L UN POUR L AUTRE
Bien que le Régent, pour favoriser les audacieuses opérations du financier Law, eût concédé à la célèbre compagnie des Indes occidentales l'autorité souveraine sur la Louisiane, il ne put faire que le titre écrit en France constituât pour les fondateurs de la Nouvelle-Orléans, un droit reconnu et respecté parles tribus rivales qui peuplaient cette vaste contrée. Les établissements français sur les bords du bas Mississipi comptèrent de nombreux partisans, mais dans l'intérieur des terres leurs ennemis étaient plus nombreux encore.
La domination étrangère avait créé une nouvelle cause de divisions parmi les peuplades indigènes qui vivaient presque partout sur le pied de guerre, et qui étaient toujours prêtes à saisir le premier prétexte pour tourner leurs armes les unes contre les autres.
Malgré le soin que prenaient les chefs européens pour tenter des réconciliations, leurs pacifiques efforts étaient sans effet sur ces fiers sauvages qui regardaient la lutte contre la civilisation comme le premier des devoirs et toute alliance avec elle comme un sacrilège.
A défaut de la force nécessaire pour repousser une insolente agression, les Européens durent parfois se ré-
signer à des concessions révoltantes pour leur dignité, afin de se maintenir en paix avec les tribus qui leur étaient hostiles.
L'une des plus puissantes alors, aujourd'hui éteinte, celle des Chactas, était de ce nombre. Elle avait pour adversaire la tribu des Collapissas , fidèle alliée de la Compagnie des Indes.
Un soir, à l'heure accoutumée où le gouverneur français de la Nouvelle-Orléans se mettait à table, un officier de sa maison vint le prévenir qu'une députation d'Indiens de la redoutable tribu des Chactas demandait à être admise en sa présence. Le gouverneur ne put s'empêcher de secouer la tête d'un air soucieux et mécontent, car le nom de cette peuplade insoumise et orgueilleuse était pour les colons français un juste motif d'inquiétude. Les Chactas, vaincus à diverses reprises, faisaient craindre chaque jour une révolte nouvelle. Non-seulement ils haïssaient le joug qui s'était imposé à eux, mais encore ils créaient sans cesse de grands embarras à l'autorité française, en lui suscitant des difficultés avec les tribus voisines.
— Qu'ils attendent, répondit le gouverneur.
Les Chactas reçurent cette réponse, qui semblait pour eux de mauvais augure, avec un imperturbable sangfroid. Mais le regard qu'ils échangèrent prouva à l'envoyé du gouverneur qu'ils comptaient avoir bientôt une éclatante revanche.
Après une assez longue attente , le chef militaire de la colonie s'étant décidé à les recevoir, donna ordre de les introduire dans la salle des audiences publiques. Comme les signes extérieurs de l'autorité ont un pres-
tige imposant aux yeux des sauvages, le gouverneur avait revêtu son plus brillant uniforme , ainsi que ses plaques diamantées et son grand cordon. Ce fut escorté de son état-major qu'il se présenta devant la députation des Chactas.
Le plus âgé des envoyés, qui avait la dignité de Sacliem (conseiller de la tribu), et qui comptait au moins quatre-vingts ans, s'avança alors. Il était en grand costume de guerre, le visage tatoué de lignes bizarres ; à son cou cliquetait un collier composé de dents humaines et de coquillages ; des chevelures pendaient à sa ceinture ; sur son épaule étaient suspendus l'arc et les flèches du guerrier ; le tomahawk (casse-tête) armait une de ses mains.
Il ne salua pas le gouverneur , mais lui lançant un regard farouche, il dit :
— Chef blanc, je suis venu pour t'annoncer que nous sommes prêts à déterrer la hache de guerre si ta justice se refuse à nous venger d'un meurtrier.
— Quel meurtrier? demanda le gouverneur, et quel droit puis-je avoir de m'ériger en vengeur de ce meurtre, s'il n'a pas été commis contre nous ou contre nos amis ?
