CHAPITRE V
Prières, processions et péleiiuages ordonnés par les évoques. — Charité du clergé et des religieuses dans les diocèses de Lyon, d<e Rouen , de Reims , de Chartres , de Langres , de Séez , de Fréjus , de Chàlons . de la Rochelle , de Dijon et de Clerraonl.
Tandis qu'à Lyon Mgr 1 archevêque visite les malades à riiôpital militaire, où le choléra a fait deux fois in\asion , et donne des consolations partout, nous voyons , h Rouen , le pasteur de ce diocèse publier un Mandement par lequel il institue une neuvaine de prières publiques et convoque toutes les paroisses de la ville archiépiscopale , ainsi que le grand séminaire , à l'effet d'aller processionnellement en l'église de Bon- Secours, et d'y conjurer la très-sainte Vierge d'avoir pitié de son peuple et de le déii'.rer ou de le préserver, par sa puissante intercession , des mau\ qui l'affligent et le menacent.
Ce pèlerinage général eut lieu , en efiet , le lundi 1 î juin , à Notre-Dame de Bon-Secours , lieu si cher aux marins et à toutes les âmes ferventes. On partit
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à ciuq geuies du matin de la cithédrale. Malgré rheure matinale , une immense foule encombrait la route qui conduit au sanctuaire de Marie, où la procession arriva après plus de deux heures de marche. Le clergé seul a pu être introduit dans Téghsc qu'il remplit entièrement : les quatoize paroisses de la ville, le clergé des deux hospices , trois autres paroisses des environs et tous les élèves du séminaire s'y trouvaient réunis.
Une chaire avait été préparée à la porte de l'église. Mgr l'archevêque , après avoir manifesté l'espoir qu'il fondait sur les prières de tant de pieux fidèles venant se mettre sous le patronage de Marie , a annoncé qu'il allait célébrer la messe , non- seulement pour sa ville épiscopale , mais encore pour tout son diocèse , pour toute la France , si cruellement affiigés par le fléau. Un grand nombre de personnes se sont approchées de la Table sainte.
Après avoir célébré les saints mystères , le vénérable pontife consacra à la sainte Vierge la multitude qui l'entourait. Ce spectacle sublime ne sortira jamais de la mémoire de ceux qui ont eu le bonheur d'y assister. On évalue à vingt-cinq ou trente mille le nombre des personnes qui se sont rendues à Bon-Secours. La procession générale est rentrée dans la cathédrale à onze heures; après avoir rtçu la bénédiction du très-saint Sacrement , chaque procession particulière s'est retirée en bon ordre dans sa paroisse respective.
Reims eut également sa neuvaine et sa procession solennelles. Depuis plusieurs mois , le choléra avait exercé ses ravages dans une partie de ce diocèse , quand , vers le milieu du mois d'août , il parut redoubler d'intensité et menacer un plus grand nombre de paroisses.
Quoique jusqu'à cette époque la ville métropolitaine eût été épargnée, Mgr l'archevêque voulut cependant
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que l'on y dcnjandàt publiquement à Dieu la cessation du fléau, pai- rintercession fie la liès-saintc Vierge, patronne do la cathédrale , et de saint Rémi , protecteur spécial de la ville et du diocèse de Reims , où l'on est assez heureux pour posséder encore intactes ses précieuses reliques.
Une neuvaine fut donc commencée le lundi 20 août. Chaque jour, à cinq heures du matin, une messe fut dite à la cathédrale et ù Saint-Remi , avant l'ouverture des ateliers: chaque jour, après leur fermeture, un salut solennel fut chanté dans les mêmes églises. En outre , pendant les neuf jours , Mgr Tarchevèquc célébra lui-même la messe capitulaire, quMl dit à neuf heures, alternativement à la cathédrale et à Saint- Remi.
Quant à la procession solennelle qui eut lieu , nous en parlerons plus loin , parce qu'elle fut , de la part de la population de Reims, Foccasion d'un tel élan, que ce fait appartient à notre troisième partie.
