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C. Conclusion

En admettant la résolution de la continuité matérielle dans un peuple de consciences inférieures aux nôtres, nous supposons achevée la réduction de laccident et de l’arrêt au conflit. C’est admettre en même temps que la crise est la condition normale de la conscience. Elle n’y est pas comme un reflet, mais comme la source de son épanouissesement. Un dogmatisme intellectualiste doit présenter l'esprit comme une déduction, parce qu’ilen a systématisé les contradictions en une seule, qu’il a résolue abstraitement ; mais, quand on reviendra de cette solution théorique aux problèmes du concret, cette solution générale ne sera

Le senne, Le Devoir, Q

plus qu’une méthode à appliquer, qui requerra, chaque fois, qu’on invente le mode de son application. Un dogmatisme intuitionniste le présente comme un courant continu ; mais d’abord en invitant à reconnaître cetté continuité, il postule que la discontinuité Pa hachée, séraït-ce par abus ; de plus ce sera faire de l'intuition un moment exceptionnel, quoique recommandable, dont il faudra sortir ; ét comme cé falloir ne fait que reconnaître une contrainte, au lieu d'exprimer un devoir, l’ordre qui pourra en résultér ne sera plus présenté comme un idéal, mais comme un déchet. Aü premier, l’ordre, au second, la continuité sert à nier la contradiction.

Respectons au contraire Pêtre subjectif de la contradiction. La conscience se retrouvera morale, avec ses angoisses et ses crispations, toujours douloureuse tant qu’elle ne se reprend pas, courant encore, mais par üne cascade de ressauts. Faut-il maintenant de ces crises, qui sont la source intarissable de ses mérites comme de ses défaillances, chercher la cause, comme le réalisme, dans les malicés d’un être hostile, transformer le noumène kantien en la volonté sans finalité de Schopenhauer ? On le peut: mais au daim de la conscience et de soi-même ; contre le mal, il n’y aura plus d’autre refuge qu’une retraite dans la contemplation, et, à la limite, dans le néant, dont il restera à comprendre comment elle est encore permise. — Mais le pessimiste ne peut pas confesser le pessimisme, s’1l veut être sincère, car à faire du péssimisme un système, ôn lui confère déjà la finalité et, s’il ne cède pas au vertige, il n’a plus dé raison de se croire contraint par la logique à l'illogisme de l’être En soi, car l'invention, dont le principe est dans la volonté, éxplique aussi bien que lui la contradiction ; où plutôt, si c’est le positif, qui doit, en fin de compte, expliquer le négatif et Sa contradiction avec lui, l'explique seule. Par sa répercussion sur l’objet, médiateur entre les consciences, chäque invention surprend tous les sujets ; et toute surprise est une défaite, si le moi n’intervient, pour la dominer, par l'analyse ten f aire l’occasion d’une réadaptation, Plus les consciences

se développeront et multiplieront leurs intérêts, plus aussi

leurs conflits deviendront dangereux. C’est le progrès

même de Pindustrie américaine qui entraîne son instabi-

lité, car il suffit de la mise au point d’un produit ou d’un

procédé nouveau, pour priver une industrie concurrente de

consommateurs. Chacune de ces surprises paraît démentir

l’idéalisme, chacune de ces réadaptations le vérifie, parce | que la conscience en tire un être nouveau. L’idéalisme

attendra toujours de la moralité sa vérification, mais il ne

pourrait l’en recevoir, S'il n'était vrai.

Cette conception réduit, recule, modifie la part de la foi, elle ne la supprime pas. Plus avant la réduction des phénomènes aux idées sera poussée, ou, ce qui n’en est que le prolongement, plus intimement les consciences se pénétreront par l'amour, plus aussi on aura de raisons de croire que lidéalisme est vrai et que l’esprit est l’être. Que cette certitude ne soit pas donnée maintenant, parfaitement, à tous, qu’elle ne doive pas l’être et que les consciences subordonnées ne puissent atteindre jamais qu’à une quasi-certitude, à une conviction plus ou moins forte, cela dément lidéalisme dogmatique, qui est l’idéalisme d’un Dieu égoïste ; mais cela s’accorde avec un idéalisme de la contradiction et de la vie morale. Car les contradictions, qui séparent les esprits en Dieu, et les idées ou les faits dans les esprits, en même temps qu’elles forcent à parfaire la raison objective par la foi subjective, infusent à l’idéalisme ce qui faisait la force du réalisme. 71 n’y a plus aucun besoin d’expliquer la contradiction par la chose en soi, si la conscience se la donne pour se donner la vie.

Encore devra-t-elle le vouloir. Si la contradiction était imposée du dehors à l’esprit, & ne pourrait la résoudre parce qu’il n'aurait pas à la résoudre. La solution en appartiendrait à l’être qui la poserait et les moyens de le faire à sa place manqueraient à la conscience, puisque la contradiction serait en elle comme un corps étranger. Qu'au contraire elle puisse la résoudre, comme cela se fait cent fois par jour au cours de notre action, comme le progrès du

savoir y réussit de plus en plus, il ne dépend que d’elle de le vouloir. S’en abstient-elle, la contradiction, produite par des volontés aveugles et entêtées, gagnera en brutalité et en puissance de destruction tout ce que la volonté perdra en courage ; en barrant la voie de la connaissance et du succès, elle dégradera l'inconnu en inconnaissable, l’éloigné en inaccessible. La subconscience engloutira la conscience claire. Mais si la conscience porte tout, même ses faiblesses, la possibilité d’une conversion lui reste toujours ouverte. L’acte par lequel une conscience se reconnaîtra la responsabilité de la contradiction, qu’elle contribue toujours à faire à quelque degré, sera l'inauguration de l'effort, d’où le salut de toutes les consciences, qui en souffrent avec elle, pourra résulter. A leur défaut, en se la rendant de plus en plus intime, elle compensera par ce qu’elle y ajoutera d’ellemême, la collaboration que les autres lui refuseront : et si les conditions d’opportunité le permettent, celles-ci, même sans le vouloir directement, lui fourniront les moyens de la résoudre. Tout saint se charge des péchés des autres, tout savant de leurs ignorances et de leurs erreurs. Mais, si toute négation est logiquement seconde par rapport à l'affirmation, qu’elle puisse d’ailleurs la précéder ou la suivre historiquement, c’est l’idéalisme qui permet le réalisme, comme l'ascension la chute, non l’inverse. Le réalisme est ombre de lidéalisme ; si elle grandit avec lui, c’est pour que la volonté, dont l’efficace grandit du même pas, la dissipe ; mais, si la volonté s’y refuse, le réalisme se consolide, comme ces fantômes, qui ne prennent de consistance que par notre effroi. Ô

On peut résumer cette conclusion en définissant la moralité une option indéfiniment renouvelée sur la contingence. Il est impossible de ne pas faire au déterminisme sa part, et la première, puisque nous vérifions à tout moment la nécessité des lois dans la réalisation de prévisions pratiques et scientifiques ; mais nous ne le saurions pas, si les succès de la prévision ne s’opposaient à ses échecs. Rien ne sert de prétendre que le déterminisme absolu est vrai en droit,

puisque cette affirmation avoue qu’il ne l’est pas en fait ; et qu’il ne le sera jamais, puisque la science ne peut se définir qu’en se distinguant de son objet. Aussi la contingence se présente à tous, dans l’imprévu des événements comme dans l'arbitraire des postulats, que l'esprit confronte, quand il cherche la vérité scientifique. On peut certes, à la suite de Kant, chercher à s’expliquer cette contingence par l'hypothèse d’un inconnaissable, d’où sortiraient à la fois et dans leur corrélation la matière de la connaissance et la structure de formes qui définit le sujet ; mais qui s’y laissera prendre ne pourra en tirer que le discrédit de la représentation ; et le devoir pourra-t-il inspirer la foi dans son objectivité si d’abord la représentation a été supposée un produit ? L’idéalisme absolu, en créant la croyance dans la réalité du moi par la convergence des raisons d’y croire, comme ses succès, et des raisons d’en douter, comme ses échecs, lui reconnaît le pouvoir d’opter. Mais il est peut-être plus humain que l’idéalisme transcendantal en favorisant loption morale, d’où doit résulter le bonheur des consciences, par une conception de la contingence qui en met le principe dans des volontés personnelles. Accorde-t-on en effet que l’option est réelle et opte-t-on pour la raison ? Tout est gagné, car d’abord, s’il y a des personnes libres, elles ne peuvent être les produits d’une chose en soi; sont-elles ensuite capables de résoudre la contradiction, elles feront l’être par leur harmonie. L’idéalisme se vérifie un peu par nos petits succès. C’est assez: croire un peu, c’est se lier à croire davantage. S'il y a quelque vérité, il y a la vérité. La moralité purifie le sentiment de la douleur par la foi dans l’intelligence-

20. SUBCONSCIENT ET GONTRADICTION. — Renonçons donc à croire que la contradiction entre dans l’esprit comme une balle dans le corps d’un soldat. Elle ne s’y introduit pas, elle y germe. On le vérifiera en montrant quels fils viennent du tissu de l’esprit s’y déchirer, quels mouvements, s’y combattre, bref comment la volonté, par l'intermédiaire de la subconscience, se la propose.

On peut classer en trois groupes les conditions sans lesquelles aucune contradiction, même abstraite, même métaphysique, n’apparaïîtrait à aucune conscience particulière. — Les plus profondes sont les conditions biologiques dans lesquelles convergent les conditions physiques, et qui s’expriment dans l’éthologie de chaque personne. — Puisque la personnalité ne se confond pas avec le caractère, le congénital doit être complété par l’acquis, mais comme l’idéalisme exige que la matière ne soit que l’œuvre et l’instrument des consciences, on peut appeler sociologique tout ce, qui s’ajoute à l’hérédité, comme au reste ce qui se cache derrière l’hérédité elle-même. — Enfin comme l’entre-croisement de ces actions, procédant de la liberté, doit manifester de la contingence, doivent être appelées historiques les conditions plus synthétiques et plus fragiles, quise prolongent jusque dans l'actualité du fait. — Si d’abord Ramsay n'avait pas appartenu à cette catégorie d’actifs-émotifs à fonction secondaire, que leur forte secondarité et leur besoin d’analyser tournent, comme Newton, Ampère et Pasteur vers les sciences, sans supprimer, à cause de leur émotivité, leur intérêt pour les personnes et la religion ; si en Qutre l’organisation sociale n’avait fourni à Rayleigh et à Ramsay les moyens intellectuels et pratiques de mesurer avec l’approximation convenable les densités des deux azotes ; si enfin ces conditions de caractère et de société ne s'étaient historiquement rencontrées chez Ramsay avec la connaissance des propriétés du magnésium au rouge, il n’y aurait eu ni le problème des deux azotes, m1 la découverte de l’argon. Ce qui le vérifie par contreépreuve, c’est que Leduc s’est approché jusqu’au seuil du problème sans y aborder, à partir d’une contradiction entre des chiffres de Dumas et Boussingault et d’autres de Regnault ‘. — Précisons comment ces conditions interviennent dans la recherche morale :

1. Leduc. Sur la densité de l'azote et de l'oxygène d'après Regnault et

la composilion de l’œir d'après Dumas et Boussingault, in Journal de physique, 2e série, t. X. 1891. p. 37.

19, — L'originalité de l’éthologie ou caractérologie vient de ce qu’elle comble un vide entre la biologie et la psychologie. Le sentiment, que nous voulons d’abord défendre, c’est qu'on ne saurait exagérer l’importance de l’éthologie, soit pour la connaissance théorique de l’homme, soit pour le règlement de sa conduite. Mais c’est ici que l'opposition entre la science et la morale se fait le plus urgente. Deux conceptions de l’éthologie entrent en conflit. L’une, fidèle au déterminisme scientifique, veut reconnaître les conditions biopsychologiques, qui expliqueraient les actes humains et professe qu’elles suffisent à les expliquer. L'œuvre la plus précise qu’elle ait produite est celle de l’école de Groningue. L'enquête sur l’hérédité psychologique et le classement des résultats, en fonction des critères adoptés par G Heymans et Wiersma, reste la source la plus riche de documents éthologiques, la principale collection de documents quantitatifs. À cette œuvre s'oppose la conception de Alfred Adler, comme au déterminisme la liberté. On peut résumer sa thèse en écrivant que tout homme possède, non le caractère qu’il est contraint d’avoir parses dispositions congénitales, mais le caractère qu’il se fait pour remédier, soit à leurs défauts, soit à leurs inconvénients. Les déterministes ramènent l’idéal au réalisé, Adler entraine le réalisé vers l'idéal.

