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NOS MOYENS D'ACTION

Esprit du journal

Comment avons-nous pu accomplir notre tache, couvrir un terrain si vaste et traiter tant de sujets divers tout en conservant une telle unité d'action et en obéissant à une inspiration si constante?

C'est d'abord parce que la pensée qui a inspiré la fondation du Devoir s'est emparée fortement de l'esprit de chacun de ses rédacteurs et de ses collaborateurs.

Voici cinq ans que je dirige le journal. Mes ennemis et même mes amis me concèdent volontiers que je sais généralement ce que je veux; plusieurs ajoutent que je n'hésite guère à faire connaître ma volonté et à l'imposer. Cependant, durant ces cinq années, je n'ai jamais donné un ordre à un seul de mes rédacteurs, pas même une direction. Le genre de journalisme que j'ai choisi, celui des articles signés, a entretenu ou développé chez chacun de mes collaborateurs le sentiment de sa dignité personnelle et le souci de sa réputation. Il assure à tous une ample mesure

de liberté. Convaincu de leur parfaite loyauté et de leur adhésion de coeur et d'esprit aux principes fondamentaux de l'oeuvre et à son esprit dominant, je les laisse à leur guise exposer leurs idées sous la forme qui convient à l'esprit et au tempérament de chacun. Je ne mets aucune entrave à l'expression de celles de leurs idées particulières qui diffèrent des miennes; car chacun d'eux porte la responsabilité de sa pensée et de ses écrits.

Aucun lecteur intelligent du Devoir ne peut manquer d'être frappé de l'accord parfait de ses rédacteurs en tout ce qui touche aux principes, comme de la diversité de leur tempérament, de leur tournure d'esprit et de leurs opinions sur les matières libres et secondaires.

La trace de cette mentalité se trouve particulièrement marquée dans les lettres de nos correspondants parlementaires. L'un, M. Dumont, est un vétéran de la presse conservatrice — de l'ancienne, de la bonne, celle qui avait des principes et qui les soutenait sans trop de souci des intérêts du parti; l'autre, M. Pelletier, est un jeune journaliste qui a débuté dans la presse indépendante, sans avoir jamais eu d'attaches de parti. L'un et l'autre sont appelés à relater les faits et les dires de nos hommes politiques des deux partis, dans les deux parlements. Jamais je ne leur ai donné une direction quelconque; ils ont apprécié à leur guise les hommes et les choses; et cependant, qui contestera à l'un ou à l'autre le mérite de ne jamais s'être écarté de l'esprit du journal tout en exerçant leur entière liberté d'appréciation?

Cette unité d'esprit et cette liberté d'action individuelles se sont manifestées en toutes occasions, mais peut-être d'une façon particulièrement frappante lors de l'annexion du Kéwatin à la province du Manitoba. J'étais retenu à Québec par les travaux de la session; M. Pelletier était à Ottawa; M. Dumont faisait la correspondance parlementaire de Québec; M. Héroux était seul au journal. Et cependant, sans même nous consulter, nous prîmes spontanément la même attitude, nous exprimâmes des opinions absolument identiques. Pourquoi? Parce que les mêmes principes nous guidaient, parce que nous avions le même souci de les voir triompher, et parce que nous étions libres de juger la question à son mérite et de réclamer justice sans souci de flatter aucun gouvernement, de servir les intérêts d'aucun parti, de plaire ou de déplaire à qui que ce soit.

Nos collaborateurs

Lu dépit de l'accord moral et de la bonne volonté de ses rédacteurs, le Devoir ne serait jamais venu à bout de sa tâche s'il n'avait trouvé une collaboration précieuse dans le cercle de ses amis de l'extérieur.

Plusieurs des travaux les plus utiles que nous avons publiés sur la loi des Banques, sur le mouvement coopératif, sur l'hygiène, sur la mortalité infantile, sur les statistiques scolaires, sur l'emploi du français dans le commerce, étaient l'oeuvre de colla-

borateurs volontaires, aussi compétents que dévoués. Tous étaient animés de l'esprit du journal; tous voulaient apporter leur contribution à notre oeuvre de réfection morale et de progrès intellectuel et matériel de nos compatriotes. De crainte d'en oublier un seul, je n'en nomme aucun. Du reste, leur nom et leurs travaux sont présents à votre mémoire. En votre nom et aU miea, je leur exprime, ce soir, ma gratitude profonde et je les prie instamment de continuer à donner aux lecteurs du Devoir îe 'bénéfice de leur science et de leur dévouement.

On me permettra cependant de rappeler le souvenir de l'un de ces collaborateurs, aujourd'hui disparu : M. Monk, ancien député de Jacques-Cartier.

