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LES DEUX PRISONNIERS

On était à cette époque de la Terreur où le mot « demain » n'existait plus pour les malheureux dénoncés comme suspects. Chaque jour l'échafaud réclamait de nouvelles victimes, et lorsque celles-ci, réunies dans le sombre dortoir de la prison, se comptaient au moment du réveil, elles avaient la triste certitude de ne pas se retrouver en même nombre le soir.

Malgré l'horreur de leur situation sans espoir, la plupart des détenus conservaient un grand calme, et quelques-uns même de l'enjouement. Chacun semblait prendre à tâche de vivre en bonne intelligence et le moins tristement possible avec ses compagnons d'infortune. Entre eux la bienveillance et la courtoisie étaient d'étiquette, et l'on peut dire que la fraternité, proclamée sous forme de menace au dehors, régnait parmi ces

prisonniers vraiment frères par la douleur. L'un et l'autre se livraient dans la prison à leurs occupations favorites, et ce fut, on le sait, le jour même où il allait monter sur l'échafaud, qu'André Chénier écrivit sa touchante élégie de la Jeune Captive,

Le matin du 7 thermidor an II (25 juillet 1794), quand le jour commençait à se faire passage à travers les fenêtres grillées du dortoir de la prison de Saint-Lazare, un homme, âgé d'environ soixante ans, sortit le premier du sommeil qui, durant quelques heures, l'avait soustrait aux angoisses dont son visage portait profondément la trace. Ce n'étail pas cependant qu'il éprouvât pour lui-même le sentiment de la crainte ; certain du sort qui l'attendait, il avait fait le sacrifice de sa vie. Pour connaître la cause de sa poignante inquiétude, il suffisait de suivre la direction de son regard : c'est sur un lit voisin du sien qu'il se portait avec persistance.

Un jeune homme, qui avait avec le vieillard une ressemblance parfaite, reposait avec l'abandon que donne à la jeunesse, même au moment du péril, la confiance dans l'avenir. Or, le péril était imminent pour le dormeur ; car c'était l'heure où le tribunal révolutionnaire entrait en séance, et, dans quelques instants peut-être, le geôlier devait venir jeter tout haut le nom de ce jeune homme avec ceux d'autres victimes que l'échafaud réclamait pour sa pâture du jour.

Le vieillard se nommait Jean-Simon de Loizerolles.; il avait occupé la charge de lieutenant général du bailliage de l'artillerie de l'arsenal à Paris. Sa haute position et son nom l'avaient signalé comme suspect au pouvoir soupçonneux et impitoyable qui n'avait foi qu'en la

guillotine comme moyen de gouvernement. Après avoir, durant plus d'une année, subi la détention préventive dans plusieurs prisons, M. de Loizerolles avait été, la veille, transféré à Saint-Lazare.

En entrant dans la salle commune des prisonniers, il avait eu la douloureuse surprise de se sentir chaleureusement embrassé par un jeune homme arrêté quelques jours auparavant : c'était François-Simon de Loizerolles, son fils, qu'il croyait alors loin de Paris, et à l'abri de tout danger. Celui-ci, né en 1772, était brave et insoucieux, comme on peut l'être à vingt ans. Ami d'André Chénier, comme lui il cultivait les lettres. On dit même que le jeune Loizerolles improvisait mentalement des vers pour son poëme le « Printemps, » au moment où le greffier avait inscrit ses noms sur le registre des écrous.

Le père et le fils s'aimaient tendrement et fortement, en hommes capables d'apprécier le solide bonheur qu'on peut devoir au plus intime des liens du sang. Ce n'étaient pas deux âmes confondues dans un sentiment puissant, mais h vrai dire c'était une seule aine.

La compagne de l'ancien lieutenant général était morte depuis plusieurs années, et l'orphelin de mère avait trouvé dans l'amour paternel plus qu'il ne donne d'ordinaire, à quelque degré d'affection qu'il s'élève. Le fils vénérait les vertus de son père, et celui-ci s'enorgueillissait des talents précoces de son fils.

Quand M. de Loizerolles eut contemplé le jeune homme endormi, il étendit le bras et prit sur la couchette du poète les feuillets écrits la veille, et il les lut des yeux et du cœur.

« C'est bien, disait-il, tu seras célèbre, mon François bien-aimé, et quand la France respirera, délivrée de ses tyrans, tu pourras raconter la sanglante tragédie dans laquelle Dieu a voulu nous réserver un rôle. » Le vieillard s'arrêta, puis il reprit en soupirant : « Oui, tu la raconteras! pourvu qu'on te laisse vivre ! »

En ce moment, la porte du dortoir s'ouvrit, le geôlier parut ; puis il s'effaça pour laisser passer le greffier du tribunal qui s'avançait une liste à la main.

Ceux des prisonniers qui se trouvaient debout prirent une attitude digne ; chacun voulait entendre sa condamnation sans faiblesse et laisser l'exemple du courage à ceux qu'ils allaient précéder dans la mort.

Le vieillard fît deux pas et se plaça devant le lit où reposait son fils, comme s'il eût voulu protéger le dormeur.

Le greffier commença la lecture de la liste. A mesure qu'un nom était prononcé, le prisonnier appelé traçait à la hâte quelques mots d'adieu pour les êtres aimés qu'il laissait après lui ; d'autres coupaient des boucles de leurs cheveux et léguaient avec ces souvenirs des adieux suprêmes aux compagnons destinés peut-être à leur survivre.