Avec la préoccupation de retrouver dans la contradiction la source de tous les réveils de la conscience, il nous est impossible d'accepter une de ces conceptions à part de l’autre : le choix moral, en présence d’une contradiction, n'est jamais la préférence exclusive pour l’un des contradictoires, mais l’effort pour élaborer leur construction. L’éthologie déterministe a tous les avantages de la science et, puisqu'il y a des conditions objectives, les rapports nécessaires, qu’elle révèle, seront autant de moyens indispensables à l’action rationnelle sur les autres et sur soi. Elle a notamment cette supériorité sur la détermination expé. rimentale d’aptitudes particulières par des tests, qu’elle pénètre jusqu'aux directions profondes de la personnalité,

et par suite ne subordonne plus l’homme à la fonctions comme l’examen par tests risque de le faire. Il n’y a donc aucun reproche à faire à l’objectivisme impliqué par les méthodes de Groningue. Ce n’est que le postulat de toute méthode scientifique. Tout savant est, en tant que tel, behaviourist: il suppose l’homme sans conscience ni liberté. Mais la recherche que nous poursuivons ici n’est pas exclusivement scientifique, ni même exclusivement éthique, elle est morale, implique que la moralité est la réalité suprême, cherche à la reconnaître et, sinon à l’épuiser, du moins à la sonder ; si donc on prétendait substituer à la détermination des lois éthologiques, qui seraient ces causes ignorées par l’homme qui se croit libre, une philosophie nécessitaire, d’après laquelle les lois éthologiques se présenteraient à leur rang pour combler les lacunes d’un déterminisme fermé, on irait directement à l’encontre de notre but en supprimant radicalement la moralité. Toute nouveauté se réduirait au connu sans y rien ajouter, tout acte ne serait qu'une application d’une loi dont elle ne se distinguerait pas.

Il est impossible maintenant de se livrer à cet éternisme absolu. Si différents que soient l’intuitionnisme bergsonien, qui a montré le dynamisme continûment créateur de l'esprit, et l’intellectualisme hamelinien, qui a demandé à la relation le moyen d’établir l’insuffisance du déterminisme, ils s’accordent à sauver l'originalité de l’action. Mais sc La raison personnelle, pour laquelle une conscience adhère aux raisons abstraites et objectives d’une théorie, est toujours un traumatisme intime, c’est la contradiction qui nous persuade de ne pouvoir nous livrer au déterminisme. Il est intellectuellement vrai que, si l'exercice objectif de lois éthologiques, comme l’exercice objectif de lois sociologiques suffisait à déterminer les actes de l’homme qui serait réduit à un corps, la conscience serait une superfluité ; la doctrine de l’unité d’être fait de chaque terme, de chaque idée, de chaque aspect de l'être une partie inséparable et indiscernable du tout. Comment l'individu pourrait-il opposer son individualité à l’indivisibilité de l’être total ? Aussi on l’épi-

phénoménise, on lexténue, on cherche à le supprimer, on finit par le supprimer. Luxe, illusion, rêve. Mais un élément, un aspect de l’être supprimé, tout l’être l’est en même temps, si une solidarité indissoluble en unit tout le contenu. La contradiction se résout en néant. — La conclusion réfute l’hypothèse : cette personne vivante, à qui sous n'importe quelle forme que ce soit, la contradiction se présente, pourrait-elle être blessée par elle, la ferait-elle affectivement et pratiquement valable, si le propre de toute contradiction n’était de rendre la conscience individuelle à elle-même, de provoquer l'individu à se sentir plus conscient ? Nous sommes tous trop vulnérables pour nous réduire à notre comportement ; et, quand la douleur conduit lPhomme à se renoncer dans le déterminisme absolu, c’est d’abord qu’il s’est retrouvé en elle.

L’éthologiste ne peut pas la méconnaître, car il n’est éthologiste que par elle. Qu’en effet l’éthologiste se demande pourquoi il cherche par analyse à découvrir en lui-même et dans les autres les lois du caractère, si ce n’est pour faire de la connaissance de ces lois le moyen d’empêcher luimême et les autres d’agir comme ils agissent, quand leur action est mauvaise. Des accidents et des arrêts subis du fait d'autrui, plus intimement des conflits éprouvés en lui-même, ont provoqué sa science. La contradiction qui l’éveille, continuera de linspirer. En tant qu'il analyse pour découvrir les lois, il implique que la nécessité fait l'être ; en tant qu’il vise une application de ces lois pour changer l’objet, il implique que la volonté fait l'être, et c’est le même être si la diversité des phénomènes doit être réduite à l’identité de la loi. C’est toujours l’échec qui tire le déterministe du déterminisme parce qu'il en souffre ; et sans escompter que l’objet rétablisse de lui-même ce qui a été détruit, produise de lui-même ce qui a avorté, il éprouve un besoin conscient de le remplacer, ou de le créer, il fait une analyse consciente pour démêler les lois dont l’anarchie l’affecte, il vise un idéal conscient d'harmonie. D’une passion abstraite comme d’une passion sensible, il n’y a jamais

que la douleur pour nous convertir. Les débats de nousmême avec nous-même, qui sont parmi les plus graves parce qu'ils se livrent au principe même de notre activité, ne peuvent se comprendre s’il n’y a pas des nécessités éthologiques pour se contrecarrer, et voilà l’éthologie autorisée ; mais dans ce fait de se contrecarrer, il y a plus qu’une alternance, une juxtaposition, voire un remplacement, il y a la perception douloureuse d’une incompatibilité qui ne peut être que Pacte d’un moi supérieur à son contenu et à son histoire. Il suffit pour le comprendre de ne plus traiter les lois comme des êtres indépendants de l'esprit ; mais d’y reconnaître les règles de son jeu, morales déjà en tant que le moi les pose, morales encore en ce qu’il pourra en faire les méthodes et les moyens de ses inventions. La personnalité sera donc à chaque instant le compromis entre les conditions éthologiques qui proviennent des inventions passées de la conscience et ses options les plus récentes ou son orientation actuelle. L’éthologie fait que Ramsay pouvait s’approprier la contradiction des deux azotes, tandis qu'il eût été maladroit à imaginer et à peindre les angoisses de Phèdre ; elle ne fait pas qu’il se la soit appropriée. Quelque part qu’il faille faire à la vocation dans la vie morale, elle appelle, elle ne contraint pas. Le génie ne produit rien he par la volonté de s’exploiter.

20 Pour les mêmes raisons, nous devons admettre que des conditions sociologiques étaient indispensables à Ia position et à la solution du problème de lazote et qu’elles n'étaient pas suffisantes. À l’appui de la première thèse, se range le fait général que beaucoup d’inventions ont été faites simultanément par plusieurs inventeurs, contemporains et indépendants : on pourrait le vérifier par une longue liste d'exemples théoriques, comme le calcul infinitésimal ou le principe de la conservation de l'énergie, et d'exemples techniques, comme le téléphone. Puisque en outre, il est impossible de nier que l'éducation par autrui n’importe à la formation de l'individu, le fait sera fondé en raison : et il suffira de discréditer faits et idées s’y oppo-

sant, comme des apparences à résoudre, pour que l’inventeur devienne le lieu d’un déterminisme de représentations objectives, les unes subconscientes, les autres claires. Sur ce thème les savants pourront s'opposer : ceux qui, comme Tarde, tireront la causalité vers l’homogénéité, réduiront linvention à n’être qu’un croisement d’imitations, par une sorte de Weismannisme social; ceux, qui, comme Durkheim, seront plus soucieux d’efficacité que d’intelligibilité identitaire, en feront un croisement de conditions; mais toutes les fois que la pression de l’expérience consciente ne les tirera pas des partis pris scientifiques, ils s’accorderont à sacrifier la personne à l’universel. Peu importe qu'ils découvrent ultérieurement que le progrès sociologique se fait nécessairement dans le sens du développement de l’individu, ce qui n’est rien moins que certain. Si complexe que soit un produit, ce ne sera jamais qu'un produit. Ce qui fait Fhomme, ce n’est pas son organisme, si différencié soit-il, c’est son âme, qui ressent à chaque instant par où cet organisme pèche et à quels obstacles il se heurte.

Comment ne pas accepter pourtant tout ce qu’il y a de vérité dans ces thèses ? Contre elles nous avons allégué la contradiction comme le fait de conscience irrécusable ; mais, à sa manière, si elle condamne un déterminisme fermé, elle invite à concevoir un déterminisme ouvert. Car de cela seulement que l'esprit se donne la contradiction, il la dépasse, il éprouve le besoin de la résoudre, il postule qu’elle promet l’objectivité et y pousse. Si le sujet doit sortir de la contradiction par linvention, il faut qu’il soit capable d'accéder à l’être ; et comme l’intelligibilité requiert qu’un être plus complexe ne soit possible que par un être plus simple, notre subconscience éthologique et sociale doit fournir les conditions, dont l'esprit fera une œuvre. Il n’y a donc pas à s'étonner qu'une analyse rétrospective doive ultérieurement les y retrouver ; mais de même que cette analyse sera une opération, invention de l'œuvre en aura été une, qu'une personne aura voulu vivre. Si la critique phi-

losophique n’entrait pas plus avant dans la conscience que cette critique littéraire, qui dissout l’œuvre dans les influences qui l’ont permise, elle vérifierait l’idéalisme de l’idée, mais elle trahirait l’idéalisme du moi.

Aussi faut-il ajouter à cet objectivisme trop simple, ne pas tenir abstrait pour équivalent au concret.

D’abord on n’a pas le droit, par anticipation sur l’intelligibilité absolue qui exige l’unité d’être, de traiter aucune société réelle, Rome au re siècle ou la France d’aujourd’hui comme une harmonie achevée. M. Lévy-Bruhl a tiré victorieusement parti contre la morale, de lanarchie de fait que la conscience recèle : elle n’est pas un argument moins fort contre un dogmatisme sociologique. Toute science est une collection de problèmes résolus ; mais quand on revient au réel, il n’y a plus que des problèmes à résoudre ; la physique requiert la mise au point industrielle, la biologie le risque du diagnostic, les théories de l’école de guerre l’art stratégique. De même il n’y aurait plus de politique si la sociologie devait suffire à la fonder. Il y faudra toujours, en plus de la science, du tact et de l’art, parce que le caractère le plus profond de la société, c’est sa division. Quand un doctrinaire ou un législateur, qui par essence croient à l’objectivité de la raison, constatent que les effets d’une loi démentent leurs prévisions, ils en accusent la déraison des hommes, auxquels elle est proposée. C’est précisément avouer que l’essence de tout social comme de tout réel est de ne pouvoir être épuisé par la prévision, parce qu'il faut tenir compte des personnes et de la puissance d’action qui jaillit de leurs souffrances.

Encore les antagonismes sociaux doivent-ils rester des menaces, s’1l n’y a pas une conscience où ce qui n’était que divergent, devienne contradictoire. Rayleigh n’a fait d’abord qu'appliquer deux techniques industrielles pour produire de l’azote, suivant les besoins de l’action, à partir de l'air ou à partir de substances azotées. Tant que ces besoins n’exigeaient de l’azote que d’autres propriétés que la den-

sité, ou même que cette densité à un degré d’approxima-

tion inférieur à celui qui devait la rendre intéressante pour Rayleigh, nulle contradiction n’apparaissait. La divergence n'est pas contradictoire tant qu'une conscience ne lui oppose pas son besoin d'unité. Maïs le moi vient tout troubler : c’est pourquoi toute doctrine sociale tend à l’éliminer en l’automatisant. S’il résiste, il va approfondir les accidents, sources des contradictions de chute, et les arrêts, sources des contradictions de conquête, en conflits, qui deviendront sociaux par simultanéité ou contagion.

Dès ce moment, la société, trahissant le sociologisme, va requérir des individus plus qu’un conformisme sans critique et une obéissance sans efforts. Par rapport à la puissance de l’État, tout individu paraît misérable de faiblesse et d’aveuglement; mais il détient un pouvoir, qu'aucun État ne peut lui enlever qu’en lui enlevant la vie, celui de se refuser ou de se donner, comme il le croit juste. Le droit positif, auquel l’État concilie la force, attache des sanctions à des actes ; comme tout l’objet, l’objet sociologique est donc fait de nécessités hypothétiques ; mais si l’objet n’est rien que par la volonté qui le réalise, les mêmes lois qui amèneront la prospérité de l’État quand l'individu en fera des conditions de création, le ruineront, quand l'individu leur refusera son consentement et sa collaboration intime. C’est qu’à chaque instant, dans tout le cours de sa vie, les conflits éthologiques qui déchirent l’individu, du fait de limperfection de sa nature biologique, se compliquent de conflits sociologiques, du fait de l’imperfection de la nature sociale. [l ne dépend que de lui d’en éviter la souffrance, de l’une ou l’autre de deux manières, en se dérobant au devoir de résoudre la contradiction par une désertion iinmorale, ou en inventant.

