CHAPITRE X
Dévouement dn clergé •'l de» ordics religieux dans quelque* pays fclrdDgers où le choléra a pécétré en natme tempi qu'il ravageait la France.
Quittons maintenant notre patrie , et jetons un coupd'œil sur les actes de dévouement qui se sont produits dans quelques pays étrangers et qui sont parvenus jusqu'à nous. On verra que partout la charité catholi'jue est toujours la même, et quelle répand ses bienfaits dans toutes les contrées et sur tous les homnoes indistinctement : Charitas patiens est, benigna est;....
non ist amljitioi^a charitas vunijuam excidit , ainsi
que le dit l'Apôtre <.
La première ville qui s'offre à nuu^ est la capitale de rAutriclîC. Le choléra, qui a\ait jusqu'alors épargné Vienne , y parut vers la fin de l'année 1849. Là, nous voyons paraître aussitôt un saint prêtre, un homme à qui il manquait sans doute la gloire d'exposer et de donner sa vie pour son prochain après avoir consacré
♦ 1 Cor. sni . » . 3, 8.
U; l'KVOtEMKM CATHOLKjVr 10^
toute son exit^tence au soulagement de ses semblables. Chacun a nommé le célèbre Alexandre de Hohenlohe , justement appelé le thaumaturge de l'Allemagne.
Le fléau , quelque terribles que fussent ses coups , ne devait point elTrayer un prèlie qui avait distribué aux pauvres la plus large part de ses revenus , et qui , dans toules les circonstances , était allé chercher les malades dans leurs tristes réduits pour leur porter des secours matériels et spirituels : il le trouva prêt à remplir la mission d'un bon pasteur. En effet , Alexandre de Hohenlohe s'empressa de visiter les hôpitaux et d'ofl'rir ses services; il se lendit aussi dans la demeure des indigents pour y prodiguer aux moribonds , en proie aux douleurs les plus atroces ses soins et ses consolations, et il contin.ua ces actes d'abnégation jusqu'à ce que sa santé , déjà fort altérée , l'obligeât à prendre quelque repos.
U est mort victime de son zèle et de son dévouement, le li novembre 1849, âgé seulement de cinquante-quatre ans et quelques mois ', laissant, pour
' I! était né à Kspferzelle, près de Waldenbourg , dans la principauté de Hoheniohe-SchJllings-Fursl, le 17 août 1794. U eut pour père Chai'les-.\lbeit, prince héréditaire de Hohenlohe- Waldenbourg , et pour œèie la baroune Judith Reviczki de Revisnye, d'une illustre famiUe hougroise. Me.xaiidre perdit son père à l'âge d"un au : son éducation fut confiée à l'abbé Riel. professeur au séminaire de Schillings-Furst. Eu 1804, il entra au Thérésianum (Ecole militaire des nobles) à Vienne. Quatre années plus tard, il se rendit à l'acadéniie de Berne. En 1810 , il entra au séminaire archiépiscopal de Vieuiie , et il poursuivit ses études théol»giques au séminaire de Tyriiau en Hongrie. Pe lii il se rendit à Elevvangen , où siégeait aluis le prince-évêque François de Hohenlohe, sou oncle , qui l'ordonna prêtre en 181 5. L'amiée suivante il fit un voyage à Rome. Il fut eu même temps reçu inembre du conseil ecclésiastique de Bamberg. Plus tard, il fut appelé au canonicat de Grandwaradin en Hongrie, où il fut successivement élevé auv dignités de grand-prévol ùd ciiapitre et vicaire-général du diocèse
1<^(i I i; lJl.VOLi:Mt:M r.ATHOLIUUE
toulc fortune, Texemple de st's vertus Après les
rudes travaux de son apostolat, le pieux évèque jouit niainteuant du repos étcniol : sa mémoire sera bénie à jamais V
La Belgique nous oflVe aussi de nombreux et touchants actes de charité : prêtres séculiers, religieux
(le Grandwaradiu et d'évtque titulaire de Saidica. Eu 1848, il se retira pour quelque temps à luspruck en Tyiol pour y trouver le repos que réclamait vivement sa santé. Mais à peine eut-on découvert sa retraite , qu'il y vit accourir de toutes parts une foule immense de malheureux qu'attirait partout sur son passage sa rcpulation de bienfaiteur de rhumanité. Pour se faire une idée du concours extiaordinaire d'infortunés qui s'adressaient à lui et de l'empresseujeut avec lequel il les accueillait, il suffit de dire que, pendant son dernier st-jour en Tyrol, il donna audience à plus de 18,000 peibonnes! Mais ses forces diminuant de plus en plus, il quitta Inspruck vers la fin de septembre 1849 avec l'intention de revenir à Grandwaradin. 11 s'arrêta d'abord à Listz et ensuite à [jaden , près de Vienne. C'est là qu'il apprit l'invasion du choléra dans cette ville , et que n'ayant pas craint d'affronter la mort , il fut obligé de céder à ses fatigues et de cesser ses actes de dévouement Sentant sa fin prochaine , il Sf. fit trauspùiter à Voslau, terre de son neveu, le comte de Pries ( dont la mère avait été une princesse de Hoheulohe ) : il y succomba , en peu de jours , à une hydropisie de poitrine , emportant dans la tombe la vénération et les regrets non-seulement de sa famille et de ses amis , mais encore de milliers de malheureux au bienêtre desquels i! a tout sacrifié, jusqu'à sa vie La dépouille mortelle de l'iliustie défunt a été déposée dans le caveau de famille des cornles de Fnes , où , d'après son désir, elle repose à côté de celles de sa mère et de sa sœur.