— Nous haïssons, tu le sais, les hommes à visage pâle, reprit le Sachem, ils ont envahi nos terres et enlevé nos troupeaux; ils nous ont obligés à fouiller dans le tombeau de nos ancêtres pour aller ensevelir leurs os loin de la patrie. De nos libres peuplades ils ont fait des tribus asservies. Nos terres étaient libres aussi : les hommes des lacs salés sont venus, et au lieu de la richesse et de l'abondance qui s'étendaient pour nous
aussi loin que le Grand Esprit a étendu nos plaines , planté nos forets et fait couler nos fleuves, la pauvreté et la famine se sont abattues sur nos tribus. Les Chactas haïssent les visages pales, autant qu'ils vénèrent et redoutent leurs manitous ; ils chérissent leurs femmes et ne demandent qu'à vivre en paix du produit de leur chasse. Mais tous les hommes nés sous le soleil qui nous éclaire n'ont pas le même culte que nous pour les tombeaux de leurs aïeux et les berceaux de leurs enfants ; il en est pour qui l'asservissement semble un bonheur et qui n'ont pas honte de dormir sous le toit de nos ennemis...
— Assez ! fit le gouverneur ; vous êtes venus pour vous plaindre ; contre qui demandez-vous justice?
— Contre Lichou-Mingo , répondit le Sachem^ un des hommes de la tribu des Collapissas.
— Qu'a-t-il fait, cet homme ?
— Il a tué d'un coup de hache un guerrier chactas.
— Sans provocation? reprit le gouverneur.
— Oui, à moins que tu n'appelles provocation de notre part le devoir de glorifier notre pays et notre race ; de chanter le triomphe de nos aïeux et de maudire nos oppresseurs. Le Chactas jetait le mépris et l'injure sur ceux qui sont venus nous asservir : Lichou-Mingo furieux l'a menacé. Le Chactas, méprisant la menace, a traité les Collapissas d'esclaves des Français ; à ces mots, Lichou- Mingo a levé sa hache et a fendu le crâne du Chactas ; puis il est venu lâchement se mettre sous la protection de tes soldats. Moi qui suis le Sachem de ma tribu, je viens, avec ceux-ci qui sont des chefs et dont les huttes sont remplies de chevelures, te dire : « Gouverneur,
venge la mort du Chactas ; sa famille, privée de son maître, demande le sang de Liehou-Mingo. Notre loi veut qu'il en soit ainsi, et le Grand Esprit t'ordonne de nous aider à faire respecter notre loi. Livre-nous donc le coupable, ou punis-le toi-même.
Le Sachem cessa de parler, et rejoignant ses compagnons, il s'assit au milieu d'eux.
Le gouverneur hésitait à prendre une résolution : d'une part, le sentiment de la dignité personnelle lui faisait trouver odieuse la pensée de céder à l'insolente prétention des Chactas ; de l'autre, il comprenait qu'une révolte était imminente s'il refusait de faire justice du meurtrier ou de le livrer à la famille de sa victime, Pressé de se prononcer, il répondit d'une façon évasive, affirmant qu'il désirait garder avec les Chactas les relations de bon voisinage ; que d'ailleurs le coupable n'eût pas sans doute levé la hache si les injures de ses ennemis n'avaient pas allumé sa colère. Les Indiens répondirent avec le même calme :
— Si Lichou-Mingo ne paye pas de son propre sang le sang qu'il a versé, on te l'a dit, les Chactas déterreront la hache de guerre. Décide-toi, nous attendons ta réponse.
— Vous l'aurez dans huit jours.
Le Sachem et les chefs se retirèrent sans avoir accepté de vicier la coupe de l'hospitalité, qui leur était offerte.
Le gouverneur réunit ses officiers en conseil ; l'avis de tous fut qu'une guerre qui pouvait avoir pour résultat la ruine de la colonie était inévitable si l'on hésitait à donner satisfaction aux Chactas. On fit observer
que les forces dont on pouvait disposer seraient impuissantes pour résister à l'invasion des Indiens et que ceuxci possédaient trop bien la connaissance du pays pour ne pas demeurer vainqueurs dans cette lutte inégale. D'autres ajoutèrent que l'obstination à repousser la demande des Indiens entraînerait non-seulement la perte des possessions françaises, mais aussi celle des autres colons européens établis sur les rives du Mississipi. Après tout , dit-on encore, Lichou-Mingo avait surtout pris la défense de son propre honneur en défendant celui de ses alliés; il avait eu raison, sans doute, de s'indigner d'une parole blessante , mais il avait eu tort de laver son injure dans le sang, alors qu'il ne pouvait ignorer que sa fuite appellerait la vengeance des Chactas sur ceux qui lui donneraient asile. Enfin, on décida unanimement que l'intérêt général des Européens exigeait que le meurtrier déjà condamné fût livré à sesbour-
reaux.