Tout le débat entre le nécessitarisme sociologique et l’idéalisme personnel se concentre dans cette question : la société peut-elle inventer à la place de l'individu ? Une triple impossibilité s’y oppose : pour qu’une invention germe et mürisse, il faut qu’un besoin la rende désirable par quelqu'un de ses aspects, qu'une analyse en trouve, en dégage

et en ajuste les éléments, qu’un idéal fournisse la forme de leur synthèse. Besoin, idées abstraites et idéal ne peuvent se réaliser ailleurs et autrement que dans et par une conscience individuelle.

a. Si déjà une contradiction intellectuelle suppose un sujet pour apparaître, il ne suffit pourtant pas qu’elle se formule pour être beaucoup plus qu’un événement objectif. Pour en être convaincu, il n’y a qu'à constater combien, dans l’entre-croisement des intérêts si divers, qui composent en s’opposant la vie sociale, chacun reste quasi indifférent à ceux d'autrui. Le philatéliste raille le sportif qui le méprise, le sensuel paraît à lascète aussi étrange qu’un exotique, les honneurs sont vides à qui ne les désire pas. Cependant ces hommes qui ne font qu'effleurer par leur sympathie les aspirations de leurs voisins, les connaissent jusque-là et au besoin les utilisent. C’est qu’en effet chez ces voisins, le je . a adhéré à une contradiction, non seulement l’a accueillie, mais l'installe au plus intime de soi : l’objet de curiosité devient un problème, puis une inquiétude, bientôt un désir, avant de se grossir en besoin, peut-être en passion. Il le faut pour que l'accident, dont l'esprit fera la source d’une invention, l’ait intéressé. On dit de certaines fabriques d’automobiles qu’on y peint des voitures en les plongeant dans un bain de teinture. Supposons, pour faire aussi grand que possible le bienfait du hasard, que la chute d’un objet dans une cuve de couleur ait suggéré le procédé ; ou pour céder tout ce qui peut être cédé à l’automatisme, qu’un constructeur se soit par association, à l’occasion de l’automobile, rappelé la teinturerie, cette suggestion ou ce souvenir ne devait conduire à l’invention d’un procédé inusité, et sans doute n’aurait pu se présenter à la conscience, si le besoin d’abaisser le prix de revient n’était l’une des préoccupations principales, et toujours mal satisfaite, d’un industriel.

Or, d’un besoin, qui n’est qu’un malaise plus ou moins intense se tournant en action, il faut répéter ce que nous avons marqué pour la douleur, qu’il n’y a rien qu’on puisse plus difficilement. plus arbitrairement séparer, décoller du

moi. La matière est travaillée par des forces. Qu’on transporte la notion en sociologie, si on le peut. La tendance est autre chose : et ne peut se réaliser que dans et pour la conscience individuelle, car il y a entre force et tendance cette différence essentielle que la force exerce et épuise son efficacité dans linstant par la détermination d’une variation de vitesse ; tandis que la tendance qui n’est pas seulement causale, mais aussi finale, est inséparable d’une intention, par laquelle Pavenir est visé. La force pousse par derrière, la tendance tire en avant. C’est pourquoi la société peut contraindre, elle ne peut obliger. Elle emprunte à la matière, d’où elle tire toute sa force de pression, l’énergie des actions qu’elle exerce; mais si individu, à l’occasion de cette contrainte, ne lui concilie aucune tendance, l'autorité sociale ne sera pour lui qu'une barrière à écarter, un fait à réduire ou à subir; mais sans aucun des caractères auxquels nous attachons lépithète de moral. L’individu peut être contraint par autrui, mais il s’oblige et ne peut être obligé que par lui.

b. L’expression impropre et contradictoire de conscience collective est née de la constatation de ce fait qu’une foule produit des actes qualitativement autres que ceux qui auraient été produits par chacun de ses membres à part l’un de l'autre. Mais on a négligé ce trait, qui subordonne le social à l'individu, que tant qu’une volonté, toujours individuelle, ne s'impose pas à cette foule, pour en diriger l’activité mécanisée, les mouvements qu’on appelle ses actes sont, par rapport à ceux d’une personne que la passion n’automatise pas, des effets dégradés. L'État n’est que l'expression des réclamations de la masse toujours médiocre par définition, si la moralité de l’homme d’État ne tourne pas ces passions, voisines de la force mécanique, vers le bien. Il est vrai qu’une synthèse est plus que ses éléments et produit davantage, encore faut-il que ce soit une synthèse, et la société n’en est pas une, ou du moins n’est qu’une synthèse objective. La conscience n’y passe pas de l'individu à la massé, comme de la partie au tout, car le tout,

la masse ne peut être que le représenté de ses parties. Pour être plongé dans la masse, inclus dans la société, il semblerait parfois à lire certains sociologues que l'individu soit détourné de réfléchir, destitué de son initiative, pétrifié, comme si son devoir n’était pas à chaque instant de sonder tout impératif social de même que tout donné sensible par l'analyse, pour discerner son droit à être appliqué et à exister, et de l’orienter vers l'invention pour contribuer à l'enrichissement de la société et de la nature.

Car analyse et invention sont solidaires. Aucune construction volontaire n’est possible sans une analyse préalable. L'invention n’est jamais un bariolage qui juxtapose des morceaux empruntés. Si l’éclectisme a été une philosophie si gravement insuffisante, c’est qu’il a méconnu tous les caractères de l'invention. L’éclectique ne sympathise pas avec les débats intimes qui empêchent l'inventeur de composer des emprunts contradictoires, et le contraignent, s’il ne se refuse pas à sa vocation, de les analyser pour les refaire. Créer, c’est repenser ce qu’on emprunte, ce n’est pas emprunter seulement, car on n’a pas le droit de supposer au début de l’invention tous les éléments qu’elle organise. Dans tout mouvement réel de construction, un sujet se cherche par analyse les parties, en même temps qu'il esquisse le tout. Les choses ou les idées, que l'invention construira, sont engagées dans d’autres systèmes, d’où rien ne les désigne, pour entrer dans un système qui les requiert d'autant moins impérieusement qu’il n’est lui-même qu’estompé. Iei comme partout la liberté consiste d’abord à aller chercher. On ne découvre que par l’analyse. Celle-ci va dégager du donné des êtres de plus en plus pauvres, de moins en moins capables d’existence isolée jusqu’à ce que, devenant l’analyse conceptuelle, elle formule des abstractions pures, auxquelles il devient impossible de conférer l'existence en dehors de l'esprit. Il faudra encore aller plus loin. Ces réalités abstraites devront à leur tour être décomposées pour être ajustées les uns aux autres, car s’il y a un caractère dont aucun tout ne peut se passer

pour être, c’est la cohérence interne, Ce n’est pas assez que ses parties s’y tolèrent, il faut qu’elles s’y complètent ; et leur compossibilité est plus que leur compatibilité, c’est leur collaboration. Elles doivent s’accorder mutuellement plus qu’une permission d’être, elles doivent s’unir par une ‘affinité. Pour être suivant les cas inégalement attractive ou cohésive, elle doit constituer toujours une raison interne d'union, sans laquelle le tout serait une poussière.

c. Rien de ce travail d'analyse, qui doit rester enfermé dans la conscience individuelle, ne se ferait si en même temps qu’un besoin naît quelque part dans un esprit, un idéal ne s’y dessinait d’autre part. Si l’on peut, comme Durkheim l’a tenté, présenter l’idéal comme une contrainte de la société, c’est-à-dire du déterminisme, c’est en abusant de l'ambiguïté du terme de fin, qui signifie but et terminaison. Nous recevons de la société, comme de toute la nature, des impulsions, dont nous pouvons prévoir que, si nous y cédons, elles nous porteront à tel terme. De même que nos tendances, pour un déterminisme, ne sont que des forces, l'idéal ne serait qu’un effet; les unes et l’autre senties ou anticipé par une conscience observatrice. Heureusement cet épiphénoménisme dénature la conscience. Il n’y a de tendance que par l'obstacle qui s’oppose à sa satisfaction, d’idéal que par la faiblesse où nous nous sentons d’y atteindre. L'idéal apparaît dans lesprit comme un vœu contrarié, une utopie que nous devons réaliser en le croyant encore irréalisable, une lueur fragile qui est condamnée à s’éteindre, si nous n’employons toutes nos forces à la protéger et à la renforcer, quand nos besoins nous sollicitent ailleurs. L’acte heureusement achevé, il semblera le terme commun de nos intérêts convergents ; mais cette harmonie aura été le résultat de l’ingéniosité du moi dans la construction de lui-même. Nous partons d’un état où l'idéal n’a pas pour lui de désirs, ni les désirs d’idéal.

L'invention est donc autre chose que l'habitude sociale Elle commence, comme la moralité dont elle exprime Pessence, par un écart entre l'individu et la tradition. La tradi-

LE SENNE. Le Devoir. 10

tion, c'était, au début de la recherche de l’argon, la composition de l’air comme l’avait fixée Cavendish. Même si le premier idéal de Rayleigh a été de restaurer cette tradition, il n’a pu lui apparaître que par lé démenti infligé à l’azote atmosphérique par lPazote chimique. On peut dire que l’idéalmoral naît dans la conscience par le sentiment, rationnellement injustifiable, intuitivement invincible, que tel idéal social est insuffisant. Mais, à ce point de délicatesse où l'idéal n’est ni le réel, puisqu'il s’y oppose, ni le possible, puisque toutes les conditions de sa possibilité sont ignorées, ni à plus forte raison le nécessaire, puisque la nécessité l'exclurait, comment faire de l'idéal autre chose qu’un être de conscience ? ;

Qu'on prolonge donc autant qu’on veut le social comme l’éthologique dans l'intimité du moi, il y a un moment où ils se sont changés dans leur opposé, comme le jour en nuit en persistant dans le crépuscule. Quand une conscience s’est assimilé l'objectif, ce n’est plus de Pobjectif ; et la science devient incapable d'exprimer ce que le moi transforme et informe, suivant des desseins qu'il se fait en les appliquant Quoi qu’une analyse rétrospective doive y retrouver de principes et de lois, comme le demande et à juste titre le rationalisme, l’événement même de l’invention restera, par l’action que le moi y imprime, singulier et imprévisible. C'est pourquoi l’épithète d'historique lui convient le mieux.

30 Si l’historique se confondait avec le nécessaire, l’histoire serait la science ; mais presque personne ne croit plus à la philosophie déterministe de Fhistoire ; si au contraire l'historique se confondait avec la contingence pure, l’histoire serait impensable. À mi-chemin de ces extrémités, l’histoire est possible, parce que les lois qui fondent, et les événements, et ces autres événements que sont les documents, attendent l'actualité des volontés qui les appliquent. I en résulte le débat toujours renaïssant entre ceux qui expliquent la réalité des faits historiques par le génie et ceux qui expliquent les faits et le génie par la nécessité. Mais ni les déterministes ne peuvent achever leur réduction,

ni les individualistes empêcher qu’elle ne commence. Cela vérifie que le vrai, ce n’est ni une thèse ni l’autre, maïs leur contradiction. Ce n’est pas dans l’histoire qu’on trouvera, ni une objectivité pure de subjectivité, ni une liberté toutepuissante où l’objet ne serait jamais qu’un moyen. Revenir de la métaphysique et de la science vers l’histoire, c’est revenir vers la contradiction et l'invention. Il n’y a que deux sortes d'événements pour être historiques : les crises ou les inventions. Les pessimistes écriront une histoire où l’homme ne paraîtra intervenir que pour souffrir ou faire soufirir, les optimistes tenteront la chronologie des progrès de l’esprit humain ; mais puisque rien n’a été détruit qui n’ait préalablement été créé et que rien n’a été créé qui n’ait résolu une contradiction, ces deux préférences montrent de deux côtés la même vérité. À travers les époques et les Heux, l'historien développe un seul drame, la lutte des volontés humaines contre la nécessité.

Nous éviterons donc toute option qui, dans la contradiction et l'invention, voudrait sacrifier lune à l’autre la nécessité de l’objet ou la liberté du moi. La philosophie a longtemps préféré les termes sans ambiguïté, le langage décidé et tranchant ; mais lamour de la clarté intellectuelle, que la pensée a apprise du rationalisme, s’il exige impérieusement que la recherche finisse par la clarté, ne requiert pas moins que ceux qui la dépeignent respectent l'obscurité de ses débuts. C’est tout le contraire du romantisme ou du mysticisme qui recherchent l’obscur pour s’y maintenir ou s’y enfoncer. Nous ne disons donc pas que le corps ou la société ou le moment déterminent la contradiction comme s'ils y suffisaient ; nous ne dirons pas non plus que l'inventeur suffit à se la donner. Ils la préparent pour qu’il l’achève. Un problème intellectuel et affectif est toujours moins qu’un être en soi et toujours plus qu'un mot La contradiction n’autorise, ni l’agnosticisme, ni le dilettantisme. Elle appelle le sérieux de leffort moral.

Mais le moi peut le refuser. C’est pourquoi, en face des exemples qui vérifient l'intervention de la nécessité dans

l'invention, comme la simultanéité de découvertes semblables et indépendantes, on peut en indiquer d’autres qui défendent de la tenir pour exclusive. Qu’une invention se répète, ce n’est pas toujours avec un synchronisme si exact que la théorie l’exigerait. Il a fallu un assez grand nombre d'années pour que les idées de Gibbs ou le mendélisme fussent retrouvés. En outre ils auraient pu ne pas l'être puisqu'il y a beaucoup d’inventions qui n’ont pas été réitérées. Enfin, quand on obtient exactement l’adéquation de l'invention à son milieu historique, c’est qu’on lui refuse ce nom, pour l’appeler rêve ou fantaisie, quand elle est utopique. Le socialisme de Platon n’a pas attendu la grande industrie qui devait permettre la diffusion du socialisme. Pour sauver le déterminisme sociologique, on l’appellera une utopie, comme on appelle accidentelle ou impure la réalité empirique qui ne s’accorde pas avec la loi que l’on veut Sauver. Rien de plus facile pour lesprit, si profondément amoureux d'ordre, que de projeter entre lui et le réel, le décor d’une théorie cohérente ; maïs un décor finit toujours par être crevé, et, quand même l'esprit se laisse leurrer par lui, il ne peut pas ne pas s'inquiéter de la réalité qu’il lui cache. Aucun rêve n’est jamais complètement un rêve.

