‹ Le dévouement catholique pendant le choléra de 1849Chapitre 4 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Diocèse de Pans. — Conduite du Clergé et des Ordres religieux en présence du clioléra , en I8i9.

Dix-huit années s'étaient à peine écoulées depuis que le clioléra-morbus avait porté le deuil dans les familles et la terreur dans les cœurs , lorsqu'il reparut tout à coup en 18-49, et cela presque dans le même mois que lors de sa première invasion en 1832. On en avait alors constaté des cas nombreux au mois d'avril, et, cette fois, on le vit fondre sur la capitale dès le mois d'avril.

A ce moment , le digne successeur du pieux pasteur qui était mort , en 18-48 , victime de sa charité , faisait , dans les diveises paroisses de Paris, de nombreuses visites , afin de prêcher partout la parole évangélique et de fortifier les hommes de foi par sa présence. Loin de ralentir ses courses apostoliques , Mgr Sibour ' les multiplia au contraire , et il s'empressa de porter les consolations religieuses dans les paroisses qui étaient le plus ravagées par le fléau.

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Le dimanche 20 mai , on lut dans toutes les églises de la capitale un Mandement qui , tout en exhortant à la prière , à la pénitence , afin de conjurer la colère du Ciel , annonçait que des mesures étaient prises potir secourir les malades et surtout pour subvenir aux besoins des pauvres orphelins. Los paroles du premier pasteur portèrent respérance , et nous savons qu'alors bien des inquiétudes , bien des angoisses furent adoucies.

C'était surtout , au rnoius pour les commencements , dans les hôpitaux que le choléra exerçait le plus ses j-avages. La Charité, l'Hôtel-Dieu , la Pitié, Saint- Louis et Beaujon se virent envahis en peu de jours. Mais nul hospice ne fut plus maltraité que la Salpétrière. Dès le 10 avril, le huitième et plus de la population de cet asile de la vieillesse avait succombé : c'était un vrai champ de morts. Aussi vit-on apparaître sur ce point les plus grands dévouements. Les aumôniers de l'hospice déployèrent un zèle au-dessus de tout éloge. LeR. P. deRavignon, encore trop malade pour remonter dans sa chaire , était là de six heures du nialia à six heuers du soir. Que faisait-il au milieu de ces pestiférés ? Il exhortait les malades , les consolait , leur rendait le courage et les préparait pour le ciel.

On vit aussi, et constamment dans cet hospice, les RR. PP. Fessard , Renaud et Dabbadie , tous trois chargés , dans la Compagnie de Jésus , à laquelle ils appartiennent, de fonctions importantes, mais qui, au jour du danger , jugèrent qu'il n'y avait rien de plus urgent , de plus grand , de plus digne que de consoler des frères qui souffrent , et que de les aider à retrouver la santé par la résignation ou à s'assurer les douceurs de la vie future après les angoisses de la vie présente.

Dans les autres hôpitaux de Paris , à l'hospice des Ménages , à l'hôpital Cochin, à l'hôtel des Invalides,

même dévouement de la part des aumôniers. Au Valde-Gràce, le plus vaste de nos hôpitaux militaires, où le choléra a sévi d'une manière cruelle, M. l'abbé Ledreuille, deuxième aumônier, et qui d'ailleurs se dévoue avec une si louable persévérance à YŒuire de Saint François-Xavier \ s'est trouvé seul chaigé du service des choléri(iues : il s'est acquitté de sa mission avec un zèle et une charité infatigables , qui lui ont mérité l'admiration, le respect et la reconnaissance de tous les malades auxquels il a donné ses soins.

Cette fuis, l'épidémie a fait plus de victimes à Paris qu'en 1832, parmi les médecins, parmi les prêtres et surtout parmi les religieuses qui se sont appliqués à soigner les cholériques. Nous citerons , entre autres ecclésiastiques, M. l'abbé Delarbre, deuxième aumônier de riiôpital de la Pitié. Pendant toute la durée du fléau, ce prêtre n'a cessé de prodiguer aux pauvres malades les soins les plus touchants et les plus empressés. C'est après avoir donné toutes ses veilles aux victimes qu'il a été lui-même atteint par l'inexorable épidémie , et qu'il est mort martyr de son dévouement et de charité.

Les membres du clergé des paroisses se sont montrés non moins dignes de leur mission. Le respectable curé de Saint-Nicolas du Chardonnet a spontanément offert sa maison, où il a établi un dépôt médical, et où il n'a cessé, jour et nuit , de distribuer à tous les malades les consolations et les secours de son saint ministère.

Cependant le choléra, qui, pendant les deux premiers mois , avait eu des phases diverses , c'est-à-dire qui avait été tantôt en diminuant et tantôt en augmentant, de telle sorte que lorsqu'on croyait pouvoir espérer sa disparition, on se trouvait tout à coup, le • Voir , sur cette œuvre excelleuîe , notre Mémorial catholique ^ tome IV , pages 386-390 , et tome v , pages 190-193.