Cependant, il répugnait au gouverneur défaire transmettre cette réponse par un des officiers français ; il chargea M. Favraud, commandant des postes allemands sur la rive droite du grand fleuve, de la double mission d'apprendre aux Chactas que satisfaction leur serait donnée et d'informer Lichou-Mingo de la décision du conseil.
M. Favraud fixa avec le Sachem et les chefs de sa tribu la date et le lieu de l'exécution. Il fut convenu que l'on choisirait un espace libre qui se trouvait à mi-chemin des habitations des Collapissas et des postes allemands.
Les Chactas. membres de la famille de l'homme
assassiné et M. Favraud prirent place les premiers à l'endroit désigné pour l'expiation du crime. Une foule nombreuse se massa en arrière, et Lichou-Mingo fut amené garrotté devant ses ennemis.
C'était un homme dans la force de l'âge et dans tout l'éclat de la beauté indienne, beauté faite de force unie à la grâce. Il était escorté de son père, de sa femme et de ses enfants. On le fît avancer jusqu'au milieu du cercle formé par les juges, puis il s'assit à terre et écouta la sentence prononcée par le vieux Sachern sans qu'un seul muscle de son visage tressaillit ; et quand le vénérable Indien eut cessé de parler, le condamné resta un moment silencieux. Puis, se levant du milieu de l'assemblée, il dit d'une voix ferme :
— Je suis un homme et je ne crains pas la mort ; aucun supplice ne me ferait reculer devant elle, et je suis prêt à dire mon chant funèbre, mais je plains le sort de ma femme et de mes enfants ; je regrette d'abandonner mon père et ma mère ; depuis longtemps je les nourrissais du produit de ma chasse ; après moi qui s'occupera d'eux ? Français, je vous les recommande. Si vous prenez les faibles et les innocents sous votre sauvegarda, je mourrai tranquille.
Et Lichou-Mingo entonna son chant de mort. Mais soudain son vieux père se leva, et l'interrompant, il dit en s'avançant vers les Chactas :
— A vous tous qui demandez du sang pour apaiser l'esprit errant d'un membre de votre tribu, je viens offrir le mien. Peu vous importe qui payera la dette de mort, puisqu'il s'agit seulement qu'un Collapissa tombe pour venger le meurtre d'un Chactas?... Eh bien, me
Y\v. 4. — Eh bien, me voici.
voici, moi, vieux, inutile comme un arbre desséché; ma vue affaiblie ne distingue plus la proie lointaine ; mon bras n'a plus la force de tendre Tare ; le Grand Esprit ne devait plus m'accorder que quelques jours : prenez-les en expiation du crime de mon fils. J'ai assez vécu, puisque ma vie est sans utilité pour personne ; celle de Lichou-Mingo est nécessaire aux autres : il doit nourrir sa mère , sa femme et ses quatre jeunes enfants ; acceptez l'échange que je vous propose et toute la famille sera sauvée.
— Mon père, s'écria le jeune Indien, je ne puis moi, accepter un sacrifice qui serait à la fois votre perte et mon déshonneur.
— Ma perte, la crois-tu moins certaine si tu succombes? Au lieu de finir d'un coup de hache comme doit mourir un guerrier, je m'éteindrai épuisé par la faim ou brisé par la vieillesse dans quelque coin obscur comme un vieux bison qui va cacher son agonie sous les ombres profondes de la ramée. Tu parles de déshonneur pour toi ; mais n'est-il pas vraiment digne du nom d'homme celui qui nourrit sa vieille mère, qui reste le fidèle compagnon d'une fille de sa tribu et qui enseigne à ses fils l'art d'atteindre de sa flèche l'oiseau dans les airs, l'ours dans la forêt, son ennemi dans la guerre? En mourant, je te lègue tous ces devoirs; mon esprit ne te quittera point ; sans cesse autour de toi, il s'assurera que tu remplis exactement les obligations sacrées d'un époux, d'un fils et d'un père.
