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OEUVRES SOCIALES, ÉCONOMIQUES ET LITTÉRAIRES

En dehors île la politique fédérale, provinciale ou municipale, le Devoir a fait de multiples campagnes de tous genres. Il s'est

efforcé d'éveiller l'intérêt d< ses Lecteurs sm divers aapeetf de Ui

vie sociale, économique et intellectuelle.

La prédominance des passions politiques sur toute autre préoc cupation a peut-être fait oublier, môme à nos lecteurs les plus sym pathiques, cette partie de notre oeuvre. Elle est pourtant intéressante. A mes yeux, je l'avoue, elle atténue et complète notre action politique. Dans toutes les sphères, une inspiration unique et constante nous a guidés: le souci de l'intérêt national, le désir ardent de créer chez nos compatriotes un idéal plus élevé et une préoccupation plus intense des intérêts supérieurs de la race et de la nation. En toutes choses, nous avons cherché le progrès véritable dans le maintien des traditions les plus solides de notre histoire.

L'instruction publique

L'une des questions dont on parle le plus, depuis quelques années, c'est celle de l'instruction publique. Bien peu de ceux qui en parlent semblent l'avoir étudiée.

Sans prétendre à une haute compétence, nous avons envisagé sous tous ses aspects ce problème si intéressant. Deux pensées maîtresses nous ont guidés dans ces études: la nécessité de maintenir les principes fondamentaux, et la recherche du progrès véritable dans le respect et l'application de ces principes.

Il y a pour nous deux principes fondamentaux: — la première et la principale autorité en matière d'éducation appartient aux pères de familles; — l'Eglise a seule autorité pour définir les principes de foi et de morale qui doivent former la base de tout enseignement et en pénétrer l'esprit comme la lettre.

L'Etat est, à nos yeux, un maître d'école incompétent à tous égards.

Prenant toutefois la situation telle qu'elle existe, nous avons cherché constamment à l'améliorer.

D'une part, aux campagnes de dénigrement entreprises et menées par la clique anticléricale et maçonnique, nous avons opposé des constatations précises, des statistiques et des faits propres à démontrer que s'il reste beaucoup de progrès à faire dans notre province, nous ne sommes pas si arriérés que le prétendent nos dénigreurs, pour le plus grand contentement de tous ceux qui ont juré de détruire renseignement catholique et français au Canada. De l'autre, nous avons suggéré ou approuvé toutes les réformes propres à apporter un remède véritable aux lacunes de l'enseignement public.

Aucune des statistiques que nous avons publiées, aucun des faits que nous avons établis, n'ont été contredits ou infirmés.

Nous avons combattu de toutes nos forces l'ingérence de l'Etat et des politiciens dans toutes les sphères de l'instruction publique: à l'université, dans les écoles supérieures comme aux écoles primaires. Force nous est de reconnaître qu'en certaines occasions

nous avons lutté dans le désert, et que l'intrusion de l'Etat dans l'école et, comme conséquence, la neutralité religieuse, ont trouvé des encouragements inattendus qui ont paralysé nos efforts. On s'apercevra un jour qu'en ceci comme en beaucoup d'autres choses, notre principal tort est d'avoir vu trop clair et parlé trop haut.

Nous nous sommes efforcés de développer dans l'esprit des pères de famille et de tous les citoyens, la juste notion que s'ils ont les premiers droits sur l'éducation de leurs enfants, ils ont aussi les devoirs les plus rigoureux. A la notion envahissante qu'en matière d'enseignement il faut tout attendre de l'Etat — programmes, personnel et subsides, — nous avons cherché à substituer de plus en plus l'idée que les pères de familles et les contribuables doivent savoir s'imposer les sacrifices nécessaires pour assurer à leurs enfants une instruction saine, intelligente et pratique.

Nous avons encouragé et appuyé de toutes nos forces le mouvement qui a donné naissance aux congrès de commissaires d'écoles.

L'initiative de ce mouvement, qui a déjà produit de si excellents fruits, appartient à M. Magnan, inspecteur général des écoles primaires.

A lui comme à nous, la clique maçonnique et ses suiveurs avaient fait une réputation d'éteignoir et de "crétin". Une foule de badauds s'y sont laissés prendre. Mais la lumière se fait; et M. Magnan est en bonne voie de prouver, aux yeux de tous les hommes sérieux et compétents, qu'il est l'un des éducateurs les mieux éclairés et les plus pratiques du Canada.