A Chartres , le vénérable évêque ordonna aussi imc procession solennelle dans les premiers jours de juin. Le fléau , qui sévissait en ce moment a Paris avec le plus du fureur , apparut tout-à-coup dans la ville de Chartres , où neuf cas furent constatés. Mais le pasteur ayant prescrit cette procession, et les fidèles ayant répondu en foule à ce pieux appel , leur foi reçut sa récompense. On constata que depuis lors aucun cas de choléra ne s'était manifesté dans la ville , bien que tous les lieux qui l'entourent n'eussent ce,ssé de fournir chaque jour des malades.
On cite particulièrement la petite ville de Nogentle-Rotrou qui fut maltraitée pai- l'épidémie. Mais là aussi la charité vint s'opposer aux ravages du mal : les sœurs de l'hospice des orphelins luttèrent avec un zèle et un courage dignes d'admiration.
Disons tout de suite que le diocèse de Langres , qui
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ne fut pas non plus ménagé , a révélé bien des traits héroïques de la part du clergé et des fidèles. Aussi , lors de la publication du Rapport sur ceux qui se sont signalées dans ces tristes circonstance? , une personne du canton de Clermont crut-elle devoir réclamer dans un journal religieux ^ et faire remarquer que le diocèse de Langres mérite une place plus distinguée que celle qu'on lui a faite dans la liste officielle. Mais ce journal observa , avec raison , que les dévouements en faveur desquels on réclamait , sont de ceux que nulle récompense humaine ne saurait payer dignement. D'ailleurs , l'autorité civile , on donnant un public éloge aux traits de charité qui se sont produits dans les temps de calamité , ne peut pas ignorer qu'elle en oublie ; ajoutons que les personnes mêmes dont elle se souvient n'en gardent pas moins le droit et l'espoir d'un prix meilleur et plus glorieux.
Si nous passons maintenant au diocèse de Séez , où le fléau a fait ses ravages pendant les mois de juin et de juillet , nous trouverons le premier pasteur au milieu des cholériques pour les soutenir et les consoler. Ayant appris la désolation des habitants de Bellêrne , le prélat se rendit parmi eux. 11 célébra la sainte messe dans celle paroisse; et, après les saints mystères , il adiessa aux assistants des paroles pleines de tendresse qui ont produit les plus heureuses impressions. 11 a présidé ensuite une procession qui s'est faite dans les rues de la ville pour demander à Dieu , pai- l'intercession de la sainte Vierge , la cessation du iléau. De retour de cette pieuse cérémonie, Mgr l'évèque est allé visiter à domicile tous les malades atteints du choléra.
La ville de Toulon n'échappa pas aux coups de ce cruel ennemi. Aussitôt Mgr l'évêque de Fréjus courut au secours de cette portion importante de son troupeau ,
" Le Moniteur catholique, n" du 9 janvier 1850.
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et il est resté au milieu des habitants de Toulon , jusqu'à ce que le mal eût diminué , ou que la diminution de son intensité eût laissé Tespoir de le voir bientôt disparaître tout à-fait.
Encore un pieux et saint évèque dont la présence du choléra fait éclater la chaiilé. Celui-là ne devait pas être le dernier dans la \o\(i du dévouement. En courant au secours des pauvres malades , Mgr de Prilly , évoque de Châlons , ne faisait que suivre les penchants de son cœur noble et généreux : chez lui , la sainte dileclion ne semble pas être une vertu , tant elle lui est naturelle.