— Je refuse, je refuse, répéta Lichou-Mingo.
Sans tenir compte des paroles de son fils, le vieillard reprit, s'adressant aux assistants :
— La famille des Chaetas accepte-t-elle ?
Un murmure affirmatif fut la réponse de la tribu.
Alors le jeune Indien se précipita aux pieds de son père, essayant en vain d'ébranler sa résolution. Le vieillard s'obstina dans son sacrifice. La mère, la femme et les enfants de Lichou-Mingo fondaient en larmes ; le vieux Collapissa gardait seul sa sérénité. A une dernière objection, suprême révolte de l'amour filial contre le dévouement paternel, le chef de la famille répondit : « Je le veux. »
Le fils courba le front avec soumission et respect. Mais tandis qu'il pressait ses enfants sur sa poitrine, le vieillard qui s'était agenouillé posa sa tête sur un tronc d'arbre et un seul coup de hache l'abattit.
Au cri de désespoir poussé par sa mère et par sa femme, Lichou-Mingo se précipita sur la sanglante dépouille ; il saisit à deux mains la tête du vieillard, colla ses lèvres sur le front livide et dit à travers un sanglot :
— Père, souviens-toi de moi dans le monde des Esprits !
Le sacrifice accompli, un dernier acte de soumission, commandé par la loi indienne, restait à remplir envers la famille de l'homme assassiné. Lichou-Mingo remit entre les mains du Sachem la tête de son père qui devait orner la hutte du chef de la tribu.
Contradiction étrange, mais consolante pour l'humanité, entre la grandeur des sentiments naturels chez les sauvages et la faiblesse de leur intelligence touchant le droit de punir : on trouve dans ce sanglant exemple de leur besoin de vengeance, l'occasion d'offrir à l'admi-
ration des peuples civilisés l'un des plus beaux traits de l'héroïsme paternel.
« Que vont devenir mes pauvres enfants ? »
Ainsi gémissait au retour du cimetière, où elle venait d'accompagner le corps de son mari, Jeanne Molinier, veuve d'un brave ouvrier maçon que l'épuisement au travail avait tué. Ils étaient au nombre de cinq, ces enfants dont l'avenir inquiétait jusqu'au désespoir la tendresse maternelle de Jeanne. Elle ne croyait pas pouvoir survivre longtemps h son mari, tant elle se sentait affaiblie par lesfatiguesjournalièresetles longues veilles que lui avaient coûtées la maladie du défunt. A peine pouvait-elle compter sur la compassion des étrangers en faveur de ses quatre aînés ; ils étaient encore trop jeunes pour qu'il leur fût possible d'aller déporte en porte demander le pain quotidien. Quant à la petite fille venue récemment au monde, il n'était pas permis à la pauvre veuve d'espérer qu'elle trouverait auprès de toute autre, les soins d'une mère. La malheureuse enfant était née paralysée du côté droit, et ne pou vait semouvoir sans secours.
Ces mots : « Que vont devenir mes pauvres enfants? » qu'elle adressait à Dieu, elle les répéta à son frère, digne garçon qui , pour venir s'affliger avec elle, avait fait péniblement une route facile pour tout autre, mais bien longue pour lui, car il était boiteux.
Jean Carcuac, le hère de Jeanne, affligé aussi de
surdité, devina sans l'entendre, l'appel navrant de sa sœur à la charité publique, et luttant avec effort contre le bégayement qui enchaînait sa langue, il répondit :
— Je suis là, ma sœur, ne t'inquiète pas pour tes petits ; tant que le Seigneur me laissera des bras pour travailler, ils ne manqueront de rien.
Jeanne Molinier reçut avec reconnaissance la promesse de son frère, puis, certaine de ne pas laisser après elle ses enfants sans protecteur, elle alla peu de jours après rejoindre son mari dans le cimetière de Ledinac.
