contradictions, où elle est d’abord empêtrée. Par réaction, la philosophie inspirée

par l'aspect critique de l’œuvre de Boutroux menace de dissoudre la vérité et l’être dans un phénoménisme sans principe, où l'esprit de Hume est partout présent. Mais la pensée vivante ne doit être, ni la découverte de la perfection, ni une créätrice d'illusions destinées à s’évaporer. C’est une pensée soufirante et militante, qui achète ses succès de ses soufffances et de ses combats. Si la philosophie, dont la mission ést d’en Composer l’image la plus fidèle, doit être faite, à son modèle, de mouvements retenus, d’élans qui se contrôlent au moment où ils se tendent, d’impatiences peureuses d'aboutir, elle doit commencer par la réconnaissance de l’être subjectif de la contradiction.

Se plaindra-t-on enfin que cet être ne peut être avéré que par une définition de la contradiction ? A cette réquisition on donnera satisfaction, si c’est définir la contradiction que la dire l’indéfinissable. Toute définition pose un être objectif que l'esprit à défini, parce qu’il souffrait de ne pas l'avoir délimité. C’est donc supprimer üne contradiction qui n’a duré qu'autant que le terme à définir est resté indéfinissable. Cette qualification, vraie de toute contradiction particulière, considérée indépendamment de sa particularité, est donc vraie de la contradiction. La contradiction, c’est limpensable pensé, à condition d'entendre par penser, non la position d’un pensé, mais lépreuve d’un retard nécessaire et incertain de sa fin dans la position du pensé. Tandis que l’agnosticisme expulse l’impensable de l'esprit

et le Supprime pour l'esprit ên le réalisant en dehors de lui, l’idéalisme, qui se doit de retenir tous les aspects de la pensée puisqu'il s’oblige à ne considérer qu’elle, doit lui conférér l'être, et il le peut, puisque cet être n'est qu'un être subjectif: Que si lon observe encore que cette expression unit des termes incompatibles, il faudra avouer qu'aucune réalité éprouvée par la conscience, si celle-ci, qui n’enveloppe pas contradiction, enveloppe la contradiction, ne pourra jamais être nommée que par une dualité inconsistante de noms. De la conscience elle-même, il sera vrai qu’elle ne pourra atteindre à l'être que si elle est morale ;

ce qui signifié que la conscience commence de n'être plus lä conscience, quand elle n’est pas la conscience morale.

19. QUE LA GONTRADICTION N’EST PAS LA RÉVÉLATION DE LA CHOSE EN SOI. — (æ serait donc un excès de nier que la contradiction ait une réalité subjective; l’autre excès serait d'y chercher la révélation de la réalité en soi. Après l’avoir traitée comme une impossibilité d’être représentée, on la traiterait comme l’être qui exclut l’intelligibilité. Suivant la première hypothèse, l’incompatibilité des deux azotes, d’où a procédé la recherche de Rayleigh et Ramsay, ne serait qu’une fiction, derrière laquelle se serait déroulé un mécanisme corporel et physique produisant l'isolement de l’argon, à la manière d’une sécrétion objectivement déterminée ; suivant la seconde, cette contradiction aurait apparu aux deux savants par l'effet d’un choc du réel en soi sur l'esprit, où se révélerait l’irréductibilité de la nature à l'intelligence, Interprétée suivant les thèses de certains épistémologistes de notre temps, l'expérience de Ramsay vérifierait le réalisme. Celui-ci à changé de bord. Quand il était intellectualiste, il mettait l’être en soi, non dans les ignorances ou les défaites de l'esprit, mais dans ses possessions ; agnostique; il le met dans l’impensable. Après avoir défini la nature par le rationnel, le dogmatisme,tourné contre lui-même, la définit par l’irrationnel. On lui demandait de vérifier la science, on attend maintenant qu’elle lui résiste. Résistance au reste puisqu'on ne renonce pas non plus à la vérification expérimentale, où il y aurait beaucoup de rouerie : la nature ne paraïîtrait, comme une jeune coquette, se dérober à nous que pour nous attirer à l’écart et s’y faire prendre ; mais la contradiction, dissoute ici, reparaîtrait ailleurs, pour nous convaincre de lirréductibilité de la nature à la pensée.