Personne n'a oublié Ja série d'articles remarquables qu'il nous donna sur la Loi Navale et l'Impérialisme en général. Il apporta à ces travaux Je poids de sa science juridique, le fruit de ses lectures et de ses études à la fois si variées et si approfondies, et aussi cette pondération de caractère, cette sûreté de jugement et cette large appréciation des choses qui résultaient dans une forte mesure de sa double origine anglaise et française et de sa formation presque aussi britannique que canadienne. A nos opinions, peut-être trop radicales, à notre logique et à notre tempérament tout (français, il apportait un contrepoids fort utile. Ce n'est pas le moment de faire l'appréciation de l'action politique de cet homme remarquable et de son caractère personnel. Il ne fut pas toujours d'accord avec nous. Sur la question du Kéwatm, nous dûmes, à regret, nous séparer de lui. Cette divergence de vues sur une question grave, il l'attribuait comme nous à sa formation composite et au milieu mi-catholique, mi-protestant, dans lequel il avait vécu; mais il avait assez de largeur d'esprit pour nous reconnaître le droit de rester fermes et logiques dans nos principes. De notre côté, ce que nous considérions comme une erreur regrettable de son intelligence et uni' faute dans son action politique ne nous empêcha jamais de rendre un hommage bien mérité à sa parfaite intégrité, à son esprit public et à ce sens profond et raisonné de l'honneur, qui lui ont valu toute sa vie et lui conservent après sa mort le respect de tous les hommes de bien.

A la veille de mon départ pour l'Europe, j'allai prendre congé de lui. Il était déjà profondément atteint par la maladie; mais je ne croyais pas que ce devait être l'entrevue suprême.

L'une des dernières paroles qu'il prononça fut celle-ci: "Pour bien des motifs, je suis heureux d'avoir quitté. le ministère et le parlement; l'un de ces motifs, c'est que je pourrai reprendre ma collaboration au Devoir'.

Ce témoignage si touchant cl si sincère de l'un des rares hommes publics de notre pays dont la mémoire n'est entachée d'aucun acte déshonorant, je le prise bautement et, j'en suis sur. vous tous qui aimez le Devoir en apprécierez comme moi la valeur.

Nos correspondants - Lettres au "Devoir"

Afin de nous tenir en contact avec les hommes et les choses et d'extérioriser nos idées et nos impressions, nous entretenons une correspondance volumineuse avec des correspondants de tous genres, non-seulement au Canada mais aux Etats-Unis et en Europe. C'est une nécessité rigoureuse pour tout journaliste qui a le souci de ne pas devenir une haridelle d'omnibus, traînant toujours le même coche et suivant toujours la même ornière.

Pendant plusieurs années, nous nous sommes bornés à puiser dans cette correspondance ce que nous en attendions tout d'abord: des renseignements utiles et des opinions intéressantes. J'ai cru que les lecteurs du Devoir pourraient eux aussi en faire leur profit et y trouver une lecture agréable et utile. Depuis quelques semaines, nous publions, le jeudi et le samedi, quelques-unes des lettres de nos correspondants et parfois les réponses que je leur envoie. Je recommande fortement la lecture de ces lettres aux abonnés du Devoir. Ils y trouveront souvent des renseignements précieux, des aperçus nouveaux, des expressions d'opinions intéressantes, tantôt favorables tantôt défavorables, sur les idées et la ligne de conduite du journal. Dans. nos réponses, on trouvera parfois des précisions qui complètent et expliquent nos articles.

Je fais plus: je vous demande à tous, Messieurs, et à vous aussi, Mesdames, d'entrer dans le mouvement et de nous écrire chaque fois que vous aurez une idée neuve et juste à nous suggérer, chaque fois que vous approuverez ou désapprouverez l'attitude du journal sur une question importante. Ce serait l'un des services les plus précieux que nos amis pourraient nous rendre. De plus, ils contribueraient ainsi à apporter à la rédaction du journal une variété et un intérêt nouveaux.

Je voudrais faire des "Lettres au Devoir" une véritable institution, comme le sont les Lettres au Times, comme l'étaient autrefois les Lettres au Witness, de Montréal.

La seule faveur que je sollicite, cV«t de ne pas nous casser le nez à coups d'encensoir et de nous imiter toujours sur un point: exprimer en toute franchise et avec une entière liberté ce que Ton pense de nous comme de toutes choses.

Voyages et enquêtes

Nous n'avons pas borné là notre souci d'éclairer nos opinions et de puiser à la source les faits sur lesquels nous les appuyons. Nous avons fait nombre d'enquêtes sur place. Vous n'avez sans doute pas oublié les remarquables études de M. Georges Pelletier sur l'immigration étrangère. Ce travail était la résultante d'un voyage qu'il fit dans les provinces de l'Ouest, centre principal où converge cet le immigration, et d'une enquête minutieuse dans les ports où débarquent les immigrants, dans les caravansérails où on les entasse et dans les bureaux qui font ou ne font pas l'application des lois et des règlements sur l'immigration.

Si nous pouvons parler avec quelque autorité des groupes français des provinces anglaises du Canada et de ceux des Etats de la Nouvelle Angleterre, si nous pouvons traduire leur pensée et leurs aspirations, faire connaître leurs besoins, leurs souffrant et leurs réclamations, les soutenir dans leurs luttes, c'est que nous avons fréquemment visité ces groupes, interrogé les nommes qui les dirigent, étudié sur place leurs institutions, observé d'un oeil vigilant et sympathique leurs développements et leur situation réelle.