Mais de peur qu'on ne nous accuse de nous laisser entraîner par la vénération flliale que nous professons pour ce digne prélat , nous laissej-ons parler d'autres plumes que la notre. Voici ce qu écrivait, le 13 août , à cette feuille religieuse ', un ecclésiastique du diocèse de Chàlons : a Les paroisses de Chaude-Fontaine , de Sainte-Menehoul , de Verrière , la Grange-aux-Bois , Florent et la Neuville-au-Pont sont sous le coup du choléra , qui y fait d'affreux ravages , surtout dans la dernière commune , oîi depuis le 23 juillet on compte déjà deux cents décès. Bien que Tépidémie soit dans une heureuse décroissance, elle ne laisse cependant pas de frapper encore sept à huit victimes chaque jour. Mgr l'évêque de Chàlons-sur- Marne est en ce moment dans nos environs , où il apporte à nos populations désolées des consolations, sa bénédiction et sa bourse... »
Ce n'est pas tout. 11 est une autre petite ville du même diocèse , où le fléau sévit avec une violence extrême. Nous voulons parler de Sézanne, qui fut, hélas! si cruellement éprouvée. « Le curé, dit ici un pieux auteur - , est une des premières victimes. En appre-
1 La Voix de la Vérité , n" du 14 août 1849. * La Charité chrétienne en présence du choléra, i vol. in-18, 18-0 , p. 10.— L'Espérance, journal de Nancy, a pu-
nant cette nouvelle, Mgi- Tévêque de Chàlons part pour Sézanne ; il s'installe au presbytère , afin de remplacer près des malades le pasteur qui lui-même a été victime de son zèle '. Mgr de Prilly continue ainsi , dans ses fonctions sacerdotales , le courage infatigable et le généreux dévouement qu'il montra autrefois à la tète de ses escadrons de dragons -. »
Parmi les paroisses du diocèse de Châlons , que nous venons de citer , se trouve , comme on l'a vu , celle de Chaude-Fontaine. A l'exemple du premier pasteur, le curé de cette dernière paroisse a mis son intelligence , son zèle , son dévouement , ses ressources pécuniaires à la disposition des malades. A quelque heure du jour et de la nuit qu'on vînt frapper à sa porte , il était sur pied ; il donnait lui-même les premiers secours de l'art , et il arrivait rarement qu'on eût eu besoin de médecin après lui.
L'épidémie fît aussi des ravages à Esternay , chef-lieu de canton du même diocèse. Voici ce que nous lisons à ce sujet dans un livre que nous envoie son studieux auteur, au moment même où nous écrivons ces lignes : « Le choléra commence à sévir le lo juin 1849 ; il choisit ses victimes dans tous les âges et dans tous les rangs. 11 exeice ses ravages à Viviers , où il enlève vingt-deux personnes , et vingt-et-une dans les autres hameaux qui composent la commune d'Esterna\.
» Les sœurs de Saint-André, ajoute l'estimable auteur, donnent l'exemple d'un grand dévouement; elles prodiguent leurs soins les plus empressés aux malades
blié , dans son n" du 13 juillet 1849 , une intéressante notice sur M. le curé de Sézanne.
> Nous avons déjà signalé ce fait dans une feuille publique du 1" juillet 1849.
î On sait que Mgr Joseph-François- Victor Monyer de Prilly , ué en 1775, fut dans sa jeunesse colonel de dragons. Il est évêque de Cbàlons depuis 1824.
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et surtout aux plus délaissés. Rien ne les arrête, rien ne les épouvante. Comme la Religion élève les âmes les plus timides I M. le curé, après avoir déjà donné des consolations à plusieurs malades pendant la première semaine , a été atteint lui-même par nue suette. miliaire dont il s'est ressenti longtemps après '. »
Le diocèse de la Rochelle se présente maintenant à nous ; nous y voyons qu'à Rochefort , oii le fléau sévit avec force, surtout dans les faubourgs, les sœurs de Saint-Vincent de Paul se montrèrent dignes filles de leur saint fondateur : Tune d'elles a succombé victime de son zèle.
Voulez-vous voir encore en action ces pieuses sœurs de la Charité , passons au diocèse de Dijon , et relisons ce trait admirable que tous les journaux ont cité :
« Dans les derniers jours du mois de septembre , une sœur de Saint-Vincent de Paul de la ville de Beaune fut prévenue que , dans un faubourg , un enfant de huit à neuf ans , abandonné de tout le monde, était violemment atteint du choléra. Elle s'y transporte et voit avec compassion ce pauvre enfant , couché sur la paille , en proie à d'horribles souffrances et aux vomissements cholériques. 11 n'était pas possibler de le laisser ainsi. Elle voit passer deux hommes et leur demande, en toute charité, de vouloir bien l'aider à transporter cet enfant à l'hôpital. « Oh ! ce petit a le choléra, s'en chargera qui voudra. » Et ils passent. « Eh bien ! mon pauvre enfant , dit-elle au malade , puisqu'on ne veut pas m'aider à te soulager , nous allons tout faire à nous deux. » Et voilà la bonne sœur qui le charge sur ses épaules et traverse ainsi le faubourg et une partie de la ville jusqu'à l'hô-
' Rpclierches hùt. arclico/. et stat. sur Edernay ^ etc.. par M. l'abbé Boitel , curé de Montmirail, ancien curé d'Estemay , etc., 1 vol. in-12, 1850, p. 168.
