CHAPITRE PREMIER
Dévouement du clerfré iluranl le choléra de 1832. — Influence de l'esprit de charité.
jetons , avant tout , un coup-d'œil rapide sur le dévouement du clergé et des fidèles, principalement à Paris , lors des cruels ravages que le fléau exerça en 185:2. 11 ne sera pas inutile de rattacher quelques faits de cette époque à ceux de 1S49 , que nous avons spécialement à rapporter.
Dès que le choléra eut éclaté à Paris, le pieux arche- Néque,M. de Quélen , que les événements pohtiques de 1850 avaient éloigné de son troupeau, lompit son ban et reparut. Il pensait , comme Fénelon , que les évoques aussi ont leiu' jour de bataille , et il n'était pas homme à manquer au rendez- vous du péril. 11 avait prédit dans ses Mandements, « l'inondation de ce fleuve de mort , dont les gardes les plus vigilantes et les plus 'evères précautions ne sauraient arrêter le cours , » et il ajoutait , dans une Lettre pastorale du 29 septembre \S'M , adicssée au clergé de son diocèse : « Le moment
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n'est pas éloigné où la vertu commune ne suffira plus et nù il faudra Vhcroisme du dévimement. » Sa parole était ainsi engagée d'avance ; il vint la tenir au milieu du danger.
Tandis que tant d'âmes faibles et pusillanimes se faisaient d'inaccessibles refuges gardés par Tégoïsme et verrouillés par la peur, M. de Qiiélen sortit donc de sa retraite. C'est à rHôtel-Dicii que le fléau sévit le plus cruellement , c'est là qu'est sa place : celle-là , il ne la cédera à personne. Pour la première fois depuis plus d'un an il paraissait en public ; c'était le 2 avril 1832 ; son diocèse, qui l'avait perdu, le retrouvait sur le champ des douleurs.
Le peuple venait de jeter à l'eau deux sergents de ville qu'il crevait complice des prétendus empoisonneurs, lorsque l'archevêque arriva à l'Hôtel-Dieu. Ce danger de plus ne put arrêter son zèle ; nouveau Charles Boriomée , il franchit le seuil de l'hospice , visite toutes les salles, s'arrête auprès des lits , apprend avec bonheur que la plupart des malades ont pu recevoir les secours de la religion. Il avait , dès le premier jour où le choléra se déclara , mis dix mille fiancs à la disposition de la caisse de secours ; il y ajouta mille francs, en sortant de l'Hôlel-Dieu , pour remplacer les vêtements des cholériques , qu'on brûlait à leur entrée dans l'hôpital. Dépouillé, pillé, ruiné, il ne calculait point ses ressources ; il ne calculait que les besoins qui étaient immenses.
Tout le clergé de Paris suit la noble initiative de son archevêque. A sa voix , l'abbé Garnier, supérieur-général de la congrégation de Saint-Sulpice, offre son séminaire poiu' recevoir les cholériques et ses élèves pour servir d'infirmiers. M. de Quélen met en même temps à la disposition de l'autorité sa maison de Conflans pour en faire un hôpital ou une infirmerie de convalescence ; de sorte que ceux-là même peut-être
qui avaient dévasté cette maison y trouvèrent un asile. De tout côté la nnilice sainte répond à l'appel de son chef. Les lazaristes , les professeurs et les suppléants de la faculté de théologie , des prêtres appartenant au diocèse de Paris et aux diocèses voisins , se mettent à la disposition de Taulorité ' ; les sœurs de la Charité , les religieuses de Bon-Secours, les religieuses augustines , les hospitalières sont à leur poste.
Les laïques ne font pas défaut. Un grand nombre de jeunes gens de plusieurs quartiers s'offrent comme infirmiers ou comme visiteurs. M. de Quélen excite ou guide ce zèle de la grande armée de la charité ; il parcourt tous les hôpitaux , et ses Lettres pastorales communiquent à toutes les âmes la sainte contagion de la vertu : « Allez , écrivait-il aux professeurs de théologie en les envoyant à l'hospice de la charité, allez, la moisson est bonne , et le nombre des ouvriers est petit. » Puis , dans la Lettre adressée aux curés de Paris le 6 avril : « Nous ambitionnerons, leui- disait-il, qu'à la suite de ces temps malheureux , on puisse dire de chacun de nous ce que l'histoire rapporte de ce vénérable prêtre, saint Vincent de Paul, que nous avons pris pour modèle : au milieu des factions qui se disputaient, se déchiiaient et mettaient la société en péril , voué tout entier aux bonnes œuvres et au soulagement de l'humanité souffrante , il répondait à ceux qui l'interrogeaient sur son opinion : Je suis pour Dieu et pour les pauvres. »
Enfin , dans le Mandement qui ordonnait des prières pour la cessation du fléau , Mandement écrit au pied de la Croix , le 18 avril, un des jours de la Semaine- Sainte , l'archevêque disait avec une inexprimable tendresse : '(■ L'àme toute remphe des émotions que font naître ces jours lugubres et solennels , nous éprouvons le besoin, en vous exhortant à la pénitence, aux
' Dans une lettre insérée au Moniteur du 30 avril 1832.