21. LES TERMES DE LA CONTRADICTION. — Quand le moi, à la fois subissant et choisissant les conditions que lui propose la subconscience, s’est défini un couple de contradictoires, les deux se présentent à lui comme équivalents. Après que la contradiction aura été résolue, l'un des termes apparaîtra avec une réalité positive et comme devant être maintenu, l’autre comme une fiction à nier. Ce qu’on appelait l'azote atmosphérique n’est pas de l’azote. A cette contradiction terminale convient donc la définition qui la présente comme l'opposition de l’être et du non-être. Mais il n’en suit pas que ce qui est vrai de la contradiction après solution le soit d’elle avant solution.

En effet il n’est pas exact d’abord que la solution de la

re,

contradiction ne soit qu’une purification où le vrai serait reconnu et le faux éliminé. Le plus intéressant des deux termes a été, pour Rayleigh et Ramsay, non l’azote chimique qui ne faisait que confirmer le connu, mais l’azote atmosphérique dont l’ambiguité recélait l’argon. Si la contradiction attache si violemment à elle, ce n’est pas seulement qu’elle trompe, c’est aussi qu’elle promet ; ce n’est pas seulement qu’elle menace de destruction l’acquis, mais qu'elle fait espérer un enrichissement. De l’immobilité, il n'y a rien à gagner; de toute crise, à qui sait l’orienter suivant ses fins, il y a beaucoup à espérer.

En outre, 1l est impossible dès le début, sinon par une ima:gination qui consiste précisément à supposer la contradiction déjà résolue, de savoir lequel des deux termes sera respecté, lequel éliminé. Zls se présentent tous les deux comme positifs. Chacun est défini par un mode de production qui le donne toujours semblable à lui-même et par des propriétés qui, sauf une, coïncident avec celles de l’autre. Cette positivité persistera même après le succès de la recherche, car dans les mêmes conditions opératoires et au même degré d’approximation, où les diverses valeurs des deux azotes s’identifiaient auparavant, elles continueront de s'identifier. Le vrai reste vrai : il est possible d’y ajouter, non de le supprimer.

En quoi consiste cette positivité ? Qu’elle enveloppe de la nécessité, il faut bien ladmettre. En tant que chacun des termes oppose sa résistance à l’autre et en tant que chacun a sollicité et obtient l’adhésion du moi, la nécessité y est présente sous son double aspect d’obstacle.et de soutien. Si les termes étaient des rêves absolus, la contradiction s’évanouirait. Mais comme la nécessité ne peut par ellemême produire que de l’unité, il faut bien aussi que la contingence, par suite la liberté d’autrui ou la mienne s’y contamine, afin de permettre le conflit des contradictoires. On doit donc penser qu’ils manifestent les attitudes de l'esprit, qu'ils enveloppent des options ; et que si le moi ne s’y reconnaît pas, s’il a la sincère et véridique impression

d’être inséré entre des termes qu’il ne s’est pas faits, c’est seulement que ses options remontent plus haut que les termes mêmes, en ont posé antérieurement les conditions dont le moi n’avait plus qu'à dévider lés conséquences, comme on opte éventuellement pour la prison en volant.

En d’autres termes, chacun des contradictoires doit être à la fois naturel et artificiel. Dans un idéalisme absolu, lartificiel ne s’oppose pas au naturel, comme le faux au vrai, mais seulement comme la vérité concrète à labstraite, comme le dérivé au profond. Si le moi était parvenu au terme suprême de son développement, s’il n’avait qu’à jouir de son triomphe (à supposer que la jouissance pût être conçue sans lutte), la nature et l’art coïncideraient, et le moi circulerait sans achopper à l’intérieur du système qu’il se serait donné. Mais un sujet, entravé comme nous sommes, doit être partagé entre la considération de ce qu’il reçoit sans le comprendre éncore, la nature, et de ce qu’il réussit à construire, Fart, sans savoir encore si l’avenir le maintiendra. Chaque moi est un péuple dé spécialistes, dont les options professionnelles se heurtent. Il en résulte que de chacun de nos actes, il est vrai simultanément que nous le voulons et que nous ne le voulons pas. Les termes expriment ces préférences contrastées ; et sans leur contraste, il n’y aurait pas de vouloir. Car vouloir, ce n’est pas recevoir. Un moi, pour lequel la conception et la réalisation de sa fin s’identifieraient sans conteste, ne pourrait vouloir : il recevrait, ce qui n'est pas même agréer. Aucun sujet ne peut done vouloir que par l'analyse et l'insuffisance de Panalyse, qui engendre les termes contradictoires. Auraïs-je la toutepuissance ? Je devrais l’abdiquer pour vivre. C’est ce que fait le je, quand :l se projette dans une constellation de « moi » qui, par Pabstraction dé chacun, engendreront des attitudes et par suite dés termes, d’abord exclusifs Pun de l'autre. La conscience ressemble à ces jongleurs, qui font exprès de manquer üné balle pour là rattraper à dix centimètres du sol. Il arrive qu’ils ne la rattrapent pas.

Non seulement la liberté se devine dans ces partialités

de consolidation, qui permettent aux contradictoires de se dessiner et de se durcir avec assez de consistance pour s’imposer à la conscience, mais elle s’annonce, dès leur conception, dans la manière dont elle se propose leur unification. Ici encore l'exemple de Fargon éclaire l'analyse. Dans ce cas l'opposition universelle de la raison et de l'expérience revêt la forme particulière de l’opposition entre la combinaison et le mélange. Ce n’est pas qu’à leur manière les deux termes, à savoir les deux azotes, ne possèdent la généralité. La contradiction ne serait pas scientifique sans cela. L’une des identités, celle de l’azote chimique, est l’universalité d’un élément défini; Fautre, celle de l'azote atmosphérique, l’universalité d’une association constante. La différence, par laquelle ils s’opposent, est celle de l’intrinsèque et de l’extrmsèque. Entre les parties d’un composé ou d’un élément chimiquement défini, il y a un lien, une affinité. La raison de leur union leur est intérieure. Elle constitue leur individualité. L’azote ne reçoit pas du dehors sa qualité d’azote ; c’est une dénomination intrinsèque, fondant un jugement de prédication. Au contraire, de l’air, comme de tout mélange, c’est un concours extérieur de conditions qui le fait et le maintient avec les proportions et par suite avec les propriétés qui le définissent. Tandis que l'azote se fait azote, l’air est fait air. Le premier s'explique du dedans, autre du dehors par une dénomination extrinsèque, fondant un jugement de relation.

Il en résulte qu'ici comme ailleurs, deux mouvements s’offrent à l'esprit et que, dès l’appréhension de la contradiction, cette même liberté, qui se sera donné les termes, devra hésiter sur le sens de leur identification. Faudra-t-il chercher le réel dans le plus simple et le plus solide ou dans le plus compréhensif, mais le plus contingent ? Comme tout leffort de la science est de résoudre l’individualité, de réduire un être dans ses relations avec le milieu, de changer la chose en lieu, la physique s’efforce et réussit à ronger le donné. Le technique, qui commence par être de historique, finit par être du physique. Mais, en analysant le réel, on ne

peut oublier qu’il était et restera le réel. Qu’en droit la chimie décompose le donné, que la physique à son tour s’assimile et s’intègre la chimie, il restera en fait une chimie et une histoire, qui auront toujours pour objet ce que toute unité synthétique apporte d’original, qui reconnaîtront l’individualité matérielle, amorce de l’individualité biologique, promesse et point d'insertion dans la matière du moi conscient. Aussi les déterminations intrinsèques resteront en face des déterminations extrinsèques, pour alimenter par leur conflit la recherche des savants, qui, suivant la prépondérance subie ou voulue de leur besoin d’intelligibilité ou de réalité, résoudront la contradiction du milieu et de la chose, tantôt au profit du milieu, tantôt au profit de la chose, manifestant la liberté de l’esprit, indispensable d’abord à la génération des contradictoires, indispensable ensuite à l'effort qui en tentera l'unification.

22. LE PRINCIPE IMMANENT A LA CONTRADICTION. — En dévidant les indications que nous a fournies l'exemple de Rayleigh, nous parvenons à la plus importante des données que l’analyse abstraite de la contradiction doive considérer. I n’y aurait pas eu de problème sans le principe de l’identité des espèces chimiques ; il ne peut donc y avoir de contradiction si l'esprit ne commence par poser comme un axiome qu'il faut réduire les contradictoires à l’identité. La contradiction entre les termes ne peut être une contradiction que s’il y a contradiction entre elle et une loi profonde de l'esprit. — On le vérifie dans l'expérience commune. Les contradictions entre les sens ne sont des contradictions que par la raison. On ne se trompe que par logique. Si je m’abuse en reconnaissant pour mon ami un indifférent qui s’approche, c’est que mon ami doit être arrivé. Faute d’opportunité, non faute de raisonnement. J’ai spécifié l'unité sous une forme qui ne convient pas à la circonstance ; mais sans Punité, il n’y auraït pas plus de contradiction que de vérité. — On le vérifie dans l'expérience scientifique. On dissout le savoir aussi bien en $e livrant au divers qu’en se livrant

à l’un. Le respect absolu de l’hétérogène et de l’individuel, comme lidolâtrie de l’un, rendent la découverte impossible, en rendant impossible la contradiction. Rien ne sort, ni de lexclusivité du même, ni de l’exclusivité de l’autre. Il faut que l’autre démente le même ou que le même menace l’autre, pour que la pensée s’active. — On le vérifie dans l'expérience morale, puisque la moralité s’évanouit aussi bien par une largeur d'esprit qui admet tout, que par l’étroitesse d’esprit, qui sacrifie à l’applicatior. monotone et uniforme d’une règle, l’individualité de chaque situation, l’idiosyncrasie de chaque personne ; comme si le même ne devait se faire toujours nouveau, comme si la forme éminente de la dignité n’était pas l’originalité inimitable de toute personne, qui la fait distincte de toute autre et impossible à remplacer.

Si la contradiction ne peut se comprendre sans l'identité, l'identité réciproquement ne doit pas se séparer de la contradiction. I1 y a deux manières d’accéder à l'identité. — La manière dogmatique, qui va de l’être à l’être, qui prétend ne pas sortir de l’être, même quand elle induit, découvre l'être universel dans l’être concret ; elle explique en dépliant. Mais, comme en se mettant dans l’être, en y postulant l'identité de la loi et du fait, elle rend leur séparation contradictoire, elle entraîne cette conséquence, que le dynamisme de la connaissance doit être extérieur à l’être et subjectif. La vie de l’esprit devient une aberration, un rêve de l'esprit. Comme la moralité tout entière consiste dans cette vie, elle ne peut pas ne pas être plus ou moins sacrifiée au mythe d’une existence au delà du bien et du mal, à un quiétisme philosophique. Il faut bien en effet pour que la vérité soit, que l’identification soit possible entre l’essence de l'esprit et sa matière. — Mais si l'identité exclut le mouvoment, l'identification le requiert. Encore faut-il que cette identification ne se heurte pas à un obstacle extérieur, une Üxn, qui s'oppose à l’idée comme une occasion inintelligible et absolue de morcellement : l'esprit en serait esclave. Il ne reste donc qu’une hypothèse, c’est que l'exigence

mutuelle, qui appelle, l’un vers l’autre, le rationnel et Fempirique, soit contrariée par une maladresse de l’esprit, au lieu de l’être par une hostilité des choses ; de même que. Rodrigue et Chimène par des sentiments qu’ils ont à dissoudre en eux-mêmes. Cette maladresse est la contradiction, qu'on pourrait définir en écrivant qu’elle n’est rien, pour paraître quelque chose. Le

On arrive à la même conclusion en dégageant le paradoxe de la nécessité. Deux termes nécessairement unis sont deux termes que la pensée ne doit pas pouvoir séparer ; mais -s’ils sont inséparables, elle ne peut plus les distinguer. Toute la réflexion contemporaine est née de la méditation de l'analyse. Quand celle-ci sépare les éléments d’une essence lessence n’est plus ; si pourtant l’essence n’est pas analysée, elle n’est plus qu’une existence de fait. Il faut donc que quelque chose s’intercale entre les termes pour les repousser car, s’il y a une nécessité, ils ne doivent pas se repousser, d'eux-mêmes ; il faut en même temps que ce quelque chose ne soit rien, car s’il y avait une nécessité contre la nécessité, toutes nos exigences intellectuelles seraient discréditées. Reconnaître la réalité mentale de la contradiction, c’est reconnaître que la nécessité intellectuelle ne peut avoir contre elle qu’elle-même, non une nécessité allogène et impensable. Elle s’intercale, entre l'identité et la solution qui lui fournira sa matière, pour que la vie y ait sa durée. C’est résoudre, abstraitement du moins, la contradiction latente de l’idéalisme. En tant que celui-ci s’interdit le recours à ce qui n’est pas la pensée, il s’oblige à être rationnel, il est objectivement intellectualiste, il enseigne la réductibilité de tout objet aux lois. Comment y renoncerait-il ? Il y trouve sa vocation et sa vérification. Le progrès biologique et scientifique le vérifie ; il lui ouvre des perspectives illimitées. Cependant l’essence de l’idéalisme ne se réduit pas à cet intellectualisme objectif. Si esprit était l’automate d’un déterminisme intérieur, qu'aurait-il gagné à se l'être approprié ? Ce qui porterait tout, ne serait rien, si son . activité n’était qu’une causalité ‘idéale, par laquelle un

objet mental en engendrerait un autre. Dans lidéalisme, Pintellectualisme doit se subordonner à l’intériorisme, les idées être les œuvres du moi. Il en résultera que la raison doit se proposer à l'esprit de l’esprit, non s’imposer à lui ; au besoin s’opposer au moi comme un être provisoirement inaccessible. La contradiction est cet embarras intérieur, cette inconsistance consistante, qui fait le prix de la vérité: et le mérite du savant. Ce n’est pas un non-moi, puisqu'il faut le moi pour qu’elle soit, ce n’est pas une chose enkystée dans Pésprit, c’est une énigme. Le progrès de l’esprit ne risque plus d’être une chute instantanée du principe à l’infinité de ses conséquences ; ce sera une suite d’opérations toutes originales, toutes à inventer, toutes méritoires et voulues. :