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pital , sans se douter qu'elle avait fait une double et héroïque action.
Un autre trait non moins admirable. Le choléra a sévi tout-à-coup à Sainte-Marie-sur- Ouche , diocèse de Dijon ; la première maison qui est atteinte est vide de ses habitants en vingt-quatre heures. Tous reculent épouvantés , à tel point que les mourants vont rester sans secours et les morts sans sépulture. Mais rien ne peut effrayer le pasteur , qui , à l'exemple de son divin Maître, est prêt à donner sa vie pour ses brebis. 11 veille jour et nuit au chevet des malades , tantôt ministre de Dieu , tantôt simple infirmier ; puis , quand un pauvre moribond s'est éteint dans les convulsions de l'agonie, c'est encore le curé qui lui rend les derniers devoirs. 11 fait plus encore ; il s'atîèle à une petite charrette , et le conduit lui-même au cimetière. Quinze fois la mort frappe une population à peine composée de trois cents âmes, quinze fois le petit char funèbre se dirige solitairement vers la demeure des morts. Tels sont les hommes qui appellent frères ceux qu'ils sont chargés d'évangéliser , et qui font plus et mieux que de leur donner ce titre.
Outre la sœur de Saint- Vincent de Paul dont nous venons de parler ci-dessus , deux autres sœurs du même ordre et deux sœurs de Sainte-Marthe se distinguèrent à Meursault , toujours même diocèse , par des actes du plus touchant dévouement. L'une de ces dernières est morte victime de son abnégation. De son côté , le curé de cette paioisse se consacra jour et nuit à l'accomplissement de tous les devoirs de l'homme le plus intrépide, du pasteur le plus charitable.
Plusieurs prêtres des environs, entre autres MM. les curés de Bligny-sous-Beaune et de Pommard, se sont rendus assidûment et chaque jour h Meursault, nonseulement pour aider le curé partout où il serait nécessa'ire , mais encore pour visiter et fortifier les
malades. Nous ne citons que deux noms , parce que nous n'avons pas d'autres renseignements. Mais ces deux pasteurs ne sont sans doute pas les seuls qui aient visité avec soin la paioisse affligée et frappée.
Dans les premiers jours, quelques habitants, ceux-là mêmes qui auraient dû se montrer plus fcirnes pour inspirer de la confiance à la population , ont tristement pris la fuite ! Les pauvres paysans , les vignerons , étaient effrayés au plus haut point; partout régnait la consternation , et le plus grand nombre de ceux qui comptent parmi les malades n'ont guère été atteints que par la peui-. Mais , à la vue du calme et du dévouement dos sœurs, à la vue de ces visites empressées, multipliées , prolongées jusque dans la nuit par les curés du voisinage , les habitants ont repris courage eux-mêmes , et cette seule circonstance ne dut pas peu contribuer à la diminution du mal.
N'oublions pas de noter ici que M. le curé de Turcey , au même diocèse de Dijon , s'est chargé du soin de deux pauvres enfants , orpheUns du choléra.
En terminant ce chapitre , nous dirons que les soeurs de Saint-Vincent de Paul ont aussi payé leur tribut dans le diocèse de Clermont. La sœur Delphine a succombé aux atteintes du tléau , à Thôpital de Clermont. Cette rehgieuse avait assisté le matin à la messe et communié; elle avait, de plus, vaqué comme d'habitude à ses pénibles et dangereux travaux et fait la recommandation de l'àme à trois moribonds : elle est donc morte les armes à la main !