Dès le lendemain de ce nouveau deuil, Jean Carcuac que son devoir rappelait chez l'éleveur des bestiaux confiés à sa garde, se disposa à commencer sa rude tâche de père d'adoption envers les orphelins dont il avait répondu devant Dieu à sa sœur. Se disant avec raison qu'à défaut d'autre héritage la bonne renommée de leurs parents défunts est pour les enfants un précieux patrimoine, le brave homme s'informa des dettes que Jeanne Molinier avait contractées dans le pays pour les besoins du ménage, et il s'empressa de les acquitter. Cette première bonne action l'obligea à entamer le petit avoir que depuis nombre d'années il avait économisé mois par mois, sur ses gages modiques de bouvier. S'étant assuré qu'aucune dette ne restait en souffrance, il loua une carriole et son attelage pour le voiturer ainsi que sa petite famille, de Lédinac à Concoures.
À peine est-il besoin de dire que durant le trajet, sa sollicitude, également partagée entre tous les enfants de Jeanne, s'ingénia surtout à épargner à la jeune paralytique la secousse douloureuse des cahots sur les cailloux de la route.
Quand il eut amené chez lui les cinq orphelins qu'il s'était engagé à nourrir, à élever et ta diriger vers le bien, le bouvier de Concoures reconnut l'impossibilité de faire accorder les devoirs de sa profession avec la surveillance constante qu'exigeait la prudence à l'égard de ses protégés. Forcé par les nécessités de son service de s'absenter tous les jours, il pensa qu'une mercenaire payée pour le remplacer au logis ne saurait lui offrir les garanties de soins et d'affection indispensables à l'enfant infirme et à ses frères en bas-âge. Mais la veuve du maçon n'avait pas été la sœur unique de Jean Carcuac, il lui en restait une autre plus âgée et servante aux environs.
« C'est celle-là, se dit-il, qui soignerait les petits avec amitié ! » Aussitôt que cette idée se fut présentée à son esprit, il s'y attacha et profita du premier moment de liberté pour aller offrir à sa sœur aînée une somme équivalente aux gages qu'elle recevait de ses maîtres. La proposition acceptée, il loua pour elle une maisonnette avec un coin déterre à cultiver; puis, le dimanche suivant, on le vit arriver clopin-clopant, portant comme dans un lit la paralytique sur ses bras, et suivi des quatre autres marmots pour qui cette courte promenade était un long voyage.
A partir de cette époque , le bouvier n'eut plus qu'un seul souci : préparer l'avenir de ses neveux et en faire des enfants suffisamment instruits pour leur condition. Il avait trop longtemps souffert de sa complète ignorance pour ne pas comprendre le prix de l'instruction primaire. Dès l'âge de dix ans, forcé pour vivre, d'exercer le métier de berger, personne à la ferme ne
pouvait rien lui apprendre et il était d'un pays où il n'existait pas d'école gratuite.
Cette précieuse ressource pour les enfants des familles pauvres manquait aussi dans le village où résidait la sœur de Jean Carcuac ; ce dernier, qui ne pouvait plus faire de nouvelles économies et devait même s'imposer des privations depuis qu'il avait cinq enfants à sa charge, n'hésita pas cependant quand le temps fut venu à prélever sur ses anciennes épargnes le prix des leçons dont il comprenait la nécessité pour ses neveux. Il se sentait assez payé de ce surcroît de sacrifices quand le dimanche matin, il arrivait de Concoures pour passer la journée en famille.
Assis près du lit de la paralytique, ayant les deux plus jeunes de ses protégés sur ses genoux, les deux autres debout entre ses jambes, il était beau à voir le brave bouvier ! Comme il s'efforçait bien de saisir au mouvement des lèvres la leçon que tour à tour chacun des écoliers lui récitait en criant à tue-tête ; son bon visage rayonnait de joie comme s'il avait pu entendre, et des larmes d'orgueil roulaient dans ses yeux à la vue des pages d'écriture qu'il ne pouvait pas lire/
Des années ont passé ; les quatre frères sont devenus presque des hommes, des hommes de bien, car Jean Carcuac n'a pas été moins soucieux de leur éducation religieuse et morale que de leur instruction. Il peut s'enorgueillir d'avoir dignement accompli sa tâche paternelle. A chacun de ses neveux il a donné une position qui lui permet de vivre honorablement. Seule , l'orpheline paralytique réclame encore, et réclamera toujours ses soins, comme si Dieu la lui eut conservée
pour que l'active générosité de son âme ne restât jamais sans objet.