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prières el aux Lonnes œuvres, de vous parler aussi de la sollicitude pa>torale qui nous attache de plus en plus H vous, qui nous fait regarder les malheurs do chacun de nos diocésains comme s'ils nous étaient personnels, et qui vous consacre de nouveau tout ce qui nous reste de Lien et de vie pour les adoucir. S'il en était quelqu'un parmi vous qui pût trouver dans l'examen de sa propre conduite à notre égard quelque motif de douter de ces dispositions, nous oserions lui dire comme le Joseph de l'ancienne loi : « Je suis votre frère , ne crai- » gnez point ; ne vous lioublez pas de ce qui est arrivé , « c'est par la volonté de Dieu '. « 11 a changé en bien le mal qu'on a voulu me faire; il a conduit les choses à ce point, et il a \oulu se servir encore de moi pour en sauver plusieurs -. »
11 disait vrai , le pieux et noble archevêque , car toutes ses actions étaient eu harmonie avec ses paroles. On le vit transporter dans ses bras des malades atteints du fléau , dans un temps où l'on discutait encore sur la question de savoir si le choléra était ou n'était pas contagieux. Tant que le mal sévit, le pontife de Jésus- Christ se trouve sur ses pas pour soutenir les victimes qu'il terrasse , pour sauver les âmes du désespoir, et pour faire luire aux regards des mourants un layon d'immortalité. Dans le cours de ces visites vraiment pastorales, et au chevet d'un de ces moribonds, il se passa une terrible scène : l'agonie était commencée , et le pieux archevêque lovait sui- l'agonisant ses mains mains pour le bénir, lorsque rolui-ci, tournant vers lo pastem- un visage où respiraient encore , au milieu des teintes bleuâtres de la mort , les passions de la vie , cria d'une voix formidable : « Retirez-vous de moi , je suis un des pillards do l'archevêché ! > .\ ces mots le
* Gen. XLV, .3, 4
' Voir !e Mandement de MM. !e« viiaii es-généraux apiés la mort de .M. de Quélen.
front du prélat rayonna d'une tendre piété et d'un ineffable pardon. Continuant, sur la tète du moribond , sa bénédiction commencée : « Mon frère , dit-il , c'est une l'aison de plus pour moi de me réconcilier avec vous , et de vous réconcilier avec Dieu. »
Tandis que l'archevêque parlait de Dieu aux mourants , un grand nombre d'entre eux , avant d'entrer dans l'éternité , jetaient un regard en arrière. Les pères expirants, les mères agonisantes, conservant la chaleur de l'amour au milieu du froid de la mort, lui parlaient de leurs enfants orphelins demeurés sans protecteurs dans leur berceaux abandonnés. A ces paroles , les enfi'ailles du pieux archevêque s'émeuvent , nne grande et chrétienne pensée germe dans son cœur, il étend les bras en face du lit de mort des parents consolés , et au nom du christianisme, ce père universel de tous les orphelins, il adopte leurs enfants. S'appliquant ces paroles de l'Ecriture : Tihi dereliclus est pauper, orphano tu eris adjutor ', il prend avec la mort cet engagement solennel : « Oui, nous aurons soin de vos enfants.... nous les réchaufferons sur notre sein; nous leur susciterons des mères selon la grâce pour remplacer les mères qu'ils ont perdues selon la nature... «
C'est à l'Hôtel-Dieu même , au milieu des ravages du fléau, sur le champ de bataille de la charité, que V Œuvre réparatrice de-t orphelins du choléra fut fondée. Le nouveau Vincent de Paul lassura ainsi ces mères expirantes , en donnant à leurs pauvres orphelins la charité chrétienne pour mère. « Mes forces s'épuisel'ont , disait-il , avant que mon zèle et mon courage se refroidissent. »
Disons-le tout de suite, cette Œuvre, l'un des plus touchants épisodes de Thisloire des bienfaits du christianisme , après la fondation de l'Œuvre des Enfants trouvés, dura jusqu'en iSfô. A celte époque, les or-
" Ps. X, 14.
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phelins qu'elle avait adoptés étant parvenus ù Tâge où Ton peut se suffire à soi-même et ayant été mis en position de gagner leur vie honorablement , l'Œuvre de prédilection de M. de Quélen dut ces=;er, après avoir tenu toutes ses promesses. Nous annonçâmes alors ses résultats précieux', et nous ne savions guère, hélas! qu'un petit nombre d'années nous séparaient d'une époque où il deviendrait nécessaire de la reconstituer!... Mais ce ne fut pas seulement la capitale de la France qui put admirer, dans cette cruelle année de 1832, les prodiges d'une charité qui rappelait les Charles Borromée, les Vincent de Paul et les Belzunce. Le fléau dévastateur ayant étendu ses cruels ravages dans presque tous les diocèses de notre patrie , on vit , dans tous les lieux où il cherchait des victimes , le clergé et les fidèles, dignes de ce nom, lutter de zèle et de dévouement pour secourir les cholériques : nulle part ils ne furent sans consolation , sans appui , et l'esprit chrétien alors comme toujours, enfanta des merveilles'.