D’être associée à la contradiction, la raison, le principe d'unité en reçoit ses caractères essentiels. D’abord à ne peut plus être posé indépendamment de l'esprit. La contradiction exprime la subjectivité, la limitation, même la misère volontaire du moi. Cette subjectivité retentit sur Fidentité qui est en liaison avec elle. Sans doute c’est pour s’opposer à elle comme un principe d’objectivité ; au moins cette opposition interdit qu’il ne soït réalisé ailleurs que dans une conscience où elle est. Il y gagne ce deuxième caractère de ne pouvoir se fixer dans l’inertie. Le principe le plus abstrait doit exprimer lessence de l'être, s’il est volonté, s’il possède, non une éternité d’inertie, mais une éternité de jaillissement, qui est l’intarissabilité. Toute idée est une perspective. Elle est inchoative ; et l’esprit qui la reconnaît au sein de la contradiction, comme Ja condition de sa possibilité psychologique, ne peut se satisfaire d’une unité qui n’est encore vérifiée que par son démenti. La contradiction entre les termes était inhibitrice, la contradiction plus complète éntre cette contradiction et l'unité est inspiratrice ; et la moralité consiste dans cette conversion par laquelle le moi, découvrant l'obligation dans la contradiction qui la nie, y trouve le moyen d’engendrer

l'invention, qui nie à son tour la contradiction. La raison

invite la volonté, mais on comprend que cette invitation ne se substitue pas au vouloir, car elle n’invite qu’à inventer, non à recevoir ; et s’il est vrai que l'invention était impossible sans elle, il faudra, pour qu’elle s’accomplisse, une recherche,

A ce principe d'unité, que recèle la contradiction, faut-il donner le nom de nécessité ? On le peut si l’on veut mettre en évidence qu’il est indispensable à la contradiction et à la maturation qui en sortira. Mais si l’on se rappelle qu’un rapport ne devient une nécessité de connexion, l’être de ce rapport, une nécessité par soi, qu’à la suite d’un acte analytique de lesprit, qui croit l’expulser de lui-même, au moment où 1l le découpe en lui-même, ilest préférable, pour maintenir la conjonction entre le principe et tout le reste du contenu de conscience, de l’appeler obligation. Au cœur de

Paction, le nécessaire est ce que je ne mets pas en question. Si je veux agir, réaliser, il faut que je consente au principe d’une contradiction au lieu de le mettre en doute. Ce que nous appelons les nécessités de l'existence, et il y en a de toutes natures pour le penseur le plus abstrait, ce sont les obligations que nous décidons de satisfaire avant de les. discuter. Si toute conscience est nécessitée par le corps, c’est qu’elle condamne le suicide et s’oblige moralement à créer du nouveau en respectant l’ancien, pour que son action ne soit pas cyclique ou capricieuse, mais cumulative. Mais si toutes les nécessités reçoivent leur caractère de l’aveu qu’une personne leur accorde, elles sont des obligations.

De la corrélation entre l'identité et la contradiction, il résulte que l’universalité, qui doit appartenir à l'obligation prise à part de la matière qu’elle reçoit ici ou là, doit être inexhaustible. Car si d’une part l'identité ne peut être posée par l’esprit qu'en rapport avec une contradiction claire ou confuse, elle invite toujours à quelque recherche, et si inversement la contradiction ne peut s’actualiser sans envelopper un principe d'identification, elle ne peut être une raison justificatrice du désespoir et de l’arrêt. C’est ce que vérifie l'expérience de la douleur. La plus violente est

celle qui proteste le plus violemment contre le mal, celle qui affirme le plus impérativement l’exigence du bien, l'aspiration vers lui, le devoir d’y atteindre. Aucune contradiction ne doit done épuiser la contradiction, aucune solution le pouvoir de résoudre. Ce ne peut être que si l’identification, exigée par l’identité en fonction de laquelle deux termes sont contradictoires, doit compenser la réduction d'être qu’elle opérera, par une création. L'assimilation des contradictoires sera l'envers d'une action par laquelle une nouveauté sera construite. Ainsi la réduction de l’azote atmosphérique à l’azote chimique a entraîné la sécrétion de largon ; mais la juxtaposition des gaz lourds à azote pose et renouvelle pour un esprit, obligé d’unifier, le problème de l'unité de la matière. Grâce à la contradiction, nous obtenons donc ce résultat, sans doute le plus précieux à obtenir, que l’un n’est pas l’épine dorsale d’un monde achevé, la loi d’un être glacé, mais le principe génétique d’une systémattsation toujours susceptible de se déployer davantage, au cours de laquelle l’ordre ne sera jamais que l’œuvre de la liberté, le réalisé une détermination choisie par elle de l’idée d'ordre. Veut-on trouver dans limpératif, qui doit exprimer l’idée première, ces deux significations que l’application d’un principe va remplacer les contradictoires par leur réduction à l’un d’eux et qu’elle va le doubler d’un terme nouveau qui se coordonnera avec lui, bref qu’une même opération va restaurer une identité menacée et instituer une finalité inconnue, c’est lambiguité du verbe unir, à la fois identitaire et constructif, qui exprimera le mieux l’essence du devoir. La moralité qui l’applique compense la conquête, qui expulse le désordre de la nature en y révélant le principe objectif de sa consistance, et l'édification, qui remplit sans le combler le vide entre la finité du réel et l’infinité de l’idée. Cette analyse implique une attitude à l'égard des deux principes qui se sont proposés pourexprimer l’essence de la pensée. Que l'identité aboutisse à immobiliser l'esprit qui la reconnue en lui-même, c’est inévitable, tant que l’on ne veut pas respecter l’individualité des termes que Pidentité

confond. Dès qu’on le veut, l’hétérogénéité de ces termes devient contradictoire à l’unité du principe. Comme toute autre, cette contradiction appelle une continuité, où les termes coïncideront au moins par leurs extrémités. Mais d’abord le principe de continuité comme principe d’explcation, n’équivaut déjà plus au principe d'identité. Pour que l’un des deux termes se change insensiblement dans l’autre, de manière qu’à chaque instant la différence de ce que le premier terme est devenu et de ce qu'il était immédiatement avant tombe au-dessous de toute différence appréciable, cela ne peut se penser qu’en connexion avec une distinction entre des termes et des instants. Imagine-t-on que le nombre des côtés d’un carré inscrit dans un cerele double indéfiniment et qu’il devienne de plus en plus difficile de le discerner du cercle, cela ne fait pas que l’idée d’un cercle carré ne soit contradictoire. Le principe de continuité est une dégradation du principe d'identité, du point de vue de la pureté logique ; et la durée bergsonienne ramènerait à l’extériorisme empiriste, si elle n’était comme la distension d’une « éternité de vie ».

La réduction de la conscience à la continuité, qui est, en langage idéologique, la réduction à la relation, a donc le tort d'expliquer trop, car, en éliminant la discontinuité, elle supprime la condition même de l’explication ; mais elle a aussi celui de ne pas expliquer assez, car la discontinuité aussi doit être expliquée. D’une part la réalité psychologique de la contradiction est masquée, de l’autre oubliée. Avouons-la : nous éviterons de faire la philosophie de Dieu au lieu de la nôtre. A lui seul peut appartenir la continuité absolue puisqu'elle enveloppe l'infini ; nous n’aurons que ses morceaux. Dans notre conscience, l'identité et les contradictoires seront, non seulement séparés, mais d’abord incapables de se rejoindre, l’une et les autres veufs de leur complément, lidentité sans termes, les termes sans unité. L’effort moral sera l'acte, qui, après analyse de la subconscience, trouvera, dans la médiation de l’un, comment rendre les contradictoires complémentaires et parfaire la relation.

Le continuité n’est pas d'abord une solution, c’est un problème. |

La conclusion pratique de cette analyse, c’est que la moralité ne doit consister, ni dans l'assimilation, ni dans la dispersion. Celui qui se tiendrait à l'identité, à part de la contradiction et de lhétérogénéité de ses termes, serait entraîné à oublier le divers. D’instrument de la finalité, l’un en deviendrait le substitut. Comme si ce n’était pas le renversement de la moralité, de sacrifier le réel au fictif, la dissolution de la richesse du monde serait, comme fin, mise à la place de son enrichissement. La résorption dans l'identique usurperait la fonction de l’idéal. Il n’en est pas ‘autrement pour les consciences. L’envie consiste à préférer l’'appauvrissement des autres, plus riches ou plus pauvres, à son propre enrichissement. Elle commence par la quantification abstraite de l’hétérogène, qui y introduit l’inégalité, elle finit par lassimilation dans le dénuement, révélant l’impuissance à créer, des âmes qui s’y livrent.

Mais il y a un autre mal que la chute dans l’inertie, c’est la guerre. La passion de linertie y cède à la passion de la contradiction. Un terme exige la suppression de l’autre. L’être nie le non-être en tant qu’il est, la contradiction en tant qu'il unit, à la fois verbe et copule par la vérité. Il se refuse également à la conscience qui abdique et à la conscience qui se déchire. Mais heureusement la conscience ne peut renoncer entièrement à la nature de la conscience. La mort violente qui enlève à la guerre, la mort lente qui attend la lâcheté tranchent les contradictions, que le moi n’a pas l’art de résoudre ; mais si la moralité implique la croyance que la mort n’est pas absolue, ce doit être, pour qu’il trouve, sur un autre plan de conscience et dans de nouveaux problèmes, un nouvel éveil. On meurt comme on fait Charlemagne, en tournant le dos à une entreprise.

23. LA VALEUR DE LA CONTRADICTION. — À ce point de l'analyse, nous pouvons déjà reconnaître la valeur de lacon-

tradiction, qui doit être la source de toute valeur, puisque rien n’est un bien qu’à raison d’une contradiction, quien a été l’exigence et que son harmonie résout.

a. Pour commencer par le plus proche des avantages que la contradiction possède, elle a cette première utilité de bcaliser l’action. S’entretient en nous une énergie latente, (jui cherche incessamment un emploi, mais peut ne pas le trouver. L’ennui est cette incompatibilité entre une puissance d’action et limpuissance à lui fournir une fin. A défaut d’une contradiction de chute, d’un péril provoquant une de nos tendances profondes, nous cherchons une contradiction de conquête à affronter; mais comme celle-ci ne peut nous entrainer qu'après que nous l’avons sollicitée et que: nous nous la sommes appropriée, le désir du désir anticipe un plus ou moins long temps sur le désir. Cet état ne doit pas durer ; la conscience ne peut se maintenir longtemps dans les dispositions de la conscience rêveuse. Si la volonté ne peut se trouver un problème à résoudre, il doit arriver que lusure, propre à tout ce qui est objet, et l'initiative d’autres volontés nous enserrent à nouveau, avec plus ou moins d'urgence, entre des exigences contradictoires. Leur premier effet est de circonserire l'endroit où appliquer notre recherche. En tout point où la souffrance est endurée, il y a certainement une solution à trouver, un bien à faire. Notre recherche pourra échouer, elle n’aura pas été sans objet.

Corrélativement, où la souffrance manque, ilest à craindre qu’une entreprise soit inutile. Un biographe d’Edison rapporte qu'une de ses premières inventions consista dans un appareil, pour recueillir instantanément les votes d’une assemblée délibérante. Il le porta à la questure du Sénat à Washington, attendit une réponse qui ne vint pas, puis la requit. On lui répondit que son système, si ingénieux fût-il, avait été écarté, parce que les sénateurs aimaïent mieux voter plus lentement, pour trouver, dans le délai du vote, le temps de réfléchir et de se concerter. Edison, ajoute son biographe, se promit de ne plus rien chercher qui n’eût été

désiré, réclamé par un besoin. C’était avouer la priorité morale de la contradiction. La finalité ne doit pas être un château d'illusions. Elle n’a de valeur que pour la conscience, elle doit n’être que par la conscience. Elle trouve son germe dans la contradiction, qui est précisément ce que la conscience enveloppe de plus intime.