Notre appel au sentiment des responsabilités des pères de famille ne s'est pas borné à de simples théories. Nous n'avons cessé de réclamer le relèvement du salaire des instituteurs primaires et l'encouragement à la fréquentation scolaire par la distribution de primes d'assiduité. Des progrès marqués ont suivi cette campagne. L'assiduité à l'école est aujourd'hui plus générale et plus constante dans le Québec que dans l'Ontario.

Nous avons encouragé hautement tout ce qui peut tendre à relever les études des universités, des écoles supérieures et des collèges classiques et à fortifier l'indépendance matérielle de ces institutions.

Nous avons réclamé et nous réclamons encore un enseignement plus complet et mieux ordonné de l'histoire du Canada et de l'histoire d'Angleterre. Cet enseignement doit avoir pour objet principal et pour résultat d'inculquer aux jeunes Canadiens-français appelés à former notre classe dirigeante, la connaissance exacte des faits qui constituent la base de nos droits politiques et natio^ naux. Ces faits ne sont pas seulement ceux qui se sont produits au Canada et dont les Canadiens-français ont été les acteurs principaux ou secondaires; c'est aussi la série des événements plusieurs fois séculaires qui font l'histoire de la Grande-Bretagne. Car pour

comprendre la constitution britannique, il t;»ul connaitn • fond

je l'ai indique il y a un instant — l'histoire d'Angleterre.

Cette ignorance de la véritable histoire de l'Empire britannique explique, dans une large mesure, les défaillances honteus» déconcertantes de nos hommes publics, chaque fois que nos droite nationaux ou constitutionnels subissent un assaut. .Si nos classes dirigeantes, prêtres ou laïques, publicistes ou politiciens, connais 'saient l'histoire et la nature véritable de la constitution britannique, il ne serait plus possible aux traîtres, aux transfuges et à leurs complices, d'aveugler le peuple par tant de théories grotesques et d'excuses boiteuses.

Le mouvement social - La coopération

Persuadés que la principale source de la faiblesse des Cana diens-français tient à l'absence de ce magnifique esprit de corps qui fait la force des Anglo-Saxons, nous avons accordé notre appui à toutes les associations dont l'objet principal est d'apporter un appoint nouveau au patrimoine moral, intellectuel ou économique de la race.

A la belle et vaillante Association de la Jeunesse Catholique, nous n'avons marchandé ni l'éloge ni l'encouragement. Ce n'est pas une mince satisfaction pour nous de savoir que l'un de nos administrateurs, M. Joseph Versailles, fut le premier président de l'Association. Ceci n'implique nullement, je m'empresse de le dire, aucun lien apparent ou occulte entre l'Association et nous. Nous ne voulons certes pas lui faire partager la responsabilité des luttes multiples qu'il nous faut faire en dehors du domaine d'action religieuse et nationale qui lui est propre. Mais dans ce domaine, nous pouvons bien dire que son idéal est le nôtre, parce qu'elle a su comprendre comme nous que, pour la conservation morale et ethnique des Canadiens-français, l'on ne saurait séparer les inté rets nationaux des traditions religieuses et qu'il ne peut y avoir de traditions religieuses sans l'acceptation complète de la doctrine et de la discipline de l'Eglise.

Nous avons salué avec bonheur la naissance de l'Association d'Education d'Ontario. C'est à cette société que revient le mérite principal de la lutte héroïque soutenue par nos compatriotes d"Onlario contre la tyrannie des prussiannisants de la province la plus barbare et la plus arriérée du Canada, en matière d'enseignement.

Alors que toute la presse de la province de Québec restait sourde aux appels de l'Association et faisait silence sur ses efforts. quand elle ne dénaturait pas sa pensée et ses actes, le Devoir a fait connaître le travail héroïque et fécond qui se poursuivait dans l'Ontario. Les membres de l'Association veulent bien nous en rendre le témoignage. La dépêche du secrétaire de l'Association, que M, Cabana a lue il y a un instant, en' fait foi.