La plus pure, la plus touchante et la plus sublime personnification du dévouement à la famille a un nom dans l'histoire tragique de notre première Révolution : on l'appelle Elisabeth - Philippine - Marie - Hélène de France. Elle est généralement vénérée sous le nom princier de Madame Elisabeth.
Un de ses biographes, M. Frédéric Fayot, rappelle au début de la notice qu'il a publiée sur cette illustre victime de la fureur aveugle des partis, la disposition suivante, écrite dans le testament de M. de Montyon :
« Je veux, dit le généreux testateur, qu'il soit employé une somme de deux mille quatre cents à trois mille francs pour faire une statue en marbre formant un buste de Madame Elisabeth de France, avec cette inscription : A la vertu. Ce buste sera placé dans un lieu où il pourra être vu de beaucoup de personnes, s'il est possible à l'église Notre-Dame de Paris. Je ne me rappelle pas, ajoute M. de Montyon, si j'ai jamais eu l'honneur de parler à cette princesse, mais je désire lui payer ici un tribut d'admiration et de respect. »
Huitième et dernier fruit de l'union du Dauphin fils de Louis XV et de Marie-Josèphe de Saxe, Elisabeth, enfant, dut à la fermeté affectueuse d'une digne gouvernante l'apaisement de sa nature violente et la louable
habitude de faire céder au pouvoir de la raison les emportements d'une volonté jugée d'abord indomptable. Une inaltérable douceur, laborieusement conquise dans sa lutte constante contre elle-même, devint et demeura le trait distinctif de son caractère. De fière et impérieuse qu'elle était dans son enfance, on la vit, jeune fille gracieuse envers tous et modeste, traverser parfois, sans vouloir s'y arrêter jamais, une cour élégante et spirituelle où le prestige de sa personne, au moins autant que le privilège de sa naissance, lui donnait le droit d'occuper l'une des premières places.
Elle aimait la jeunesse et passait souvent des journées entières dans la maison royale d'éducation des filles nobles. La plus agréable récompense que l'on pût promettre aux élèves de Saint-Cyr, c'était la présence de Madame Elisabeth.
Il fut plus d'une fois question de la marier , elle se serait soumise à la raison d'Etat, mais son désir secret était de ne rien changer à la paisible existence qu'elle s'était faite. Pour se trouver assez heureuse, il lui suffisait que la volonté du roi Louis XYI, son frère, lui laissât la liberté de fondre en aumônes les dons annuels qu'elle recevait de lui.
Les graves et saines lectures auxquelles seulement son goût délicat se plaisait, ne l'empêchaient point d'avoir l'imagination vive et la conversation enjouée. Toujours active, et sans cesse occupée, elle excellait dans tous les ouvrages de femme ; ses tapisseries étaient des merveilles de dessin et de coloris. Un jour qu'elle achevait de broder une robe, une des femmes de son service lui dit :
UNE SŒUIl. . 8J
— C'est vraiment dommage que Madame soit si adroite.
— Pourquoi doue? demanda la princesse.
— Parce qu'un pareil talent conviendrait mieux à des filles pauvres ; il leur suffirait pour gagner leur vie et pour nourrir leurs familles.
Madame Elisabeth devint subitement sérieuse, et comme si le pressentiment de l'avenir eût attristé sa pensée, elle répondit :
— Qui sait, si ce n'est pas pour cela que Dieu m'a donné ce talent ; bientôt peut-être j'aurai besoin d'en taire usage pour nourrir moi-même et les miens.
Jusqu'au jour où la conviction du péril de mort qui menaçait ses proches développa chez madame Elisabeth, avec toute l'énergie d'un cœur fort, toute la puissance d'abnégation d'une à me tendre, sa vie, dans son habitation favorite de Montreuil, ressembla à une vie de famille. Au milieu des dames de sa maison, qu'elle aimait comme des sœurs, elle ne cessait de s'informer avec sollicitude de tout ce qui les intéressait, et plus d'une fut dotée par elle avec une générosité vraiment royale.
On cite de Madame Elisabeth un mot charmant à propos de madame de Raigecourt. Ayant eu besoin, pour conserver son amie près d'elle et pour décider un mariage que celle-ci désirait, de lui faire don d'une somme triple de celle qu'elle-même recevait chaque année du roi pour ses étrennes, la princesse demanda à son frère et obtint de lui le payement anticipé de trois premiers jours de l'an à venir. La reine, qui savait que sa bellesœur avait escompté la libéralité habituelle du roi, lui
demanda en riant, au renouvellement de Tannée :
— Eh bien, ma sœur, où sont vos étrennes ?
