Id., p
n’est même pas une force hostile, qui tendrait à refouler une représentation, c’est ce néant répulsif de la contradiction, qui, en même temps, sort de la volonté d'union du moi et lui oppose l'impossibilité d’unir. Ce quenous voulons dans l'effort, ce n’est pas maintenir une représentation, c’est engendrer une représentation qui se maintienne ; ou plus profondément obtenir la paix de la conscience, sans l’acheter d’une dégradation. Lagneau a mieux vu ‘d’une part que la contradiction est au cœur de l’effort, d’autre part que celui-ci enveloppe une exigence rationnelle de l'être. Mais, ici comme partout, sa sensibilité assez brutale implique que le devoir ne peut être obéi que par la compression de la nature. La contradiction oppose pour lui «l’ordre des idées » et « l’ordre des faits», et l’ordre des faits doit être soumis à l’autre. Mais n'est-ce pas plus humain d’attendre de la: raison qu’elle exige l'invention de lharmonie que d’en faire l’ennemie de la sensibilité ? A cet espoir, l'analyse de la contradiction correspond. Dans toute contradiction, il y en a deux : celle des contradictoires, celle qui oppose les contradictoires au principe. Il est vrai que la première nous repousse, mais la seconde est la source d’un élan. La moralité consiste pour la volonté à chercher dans cet élan la puissance indispensable à l’analyse des contradictoires et à leur construction, qui changera l'effort en triomphe. Certes Lagneau exige, attend que la nature devienne «docile et maniable à la raison », bref que la contradiction le cède à l’unité; mais on n’évite pas l'impression, après la familiarité avec la sensibilité de Lagneau, que l’unité est obtenue plutôt par le sacrifice d’un contradictoire à l’autre que par la résolution de la contradiction dans l’harmonie, où chacun des contradictoires, après ajustement, reçoit justice. L’inhibition l'emporte sur l'expansion; l’idée est une barrière, non un principe générateur.
Si ce n’est pas fausser Lagneau, c’est le rapprocher de Biran. En exigeant que le moi saisisse son activité en corré-
4. Fragment du cours de J. Lagneau in Tisserand. L'anthropologie de Maîine de Biran, p. 330, note 1.
lation avec la résistance d’un non-moi, Biran contraint le moi à un vis-à-vis sans rémission, qui fera de l’effort du moi un échec non renouvelé, non dépassé, mais entretenu. Comment Biran pouvait-il espérer qu’il atteindrait jamais à la foi pascalienne, dont il a de plus en plus, sous la pression des contradictions sociales et organiques, éprouvé le besoin ? Sans doute si l’expansion n’est pas une détente dans le vide, doit-elle trouver sur quoi travailler ; maïs il faut aussi que la résistance opposée par son objet soit prête à se dissoudre sous la pression de la volonté. Elle l'est, si nous accédons, ne serait-ce que par degrés, à la conviction intellectuelle et affective. Il est donc préférable de remplacer le non-moi par la contradiction de deux termes, desquels nous pouvons alternativement dire et penser qu’ils sont miens ou non-miens. Quand j’appuie ma main droite sur ma main gauche, je décrète que la droite est mienne, la gauche non-mienne; mais comme un transfuge qui passe à l’ennemñi, je peux renverser l’ordre de mes décrets et de mes actions. Il en est de même toujours; et, à tous les moyens que je m’approprie pour écarter ou dissoudre un obstacle, s’ajoute lobstacle lui-même comme moyen de mon développement. L’effort moral ne s’emploie jamais contre quelque chose, mais en vue de quelque chose. Il ne détruit pas, il intègre ; il ne repousse pas, il améliore. Ce que Biran a donc fait, c’est la psychologie de l'effort défaillant. L’effort qui ne croit pas en lui-même durcit l'objet, limite la conscience de tout ce qu’elle y met, se crée une chose par le décret qui lui sert à s’en expulser; et i, par une persévérance où la loi morale se substitue à la conscience morale, l'effort continue de s’exercer contre une chose devant laquelle il va bientôt et malgré lui abdiquer, ce n’est plus qu’une souffrance sans espérance. Contre cette dégradation prononce lexpérience du succès. L’effort moral est éprouvé dans l’élan triomphant, par lequel les obstacles qui s’opposaient à lui sont entraînés dans un mouvement de conciliation qui les incorpore à l’action . même. Quand un homme est heureux, tant qu'il l’est, la
LE SENNE. Le Devoir. 17
nature entière est devenue son corps; et le corps, ce sont les
lois qu’on ne sent pas, les soutiens qui ne se marchandent . plus. Où est alors le non-moi ? Il est volatilisé. Il n’y a
plus qu’un être pour la conscience, c’est la finalité à laquelle
elle accède; ou plutôt, puisque la conscience qui la possède
ne peut plus la distinguer d’elle-même, ül n’y a plus que la conscience même, un moment identique à la Puissance
créatrice de la conscience universelle,
Si donc il faut chercher dans l'effort, non une chose répugnante, mais une contradiction menaçante, la nature de l'effort d’abord échappera à toute psychologie « scientifique » qui ne cherche et ne peut chercher qu’à articuler des objets ; elle ne se révélera qu’à une psychologie pure, soucieuse d'examiner la conscience dans ses crises. Celle-ci l’y retrouvera dans l'expérience de tout progrès de l'esprit quand celui-ci est sollicité par deux directions divergentes. Que la pensée se livre à l’une d’elles, elle ne pense plus ; elle ne fait que prolonger une pensée antérieure. Qu’au contraire elle insiste où une antinomie profonde paraît la condamner, il y a espérance qu’elle crée. Nous allons le vérifier sommairement sur les deux mouvements classiques de l'esprit, l’analyse et la construction.