A. Justification de l’idéalisme a priori.

L’illogisme de cette conception fe peut surprendre puisqu’ellé consiste à réaliser la contradiction entre le réel

et l’intelligible. Mais si les contradictions intérieures à la conscience ne sont que l’expression de cette contradiction fondamentale, il est étonnant au plus haut point que l’esprit en puisse résoudre aucune. Il y a une objectivité pour nous, si l’on admet que la science n’est pas un rien ; c’est à elle, quand elle remplace la contradiction, et non à la contradiction même, que nous devons, semble-t-il, attribuer l’être. Le faux, l’illusoire, le subjectif, n’est-ce pas ce qui par nature doit et peut être dissipé, une finalité s’ébauchant, à la superficie de l’être, mais ne pouvant s'achever, et s’évanouissant, en démasquant la profondeur permanente du réel ? Peut-on y mettre une réalité que le formalisme refuse à la vérité ? La chose en soi serait à éclipses ; maïs par un o£casionnalisme, où l’irrationnel se montrerait bien docile à l’égard du rationnel, elle renoncerait une fois, dix, cent fois à soutenir la contradiction, au moment même où l’esprit engendrerait la vérité. Le plus grand miracle est la répétition d’un miracle.

Le progrès de la philosophie dans le sens de l’idéalisme accentue le paradoxe. L'idée de chose a été l’objet d’une critique si corrosive que les êtres de l'expérience sensible et de l'intelligence abstraite, ces objets qualifiés auxquels le sens commun adhère avec la foi du charbonnier, ces idées mathématiques qui ont porté la foi du philosophe ne peuvent plus être traités comme des choses. En suit-il que l’idée de chose soit abandonnée ? Non; dans l’agnosticisme, c’est le non-être qui reçoit cette réalité que les êtres déterminés perdent, et, plus profondément que le nonêtre fait être et l’être fait phénomène, la contradiction, qui empêche le réel de devenir pensable, par sa connexion avec la pensée. Pourtant, si tout ce que nous pouvons penser de la réalité n’est que relation, et s’il faut un sujet capable de distinguer et d’unir pour qu’une relation soit, à plus forte raison, cela doit-il être vrai de la contradiction, qui est moins qu’une relation, puisqu'elle en est l'impossibilité, mais coïncide tout de même avec la relation en ce qu’il y faut deux termes et qu’ils requièrent un sujet pour les con-

fronter malgré eux. Au moins dans la relation, un terme exige l’autre ; et nous avons vu que cela risque de rendre le sujet superflu ; dans la contradiction, un terme repousse l’autre. Cette répulsion est plus qu’une exclusion, c’est une suppression mutuelle. Dans exclusion, les termes qu’elle sépare sont de quelque façon composés. Il est vrai que l’un est transporté d’un dedans dans un dehors,tandis que l’autre y est enfermé ; mais le dedans et le dehors, où ils seront ultérieurement gardés, sont deux parties d’un même tout ; les termes se toléreront séparés. Ceux de la contradiction au contraire ne peuvent s’unir, ni en s’identifiant comme des faits dans une loi, ni en se composant comme des volumes dans un espace. Sans le sujet qui tente une union à laquelle ils répugnent, 1 n’y aurait pas de contradiction. Comment donc soutenir qu’elle puisse exister avant lui, sans lui ? Comment peut-il être l’esclave, plus, la créature de ce qu’il se fait ?

En outre, ce qui est contraignant pour moi dans la contradiction, ce n’est pas la contradiction même, ce sont ses termes. Ils s'imposent séparément à moi et c’est moi qui. essaie de les marier. Je subis en eux la nécessité qu’ils enveloppent. Sans doute cette nécessité n’y est pas seule, puisqu’ils ne peuvent se contredire qu’à cause de leur confusion. Mais elle y est. Or c’est la même nécessité, qui se trouve dans la nécessité de soutien, comme dans la nécessité d’obstacle ; et sa nature objective ne change pas avec lattitude de la volonté à son égard. Si l’une se réduit à des relations intelligibles, l’autre s’y réduit aussi; et 1l n’y a aucune raison d’y reconnaître la chose en soi. — La cherchera-t-on dans ce qu’il se mêle de contingence à la nécessité pour former les contradictoires ? Tout le paradoxe de la thèse se concentre ici, puisqu’elle est amenée à chercher dans le plus illusoire, le plus fragile pour nous, ce qui doit être le plus solide, puisque cela posséderait une objectivité plus profonde que l’objectivité.