On peut le vérifier par contre-épreuve. Quand on veut considérer le devoir à part de la contradiction, à l’intérieur de laquelle nous le reconnaissons, on en arrive à penser qu'une déduction complète devrait amener le sujet de l'action morale, de l'idée première et universelle du devoir à la détermination de son devoir particulier. A défaut d’une déontologie systématique, des règles, semble-t-il à des moralistes, doivent permettre le passage de la forme du devoir à sa matière, comme il y a des métaphysiciens, qui espèrent de la métaphysique qu’elle arrive à construire le pommier de leur jardin. Qu’il y ait place pour la déduction en morale, qu'il y ait la même utilité à disposer de règles d'action pour linvention pratique que pour l’activité intellectuelle, que la systématisation des plus profondes soit aussi souhaïtable que toute autre, il n’y a pas à le contester. Il n’en suit pas que la moralité doive et puisse reprendre, dès le principe, la construction de toutes les actions qu’elle médite. Si Dieu refait entièrement l’univers à chaque création nouvelle qu’il y ajoute, comme un jet - d’eau repart continûment de l’ouverture d’où il a jailli, nous, personnes finies, incarnées, avons à subir des conditions de temps et de lieu, qui déterminent le devoir sans que nous ayons à en déduire la détermination. Il y a peu de métaphysiciens dans le monde, personne n’ignore la contradiction et le devoir et ne peut les ignorer, puisqu'ils sont les premiers traits de notre condition. Avant d’atteindre à l’universalité abstraite, que lui confère lanalyse poussée à bout, le devoir possède une universalité concrète, qui, pour être spécifiée d’une manière toujours originale, n’en conserve pas moins aussi fidèlement l'essence universelle, que si elle s’isolait de sa matière.

LE seNNe. Le Devoir. 41

D’où viént donc que le devoir paraît devoir être déduit ? C’est seulement que la révélation, qui nous en est donnée dans la contradiction, est la révélation d’uñ devoir, non formellement pur, mais insuffisamment spécifié. La contra: diction, sans laquelle il n’y aurait pas de devoir, est masquée par l’ambiguïité de ce mot, qui signifie à la fois ordre et l'exécution de l’ordre. En éliminant la contradiction, on élimine l’obstacle qui les sépare ; ét le devoir exécuté paraît ne plus faire qu’un avec le devoir prescrit. La moralité devient un événement dé la nature. Mais Pexpéfience motale ramène à distinguer les tertnes de la moralité ét à lui restituer sa réalité. Elle fait aussi constater que l’acte, par lequel l’ésprit passe de l’ordre d’unir, à la construction qui actualisera cet ordre, n’est pas, où au moins n’est pas exclu: sivement uné déduction, mais une inventioh, avec ce que ce mot comporte de choix, de risque ét d’efforts. La correction est essentielle. De même que l'intellectualisme spinoziste expulsé là volonté de la pensée, en eû faisant unë connexion eñtraînant une position, la mofale tend à réduire la moralité à 801, en ei faisant une règle entraînant un acte: L’autocratie du sage remplacérait Pautonotié de l'individu. Ce qu’il y a de fâcheux pour cette prétention, c’est que les ordres donnés par lé sage ne correspondent pas aux problèmes proposés par la vie aux autres hommes, et que l’urgencé dé ces problèmes ne leur laisse pas le loisir de chercher d’autres devoirs que ceux qui en sortent,

Cela S’accorde avée ce fait que les devoirs naissent et eurent. Colomb a supprimé lé devoir de découvrir l Amérique. À prendre ün devoir dans sa compréhension concrète, tout devoir est « semelfactif » ; et si certaines inventions ont été faites plusieurs f6is, é’est séulemént qué là contingénée perffiet relativement l’oubli 6ù l'igforancé mutuelle. Il y à des hômimes qui sé proposent pour devoirs des règles, qui ne sont plus de leur temps, commé d’autres s’en proposent, qui ne peuvent être d'aucun temps. La contradiction, en rametiant de ces rêves, où la morale détoufé de la moralité, vers l'épreuve dé cé qui ne permet pas d’at-

L’ANALYSE DE LA CONTRADICTION 463 tendre convertit ah réalisine de l4 pénsée concrète, l’idéä: lisme idéologique.

b. C’est qu’en effet la contradiction à Cette deuxième et esséntiellé valeür de conférér sa réalité morale à là re: cherche qu’ellé promeut. Elle fait que là continuité dé l’action procède du moi. Si en effet le Sujet y était porté par la nécessité dé l’objet, il n’y aurait &ucune raison d’appéler morale son attivité, pareë qu’ellé ne comporterait, ni le mérite, ni lé choix, ti inême un sujet: On peut lé marqué en rappelant la tnéthode ofdinaifé, par laquelle on calomnie un héros, qui est de coüper son action par unëé altérnativé, et de le préséntéf, si elle a réussi, coïime un häbile qui prévoyait lé Succès de son entréprise, si élle a échoué, comine un fou. La volition et l'exécution deviennent deux : ê&t comine on explique l'exécution par la 16i objective seulement, le héros ne peut plüs qu’éthouer, car où il paraît réussir, cé n’ést pas lui qui réussit. Unié fois dé plus, la cünsciénce 8e calomnie en se deStituant de Son efficace. En effet, totite la thébrie objéctiviste de l'action, impliquéé par cette attitude rnentale, ëst viciée par ce postulat, que les instants succéssifs de Paction ne résultent pas d’üne volonté continue 6t créa: tricé, riais qu'une loi étérnellé, trañscendätte à eux-iñêmes les juxtapose lés üns après les autres, dans unëé succession qui ne serait pas une Mmatüration : il en suivrait, sémble-t-il, que la fin poutrait avoir été tout de suité posée, où, 8i lon veut le Septième où difièmeinstant, sans que le début ét les. autres instants aient été effectués. Lä continuité dé l’action ne Serait plus qu'une contitiuité de reflet ét pourrait être subiteriént et complètement interrompue. La loi, par uñie sorte detélémécanique métaphysique, ferait le phénotñèné du * dehors. C’est trähir à la fois le ratichalisme, qui exige Pimmañénce de l’idée au réel, ét la continuité génétique de l’action consciente. Il ÿ à héroismé, parcé qué lé héros ténte en vue de réussir, mais en sachant qu’il peut périr. Que des héros, qui n’ont pas réussi autant qu'ils l’espéraieñit, Supportéit impatiemment les éloges, qui les présentent comnie des victihes volotitaités, flen de plus aisé à comprendre ; car

VERUCA LE DEVOIR

on ne peut méconnaître plus gravement l’intention qui fait la valeur de leur acte. Il y a une contradiction à surmonter, on ne la supportera pas sans risque, les honnêtes gens affrontent le risque ; maïs le risque n’est pas leur but, c’est le succès. S'ils périssent, il n’y a qu’une manière de les louer, faire ce qu’ils ont rendu plus facile à faire. Ils ne sont pas les exécuteurs maladroïits d’une règle, qui aurait produit leur succès sans leur maladresse, de sorte qu’il ne leur resterait que la responsabilité de l'échec. Ce sont des inventeurs qui se sont portés vers l’imprévisible pour en acquérir la connaissance. Les sages ne passeront qu'après eux, suspects de tiédeur morale, s’ils se contentent de les juger.

C’est ce qui arrive trop souvent. Il est aisé à un théoricien de définir loin de l’action ce que l’action devrait être. Quand une fonction spéciale de la conscience se sépare des autres, elle fait des spécialistes, qui se consacrent exclusivement à son service, des célibataires et des solitaires. Mais, à définir les fins et les moyens de l’action loin des contradictions qui l’appellent, on risque de méconnaître la réalité concrète des débats, dont la théorie devrait apporter la solution. Qu’un homme souffre, là il est ; et c’est là qu’il doit être secouru. Sans doute la souffrance peut être trop aiguë pour permettre la réflexion ; et l’on comprend que le théoricien s’en garde et qu’il substitue au mal une sympathie limitée et prudente envers le mal. Faut-il encore qu’il ne s’en garde pas au point de substituer l'harmonie d’un système, qui lui masquerait la réalité au moment où il prétendrait Fy trouver, à l'expérience des difficultés concrètes, qui déchirent la conscience. C’est donc encore la contradiction qui doit éprouver les théories morales comme elle infuse sa réalité à la vie même. Toute morale est la définition d’un optimisme. Un optimisme qui ne résiste pas à Vaffliction, non à l’affliction refoulée ou négligée, mais sentie, trahit l’optimisme.

c. L'idéal objectiviste d’une vie sans risque aboutirait, en. éliminant la contradiction, à ruiner l'intérêt de vivre. Quand Schopenhauer a montré l’homme partagé entre le besoin

et l’ennui, entre des contradictions trop violentes et des contradictions trop débiles, il a retourné contre la contradiction, l'excès ou l'insuffisance de la contradiction. C’est vérifier (et nous devons à ce titre retenir la thèse), que toute notre vie n’est qu’une méditation de la contradiction ; mais aussi c’est corrompre le pessimisme, en faire un pessimisme du pessimisme, que de ne voir dans la contradiction que les cas où elle est détestable ou négligeable. Entre cette extrémité où la contradiction devient une torture, et cette autre, où elle nous révèle encore sa valeur en nous rendant par l’ennui la vie insupportable sans elle, se place la vie normale, où la contradiction engendre le désir et l’appétit, les espérances qui se réalisent et les craintes qui se dissolvent, la compétition ardente ou enjouée, la croissance des forces et l’enrichissement. L’art moral de vivre consistera à qualifier et à doser la contradiction ; et nous aurons à étudier comment la volonté doit choisir les contradictions à vaincre et en mener la victoire, comment chaque personne doit affronter des contradictions à sa taille, éveillant en elle par leur correspondance avec sa nature éthologique les intérêts les plus intenses, promettant, par leur convenance avec ses moyens d’action, les succès les plus désirables. Que les hommes y réussissent inégalement, cela vérifie l’utilité de la morale, cela vérifie aussi la réalité de la contradiction. Le réel, ce n’est pas ce qui ne peut pas nous manquer, c’est ce qui ne nous laisserait rien en nous manquant. |

d. De la contradiction sort la tendance. C’est une des idées les plus familières et les plus précieuses de la pensée contemporaine, que nous ne sommes pas fait d’un noyau substantiel, mais d’un faisceau de tendances, aspirant à se développer, cherchant aliment et objet, luttant pour atteindre à la lumière de la conscience claire. On ne peut comprendre sans la contradiction, ni la nature de cés tendances, ni leur compétition.

Pour ce qui est de leur nature d’abord, les tendances offrent nécessairement ces deux caractères de manquer

d’un objet et de le posséder en quelque manière. Car si l'objet était entièrement possédé, il n’y aurait pas lieu d’aspirer à lui ; et s’il n’était pas du tout connu, comment pourrait-il être désiré ? Je ne saurai quelle eau je vais boire, son degré de fraîcheur, de limpidité, sa quantité, son lieu, qu’en la buvant ; mais je ne puis avoir soif sans que je ne connaisse l’eau comme ce qui étanche la soif. On ne peut même prétendre que l’objet, possédé par la représentation de la fin, n’est qu’une moindre partie,en quantité ou en

qualité, de l’objet, que possédera la tendance satisfaite.

On éviterait la contradiction, car le moins ne contredit pas le plus ; mais on défigurerait la tendance en en excluant le moi ; car tendre, ce n’est pas être porté, transféré, véhiculé du moins au plus ; c’est au moment où le moins est possédé, l’éprouver douloureusement comme moins, s’apercevoir qu’il remplace le plus, être impatient du plus. Nous ne prétendons pas par ces mots définir la tendance, car le concept en tant que concept n’est adéquat qu’à l'être objectif, accompli, et la tendance en tant qu’elle est véeue n’est pas encore l’être, elle n’en est que la requête, la gestation toujours plus ou moins laborieuse, sentie à raison des obstacles qui en retardent la consommation. Aussi doit-elle avoir ces deux caractères de tenir à l’objet par ses conditions, lhypertonicité du milieu intérieur dans la soif, la sécrétion des hormones sexuelles dans le désir sexuel, une structure sociale dans lambition ; mais d'exprimer le moi sans lequel la contradiction de ces conditions ne pourrait apparaître puisqu'il doit y rapporter le devoir d’unir. Sans le devoir et sans nous, il n’y aurait ni contradiction, nitendance, ni bien.

La même opposition, qui fait les tendances, fait leur conflit. En vertu des nécessités, qui lient des objets à d’autres, et de notre incohérence intime, nous ne pouvons rien désirer que l'objet d’un de nos désirs n’en menace d’autres. Une des expériences les plus douloureuses de toute vie consiste à apprendre que tout ce que nous obtiendrons comme un bien, sera certainement aussi un mal. Il faut une réflexion

plus mäûrie, et sans doute déjà teintée de fatigue, pour chercher, dans ce mal, l’occasion d’une renaissance, quandil en sortira un nouveau désir. Cette réflexion nous préparera à la conclusion que la possession, permise par la vie, n’est pas celle de l’être, mais celle d’un dynamisme vers l’être, * si seulement par la moralité nous savons convertir la contradiction en réalisation.