Nous analysons quand une ambiguité nous presse d'analyser : c’est donc que nous espérons de l’analyse qu’elle nous donne l’unité d'identité, la loi, le concept comme type de relation ou de genre, l’un dans le plusieurs, en escomptant que cette unité médiatisera la construction des termes confondus dans ambiguïté. Nous chercherons par exemple à réduire l’événement insolent qui a démenti une loi. Mais quel paradoxe ! Réduire, c’est d’abord décomposer, émietter, éparpiller : plus l’analyse sera exigeante, plus elle disséminera, à travers l’espace sensible, les éléments perceptifs, à travers l’espace intellectuel, les vérités générales qui se composaient dans la vérité particulière, à travers le temps, les étapes de la construction scientifique. Que ce mouvement doive aboutir à une érudition dont l'esprit sera essentiellement empiriste, que ce soit d’ailleurs
un em pirisme intellectuel ou sensible, c’est évident, puisque le résultat en sera une multiplicité de termes juxtaposés. Mais la multiplicité se voit, elle ne se comprend pas. L’analyse de qui nous attendions un principe d’intelligibilité aura trahi notre attente. — Il y a heureusement une autre analyse qui s'oppose à la précédente comme la science à l’érudition. C’est l’analyse systématique. Celle-ci d’abord est critique : entre toutes les relations qui se composent dans un objet donné, elle élimine toutes celles qu’elle appelle contingentes, parce qu’elle devine pour le découvrir un rapport profond qu'elle appelle l'essence. Morale par ce choix, elle le sera par sa fin. Elle compte reprendre tous ces rapports qu’elle aura écartés, pour les ramener à l’essence quand elle laura découverte. Bref elle morcelle en vue de l'unité, elle unifie en vue de la multiplicité, menacée d’échec aussi bien si elle isolait lessence de son application ou si elle se livrait à la multiplicité. L’analyse n’est donc morale qu’à la condition de concilier dans sa recherche la tendance à disperser et la tendance à confondre, sans se livrer jamais à aucune des deux au dam de l’autre. :
Il n’en est pas autrement du mouvement inverse et consécutif de construction. Une finalité sera d’autant plus haute que le nombre des éléments, non seulement compatibles, mais corrélatfs, sera plus grand. Une théorie est supérieure ou inférieure à une autre à raison du nombre de lois qu’elles construisent. Il en résulte qu'ici encore la multiplication de la matière s’oppose à l'unification par la forme. Au cours d’une recherche, un savant est sans cesse sollicité, soit par la tentation de discréditer les faits qui contredisent son hypothèse, soit par celle d'abandonner la théorie qu’il commence de former. L’effort est dans ce travail d'ajustement mutuel par lequel la contradiction est à chaque instant avouée et résolue. La découverte de la vérité n’est donnée qu’à la sincérité et au courage renouvelés. Promotrice de la recherche, la contradiction en est aussi motrice. Hamelin n’a pas eu tort de voir dans la pensée, ou plutôt dans le pensé, une union de contraires ; mais il n’y à de
volonté et de mérite dans la pensée qu’en ce que cette union de contraires résulte d’un effort, par lequel des contradictoires, termes ou directions, qui d’abord répugnent à l’union, y sont convertis.
Concluons. On trahira la nature de l’effort toutes les fois qu’on le réduira à la contemplation du réalisé, par exemple les contractions musculaires que l'effort antérieur a déjà produites dans mon corps, la représentation installée dans ma conscience psychologique, ou qu’on confondra le moi avec lun des contradictoires. L’effort ne consiste ni à céder à la nature, ni à céder à la passion. La vision interne d’un muscle de mon bras avec son tonus momentané ne me donnera pas plus le sentiment de l'effort que la vue externe d’un ressort comprimé ou celle d’une chute. Celui qui peine et sue en grimpant sur un rocher n’est pas celui qui le regarde. — Mais ce qu’on peut alléguer en faveur de Pobjectivisme, que d’ailleurs l’objet soit présenté comme ce qu’on accepte ou ce qu’on repousse, c’est que l'effort moral glisse à l’objectivisme, dès que la réflexion sur lui-même l'emporte sur son élan. Aussitôt que le sujet doute de la légitimité de son effort, le doute restitue la dualité des termes que l'effort tendait à unifier. L’indécision remplace la création. L’effort ne peut se connaître qu’en se détendant. Comme le bonheur, il exige la pudeur qui doit protéger lintimité du moi .On n’en perçoit que les degrés inférieurs, il faut deviner le reste. Dieu ne se donne à une conscience particulière que dans une communion secrète.
(VS bu