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lendemain , replongé dans de plus vives alarmes, prit, vers les commencements de juin, une marche ascendante des plus effrayantes. Alors on dut redoubler de zèle et de courage.

Le clergé fit surtout redoubler de prières , et il fit bien , car que peuvent les hommes sans le secours de Dieu? Mgr Tarchevèque ordonna une neu vaine au tombeau de sainte Geneviève, pour demander, par Tintcrcession de cette illustre patronne de son diocèse , la cessation du fléau qui désolait Paris et surtout la banlieue. Le prélat alla lui-môme ouvrir cette neuvaine, le 11 juin.

11 se rendit à pied , suivi du Chapitre de Notre- Dame à l'église de Saint-Etienne-du-Mont. Une foule, dont la masse croissait à chaque pas , s'est jointe au cortège. En passant sur la place Maubert , les femmes de la halle sont venues au-devant du prélat avec des fleurs qu'elles jetaient sur son passage, et l'ont supplié de bénir le marché. Mgr Sibour , se rendant à ce vœu , a fait le tour de la halle et a continué sa marche au milieu de la plus vive émotion.

Arrivé à l'église , qui s'est trouvée comble en un instant, le vénérable archevêque est monté en chaire et a adressé aux fidèles quelques paroles qui ont pénétré d'espoir et de confiance tous ces cœurs affligés. Le prélat a ensuite célébré la sainte messe à l'autel de sainte Geneviève , et après une prière faite sur son tombeau , il a repris le chemin de l'archevêché. Le peuple voulut encore accompagner son pasteur. Vainement le prélat a conjuré les assistants de n'en lien faire et de rentrer chez eux , leur représentant combien le temps était mauvais ; il n'a pu rien obtenir. Il est alors descendu de sa vo ture et a fait de nouveau toute la route en pèlerin , suivi d'un flot de peuple qui ne l'a quitté que dans la cour de l'archevêché.

Pendant tout le cours de cette neuvaine, une mul-

titiide do peuple se pressa au tombeau de l'humble bergère de Nantevre. Le 19 juin , on en fit la clôtuie à la métropole. Une procession solennelle fit le tour intérieur de l'église avec les reli^ques de la sainte. Les quatre curés du douzième arrondissement portèrent les cordons de la châsse. On chanta les litanies des Saints ; et quand venaient les noms des saints patrons de Paris , saint Denis, saint Séverin, saint Landry, saint Marcel , saint Germain , saint Cloud , sainte Geneviève surtout , l'élan de la piété ledoublait , et chacun était ému de l'émolion générale. Après la procession , Mgr Tarchevèque célébra la messe. L'afQuencc fut si grande à cette pieuse cérémonie , que la foule reflua de l'enceinte du temple sur le parvis.

Mais on ne se borna pas à celte neuvaine. An mois d'août , une nouvelle recrudescence du choléra s'étant manifestée à Paris , et le fléau s'étant répandu dans plusieurs provinces , M. l'abbé Desgenettes , directeur de l'Archiconfrérie du très-saint et immaculé Cœur de Marie, fit connaître, par la voie des journaux , que plusieurs archevêques et évèques de France, et w« nombre immense de pieux fidèles , s'étaient adressées à lui pour réclamer les prières de l'Archiconfrérie, afin d'obtenir par l'intercession de la Mère de .Jésus la cessation du fléau. En conséquence, une neuvaine fut faite à cette intention dans l'église de Notre- Dame-des-Victoires. Elle commença le 7 août et finit le In.

Une octave de prières publiques eut lieu aussi à Saint-Sulpice pour implorer l'assistance miséricordieuse de Marie en faveur de la population de la capitale et des campagnes environnantes. Cette octave eut lieu , à partir du lendemain de la fête de la glorieuse Assomption de la très-sainte Vierge. Pendant huit jours, tous les soirs , à sept heures , il y eut salut du très-saint Sacrement.

~i I.i. DI-YOtEJIEM CATHOLIQLK

Malgré tant de pieux élans qui montaient vers le ciel , le choléra continuait ses ravages ; Dieu voulait encore éprouver ses enfants et manifester la charité de ses serviteurs. Les suints cpanchcments de la [irière obtenaient d'ailleurs, de la Miséricorde infinie , d'autres grâces, celles de la conversion d'uu grand nombre d'âmes , et d'une douce soumission à la volonté divine.

C'est ce que témoigne une lettre qu'une sœur de la Charité écrivit de Paris, à cette époque, à une de ses amies de Limoges ; voici quelques extraits de cette touchante lettre : « Je suis heureuse de pouvoir m'entretenir encore une fois avec vous, — peut-être la dernière ! — Priez pour que Dieu nous soutienne au milieu de cette multitude de malades qui, depuis deux mois, succombent sous nus yeux après six , dix, quinze, au plus vingt-quatre heures d'atroces souffrances... Oh! qui nous donnera la puissance de soulager tant de misères , de consoler tant de larmes ! Ce grand nombre d'orphelins et de veuves , dont nous devenons les premières protectrices, offrent le spectacle le plus déchirant. Notre supérieure et Mgr l'archevêque s'occupent activement d'étalilir l'œuvre des pauvres orphelins; mais il faut de l'argent.... Priez pour que la province nous vienne en aide à tous....