Mais pourquoi demander à une théorie qu’elle établisse ce qui doit démentir toute théorie ? La logique requiert qu'on

eroie à la logique, par Suite qu’on confonde l’intelligibilité ét l'existence : èt l’agnosticisme doit abandonner la logique pour réaliser le non-être, Il n’a pas à chercher à se prouver puisqu'il conteste l’objectivité de toute preuve. — Héureusement la mêmé facilité n’est pas accordée à l’idéalisme. Pour qui pense que la pensée né peut rien laisser hors d'elle, l’'agnosticisme doit êtré compris. À supposer qu'il né puisse se définir, il s’est formulé. Pourquoi ? Admet-on qu’il est . faux absolument, parce que la pensée ne peut conférer l’être en $0i, ni au non-être, mi à la contradiction ? Il est vrai relativement, si la pensée ne peut se comprendre elle-même sans passer par la contradiction subjective. L’agnosticisme est né de l'impossibilité, où la pensée moderne s’est de plus en plus nettement sentie, de confondre l’intelligible et le réel- Les contradictions de l’expérience avec elle-même, des idées entre elles, de l'expérience avec les idées, bref les trois espèces de contradictions que nous avons reconnues, ont imposé à l'esprit l’aveu de la contradiction. Sous le nom de contingence, d’irrationnel, d’inconnaissäble, lé néant à pris une existence:

À l'obligation dé la lui reconnaître, nous n6 pouvons plus noüs refuser, puisqué nous avons dû constater l’échec au seuil dé l'effort vers la vérité et la finalité. La question est de savoir si ce nôn-être doit être réalisé à son tour comme une chose. Que notre savoir et nôtre pouvoir soient limités, personne n’en disconvient ; il doit done ÿ avoir un au-delà de cet être que nous appréhendons par la connaïissañce et action. Mais faut-il, peut-on donner une consistance à ce qu’il y resterait, si on né l’éclairait plus des reflets dé l’esprit ? D’une insuffisance de la pensée, faut-il faire une Contre-pensée, qui non seulement serait, mais ne pourrait être sans s'imposer à la pensée, la borner, la menacer, à la limite sans que celle-ci n’en reçût l'existence comme un don miraculeux et toujours révocable. En d’autres termes, dès que l'erreur a forcé de concevoir que l'existence et la pensée font deux, qu'il ÿ 4; pour reprendre lés termes de M. Brunschvicg, deux fonctions d’est, la copule faite pour at

le verbe qui pose l'être, il faut adinettre qu’un-+t rhéoy, un surplus $’ajoute à l'idée. Que ce surplus y soit ultérieurement réductible, comme le professe l’idéalisme, ou qu’il soit hétérogène à l’idée, comme le prétend le réalisme, le fait s'impose d’abord à nous qu’il contredit l'identification de l'être avec l’idée. Il n’y a peut-être pas de solutions sans la vérité de l’idéalisme, mais il n’y a pas de problèmes sans le réalisme, dont le vrai nom est contradiction: Il ne suffit donc pas de condamner Fagnosticisme au hom de la logique : cela réviendrait à répéter que la pensée est pensée, l’impensable impéensable: À se mouvoir dans l'identité, on n’inquiète personne. Pour toucher lPagnostique, il faut le faire douter si le besoin, qu'il satisfait par son réalisme, ne est pas d’une manière plus heureuse pour lui, par l’idéalisme. On peut réfuter des idées sans convaincre les personnes, parce qu'elles s’opposent à leurs adversaires par d’autres postulats ; pour faire renoncer à un postulat, il faut installer une contradiction au cœur de la conscience à convertir, dans des conditions telles qu’elle ne puisse la résoudre que par une conversion de principe.