Comme vous pouvez le constater, c'est du nord de l'Ontario, où nos compatriotes sont forcés de soutenir leurs écoles au prix

(le tant de sacrifices, que M. Grenon a pensé à nous au milieu des travaux et des préoccupations multiples de sa charge. Ce témoignage est réconfortant •: il efface sans peine le souvenir de toutes les injures que nous avons subies parce que nous n'avons cessé d'élever la voix pour la défense des opprimés, quand toute la presse asservie faisait silence.

Une autre oeuvre également intéressante et utile, que nous avons constamment soutenue, c'est celle des Caisses Populaires et du mouvement coopératif en général. L'initiateur de ce mouvement au Canada est un modeste: c'est M. Alphonse Desjardins, de Lévis. Que de peines il a eues à faire percer son idéel II avait le très grand tort de s'appeler Desjardins au lieu de Brown ou de MacFarlane. Ce vice d'origine le faisait tenir pour un incompétent en matière de finance. Car c'est là que nous avait conduits le servilisme colonial: nous en étions rendus à croire qu'un Canadien-français est, par nature et par éducation, forcément incompétent à traiter toute question économique et financière. De plus, M. Desjardins avait l'autre tort, non moins grand, d'être un simple fonctionnaire du parlement, au lieu d'être l'un des faiseurs ignorants et prétentieux qui légifèrent et gouvernent.

En dépit des obstacles que les politiciens et les hommes d'affaires à courtes vues ont mis à son oeuvre, elle marche lentement mais sûrement; et un jour viendra où le nom d'Alphonse Desjardins figurera dans l'histoire canadienne au rang de ceux de Raffeisen en Allemagne et de Luzzati en Italie, — bien au-dessus de la tourbe des ramasseurs de votes et des accapareurs d'écus... pour leur propre compte. Nous ne revendiquons que le seul honneur d'avoir un peu contribué à détruire les préjugés et les obstacles qui entravaient le progrès de cette oeuvre si féconde et particulièrement utile à nos classes laborieuses des villes et des campagnes.

Syndicalisme chrétien

Afin de stimuler le dévouement à la chose publique et la création d'oeuvres sociales de saine inspiration et d'application pratique, nous nous sommes appliqués à faire connaître les oeuvres les plus récentes et les plus fécondes fondées en Europe avec une inspiration nettement catholique et nationale.

C'est dans ce dessein que j'ai fait mon dernier voyage en Belgique et résumé pour les lecteurs du Devoir l'histoire et le fonctionnement des Syndicats Chrétiens de Belgique, organisés et soutenus par le grand coeur et le génie du P. Rutten.

Publiées au milieu du fracas et des émotions bien naturelles du début de la guerre, ces modestes études ont passé à peu près inaperçues. Elles n'étaient du reste que la suite d'un grand nombre d'articles de même inspiration, dus à la plume de nos meilleurs collaborateurs. Le Devoir peut donc se rendre le légitime témoignage qu'il a contribué à contrecarrer l'emprise du syndicalisme international et areligieux et à faire naître chez nous In juste notion du syndicalisme chrétien et national.

Sans jamais flatter les basses passions du prolétariat, sans nous poser en champions farouches de l'ouvrier, nous avons fait plusieurs campagnes pour améliorer le sort de certaines catégories intéressantes de travailleurs, généralement négligés par les politiciens et les journalistes "pratiques" parce qu'ils apportent un appoint peu important au succès des partis et des journaux à grand tirage. Nous avons réclamé et obtenu le relèvement des salaires des modestes fonctionnaires de l'Etat, la réduction des heures de travail des employés du commerce, l'allégement des fatigues insupportables qui résultent, pour les jeunes filles employées dans les grands magasins, des achats du temps des fêtes.

L'organisation économique

Dans l'ordre purement économique, nous avons publié sur la loi des Banques deux séries d'études dues au travail, à l'expérience et à la rédaction du président de notre conseil d'administration, M. Ducharme; et aussi des articles intéressants et pratiques de notre président des Amis du Devoir, M. J.-N. Cabana. Ces études n'ont pas eu d'égale dans toute la presse canadienne. L'influence s'en est fait sentir jusque dans les modifications apportées à la loi des Banques.

Lorsque les politiciens se mirent à battre la grosse caisse des partis autour du problème, angoissant pour tant de contribuables, de la croissance rapide et constante du coût de la vie, au lieu de nous dépenser comme eux en phrases creuses et en tirades démagogiques, nous avons fait une enquête sérieuse sur toutes les données de ce problème.

Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié les articles remarquables ,par lesquels M. Georges Pelletier a résumé et défini ses constatations. Aucun politicien, aucun journaliste de parti, aucun homme d'affaires^ ne lui a opposé de contradictions sérieuses ni détruit un seul de ses arguments de fond.

Hygiène et tempérance

Grâce à la collaboration de plusieurs médecins et hygiénistes, nous avons publié des études sérieuses sur la mortalité infantile et suggéré des mesures pratiques pour combattre ce fléau, qui met la ville de Montréal au rang des cohues humaines que sont les grandes villes de la Chine. Nous avons fait connaître, par des conférences et des articles, les moyens d'apporter remède à la plaie des (bouges et des logements insalubres. Nous avons encouragé de toutes nos forces les oeuvres d'hospitalisation plus particulièrement consacrées à soulager les maux qui affectent le plus le pays ou la race: l'Hôpital Sainte-Justine, pour les enfants malades, le premier de ce genre fondé au Canada; l'Institut Bruchési pour les tuberculeux; l'Hôpital des Incurables, qui recueille surtout les cancéreux et les tuberculeux inguérissables.

C'est M. Héroux qui a, le premier, dans la presse montréalaise, fait une campagne à fond pour assurer un peu d'air pur et d'espaces libres aux nombreux enfants des quartiers populaires.

Dans Ju Jutte contre l'alcoolisme, nous n'avons peut-être pas fait autant d'éclat que certains de nos gros confrères. Nous avons moins prodigué qu'eux, dans nos colonnes de rédaction, l'éloge dithyrambique aux sommités religieuses et sociales qui ont pris la direction de ce mouvement. Nos sanglots sur la plaie de l'alcoolisme ont été moins dévots; mais par contre, les lecteurs du Devoir n'ont jamais lu, à la deuxième ou à la quatrième page ou à toute autre page du journal, qu'il faut prendre beaucoup de gin Croix-Rouge ou de Scotch whiskey de telle ou telle marque pour avoir de l'esprit, pour jouir d'une bonne santé ou pour rendre heureux sa femme et ses enfants. En nous interdisant cette publicité, nous avons privé notre oeuvre naissante des revenus considérables qui alimentent la caisse de nos confrères plus opulents. Leur calcul est sans doute meilleur, puisqu'ils trouvent moyen de s'attirer à la fois les bénédictions des apôtres de la tempérance et les écus des marchands d'alcool. Nous avons cru plus logique et plus digne de nous passer des unes et des autres et de ne pas démentir pour argent sonnant les arguments que nous soutenons par conviction et par devoir contre l'alcoolisme.

Oeuvres littéraires— Feuilletons

Dans l'ordre purement littéraire et artistique, nous n'avons certes pas la prétention d'avoir fait beaucoup et de grandes choses. Le pays et l'époque ne sont pas favorables. Tant que la principale préoccupation des Canadiens de toutes races sera de faire de l'argent et de la politique, de la petite politique surtout, les lettres et les arts ne s'épanouiront pas comme les roses au soleil de mai.

Mais enfin, nous avons fait quelque effort pour encourager les productions littéraires d'inspiration nationale et pour développer ce qui fait le plus défaut chez nous: le sens de la vraie critique, qui n'est ni l'éreintement ni le panégyrique à jet continu.

Nous avons, plus que tout autre journal canadien-français, publié des études originales sur la musique et la peinture. Dans le choix de nos reproductions, nous avons eu le souci constant d'aider à former le goût et le jugement. Nous nous sommes efforcés, dans toutes les colonnes du journal, de surveiller la rédaction des nouvelles les plus simples et de toutes les matières que nous mettons sous les regards de nos lecteurs. Certes, il nous échappe encore de nombreux coq^à-Fâne. N'oubliez pas que la plupart de nos jeunes rédacteurs doivent non seulement apprendre la bonne langue de leur métier mais qu'ils doivent surtout se débarrasser du lourd jargon qu'on leur a enseigné dans les boutiques où se fabriquent ces volumineux catalogues d'annonces et de nouvelles auxquels on a pris l'habitude ici de donner le nom de "journaux".