» Nos supérieures ne cessent de nous donner l'exemple d'un dévouement total , de la résignation la plus complète aux volontés du Ciel, et le zèle de nos sœurs répond à ces incessantes et saintes exhortations ; car je pense que vous l'avez appris , depuis le mois de mars jusqu'à ce jour ( J 5 juin ) , qvarante-et-une d'entre elles ont succombé dans nos différentes maisons. Nous venons d'assister à l'inhumation de la quarante- deuxième. — Mais il y a bien des consolations : nos pauvres malades nous manifestent tant de soumis-

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sion , ils accueillent avec tant d'amour les paroles de la religion et les sacrements de TEglise! Loin de repodsser le ministère des prêtres, ils le demandent au contraire avec empressement.... »

Cette pieuse religieuse constate dans sa lettre qu'au 13 juin, quarantc-deu.v sœurs de Saint-Vincent de Paul succombèrent sur le champ de bataille de la charité. Mais, dans la suite, ce nombre augmenta, et, pour Paris seulement , il dépassa cinquante , tant les filles si bien nommées de la Charité se dévouèrent pour nos frères!.... Dieu seul connaît les actes héroïques qu'elles accomplirent dans ces jours de douleurs , et le peu qu'il nous est donné de révéler est bien loin de nous offrir la réalité de tant de vertus cachées....

I,a sœur Isidore , attacl)ée .\ la maison de secours de la paroisse de Saint-Séverin , se consacra tout entière aux pauvres cholériques. Mais bientôt elle dut succomber à ses fatigues. Elle mourut à la fleur de son âge , victime de son zèle , et quelques heures avant d'aller recevoir dans le Ciel la récompense qui l'attendait, elle soignait encore les malades et servait de mère à cinq jeunes enfants d'un pauvre ouvrier de la rue de la Parcheminerie. Les rapports officiels signalent aussi la charité de la sœur Rosalie. Au moment de l'apparition du choléra , cette courageuse religieuse organisa et dirigea elle-même un service de secours avec le zèle et l'intelligence que chacun lui connaît. — Nous venons, plus loin, les tilles de Saint-Vincent de Paul sur d'autres théâtres, et y déployer non moins de charité et d'abnégation qu'à Paris.

Les rehgieuses hospitalières de l'ordre de Saint- Augustin payèrent leur généreux tribut dans la capitale. L'une d'elles se consacra au soin des malades avec tant d'ardeur qu'elle finit par donner sa vie. Un

lia LE DÉVOL'EMENT CATHOLigtE

écrivain bien connu ' lui consacra une intéressante notice qui doit trouver ici sa place :

« On a lait, dit-il, mercredi il juillet, à THôtel- Dieu, les obsèques d'une religieuse hospitalière desservant cette maison , d'une sainte femme dont la vie entière s'est usée dans la pratique de la charité.

» Apiès avoir traversé la fatale année de 18ô2, elle se trouva, il y a trois mois, en présence du terrible fléau , et malgré répuisemont de ses forces , elle reprit tout à coup sa première énergie pour soignei' les nombreuses victimes qui encombraient son service. Déjà au mois de juin 1848, au moment où le mot sublime de fraternité était inscrit sur les murailles , elle en pratiquait l'espiit dans Ihumilité de son cœur. Elle secourut alors les blessés avec un extrême dévouement.

» Depuis quelque temps , ses forces diminuaient sensiblement , et cependant elle voulait accomplir son devoir jusqu'au bout. C'était un spectacle touchant que de voir cette sainte femme , se soutenant à peine , malade elle-même , attachée au chevet de ses malades , et veillant encore sur eux comme une mère sur ses enfants. Le mal empirait tous les jours; la supérieure fut obligée de lui ordonner, sur l'invitation du médecin , de se mettre au lit et de penser à elle après avoir tant pensé aux autres.

» Elle se retira enfin dans sa cellule , et ce fut le seul instant d'impatience de cette vie de résignation. C'est là qu'après avoir reçu les sacrements, elle attendit la mort et la contempla sans étonnement et comme accoutumée à son visage ; puis elle s'endormit dans la paix du Seigneur. En voyant de tels tableaux , on serait tenté de se plaindre de la Providence , si l'on ne venait à réfléchir que Dieu n'impose à ces femmes

' M. Antony Descliamps. dans VUnion médicale^ n" du 13 juillet 1849.

toutes ces soufFrances , qu'afin de les orner de toutes les verlus ! Ainsi est morte , le 10 juillet, à trois heures du matin, mère Henriette de la Purification , religieuse hospitalière de Tordre de Saint-Augustin, seul nom sous lequel il nous soit permis de la recommander à la mémoire des hommes , le nom de baptême étant le seul nom des saints et des anges. »

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