Si le Devoir peut parler en connaissance de cause des provinces anglaises; s'il peut en toute occasion établir une distinction juste et nécessaire entre les Anglo-Canadiens intelligents et sympathiques et ceux dont la haine et le fanatisme s'alimentent d'une ignorance profonde de tout ce qui est étranger à leur milieu étroit, c'est que nous n'avons négligé aucune occasion de prendre contact avec les Anglo-Canadiens de toutes nuances, de tout tempérament, dans chacune des provinces du Canada. Des nombreuses conférences que j'ai faites depuis quinze ans, dans tous les centres anglais du pays, je ne me rappelle pas en avoir fait une seule qui n'eût pas pour objet d'éclairer nos concitoyens anglo-protestants sur les sentiments véritables et les aspirations des Canadiensfrançais. Je n'ai traité que des sujets réputés "dangereux" par les opportunistes et les pusillanimes, qui croient que la seule manière d'apaiser les haines de races, c'est de flatter tour à tour les préjugés des deux races et de les tromper mutuellement.

Lorsque nous parlons d'action sociale, de coopération, d'instruction publique, de colonisation et d'agriculture, nous avons pris le soin, avant d'exprimer des opinions et de suggérer des réformes, d'observer sur place et de suivre de près les travaux des congrès, des sociétés et des institutions qui se consacrent à ces oeuvres.

Si le Devoir est plus en mesure que tous les autres journaux français du Canada de tenir ses lecteurs au courant de ce qui se passe en France et dont le télégraphe ne nous transmet que des versions trop souvent fausses ou superficielles, c'est qu'avant de venir chez nous, notre principal rédacteur, M. Héroux, a fait en France un séjour prolongé et créé des relations qui le tiennent au courant des manifestations réelles de la pensée et de l'action françaises; c'est aussi qu'à peu près tous les deux ans, je vais en Angleterre, en France et en Belgique, prendre contact avec les gens qui pensent et agissent et les choses qui comptent.

Toutes ces enquêtes, tous ces voyages, toutes ces observations. nous les avons faits avec la pensée maîtresse et constante de fortifier en nous et dans l'esprit de ceux qui nous font l'honneur de nous accorder leur estime et leur confiance, ou leur simple attention, les principes, les idées et les convictions qui ont inspiré la fondation du Devoir et dont nous croyons le triomphe nécessaire au bien de nos compatriotes et du Canada tout entier.

Brochures et conférences

Nous n'avons pas non plus borné notre action à l'oeuvre du journal ni aux travaux et aux sacrifices nécessaires pour le rendre intéressant et utile. Nous avons eu largement recours à deux autres modes d'action (tue les fondateurs du Devoir avaient résolu d'utiliser dès avant sa fondation: le livre ou la brochure, et la conférence publique. Nous avons réuni en volumes plusieurs séries d'articles parus dans le journal : les Billets du Soir d'Albert Lozeau et de Nap. Tellier, les Chroniques de Léon Lorrain, les Lettres de Fadette. Nous avons publié en brochures les études de Georges Pelletier sur l'immigration, plusieurs séries de mes articles et bon nombre de mes discours et conférences, en français ou en anglais.

En faisant ces publications, nous n'avons pas cédé au seul désir, du reste fort légitime, des auteurs de laisser de leurs travaux une trace moins fugitive que celle qui s'imprime sur les feuilles éphémères d'un journal. Nous avons surtout pensé à l'utilité de donner une forme concrète et plus durable aux manifestations diverses de notre pensée commune; nous avons voulu ajouter quelques modestes apports à la littérature canadienne et surtout faire pénétrer plus avant les idées politiques et sociales que nous croyons nécessaires au bien public.

L'une des pensées maîtresses qui ont inspiré la fondation des "Amis du Devoir", c'est précisément de donner un élan nouveau à nos campagnes par la brochure et la conférence.

Que l'on me permette de terminer cette revue de nos travaux et de nos moyens d'action en réclamant pour notre oeuvre et pour ses humbles collaborateurs un mérite qui devrait leur faire pardonner maintes erreurs et toutes les faiblesses que nous confessons volontiers : c'est de n'avoir rien fait et rien omis, rien dit et rien tû, par intérêt ou par complaisance pour nous-mêmes ou pour autrui. Ni le vil désir de courtiser les vainqueurs et les puissants, ni la lâche satisfaction d'écraser les faibles et les vaincus, ni le souci d'attirer à notre oeuvre des protections opulentes mais encombrantes, ni la soif de la vengeance, ni celle de la popularité malsaine, ne nous ont fait entamer une seule lutte ni même écrire un seul article. Ce que nous avons dit, nous l'avons dit parce que nous pensions que c'était notre devoir de le dire, de le dire comme nous l'avons dit, de le dire quand nous l'avons dit.

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