B. Vérification à posteriori.

Partons donc maintenant de Fexpérience. Le fait à expliquer, c’est la présence de contradictions dans les consciences. Le réalisme prétend en rendre compte par lintrusion de l’impensable dans la pensée. Inutile de lui objecter encore qu'il réalise la contradiction, que la pensée en est discréditée, que l’expérience ne manifeste plus que la logique d’une pièce de théâtre, que la représentation, suivant les formes que prendra l’agnosticisme, pourra être détruite en morceaux ou annihilée d’un coup, que la moralité n’est plus qu’un jeu de pile ou face. D’abord le réaliste peut être un heautontimoroumenos ; en outre il peut répondre que la vérité lui est plus chère que les avañtages du mensonge ; et, si cette réponse est idéaliste, ce n’est pas à l’idéaliste à la lui reprocher.

Rien ne sera donc fait en définitive par une réfutation logique du réalisme, s’il n’est pas possible de rendre raison des contradictions de conscience, sans supposer d’être en soi. Puisque la logique ne peut démontrer l'illogique, si du moins on la fonde sur le passage du même au même, il faudra persuader, en utilisant une logique de la continuité, par passage du même à l’autre. C’est celle qu’implique la méthode par laquelle un esprit est amené à admettre une thèse générale à laquelle il répugnait d’abord, à partir de cas où elle s’impose à lui, par une gradation telle que la différence entre ce qui est accordé et ce qui est demandé devienne aussi petite que possible. Dans la formation d’une croyance, si elle naît de la contradiction, par option, il y a toujours un saut ; pour le rendre plus facile, il faut morceler le saut. Décret ? Mais d’abord décret, sinon justifié, puisqu’un décret ne peut l’être absolument, du moins justifiable : ensuite, si la liberté est réelle, elle doit s’exprimer par des décrets. Or quand déjà un débat porte sur l'identité de deux termes, il dépendra de l’attitude de l'esprit qu’il les identifie ou les oppose. Il n’y a pas de preuve sans un consentement | de la liberté. A plus forte raison, quand le débat intéresse les principes mêmes de la connaissance. La liberté d’indifférence donne un ouinon préparé et que l'événement démentira probablement, la liberté morale, un oui préparé et que l’événement confirmera probablement.

Appliquons la méthode qui vient d’être définie. Vous irons successivement des cas où une contradiction ne manifeste qu'un démenti d’une volonté par elle-même, à ceux où la volonté est masquée par les effets de ses actes, pour finir par ceux où les volontés qui se contredisent sont autres que la nôtre, ou parentes ou lointaines. Ce mouvement nous fera passer du conflit à l’arrêt, puis de l'arrêt à l'accident, mais pour y retrouver le conflit. ;

19 Y a-t-il d’abord des cas où une impossibilité, rencontrée par la connaissance et l’action humaines, se résout évidemment dans une volonté, par laquelle l’esprit aurait décidé de « se gêner » ? C’est quand lesprit se divise contre lui-

même par un conflit esthétique : l'expérience privilégiée de l'idéalisme théorique est le rêve, puisqu'il n’y a pas de réaliste pour refuser au rêveur la propriété du rêve : celle de l’idéalisme pratique est le jeu, puisque le moi s’y donne les problèmes, les règles et le but de l’action. Sans doute, même dans le rêye et le jeu, faut-il tenir compte de la nécessité. Notre intention n’est pas de sacrifier l’objet au sujet, puisque les contradictions entre les intentions du sujet et les résistances de l’objet sont indispensables, à notre avis, à la possibilité de la moralité. Mais, dans l’imagination et dans le jeu, le sujet ne doute pas qu’il ne fasse ces résistances par sa décision d'imaginer et de jouer, comme l’alpiniste fait la côte par sa montée. Il sait que ces résistances cesseront quand il cessera de jouer. Au plus fort du souci qu'elles lui inspirent, il se sent l’auteur de son souci, si bien que le jeu, au cours de la vie plus pathétique que lui imposeront d’autres résistances, accueillies mais non instituées par lui, lui apparaîtra comme une vie idéale, où obstacle lui-même se change en jouissance. Même quand il passionnera le jeu en y mêlant ses sentiments, l'émotion sera l’œuvre d’un besoin d'émotion, où la volonté, comme celle du spectateur ou de l’acteur d’un drame au théâtre, ne se sentira jamais menacée. Le triomphe du moi nous paraîtra toujours éclater dans l'acte d’un héros, qui dominera le danger comme nous dominons les difficultés du jeu. Il faudra que d’autres intérêts, comme la crainte de perdre de l'argent dans un jeu d’argent ou une réputation dans un championnat, viennent confluer avec le gain d’une partie pour que le jeu s’eufièvre. Mais, à ce moment même, il cessera d’être un jeu, pourse changer en une action sérieuse. Se distinguant jusque-là de la vie au point de s’y opposer, il s’en rapprochera, dès que le danger sera senti comme danger. Dans le jeu resté divertissement, en ce qu'il détourne de la considération des risques les plus graves, la liberté se sent la toute-puissance, sinon en extension, du moins en nature, puisqu'elle y choisit, non seulement ses visées, mais les empêchements de ses visées, Le moi s’y sent faire