Les œuvres et les vertus de ce saint évtque ont eu un si grand retentissement dans la société chrétienne , que nous n'avons pas cru pouvoir nous dispenser de donner sur lui ces quelques détails biographiques. Le nom de Hobenlohe ne devait-il pas se trouver dans un livre destiné à rappeler quelques-uns des innombrables bienfaits de la religion? — On peut voir d'autres détails sur ce célèbre thaumaturge dans notre Mémorial catholique, tome vi, page 257 et 267.
P!;.Mi.v.N'r Lt f.noi.LRA lu7
et religieuses , tous ont fait leur devoir en présence des
ravages de répidémie.
Après avoir consacré leurs soins aux malades et aux mourants , pendant que le choléra sévissait à Vaux , près de Tournai , les Pères Rédemptorisles se sont rendus à Camion . paioisse du Borinage , pour y accomplir leur sainte mission. « C'est par de pareils actes de dévouement , dit une feuille qui rapporte ce fait, que les associations religieu^es ont toujours répondu aux attaques de leurs détracteurs. » Et en cela , ajouterons-nous, elles proclament la vertu de la religion sainte qui prescrit à tous ses enfants de rendre le bien pour le mal '.
Le choléi'a s'est déclaré à Merclitem le 19 août , et, jusqu'au 7 septembre , a attaqué cinquante personnes, dont trente-quatre sont mortes. Dans cette cruelle épreuve , rien n'a manque aux malades, tant les actes de générosité et de dévouement ont été nombreux. L'autorité communale , les médecins , l'administration de l'hôpital et les religieuses qui le desservent , se sont signalés. Une de celles-ci a succombé. Les religieuses d'Assche sont venues aider leurs sœurs de Merchtem. Chacun a été édifié d'une conduite si éminemment chrétienne.
A Courtrai, on vit également les pauvres sœurs de la Charité affronter tous les dangers , aller de porte en porte , apportant aux malades et mourants tous les secours possibles , et se privant souvent du nécessaire pour aider un plus grand nombre d'infortunés.
Mais rien , dans ce pay > de Belgique , n'égale la conduite vraiment héroïque de M. le curé de Hensies. L'épidémie lit d'affreux ravages dans cette commune : sur deux mille habitants, deux cents moururent , et
' Voir eutre autres passages de l'Ecriture , Prov. xw. 20 ; — Matth, V. 43 et seq. : — Luc, vi , 28, 32 à 36; — Rora. xii . 20,21.
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plusieurs furent atteints. La consternation était générale : tout le monde fuyait les malades . excepté le curé. Telle était la démoralisation (jui régnait parmi les habitants de Hensies, qu'on vit un malheureux père de famille obligé d'aller achetei- Jes planches pour faire lui-même des cercueils pour su lenjme et ses deux enfant; !
Quant au digne pasteur de cet infortuné troupeau , on le vit , de joui- comme de nuit , allant d'une maison à l'autre , et portant aux malades des secours et des consolations. (Jn rapporte que pendant un mois entier il ne s'est littéralement pas couché. Du reste, il a donné aux pauvres tout ce qu'il possédait , et non-seulement tout ce qu'il possédait , mais il a poussé la charité jusqu'à contracter des dettes pour eux: c'est ainsi qu'après avoir donné aux malheureux le vin qu'il avait chez lui , il est allé trouvei' un négociant pour le prier de vouloir bien en délivrer encore aux pauvres qui se présenteraient chez lui avec un bon signé de sa main, s'engageant personnellement à payer les frais qu'entraineraient ces distributions. Quoique seul ,. sa prodigieuse activité lui a permis de suffire en quelque sorte à tous les besoins ; car sur deux cents victimes du choléra, il n'y a eu que deux personnes, enlevées presque subitement, qui n'ont pu recevoir les secours de l'Eglise. Les soins qu'il donnait aux vivants ne l'empêchaient pas de songer aux morts. On l'a vu souvent le soir , épuisé de fatigue , les pieds meurtris et se traînant à peine , venir au cimetière où six ou sept cadavres attendaient la sépulture. .Nous regrettons de ne pas connaître le nom de ce digue curé; nous eussions été heureux de le li\rer à l'admiration et ù la reconnaissance publiques.