— Je n'en ai point, répondit la princesse, mais j'ai le bonheur de Raigecourt.
Elle ne comprenait pas qu'il pût y avoir une jouissance préférable à celle de contribuer au bonheur de ses amis.
Jamais, devant la sœur du roi, il n'était question de ces petits scandales qui amusaient les ruelles et les petits soupers. Sans être prude, elle était admirablement et complètement chaste : ces mots expliquent sa conduite exemplaire dans toutes les circonstances. Ses qualités viriles, restées dans l'ombre tant qu'avaient duré sa paisible existence et la prospérité des siens, se manifestèrent soudainement à l'heure du péril ; alors non-seulement elle en réclama sa part, mais elle tenta plusieurs fois de le détourner des autres pour l'assumer sur elle-même. Ainsi, quand le roi la pressa de suivre l'exemple de ses tantes qui venaient d'émigrer, elle répondit à son frère : « La mort seule me séparera de vous. » Ramenée à Paris avec la famille royale qu'elle avait accompagnée dans sa fuite à Varennes, elle ne la quitta plus.
Il faut lui laisser raconter le terrible épisode du 10 août 1792, où son courage s'éleva jusqu'à l'héroïsme.
« Le jardin fut bientôt rempli de gardes nationaux et les piques commencèrent à défiler en ordre devant le château. A trois heures, ils firent mine de vouloir enfoncer la porte de la grande cour ; deux officiers municipaux l'ouvrirent. La garde nationale, qui n'avait pu parvenir à obtenir des ordres depuis le matin, eut la douleur de les voir traverser la cour sans pouvoir leur barrer le chemin. Nous étions dans ce moment à la fe-
nêtre du roi. Les personnes qui étaient chez son valet de chambre vinrent nous rejoindre. On ferma les portes. Un moment après nous entendons cogner. C'étaient Acloque et quelques grenadiers volontaires qu'il amenait ; il demanda au roi de se montrer seul ; le roi passa dans sa première antichambre : là, M. d'Hervillv vint le rejoindre avec trois ou quatre grenadiers. Au môme moment des gens attachés à la reine la firent rentrer de force chez son fils. Plus heureuse qu'elle, je ne trouvai personne qui m'arrachât d'auprès du roi. »
Madame Elisabeth resta dans la chambre tandis que Louis XVI se montrait au peuple. Alors les gens armés de piques envahirent cette pièce, et voyant une femme auprès du roi, ils la prirent pour Marie-Antoinette. Loin de les dissuader, la princesse s'avança vers eux à l'appel de ce nom :
— Vous demandez la reine? dit-elle, c'est moi.
M. de Saint-Pardoux s'efforça de l'arracher au danger que lui faisait courir ce généreux mensonge.
— Taisez-vous, monsieur, lui dit à voix basse et rapidement la princesse ; il s'agit d'abord de sauver la reine.
Un de ceux qui venaient de faire irruption dans le palais s'approcha de Louis XVI, la pique levée et la menace à la bouche ; le monarque ne se détourna même pas. Madame Elisabeth, tremblante pour les jours de son frère, regarde l'homme qui menaçait le roi et lui dit avec douceur :
— Prenez garde, monsieur, vous pourriez blesser quelqu'un et vous en seriez fâché.
Quel empire sur elle-même ne devait pas avoir cette jeune femme pour trouver* des paroles si contenues à
l'heure où elle tremblait non pour elle, mais pour ce qu'elle avait de plus cher au monde !
De même que madame Elisabeth avait suivi le roi aux Tuileries et à l'Assemblée, elle le suivit au Temple. Alors commença pour la famille royale une vie d'angoisses dont elle s'efforça de devenir la force et la consolation.
Ce fut pour les prisonniers comme une existence claustrale : la courageuse princesse faisait des lectures au roi, travaillait à F aiguille avec Marie- Antoinette et s'occupait avec tous deux de l'éducation du Dauphin et de sa sœur. L'instruction solide de madame Elisabeth et la douceur de son caractère exercèrent la plus grande influence sur les deux enfants, et lorsque au Temple Louis XVI, témoin de son dévouement, eut mieux apprécié la solidité de son jugement, il recommanda à son fils ainsi qu'à sa fille de la regarder comme une seconde mère.