le non-mien, et la contradiction du non-mien à ses actions, sans laquelle le non-mien se confondrait avec les moyens du moi. — Il y a jeu chaque fois que l’action est à peu près réductible à un automatisme. Je veux déplacer cet objet léger, je le déplace ; je veux lire cette étiquette, je la lis. La moralité n’y a que la force d’une chiquenaude. Sous les résistances du jeu, la volonté qui joue se retrouve. Elle garde le souvenir de son décret, elle le renouvelle de coup en coup, puisque le jeu est l’action qui peut s’interrompre à chaque instant. Tout se passe quand je joue, comme si je tirais à la fois ma main droite avec ma gauche et ma gauche avec ma droite. On ne peut voir dans cette contradiction autre chose qu'une crise intime, faite par la volonté pour la volonté, invention pour inventer.

29 Entre ce cas, qui se tient presque à la limite puisque l’obstacle est près de s’y évanouir, et ceux où l’objet va sembler devenir indépendant de nous, s’intercalent les cas où les résistances, que notre volonté oppose à notre volonté actuelle, proviennent, soit d’une volition plus ou moins complexe, soit d’une volition plus ou moins ancienne. La limitation d’une conscience subordonnée entraîne cette conséquence que nos volitions ne s’accompagnent jamais d’une vue absolument claire des moyens dont elles tirent un effet. La forteresse du réalisme, c’est cette indéniable constatation que nous voulons sans savoir complètement comment nous voulons : l’athlète ignore presque toute la physiologie musculaire. Il en résulte que chacun de nos actes a des effets supplémentaires à son but; et nous nous trouverons souvent nous heurter à ces effets, que notre volonté aura produits à notre insu. — Gette impression d’extranéité s’aceroîtra à mesure que nos volitions auront été plus anciennes. Je m’irriterai contre la porte à laquelle je me heurterai, quand je devrais m'irriter contre moi-même qui Fai fermée. Dans cet oubli, qui n’exprime que l’étroitesse du champ de notre conscience claire, germe le réalisme. Vrai en droit, puisqu'il n‘y a de vérité que par lui, l'idéalisme serait vérifié en fait pour une connaissance totale et accom-

plie. Mais cette vérification supprimerait la moralité par réduction à l'identité, L'objet, comme le présente Hamelin, est, peut-on dire, plat. Tel au contraire que la conscience concrète l’appréhende, il s'offre dans la perspective d’un recul. En s’éloignant du centre du moi, il semble s'éloigner du moi lui-même, devenir de moins en moins dépendant de lui ; et il suffit de ne plus apercevoir le lien, de plus en plus ténu, pour que le mythe de l’objet en soi apparaisse. Mais, s’il y a des choses que notre étreinte est près de lâcher et, par l’immoralité, lâche pour les abandonner au néant, il faut que, par la connaissance, voire une moindre connaissance, nous les embrassions encore ; et, dans ce que le moi embrasse, il est.