Mais ce qui importe plus encore que la forme, c'est que, jusque dans la partie purement littéraire de notre oeuvre, nous n'a-

vons jamais perdu de vue le but que nous nous sommes tracé et les principes que nous avons posés.

Nos Lettres de Fadette sont toutes pénétrées de cette pensée: conserver la simplicité et le charme féminins, mais fortifier en môme temps le caractère et l'intelligence de la Canadienne-française par la culture de l'esprit et le retour aux saines traditions de la race.

Notre choix de reproductions, celui des feuilletons surtout, a été constamment guidé par la pensée de fortifier dans l'esprit de nos lecteurs les principes et les traditions qui inspirent tout le journal. Dans Colette Baudoche, c'est l'attachement à la langue et la fierté de la race jusque chez la frêle jeune fille de simple condition bourgeoise; dans le Blé qui lève, c'est la conscience du devoir social chez ceux qui ont reçu en partage la fortune-, l'instruction ou le rang social; dans Les Obcvlé, c'est la lutte du devoir national contre les tentations de l'intérêt qui pousse à l'abdication devant la race plus nombreuse ou plus brutale; dans Bartek le Victorieux, c'est la nécessité des résistances vigoureuses chez le vaincu et l'inutilité de son asservissement volontaire au vainqueur.

La lutte pour le français

Mais la lutte peut-être la plus soutenue, la plus rude (pie nous ayons faite, c'est celle pour les droits de la race. Plus encore peut-être que l'opposition du nationalisme à l'impérialisme, cette lutte nous a valu la haine et l'outrage des ennemis de la race, la basse calomnie et les perfidies les plus viles des transfuges et des professeurs d'à-plat-ventrisme.

Cette lutte, nous l'avons faite sur tous les terrains, pour la revendication de tous les droits des Canadiens-français. Nous l'avons placée dès le début et maintenue constamment sous la sauvegarde de deux principes essentiels ou, si vous le préférez, de deux propositions fort simples.

Les Canadiens-français ont, de par le droit naturel, l'histoire et la constitution, dans toute l'étendue de la Confédération canadienne, droit à leur existence comme race, à l'enseignement et à la diffusion de leur langue et à la conservation de leurs traditions religieuses et nationales.

La nation canadienne tout entière a un intérêt primordial à la conservation et à la diffusion de la langue et des traditions françaises.

Je revendique pour nous, avec une légitime fierté, le mérite d'avoir les premiers posé en principe que la reconnaissance constitutionnelle du français comme l'une des langues officielles de la Confédération comporte, pour le gouvernement de chacune des provinces, l'obligation de fournir aux Canadiens-français les moyens de faire enseigner leur langue à leurs enfants dans toutes les écoles primaires, secondaires ou supérieures.

Ce principe, l'éminent avocat qui soutient devant les tribunaux la cause des Canadiens-français de l'Ontario, l'honorable M.

Belcourt, l'a posé avec éclat devant les tribunaux et appuyé de la force de son talent et de sa science juridique. Le Conseil Privé de Sa Majesté sera bientôt appelé à décider, selon la parole si juste du président du Sénat, l'honorable M. Landry, "si la Confédération a été pour nous un pacte ou un piège d'infamie".

Convaincus que le triomphe et le maintien de la civilisation française en Amérique dépendent de la cohésion et de Faction collective de tous les groupes de langue française, nous n'avons cessé de travailler au rapprochement et à la connaissance réciproques et plus intimes de ces groupes divers, non-seulement au Canada mais aux Etats-Unis également.

Le Devoir a fait au Congrès de la Langue Française, tenu à Québec en 1912, la publicité la plus complète et la plus efficace de tous les journaux d'Amérique.

Nous avons travaillé sans relâche à faire renaître dans l'esprit des gouvernants et du peuple de la province de Québec la notion véritable de son rôle historique et traditionnel qui doit être, pour tous les Français d'Amérique, celui de la France pour les Français du monde entier.