Les lettres du dehors parvenaient difficilement dans la prison. Une émulation cruelle régnait entre ceux à qui l'on avait confié la surveillance des captifs. Un seul de leurs gardiens, qui conservait au fond de l'àme le culte du malheur, osa révéler à madame Elisabeth les sinistres projets de la Convention.
« Périssons tous s'il le faut, a-t-elle écrit alors, mais périssons de la main d'un forcené. Notre aïeul Henri IV est tombé sous le fer d'un assassin ; mais une Assemblée, mais une délibération, mais un jugement rendu par des Ravaillac !... La mort, mon Dieu, plutôt la mort pourvu que cet antique honneur français, toujours sans peur, soit toujours aussi sans reproche. »
Mais en exprimant ce vœu d'une âme vraiment française, madame Elisabeth ne gardait cependant aucune espérance.
Le 20 janvier 1795, elle reçut les derniers adieux de son frère, qui en partant pour l'échafaud lui recommanda la reine et ses enfants ; elle accepta ce legs suprême, et ce fut après l'exécution du roi qu'elle composa l'admirable prière dans laquelle se révèle la résignation la plus touchante aux décrets de la Providence. Elle commence ainsi :
« Que m'arrivera-t-il aujourd'hui, ô mon Dieu ! Je n'en sais rien ! Tout ce que je sais, c'est qu'il ne m'arrivera rien que vous n'ayez réglé, prévu, ordonné; cela me suffit. »
Quelques mois plus tard, Marie-Antoinette quittait le Temple pour la Conciergerie, et madame Elisabeth, de qui le Dauphin avait été séparé, resta seule avec Madame Royale. Ce fut une phase nouvelle de sa vie déjà tant éprouvée par la douleur ; elle se trouvait à chaque instant en face de la mort que d'ailleurs elle attendait avec calme, sachant bien qu'elle la souffrirait avec courage. Levée avant le jour, elle commençait une méditation religieuse qu'elle n'interrompait que pour s'occuper de la jeune princesse ; elle prévoyait l'heure où cette enfant resterait seule, et s'efforçait d'affermir son âme. Souvent le bruit et le mouvement que les gardiens multipliaient autour des prisonnières ne leur permettaient pas de se communiquer librement leurs pieuses pensées ; elles attendaient le calme de la nuit pour épancher leur tendresse et unir leurs prières. Depuis la mort de la reine, les prisonnières ne savaient
plus rien de ce qui se passait au dehors ; elles vivaient de leurs souvenirs et de leurs faibles espérances.
Jamais la ferveur et l'éloquence de la sœur du feu roi n'avaient été plus réconfortantes pour sa nièce que durant la soirée du 9 mai. Elles allaient essayer de prendre du repos, quand on vint chercher madame Elisabeth pour comparaître devant le tribunal qui avait envoyé à la mort Louis XVI et Marie-Antoinette. Ses adieux à Madame Royale furent douloureux comme ceux d'une mère à son enfant.
On accusa la princesse d'avoir entretenu une correspondance avec ses frères et envoyé de l'or à des amis en exil; elle se défendit simplement, avec calme et modération ; elle ne disputa pas sa vie, mais toujours sincère, elle rétablit seulement la vérité des faits. Conduite dans un cachot qui ressemblait à une tombe, on lui signifia le lendemain son arrêt de mort. Elle fut immédiatement réunie aux condamnés qui devaient être exécutés le jour même. Ils étaient au nombre de vingtquatre personnes d'âge et de sexe différents.
Durant le voyage des charrettes à la place de la Ré • volution, le calme de madame Elisabeth ne se démentit pas un seul instant. Elle employa les dernières minutes qui lui étaient laissées, moins à s'occuper d'elle-même, qu'à consoler ceux qui devaient mourir avec elle. Le peuple qui voyait passer les condamnés, fixait particulièrement ses regards sur celle qu'on n'appelait plus qu'Elisabeth Capet ; il ne comprenait pas cette attitude digne et tranquille devant la mort.
Les femmes qui devaient subir le dernier supplice