Il suffit d'oublier maintenant la volonté d’autrui, ce qui est plus facile que de méconnaïître la sienne, pour que le réalisme se consolide et que l'esprit abdique devant une doctrine, que, comme toute autre, il doit avoirfaite. []nous faut donc glisser maintenant du conflit à l’arrêt. Quand une de nos tendances se heurtera à l’effet d’une tendance d’autrui, tout se passera, si l’on fait abstraction de ce que notre intelligence doit y reconnaître d’intelligible, comme si un choc nous venait d’une réalité extérieure à toute conscience. Une conscience équivaut à une choge en soi pour une autre conscience, du moins si celle-ci n’essaie pas de reconnaitre, au principe de ses actions, le mouvement spirituel qui les engendre. Le réalisme est ou serait une absence absolue de sympathie. Il y a de Fimprévu dans le monde. Le nécessitarisme absolu est une philosophie aveugle, qui ne le voit pas, pour la raison qu’il ne doit pas, suivant lui, yen avoir: la passion intellectuelle est la méconnaissance de la contradiction. Mais cet imprévu nous apparaît d’autant moins imprévisible, que nous y découvrons plus de lois, et par leur médiation, sympathisons avec la conscience qui les a construites, pour résoudre plus ou moins adroitement un de ses problèmes. À condition de le vouloir, avec ce que l’effectuation de ce vouloir comporte de recherche et de courage, yn£ conscience doit, si l’objet est fait de lois, pouvoir recons-

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truire en elle tout ce qui s’est construit en toute autre, et si cette possibilité idéale trouve dans la distinction des consciences une limitation de fait, dans le fait aussi elle se vérifie par l’existence de la société. Si donc il y a dans l'intelligence d’une conscience par une autre un résidu d’opacité, on peut y voir aussi bien la preuve d’un on ne sait quoi, qui s’'imposerait aux deux, qu’une double insuffisance de l'amour à se donner et de l’amour à comprendre, de la charité et de l'intelligence.

Là se place évidemment l’option. Qu’on estime le jugement analytique ou synthétique, l'identité du même au -même ou la dialectique du même à l’autre, qui s’y incarneraient, auraient ce caractère commun de porter sans solution de continuité. En prétendant que la vie morale, c’est-àdire la vie, ne peut se comprendre que par l’échec, la rupture, au moins la fêlure, et que la philosophie n’a pas encore accordé à la contradiction la minutieuse attention qu’elle mérite, nous ne voulons pas nier l’option ; nous voulons au contraire, (fonder seraït ici impropre), la faire découvrir. Mais, aussi éloigné du volontarisme pur que de l’intellectualisme pur, nous pouvons aménager le conflit entre eux comme Rayleigh et Ramsay nous en ont donné l'exemple, de façon à amener l'option à ce point de moindre difficulté, où une pensée osera avoir confiance dans la Pensée, où la rationalité paraîtra si probable qu'on la prendra pour prouvée, où la conviction exigera si peu du sujet qu'il croira y trouver la certitude. L'idéal de la moralité, c’est de dispenser de la moralité. Pour ne réussir jamais que partiellement à remplacer le mérite par la vertu, elle fait son office en l’en rapprochant. L'idéal de la moralité du moraliste, moralité plus abstraite et par suite plus pauvre, c’est d’amenuiser les contradictions pour qu’elles demandent moins de sacrifice à résoudre.

30 Pour que ce mouvement, par lequel nous cherchons à incliner du réalisme vers l’idéalisme, parvienne aussi loin qu’il peut aller, il faut dissiper le fantôme de la matière en soi. Quiconque n’a pas suivi le réalisme jusqu’au maté-

rialisme absolu est prêt à faire leur part à sa responsabilité et à celle des autres ; mais il y ajoute d’ordinaire les effets du déterminisme physique. La logique de l’idéalisme, qui n’est pas une logique d'implication, mais de prolongement, invite à l’extrapolation leibnizienne. Comme nous percevons une conscience humaine du dehors par sa projection corporelle dans l’espace, formons l’hypothèse que la matière, que le physicien voit dans l’espace de sa perception, n’y est que la projection sensible d’un peuple de consciences obscures, qui sont nées à la vie, consubstantielle à la conscience, mais ne le sont pas encore à la vie, supérieure pour elles, de l'animal et de l’homme. Ce n’est pas ici le lieu de chercher quelle forme rudimentaire de moralité peut leur être concédée : rien n’empêche qu’elles n’aïent, dans les limites de grandeur où elles sont enfermées, des devoirs comparables aux nôtres. Ce sera assez de rappeler qu’il suffit à la physique que des actions extrêmement nombreuses et diverses engendrent des moyennes, pour que des vérités statistiques constituent nos lois, comme il suffit à l'industrie que les décisions, prises par les clients d’une centrale électrique, permettent d’établir la courbe de la consommation du courant. L’ordre n’est pas un cadre, c’est l'harmonie inventée par toutes les volontés morales.

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