Puisque ce succès nous sera impossible, tant que nous nous laisserons écarteler par nos désirs, la finalité affective se présentera à nous comme l'introduction de la finalité abjective ; mais celle-ci nous apparaîtra à son tour comme le moyen de la paix intérieure, dès que nous aurons mesuré le retentissement des événements matériels sur notre cœur. Ce jeu, contrasté et se renouvelant sans cesse, nous amène à concevoir la polytélie des actes, comme le seul but de notre vie ; et la volonté, instruite par une expérimentation de chaque instant, se solidarisera de plus en plus avec les tendances dont la satisfaction profite au plus grand nombre des autres, recherchera les actes où le plus de nos désirs viendront converger. Elle se fera philosophique. Au cours de cette recherche où le moi joue avec la contradiction, il apprend qu'il vaut mieux se prêter que se donner au désir et il acquiert la maïtrise croissante de lui-même,

Mais jamais cette maîtrise ne sera celle qui se ressent à la vue d’un orage sur la mer, ce sera toujours celle du cavalier qui domine son cheval en se méfiant de ses incartades. Toujours la contradiction interviendra pour piquer le cheval. Dans les sociétés plus passives, la souffrance physique y suffira ; dans les sociétés plus actives, les fonctions mêmes de l’esprit y collaboreront. La religion, en systématisant les actions, fait de chacune la menace ou la promesse de la damnation ou du salut, et de leur contradiction la source de l’élan moral. La publicité, en provoquant l'inquiétude et en éveillant le besoin, condamne l’individu au travail forcé et à l'invention indéfiniment renouvelée. A linégalité, le capitalisme ajoute la souffrance de l'inégalité, en laissant à la conscience individuelle d’en faire sortir l'envie ou l’in-

vention. Aussi tout État qui, méconnaissant la corrélation nécessaire de l’organisation et de la production, réduirait celle-ci à l’automatisme d’une application sans volonté, qui d’agents ferait des acteurs, vérifierait, par la défaillance de la production, qu’il n’y a pas de mobiles pour aucune action, où celui qui doit la faire n’éprouve pas lui-même la contradiction à résoudre.

e. Enfin, en inspirant la tendance, la contradiction donne à la conscience l’intuition naissante de la fin que la moralité va poursuivre. Le premier effet d’un malaise, c’est de nous proposer comme but la cessation de ce malaise. Il y a déjà dans un manque cette positivité de nous faire concevoir quelque chose qui nous manque. C’est la plus vague des déterminations ; mais la plus vague des déterminations est la condition de déterminations plus précises. Il ne suffit pas de vouloir inventer pour savoir quoi inventer. La contradiction commence l’invention de la fin de l’invention. Elle se poursuivra pendant tout le cours de la recherche, puisque c’est tout un, de chercher ce qu’on cherche, au sens où l’on veut en découvrir la nature et au second sens où on la crée. L'invention sera la maturation d’une fin abstraite, de l’idée générale de la fin, en une fin concrète plus ou moins qualifiée et sensible. La contradiction en amorce la connaissance. C’est une aube.

24. L’IDÉAL. — Par la position de la fin s’achève le quadrilatère où naît l'effort moral : en face l’un de l’autre Les contradictoires, en deçà le principe, que leur opposition dément, au delà, à peine pointant, l'idéal. La dualité des contradictoires tient la place du moyen terme qui devrait relier l’unité d'identité à l’unité de finalité. Quand l’invention sera faite, celle-ci s’exposera comme une médiation ; tant qu’elle ne Pest pas, le moyen, par exemple l’argon, se cache derrière la contradiction qu’il faudra dissiper pour le découvrir. Tout le travail de la recherche consistera à concentrer autour de l'idéal ce qui sera indispensable pour lui conférer un contenu, susceptible de trouver dans son har-

monie interne la consistance, sans laquelle il ne pourrait persister en l'absence de l’action directe et prochaine du moi.

Faudra-t-il au moins que le moi n’ait pas laissé s’évanouir la représentation encore si fragile de l'idéal. L’utilité principale du rétrécissement de la conscience, qui tire à son foyer une image ou une idée pour y concentrer l'attention, est den augmenter l'efficacité physiologique et psychologique. On peut faire consister dans ce double mouvement, qui refoule un grand nombre de représentations dans la subconscience et corrélativement en installe quelques-unes par privilège dans la région la plus claire de lesprit, Pâme même de sa puissance créatrice. Comme le tireur concentre sa vision sur la cible et en escompte l'efficacité directrice sur tout son corps, c’est un aspect essentiel de la moralité que la conscience se resserre autour de l'idéal pour en accroître la puissance attractive.

Il ne faut pas confondre ce resserrement avec celui que provoque un besoin fortement ressenti. Ce serait brusquer histoire de la recherche que de parler comme si, dès le début, le désir issu de la contradiction et la fin pressentie se correspondaient exactement lun à l’autre. Tout désir débute par un malaise qui ne sait ce qu’il appelle, sinon de la manière la plus confuse ; tout projet, par un rêve dont on ne peut dire encore qu’il est souhaité. De même que le fait qui vérifiera la loi, et la loi qui fondera le fait ne seront amenés par la recherche scientifique à s’emboîter l’un dans l’autre qu'après une longue élaboration, le besoin d’autre chose et la conception d’une possibilité ne se confondront dans une recherche intentionnelle, que par une opération plus ou moins laborieuse d’union où le moi apportera sa responsabihté et trouvera son mérite.

C’est ce qu’on oublie quand on présente l'intention comme définie dès le principe de l’acte moral. Il faut bien pour qu’il le soit, que l’intention pointe dès le début ; et elle peut se définir comme le point de convergence idéal de la contradiction et du devoir, de la contradiction dont elle tiendra sa tension, du devoir qui lui indiquera son but. Mais pour

s’achever en acte, cette intention deyra se charger d’une matière qui lui manque d’abord ; et, dans ce progrès, il y a toute la contingence de la recherche, qui peut arriver en Amérique quand elle croyait aller aux Indes. De principe, Fintention se fera ambition; d'ambition, entreprise, puis dessein, puis plan, enfin œuvre. Cette montée,-par laquelle l’esprit s’élèvera de la métaphysique qui définit les intentions profondes, à l’art qui les achève en esquisses qualifiées, n’aura pas la rigidité rectilinéaire d’une déduction, à laquelle la nécessité logique ne permettrait pas de dévier. Comme nous contraint de l’admettre l'exemple de Ramsay que nous allons maintenant quitter, elle procédera par tâtonnements, de contradiction en contradiction, comme de heurt en heurt un homme trouve son chemin dans l'obscurité.

De ce que l'intention doit être progressivement inventée et müûrie, 1l résulte immédiatement que l’idéal serait trahi si on confondait ce qu’il deviendra quand l'intention sera devenue l’œuvre même, avec ce qu’il était au début de la recherche. Pour que l’idée de la fin ne se substitue pas à la fin, il faut que la fin ne soit pas abaïissée par sa confusion avec l’idée de la fin. À parler proprement, un tireur ne vise pas la cible, il vise la pénétration de la balle dans la cible ; et la vision préalable de la cible n’en est que la condition finale, distincte seulement des autres conditions en ce qu'elle nous intéresse, non à raison de ses effets actuels mais en vue de ses effets éventuels. C’est pourquoi à mesure que nous avancerons dans l'analyse de l’action morale que nous ne saisissons encore que dans ses prodromes, dans son pronostic, nous devrons distinguer l’un de détente, où l'idéal est abandonné, parce que l’action n’ajoute rien à ce qui lui était donné dès son début, et l’un de conquête, dans lequel l'idéal d’abord conçu trouve son accomplissement et son épanouissement ; car il n’y a moralité qu’où il y a exhaussement de potentiel, non dénivellation de chute, Si par exemple, pour réunir deux corps au même niveau, à la . même cote, je laisse tomber le plus élevé au lieu d’élever le

plus bas, j'use le réel au lieu de le créer; si par exemple encore la démocratie ne fait qu'appauvrir les riches, quelle que soit la richesse considérée, au lieu d’élever la propriété de ceux qui avaient le moins au taux de ceux qui ont le plus, la moralité est trahie par dégradation de l'idéal. On aura dans les deux cas atteint l'égalité ; mais l’idéal se sera volatihsé, en paraissant se réaliser, puisqu’à la fin de Factionil y aura moins qu'à son principe.

25. La CONTRADICTION ET LE MOI. — Il nous reste à clore cette description, en complétant ce que Ramsay a dit, par l'installation du moi en face des termes avec lesquels il entreprend sa recherche. Par définition, un savant, en tant que tel, est celui qui ne peut jamais parler de soi; et cette définition l'épuise. Aussi doit-il s'exprimer par l’impersonnalisme mécaniste. Mais, nilacontradiction qui, parnature, ne peut avoir d'existence que mentale, ni le devoir, qui manque de lêtre puisqu'il le réclame, ni l'idéal, qui avoue son idéalité, ni leur rassemblement déconcerté ne peuvent se comprendre, s’il n’y a pas l’unité supérieure, la « superstance » d'un moi, qui les embrasse dans son effort pour les mettre en relation, sans les étreindre dans une intégration effectuée. Le réalisme est condamné à vider l’être de tout contenu pensable pour lui conférer l'indépendance à l’égard de l’esprit, ou, s’il veut rendre son existence acceptable à l'intelligence, à l'identifier avec la perfection de la finalité. Mais s’il faut bien ne voir dans ce rien ou ce tout que des limites conceptuelles, l’idéalisme personnel trouve, dans Fexpérience de la recherche, sa vérification définitive.

Déjà lidéalisme abstrait a des raisons toutes puissantes de subordonner l'existence de l’objet à la volonté du sujet. Car si, comme il est bien difficile de le nier après quatre siècles de succès scientifiques, la science peut sortir de la recherche, l’objet doit être fait de relations pensables. Or, c’est tout un, comme l’a montré Hamelin, de définir l’objet par la relativité et de nier la réalité de la chose en soi. Privé de substrat, le rapport qui unit les termes

ne peut être que par l'acte de l'esprit, qui tour à tour les distingue et les rapproche ; et les termes eux-mêmes que par une intersection de rapports. Pour qui en douterait, il suffit d'observer d’une part que la vérité d’une relation est indépendante des termes qu’elle se trouve joindre, puisque le double, par exemple, garde sa nature, s’il rapporte quatre à deux ou deux à un; d’autre part que les termes ne sont pensables que par les relations qui se croisent en eux, comme un point par ses coordonnées. Relations ou termes, relations de relations, c’est donc tout l'être que le ou les sujets posent en se posant, font en voulant. Pour reprendre l’exemple de Leibniz, Pâris est l'amant d'Hélène, non parce qu’il serait amant tandis qu’ Hélène serait aimée, meis parce qu’ils croient s’aimer, plus profondément, qu’ils souffrent et jouissent de leur amour,et que d’autres s’unissent par sympathie avec leurs peines, serait-ce pour en jouir, et leurs joies, serait-ce pour en souffrir. L’idéalité de l’objet, exprimée par l’idéalisme abstrait, dans son principe, prend une actualité plus dramatique dans un idéalisme de la conscience concrète. Car si, dans l’idéalisme hamelinien du rapport, le propre d’un terme est d’appeler l’autre, cet appel, allégué pour réserver la vie de la conscience, la laisse en dehors de lui, puisque l'ambition de l’idéalisme abstrait est de se mettre dans l’éternité, pour y supposer déployé et achevé le plan du procès constructif. Revenons donc vers l’expérience psychologique, comme Hamelin lui-même nous y invite, en subordonnant la réalité de l’idée à la volonté du moi, tandis qu’il s’y refuse pour sa part, d’abord en retenant l’activité aux premiers degrés de la métaphysique, ensuite et surtout en substituant à l’étude des conflits la systématisation des solutions auxquelles ont abouti quelques-uns des plus profonds. A la hauteur concrète où nous élève, non seulément la psychologie, mais notre psychologie, la relation ne se présente pas comme la coordination des deux termes d’une réalité construite et solide par leur affinité, elle n’est que la direction d’une construction en train de se faire, par suite destinée à ne pas se par-

fare. L'invitation n’y est pas une liaison élastique entre deux termes, c’est l’âme d’une recherche. Pourrait-il y avoir recherche, si le manque du terme appelé n’était de quelque manière et à quelque degré senti? Si l’antithèse sortait de la thèse par un procès exclusivement objectif que la conscience constaterait sans le faire, nous serions hors de l’idéalisme. Il faut donc qu’elle soit « affectée » en présence du premier terme par le manque du second : l'impatience est le sentiment d’une contradiction entre ce qui est et ce qui doit être. La conscience concrète n’est pas métaphysique, elle est phénoménologique; et c’est dans « les brouillards de la contingence » qu’elle vit et souffre. Si donc la réflexion sur la relation oriente vers l’idéalisme, la réflexion sur la contradiction y précipite. Étrange nature de la contradiction : c’est la relation qui ne peut être relation. Elle est à sa manière relation, car faute du moi et de l’aperception où il oppose les termes contradictoires, ceux-c; formeraient deux mondes et ne seraient pas contradictoires. Dès que l'esprit tente de les unir, ils ont au moins, semblet-il, ce caractère commun d’être en lui. Ce ne seraient donc plus des opposés absolus, des contradictoires, maïs des opposés relatifs, des contraires. La différence consiste en ce que l'unité, qui réfléchit au moi sa nature, reste dans la contradiction, extérieure aux termes, vis-à-vis d’eux ; elle n’est pour le moi qu’en idée et les termes la repoussent ; tandis que, dans la relation, l’idée s’est faite existence en reliant les termes, en les intériorisant l’un à l’autre. La contradiction est la relation écartelée ; la relation, la contradiction unifiée. Dans la relation, l'esprit s’oppose une finalité, il s’y sent fait, fini, arrêté, objet. N’y aurait-il que la relation, la conscience serait fermée. La contradiction met le moi devant un inconnu. Elle s’y sent ouverte, et si les termes y sont, non conjoints, mais accompagnés de l'identité indispensable pour qu’ils entrent en conflit, celle-ci n’est présente que pour promettre leur union, qui refera la relation regrettée ou fera la relation désirée. Quand elle s’achèvera, ce sera encore la contradiction,

qui rendra léspfit äü mouvement, pour que la relation obtienne cette postérité qu’elle appelle. De tout concept en effet, on peut inontrer qu’il né séft le dynamisie de l'esprit qi’à faison d’une contradiction qu'il évéille. Voici par exemple là possibilité. Appélle-t-on possible l4 feprésentation abstraité, intellectuelle d’üñ événetient sensiblé que la nécéssité promet? C’est déjà plus qu’uñ possible, c’est un actuel, à inscrire dans l’être, comme le demandé M. Lavelle. Appliquera-t-0n le mot à ce qui n’est plus rien ? Lorsque Kant observe qu'ün possible, qui ne sérait: qué possiblé, sétait impossible, il révèle qe, dans le possible, nous dénonimons notre impüissance à recünnaître l'être à un être, nous nous désavoüdns. Si, comme la établi M. Brunschvicg, c’est dans le problématique que fotre pênsée se déplace; par sa double impuissance à saisir le nécessaire sans manquer lé réel et le réél sans manquer le nécessaire, la contradiction de la possibilité sera celle dé tout concept. Affirimef que ceci ést une table, c’est risquer sur la possibilité que les objets que je poserai sur elle y déñieureront. La certitude complète, qui exclürait toute contradiction, serait Pautomatisme.