La liste était longue ; quand l'huissier arriva à ce nom « François-Simon Loizerolles », le père n'eut pas un frémissement, une hésitation, et répondit d'une voix calme : « Présent. » Son fils dormait toujours.

M. de Loizerolles se joignit avec une sorte de hâte aux prisonniers mandés devant le tribunal. Tous avaient compris la généreuse pensée du père, aussi le regardèrent-ils avec admiration et respect, mais sans étonne-

Fjo-, 5. — ce Présent! »

LES PARENTS. Gl

ment; car à cette époque en contraste avec le mépris de la vie des autres, on rencontrait de toutes part des exemples du mépris de la mort. Le sacrifice de soimême pour le salut d'autrui ne surprenait personne. Dans certaines phases de l'histoire des peuples, les âmes s'élèvent à un niveau auquel il ne semble pas que la générosité humaine soit capable d'atteindre.

Le greffier ayant fini de proclamer les noms choisis pour le sacrifice, plia sa feuille et les accusés quittèrent la salle, dont le geôlier referma les portes ; puis ils passèrent dans la chambre du greffe.

Alors M. de Loizerolles s'approcha du greffier et lui dit avec douceur :

— Pardon, citoyen, permettez-moi de vous faire observer qu'on a commis une erreur de date sur le registre des écrous ; il est indispensable, je crois, de la réparer avant que je paraisse devant le tribunal.

— Une erreur ? laquelle ? demanda brusquement le greffier.

— La voici, précisément, répliqua le vieillard en posant le doigt sur une page du registre. Il s'agit de l'année de ma naissance ; on a écrit 1772.

— Eh bien, après?

— Regardez mes cheveux blancs, ajouta en souriant M. de Loizerolles, ils ne peuvent appartenir à un jeune homme de vingt-deux ans. La vérité est que je suis né en 1732.

Le greffier jeta un regard rapide sur celui qui lui parlait et s'empressa de corriger la date.

M. de Loizerolles continuant l'examen du paragraphe

qui le concernait, dit en soulignant du coupant de l'ongle, les prénoms de son fils :

— Là, aussi, il y a une erreur; on a fait confusion dans les noms de baptême ; on a écrit François-Simon, c'est Jean Simon que je me nomme.

— Cependant... objecta cette fois le greffier.

— Écrivez Jean-Simon, je vous prie, dit avec fermeté le vieillard. En votre qualité d'officier public vous savez qu'il faut être exact dans un acte authentique.

Le prénom fut aussitôt changé, et à partir de ce moment, l'identité du prisonnier se trouva dûment constatée.

Les compagnons de captivité de M. de Loizerolles observaient cette scène en silence. Nous l'avons dit, le dévouement du père ne pouvait les surprendre, mais ils étaient émerveillés de son sang-froid et du soin méticuleux qu'il mettait à protéger même au delà de sa vie l'enfant pour qui il s'offrait en sacrifice.

Quelques instants après, il parut devant ses juges ; son nom seul était un motif de condamnation. On l'interrogea seulement pour la forme ; du reste, il affectait de ne répondre que par de brèves paroles ; on eût dit qu'il était plus pressé d'en finir que ses accusateurs euxmêmes.

Jean-Simon de Loizerolles fut donc condamné.

11 n'y eut point d'intervalle entre le prononcé de l'arrêt et son exécution; le généreux père s'en réjouit, il tremblait à chaque instant que son fils, devinant ce qui se passait, ne vînt réclamer son droit au supplice ; cette crainte ne se réalisa pas.

En quittant ia salle du jugement, Loizerolles monta dans la funèbre charrette.

Le soleil de juillet, qui semble fait pour éclairer des fêtes, jetait ses flots de lumière sur la place de la Révolution ; la foule hurlait, chantait la Carmagnole et mêlait ses mille voix à des roulements de tambours ; puis le silence se fit ; l'exécution commençait.

Quand M. de Loizerolles eut vu jusqu'à dix fois tomber le couperet de la guillotine, ce fut à son tour de mourir. Il gravit la plate-forme de l'échafaud d'un pas ferme et le visage tranquille. Arrivé au dernier degré, il tourna ses regards dans la direction de la prison de Saint- Lazare, sans doute pour adresser un suprême adieu à son fils, et se livra à l'exécuteur.

Quand François-Simon de Loizerolles se réveilla, le sacrifice était consommé.

Son premier mouvement, lorsqu'il apprit l'affreuse nouvelle, fut d'aller dénoncer l'action sublime de son père, afin de rejoindre au plus tôt dans la mort celui qui venait de lui sacrifier sa vie.

Ses amis parvinrent difficilement à calmer son désespoir ; cependant on finit par lui faire comprendre qu'il n'avait pas le droit de perdre volontairement une existence si chèrement rachetée ; ne devait-il pas au contraire la rendre assez utile et assez glorieuse qu'elle fût la justification du prix qu'elle avait coûté?

Vaincu par les exhortations de ses amis, le jeune Loizerolles consentit à vivre. Deux jours plus tard, le 9 thermidor, qui mettait fin au règne de la Terreur, lui rendit la liberté.

Il n'était pas destiné à devoir une éclatante célébrité

à sa vocation de poëte ; mais, fils pieux et reconnaissant, c'est à la glorification de son père qu'il a consacré ses meilleures inspirations : l'ouvrage le plus estimable qui soit sorti de sa plume a pour titre : La mort de Loizerolles, ou le triomphe de V amour paternel.

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