Convaincus que les triomphes suprêmes sont la résultante des efforts multiples de tous les instants, dans les domaines les plus modestes, nous avons lutté sans cesse pour faire rendre à la langue française la place qu'elle doit occuper dans l'administration, dans les services publics et dans le commerce. A l'Association de la Jeunesse Catholique revient l'honneur, tout l'honneur, d'avoir entamé et mené à bonne fin cette magnifique campagne de pétitionnement qui permit à notre vaillant ami, Armand Lavergne, de porter la question à la tribune de la Chambre des Communes et de faire reconnaître plus tard, par la Législature de la province de Québec, le droit des Canadiens-français d'être traités en égaux et non plus en parias dans leur propre piovince. Le texte légal qui est venu si tardivement sanctionner ce droit porte à juste titre le nom de Loi Lavergne. Honneur à celui qui en a tout le mérite!

Mais M. Lavergne et les membres de l'Association de la Jeunesse Catholique nous rendront le témoignage que nous avons contribué à préparer le mouvement d'opinion qui a soutenu leur effort comme à en assurer le prolongement par nos réclamations constantes pour assurer l'application de la Loi.

A la Ligue des Droits du Français, nous avons également donné notre encouragement et notre publicité.

La minorité ontarienne

Mais c'est peut Stre à la lutte admirable de la minorité française de l'Ontario contre la tyrannie brutale d'une majorité ignorante et fanatisée que nous avons apporté notre concours le plus efficace.

Le Devoir a le premier, signalé l'importance primordiale de cette lutte. Dès le début, nous avons compris que ce n'était

qu'un point particulier de la bataille générale pour la défense des droits du français dans toute la Confédération. Nous n'avons

cessé de faire voir à nos compatriotes «lu Québec que les grou français des autres provinces sont nos régiments d'avant-garde, et que le jour où ils sciaient vaincus, nos forces vives seraient déjà profondément entamées.

Que d'attaques et d'injures n'avons-nous pas subies pour avoir soutenu sans défaillances la cause des opprimés de l'Ontario! "Fauteurs de discordes nationales", "agitateurs de races", "démagogues", "saltimbanques", que sais-je encore?

Nous avons tout subi, tout enduré. Le jour de la justification est venu. Les voix les plus autorisées se mettent à l'unisson de la nôtre. Sa Grandeur Monseigneur l'Archevêque de Montréal a parlé; PEminentissime Cardinal-Archevêque de Québec est venu ajouter à nos revendications le poids de son autorité si vénérable; le premier ministre de la province de Québec nous apporte à son tour l'appui de sa science juridique et le témoignage de toute l'Assemblée législative. Ya-t-on chercher à étouffer leurs voix comme la nôtre? Le Canada va-t-il répéter que cette lutte est inopportune? La Patrie va-t-elle traiter Mgr l'Archevêque de Montréal de "démagogue" et de "saltimbanque"? Le Mail et le News vont-ils accuser Son Eminence le Cardinal Bégin de vouloir faire chanter le gouvernement de l'Ontario?

Nationalisme et "colonialisme"

Cette lutte pour la conservation de la langue et des traditions françaises, nous l'avons faite sans perdre de vue un seul instant les réalités de notre situation nationale.

Tout en nous efforçant d'inculquer à nos compatriotes un amour véritable et raisonné de la France, de son génie, de celles de ses traditions qui se rattachent aux nôtres, tout en signalant ce qui, dans la production littéraire, artistique, scientifique ou industrielle de la France, peut accroître notre patrimoine national, nous combattons tout ce qui a pour objet ou pour résultat d'asservir le libre développement de la pensée canadienne-française à la suprématie française.

En d'autres termes, nous sommes aussi opposés au colonialisme français dans l'ordre moral ou intellectuel qu'au colonialisme anglais dans l'ordre politique ou économique.

Les Canadiens-français doivent s'éclairer du rayonnement de la France, comme les Américains intelligents et cultivés, de langue et de civilisation anglaises,, profitent de leur contact avec le génie anglais et ses manifestations.

Mais de même que nul Américain ne songerait à appeler l'Angleterre sa "seconde mère-patrie", nous nous efforçons d'accoutumer nos compatriotes à l'idée de voir dans le Canada leur seule patrie, à laquelle ils doivent tous leurs efforts, toutes leurs affections, tout leur dévouement.

Même envisagée du point de vue de la France et de son influence en Amérique, la progression constante du nationalisme canadien offre des perspectives beaucoup plus sûres que l'adhésion aveugle des Canadiens-français aux manoeuvres politiques qui ont rapproché en Europe les deux nations si faussement appelées «os "deux mères-patries'*.