1 Dans notre Mémoriul catholique, livraison de ricvembre 1845, eu tome v, page 157-160. Nous constatàraes a'^irs que 1,097 enfants furent entretenus depuis douze ans, rvec une somme de i.04i,<89 fr. 30 c. La religion seule a prcciiré cette somme par son influence sur les âmes charitables d'i ôioïèse; ancune contribution n'a été demandée au trésor de la vi'.ie; pas la moindre allocation n'a pesé snr le budget de l'Etat. VCEuvre des orphelins , en excitant l'enthousiasme dans toutes les classes de la société, a, plus que toute autre , fait pénétrer p-^rtont des habitudes impérissables de charité; jusque-là qu'un pauvre chiffonnier entra un matin dans Notre-Dame pour déposer quinze sous d'offrande en faveur de VŒvvre des orphelins. Ma'S, « n'osant . dit-il . de peur d'être soupçonné de mal , approcher du tronc avec ses haillons, » il pria la loueuse de chaises d'y déposer pour lui son offrande !
= Nous sommes étonnés que M. l'abbé Rohrbacher, dans son Histoire universelle de l'Eglise catholique , n'ait pas consacré une seule ligne à cette époque néfaste du choléra. Il eût eu pourtant de belles pages à écrire sur ce sujet. Au reste , nous devons
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Son influence , tant la charité et le dévouement exercent d'empire et subjuguent les âmes ! s'étendit même jusque sur la terre classique du protestantisme. Nous vouions en citer une preuve bien j-cmarquable que les journaux du temps ont rapportée.
L'Angleterre fut aussi éprouvée par l'épidémie. Une de ses principales villes , Manchester, a vu ses habitants s'abandonner aux excès d'une fureur insensée à Tapparition du fléau. Eux aussi , plutôt que d'y voir un instrument providentiel , s'arrètèi'ent à de vagues soupçons d'empoisonnement. Une population immense encombrait les rues , faisant retentir l'air de cris de proscription contre les médecins ; bientôt elle se porta sur l'hôpital des cholériques de Swan-Street, et se mit à briser les portes et les fenêtres de cet édifice. L'entrée en fut forcée; la foule fit sortir les malades , dont le plus grand nombre se trouvaient dans le paroxisme de la maladie , et les ramena dans leurs domiciles respectifs , où la plupart expirèrent.
Quand les malades furent sortis de l'hospice, une scène de dévastation inouïe commença : les lits , les meubles, les instnmients de chirurgie , tout fut mis en pièces; les brancards à ressorts de nouvelle invention
le dire, ii n'a pas suffisamaient traité l'l;i=toire de l'Eglise de la première moitié du xix'' sii-cle. Il a laissé presque tout à faire pour celle période, pourtant si féconde eu événements importants. Qui croirait, par exeniple, que le docte auteur n'a consacré dans son dernier volume . le tome xxviue , que six pages ù l'espace de temps qui s'étend de 1830 a 184S? Evidemment ce volume n'est pas ce rapport avec la juste étendue accordée aui faits dans ks volumes précédants. Il semble que l'estimable historien ait été pressé de finir. On ne saurait trop le regretter. — Nous espérons, s'il plaît à Dieu, remplir ces lacunes, au fûoins en ce qui concerne les traits de charité et de dévouement durant le choléra en 1832, dans le Dictionnaire crhistoire ecclésiastique , 3 vol. in-4<> auquel nous travaillons depuis près de deux ans.
pour le transport des malades furent brisés et brûlés. En cet instant , arriva la force armée ; Texaspération du peuple était telle que le combat le plus acharné devenait imminent et que le sang allait couler.... Qui fit rentrer alors dans le calme cette vague écumante et furieuse? Un prêtre catholique. Tout à coup il se jeta entre le peuple et les troupes , et élevant une voix inconnue , mais brûlante d'une charité tout évangélique, au milieu de cette multitude , il parvint à ramener la modération et la paix dans ces cœurs ulcérés, et à les pénétrer des grandes pensées de sagesse et de résignation, que le catholicisme seul est capable d'inspirer.
Miracle étonnant de la charité chrétienne! c'est dans ce pays où l'on se nourrit de haine contre le catholicisme , qu'un prêtre papiste obtient le plus beau triomphe pour l'humanité : celui dempêcher l'effusion du sang et de sauver la vie à un giand nombre d'hommes que leurs tristes préjugés ont rendus ses ennemis.
Voilà, bien en raccourci assurément, ce que fut le christianisme lors du choléra, en 1852; voilà ce que fut le clergé. Aussi est-ce de cette époque que data cet heuieux retour des esprits en faveur de la religion , que la presse catholique a signalé dans le temps.