ANamur, M. l'abbé Vanderesse, cure de la paroisse de Saint-Nicolas, s'est aussi distingué par son zèle et sa charité durant le choléra. Ses paroissiens, justes
pkndant i.e choléh* 109
appréciateurs de ses vertus , lui ont offert une médaille d'or en témoignage de reconnaissance « pour son dévouement et les serviox-'s qu'il a rendus pendant l'épidémie qui a désolé la \ illo. » La remise de cette médaille a été un véritable jour de fêle pour les paroissiens de Saint-.Nicolas. Les journaux religieux • en ont publié les intéiessants détails, lesquels montrent l'heureuse influence que peut exercer un pasteur qui comprend et accomplit les devoirs de son ministère . et les douces i.'onsolation> que recueille ce pasteur de ses peines et de ses pieux eltbrls !
Nous passons à présent aux Etats-Unis d'Amérique , et c'est pour y voir , à Saint-Louis , au Missouri , six membres de la Compagnie de Jésus se dévouer aux cholériques et ne prendre aucun repos pour porter partout des secours et administrer les saints Sacrements,
« Le choléra , dit une lettre de ce pays . datée du 27 juin , a frappé à coups redoublés sur cette ville. On compte quatre-vingts à cent enterrements par jour. Oa remarque avec étonnement que ni les PP. Jésuites , ni aucun membre de TUniversilé qu'ils dirigent ici , ni même aucun de leurs pensionnaires, n'a été jusqu'à ce jour victime de la maladie, quoiqu'ils soient entourés de morts et de mouranls. Us se sont mis sous la protection de la sainte Vierge. »
Poussons nos pas plus loin encore : passons en Orient ; nous y admirerons les merveilles de la charité catholique , se pressant là aussi à la suite des lavages de l'épidémie , comme pour la chasser et montrer au monde que l'amour est plus fort que la moi t.
Une de ces saintes filles , dont la vie entière est consacrée aux devoirs de la piété et aux travaux de la charité , Marie-Esther Niver, de la congrégation des Sœurs de Saint- Vincent de Paul , est morte victime de sou
i Voir U Voix de la Vérité, v:" du 10 octobre 1849
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dévouement, à Coustantinopie, où elle avait été envoyée poui' donner des soins aux malheureux atteint* de
Ce tléau dévoraût, pourvoyeur de la moit. Qui d'un seul pas atteint de l'un à l'autre boni , Et qui de ses cent bras , gigantesques tenailles , De milliers de mortels torture les entrailles i...
Cette piruse sœur était à peine âgée de vingt-sept ans ; mais déjà le nombre de ses bonnes œuvres était considérable. Les mallieureux du quatrième arrondissement de Paris , qu'elle a longtemps visités et soulagés, gardent le souvenir des bienfaits et des douces vertus de la bonne sœur.
Tels furent donc la plupart des membres du cierge et des ordres religieux duiant le choléra en 1849 Si les actes de charité et de dévouement des ministres du Seigneur, en 1852, déterminèrent, ainsi que nous l'avons dit, un heureux retour vers la religion, il faut espéier qu'il en sera de mènie de nos jours ; car c'est la récompense ordinaire que Dieu accorde aux efforts du zèle, et il est d'expérience , lors même que la raison ne le dirait pas, que les esprits reviennent d'autant mieux à la vérité , que les ministres de l'Evangile font plus sentir l'action du christianisme, c'est-à-dire qu'ils accomplissent davantage cette abnégation, cette charité, en un moi toutes ces vertus dont le divin Modèle leur a légué la pratique !
Au siu'plus, un illustre Père de l'Eglise nous l'enseigna : c( Les discours , dit saint Grégoire-le-Grand . font une impression plus vive sur le cœur de ceux qui les écoutent , quand iU sont d'accurd acec la conduite
' M. Adrien Pelnlan, Ir Mortyr de la vérité . poésie insérée dans ï Etoile du Gard , d° 5.
PENDAT^T I,r CHOl.éRA IH
âe celui </»«» parle , parce que son exemple aide à faire ce que sa bouche prescrit ; ce qui a fait dire au prophète ; « Monte sur une montagne élevée, toi qui évangélises Sion i ; » paroles qui reviennent à celles-ci : c Que celui qui annonce les vérités célestes se détache de la terre , où Tàme s'avilit , et paraisse, « par ses œuvres, au-dessus des choses de ce monde ; » de sorte que les lidèles soient d'autant plus facilement portés à la pratique de la vertu , que « sa vie en proclamera mieux l'excellence -. »
Oui , qu'on n'en doute pas , les cœurs les plus endurcis ne résistent jamais à l'ascendant de la vertu. Un de ces actes de dévouement et de générosité sublimes qui révèlent dans notre nature le souffle du divin Ouvrier fera toujours vibrer blus sûrement le cœur de l'homme, que les plus éloquentes exhortations, et y réveillera plus \ivement la foi que les plus beaux traités...
' Isale , XI. — Voir ie couiraentaire de Sacy sur ce passage du prophète.
* S. Grégoire, In Pastor. part. ii. 2.