Les alliances politiques se rompent; les nations qui se battent aujourd'hui sous les même drapeaux s'entretueront peut-être demain. Pour nous, appelés à vivre toujours au Canada et en Amérique, nous devons chercher un point d'appui plus solide que les aléas dune situation européenne pour résister aux attaques ■qu'en dépit de toutes leurs formules hypocrites d'amitié, tant. d'Anglo-Saxons ne cessent de diriger contre tout ce qu'il y a de français au Canada. C'est sur le terrain de nos droits à nous, de notre passé et de nos aspirations que nous devons nous placer et nous maintenir. Si les idées françaises, si la langue française, si la civilisation française ont quelques chances de survie en Amérique, ce ne sera pas à la faveur d'une entente plus ou moins cordiale et plus ou moins durable entre la France et l'Angleterre; ce sera dans le triomphe définitif de la lutte que les Canadiens-français soutiennent depuis cent cinquante ans pour le maintien de ces idées, de cette langue et de cette civilisation. Mais pour que cette lutte soit fructueuse et couronnée d'un succès définitif, il faut nonseulement la faire sur le terrain national, mais accepter les modifications inévitables, heureuses ou malheureuses, que la séparation définitive de la France a fait subir chez nous aux idées et à la civilisation françaises.

L'accord avec les Anglo-Canadiens

Tout en poursuivant sans relâche, chez nos compatriotes, le relèvement et la nationalisation de l'idéal français, nous n'avons pas perdu de vue, un seul instant, ce fait primordial de notre situation nationale passée, présente et future: nous n'avons pas plus le droit de vouloir faire du Canada un pays exclusivement français que les Anglo-Canadiens n'ont le droit d'en faire un pays anglais.

Le Canada est et doit rester, dans sa composition ethnique comme dans les manifestations diverses de son génie national, un pays anglo-français. \l\ doit transmettre aux générations à venir de son peuple les avantages inappréciables de sa double origine. C'est pourquoi, dans chacune de nos luttes pour la défense d'une position française, d'un intérêt français, nous nous sommes adressés d'abord à l'intelligence, au patriotisme et à l'esprit de justice des Anglo-Canadiens les plus susceptibles de comprendre les avantages énormes qui résultent de l'association sans fusion des deux principaux groupes ethniques ou linguistiques du Canada.) Nous n'avons perdu aucune occasion de provoquer les adhésions totales ou partielles d'Anglo-Canadiens éminents à nos idées et à nos aspirations.

Dès le début de la résistance à la persécution du gouvernement d'Ontario, notre première démarche a été de solliciter l'opinion de la plupart des têtes dirigeantes de la minorité anglochtonc du Québec. Quelques-unes de ces opinions, comme celles de MM. Leacock, Dale et Fryer, de l'Université McGill, ont été citées devant les tribunaux à l'appui des justes prétentions de la minorité.

Afin d'atténuer l'animosité croissante qui divise les Irlandais catholiques et les Canadiens français, nous avons mis en relief l'attitude sympathique d'Irlandais intelligents et vraiment patriotes, comme MM. Freeland, Phalen, O'Hagan et For an.

A l'esprit mi-yankee mi-prussien, produit des écoles publiques des provinces anglaises, qui malheureusement domine une forte partie du Canada anglais, nous avons toujours opposé les inspirations et les actes de la vraie civilisation britannique et de la véritable tradition irlandaise.

En dépit de notre insuccès apparent, de l'organisation systématique du mensonge — et du silence pire que le mensonge — par la quasi totalité des journaux de langue anglaise au Canada, nous avons persisté et nous persisterons dans cette voie.

Rien n'est plus stérile, rien n'est plus faible et grotesque à mes yeux que d'attiser les haines de races et de baser sur les errements des individus, quelque nombreux et puissants qu'ils paraissent pour l'instant, le jugement qu'on doit porter sur toute une race.

Le nationalisme canadien, tel que nous l'entendons, tel que nous le prêchons, tel que nous le pratiquons, est aussi opposé à l'exclusion d'une race au profit de l'autre qu'à la subordination des intérêts de la nation canadienne à ceux de la Grande-Bretagne, de la France ou de tout autre pays britannique ou étranger.

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