Le scepticisme n’y gagné rien, Pidéalisme ÿ gagné tout. Quand le moi inventéra le rapport conbrét, Son triümphe lui vérifiera Son existence. Adsum qui feci: Mais le doëmatisme pourrait encore lui discuter sa responsabilité en alléguant une nécessité ighorée, subcôhsciente ; il n6 peut lui refuset la contradiction ét la souffrdnce, qu’ildoit bien concéder au sujet, puisqu'elles sont incompatibles avec lobjéctivisme dogmatique. Däns la contradiction, le foi fait, conne paf jeu, dans sa pureté l'épreuve de son pouvoir d'union. Célui-éi ne peut lui venir dés termes, puisqu'ils se repoussent, du devoir, puisque celui-ci a besoin dé l’obéissance, dé l'idéal puisqu'il est irréalisé. [1 ne peut düné vemir que dé nous. —— C’est pourquoi la douleur nôus rend à nousiêmé. Quand elle est assez fofte pour bbscürcir le soleil, pour nous réridre sourd aux voix qüi hous sont le plus chères, étrafiger au péril ét indifféfent à tout äütre avenir

que Celui de notre mal, Ce mal se révèle à nous comme notre seul bien. Il naît en nous un attachement monstrueux pour lui et il nous serble avet raison qu’en le rejetant, nous nous aliénerions à nous-même. Dans la solitude, qui nous entouré, notre isolement nüüs comble. — L’impression ne change pas quand le courage nous revient. C’est des difficultés, issues de l'hostilité dés choses, que les âmes les plus vigoureuses tirent le sentiment le plus fort d’elles-mêmes, Elles cherchent la lutte pour sy trouver. Mais comment pourraient-elles croire que la nature les porte, quand elle menace de les écraser ? Je souffre, done je suis. Souffrir, c’est d’abord sé savoir souffrir, et en même tenips, à la maäñière cartésiehne, trouver sôii existence dans Ge savoir. On he s’y trouverait pas si précisément l’inconsistance de Pobjet ne lit refusait cet être que le süjet se réconnaît: On meurt Seul parce qu’on souffre seul.

Plus soighéüsement on iontre linconsistance dans la contradiction, plus la logique pressé d’attribuer au moi la volonté du débat qui le déchire. Si lun des termes de la contradiction lui était étranger, il le laisserait où il est. A quoi bon se torturer ? Pour qüe des contradictoires se repoussent en nous, peut-être en nous déchirant, il faut done qüe nous nôüus Soyons, par imprudénce ou par moralité, sôlidarisé avec chaëun d'eux. Les périls qué tious ignorons nous côtoient sans guère noûs troubler ; li mort des autres né nous émeut que par l’aïiour profond ou fugitif qüe nous leur accordons ; notre mort même n’affecte que notre 1magination. Qu'importe uf conflit dogmatique à celui qui est indifférent en matière religieuse ? Si un homme pouvait n'être qu'égoïste, il ne souffrirait pas, parce qu'il réduiräit toutés les contradictions, eñ èn expulsant ce que les autres y mélent toujours d’éux-Mêmes. Chacuñ dé nous iité äutant qu’il péut cet égoiste dé fiction, en réjétant hors dé lui-même ce qui pourrait l’aécrocher et l’entraîner. Maïs cé Stoïcisme ne peut aller bien loin, car en refusant lés raisons de souffrir, ce sont aussi les raisons dé vivre qué nous nous aliénôns, et il arrive toujouts uñ mofñent où

le moi veut; et vouloir, c’est d abord vouloir une contradiction.

L’indispensabilité du moi à la contradiction n’apparaît pas moins évidemment quand on confronte les deux idées de nécessité et de contradiction. Sans doute, à en sonder la nature, la nécessité déjà se refuse à soutenir le réalisme puisque la nécessité physique, et toute autre, doit être réductible à la nécessité intellectuelle, qui ne peut être qu’une abstraction dans l’esprit. Au moins y a-t-il dans la connexion de ses termes, une unité qui, pour n’être pas suffsante à fonder l'existence, peut le paraître, à une pensée viciée par l’analytisme, à une pensée s’oubliant devant le pensé. Mais la contradiction d’abord ne peut être réduite à la nécessité, qui est le devoir être, puisqu'elle est l’impossibilité d’être, la cause du néant. Cherchera-t-on à len faire résulter ? La nécessité, qui est l'unité de possibilité, ne peut fonder un conflit de possibles. On a beau y ajouter la contingence ; c’est le non-être, qu’il permette la contradiction, qu’il y soit aussi indispensable, il ne la fait pas. Il faut donc dans faire, agir, réaliser, ce qui est toujours résoudre la contradiction en finalité, trouver autre chose et plus que des catégories et notamment que la causalité. La contradiction ne peut être que l’œuvre d’une volonté opposant ses volitions, une défaillance de la fidélité à soi-même. La nécessité, qui soutient les termes, les tire dans des directions propres, souvent divergentes ; elle ne peut rendre raison de la tentative pour les unifier, qui ne peut venir que d’une volonté, destinée d’abord à échouer en le tentant.

Suit-il de ces considérations, qu’inspire exclusivement ! ae. de la vie morale, dont nous ne voulons pas sortir

, que l’existence du moi soit certaine ? Cette certitude as à la suppression de la moralité. Il ne pourrait en effet être certain pour lui-même qu’à la condition de se saisir; mais précisément l’acte, par lequel il se saisirait, le fixerait comme un objet. Toute connaissance est une connaissance en soi-même. [l faudrait que cette connaissance à l’intérieur de soi devint une connaissance de soi ; mais une

connaissance à l’intérieur de soi est une analyse et il est impossible qu’une analyse saisisse, en même temps que la partie qui est son objet, le tout conscient, où non seulement cet objet est découpé par elle, mais qui est l’agent de cette même analyse. Ce tout en effet n’est ni une somme, ni une synthèse accomplie. S'il est vivant, il doit perpétuellement redoubler ses actes. Par cette fécondité, il est indéfiniment supérieur à chacune de ses actions, et c’est cette intarissabilité de production. qui constitue la moralité. Par conséquent non seulement l’insaisissabilité du moi-sujet, du je vivant, par lui-même, n’est pas une objection contre son existence ; mais elle résulte nécessairement de l'hypothèse de sa destination morale; loin d’en être la réfutation, elle en est la preuve, si par ailleurs il est incompréhensible qu’un objet soit pensable et soit, sans impliquer le pouvoir de liaison du sujet.

Mais pour que cette incompréhensibilité soit une raison de l’admettre, faut-il encore que nous fassions l’acte de confiance dans la raison; qu’à partir de la contradiction éprouvée entre la réalité et l’inaccessibilité du moi, nous refusions d’élever à l’absolu la contradiction entre ce que la logique exige et ce que l'expérience donne. En fait celle-ci donne au moi quelque connaissance de lui-même. D’abord tout objet lui réfléchit à quelque degré son pouvoir de liaison : il s’y reconnaît, comme on se reconnaît dans une vieille lettre. L'identité objective, abstraite, formelle, exprime l'identité subjective, concrète, spirituelle. En outre, le Je se figure à lui-même dans autant de « moi » spécialisés, par lesquels il s’adapte, ici ou là, à la périodicité matérielle. Enfin il dépasse, par l'affirmation de lui-même, la limitation de chacun des « rôles » qu’il adopte, et se fait, en se confiant au devoir. Comme Kant l’a marqué, le devoir renvoie à la liberté et au sujet ; si le devoir et la hiberté sont, comme nous l’impliquons par la moindre de nos recherches, si « le vrai est de l’ordre des fins », si la connaissance est toujours de l’action, c’est toute pensée théorique et pratique que la suppression du moi entraînerait avec lui,

Le sens. Le Devoir, 43

La moralité suppose donc, l'expérience morale vérifie que le moi est, sans être accompli, comme elle vérifie que la contradiction le pousse à se faire, Ilne peut se réduire à rien, ou se confondre avec tout, être exclusif complètement de l’être comme l’impliquerait un idéalisme subjectiviste, ou le posséder intégralement, comme le professerait un réalise, qui l’identifierait avec Dieu et Dieu avec le monde. Il devra donc dès qu’il se réfléchira, se distinguer en un moi pur, trafiscendantal, qui serait le noi souverain, s’il n’était abstrait, et un moi particulier, incarné, qui achètera sa densité concrète de sun étroitesse. Tout arrêt sera pour lui l'occasion de se sentir limité, en se sentant supérieur en droit à ses hmites : et, süivant qu'ilorientera cette direction, qui unit le moi limité au moi rationnel, dans un sens ou dans l’autre, la subjectivité, en prenant ici lé mot en son sens limitatif, se rétrécira ou se dilatera. De même que je dois être l’ami de mon ennemi quand mon ennemi à raison, l'ennemi dé mon ami quand mon ami est passionné, jé dois accorder, en moi, le moi subjectif au moi rationnel dans l’acte moral. Dieu est taciturne : il ne peut se donner qu’à celui qui le mérite, car il ne pourrait noûüs dispenser de mérite, qu’en supprimant notre liberté c’est-à-dire notre existence même. Mais si tous nous usons de notre liberté pour nous réconcihier en lui, un seul et même moi, un moment et jusqu’à un certain point, nous confondra en lui ; et le bien se substituant jusque-là à la moralité, vérifiera jusque-là le panthéisme. L’incarnation est le fait moral. La volonté morale du moi aspire à s'identifier avec la volonté souveraine: mais, le réel pour nous, c’est cette aspiration et son progrès.

Si toutes les contradictions qui déchirent üne conscience ne soht donc que des oppositions de la volonté pour réveiller là volonté, elles peuvent tourmenter le moi, sil y cède, même le dégrader, elles ne peuvent entraîñer son anéantissement. Non seulement l’éternité, immanente à la vérité et à la matière, doit appaïtenir au moi, si elles ne peuvent étre que ses représentés, Comme dans un langage réaliste, l’établit la prop. 23 du livré V de lÆthiqué ; mais encore

toutes les crises où s’élabore, suivant la moralité du sujet, ie développement ou une défaillance de l’être, Pélèvent audessus d'elles, puisqu'il se les propose en découpant les termes en lui-même, en se solidarisant avec eux, avant de refuser ou de décider de les construire. En faisant la contradiction, le moi se fait l’irrationnel ; en faisant la relation, il se fait le rationnel ; en se les opposant, l’une comme l’origine, l’autre comme le but éventuel de son dynamisme, il comble les lacunes de l’objet et l’étend. Rationnel en tant que son progrès implique le devoir, empirique en tant que la solution des contradictions vécues par lui ajoute à l’être actuel, moral en tant qu’elle lui promet de nouveaux problèmes, Le passé n’a pu empêcher le sujet d’être, puisque le passé, en tant qu'il ne s’actualise pas dans le présent du souvenir, n’est rien de plus que ce qu’il ne peut encore en reconstruire et qué cette impuissance n’a de sens que par une volonté de retour; l’avenir ne pourra le supprimer, puisque le futur est ce qu’il ne peut atteindre sans passer par les étapes nécessaires et qu’il n’existe qu’en relation avec ce que l’impatience contient de volonté. Dès qu’une volonté s’égare, réalise les termes, en fait des absolus qui ne peuvent que s’exclure mutuellement, toute corrélation devient une contradiction ; et le devoir d’union engendre une action de désunion. Mais acceptons la faute, car elle n’est que l’envers du pouvoir. Puisque les problèmes de la conscience lui sont posés par elle, elle doit avoir tout ce qu’il faut pour les résoudre ; dans l’hypothèse opposée, elle n’en pourrait résoudre aucun. L’idéalisme absolu est le premier principe de toute recherche morale. Il est la phiosophie du devoir.

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