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UNE HISTOIRE D HIER

En toute saison, le samedi matin, à la pointe du jour, on pouvait voir sortir de la mansarde où il logeait dans le faubourg Saint- Antoine, un homme âgé d'une quarantaine d'années. Ses vêtements sordides, son regard presque éteint, la lividité et la maigreur de son visage témoignaient de la souffrance et de l'épuisement causés par les privations qu'impose l'excessive misère. Couvert de sa vieille redingote, toujours soigneusement brossée, mais râpée jusqu'à la corde et brodée d'une multitude de reprises faites d'un fil dont

la nuance ne s'accordait pas exactement avec celle du drap, le pauvre homme essayait de dissimuler sous l'ampleur de ce misérable pardessus un petit paquet de linge, motif secret de sa course matinale. La fruitière sa voisine qui, à pareille heure, s'occupait déjà des soins de son étalage, feignait, par charité chrétienne, de ne pas le voir passer, car il était évident à son allure inquiète qu'il ne voulait pas être vu. La bonne femme disait à part soi, sans intention railleuse, mais au contraire avec un sincère sentiment de compassion :

— Voilà le voisin d'en haut qui va faire son blanchissage.

C'était en effet pour suppléer la blanchisseuse qu'il n'aurait pu payer, que l'habitant de la mansarde descendait le faubourg, traversait la place de la Bastille, et suivait le boulevard Bourdon jusqu'au point où le canal de l'Ourcq vient déverser son trop plein dans la Seine. Arrivé au bas de la berge, à l'endroit où il avait coutume de s'arrêter, il s'agenouillait au plus près du bord. Tirant alors de sa poche un morceau de savon et penché sur l'eau courante, il trempait, savonnait, retrempait encore, puis tordait et essorait successivement chacune des pièces contenues dans son petit paquet, lequel ne renfermait pas seulement que du linge à usage d'homme.

La première fois qu'il vint s'installer au bord de la rivière, les ménagères aussi matinales que lui, qui le surprirent dans son exercice de laveuse, ne lui épargnèrent ni les œillades impertinentes ni les remarques moqueuses. Il laissa passer ces œillades et ces moqueries sans s'apercevoir qu'elles s'adressaient à lui ; mais

la surprise et une curiosité sympathique leur succédèrent quand on le vit tirer de son paquet de linge à blanchir des bas et une robe d'enfant, puis un canezou et une guimpe de fillette.

La plus curieuse des ménagères qui observaient le pauvre homme, hasarda cette question :

— Elle est à vous l'enfant à qui cette jolie robe-là appartient ?

Le regard atone s'illumina, une soudaine coloration ranima le visage pâle, et une voix que timbrait singulièrement l'orgueil paternel, répondit: — Oui, c'est à ma fille !

S' efforçant de poursuivre l'interrogatoire, la curieuse ajouta :

— Et c'est vous le père, qui vous chargez de la blanchir?

Le pauvre homme comprit la portée de l'observation, son regard redevint terne, son visage reprit sa pâleur maladive, et ce fut d'une voix affaiblie par l'émotion d'un douloureux souvenir qu'il répliqua :

— Ce n'est pas moi qui serais là, si sa mère était encore de ce monde.

Cette réponse qui révélait le secret de son éternel chagrin, renfermait aussi celui de sa profonde misère. C'était à une longue maladie que sa femme avait succombé. Les dépenses qu'elle nécessita épuisèrent d'abord les économies faites durant les années précédentes, puis peu à peu démeublèrent le ménage. Dès l'envahissement de ce mal incurable, le pauvre homme, origiginaire de l'Alsace, dut renoncer à sa seule ressource : les leçons d'allemand qu'il donnait dans quelques pen-

sionnats ; car la malade n'acceptait pas d'autres soins que ceux de son mari, et le voulait sans cesse auprès d'elle. Le seul motif d'absence qu'elle consentit à admettre, c'était la visite à la toute petite fille que la jeune mère n'avait pu continuer à nourrir. Frappée de l'idée de sa mort, qui devait cependant être moins prochaine qu'elle ne le supposait, ce n'était qu'après avoir supplié le dévoué garde-malade de hâter son retour, qu'elle se résignait à le laisser partir. Et lui, partageant cette crainte d'un malheur imminent, se disait en partant : « Si je n'allais plus la retrouver vivante ! »

Un jour, m effet, il ne revint pas assez tôt pour recevoir son adieu.

Fou de désespoir, il eût avant peu suivi sa femme dans la fosse commune, si une voisine n'avait eu l'heureuse inspiration d'aller chercher l'enfant chez sa nourrice. Lorsque le veuf revint de la visite quotidienne qu'il faisait au cimetière, la voisine, qui le guettait au passage, sur le seuil de sa porte ouverte, l'invita à entrer chez elle afin de s'y reposer avant de regagner sa mansarde. Bien qu'il fût peu communicatif et qu'il évitât d'établir des relations avec ses voisins, la bonne femme mit tant d'insistance à l'attirer dans sa chambre, qu'il céda. Elle le fit asseoir près de l'alcôve, et dit en lui désignant une enfant endormie : « Regardez ; » il reconnut sa fille, pleura des larmes longtemps amassées et se reprocha d'avoir voulu mourir.

Vivre soi-même et faire vivre son enfant, tel était le double problème que la nécessité allait lui poser chaque j-our, et que chaque jour il lui faudrait résoudre. Sa première pensée fut de demander à son ancienne pro-

fession le moyen de garantir contre les atteintes du besoin cette existence à deux. Il essaya donc de recouvrer au plus tôt les débris de sa clientèle d'autrefois; niais partout où il se présenta, le pauvre homme fut éconduitr moins parce qu'il était partout remplacé qu'à cause de l'état trop évident de dénûment dans lequel l'avaient laissé trois années de douloureuses épreuves et d'impérieux sacrifices.

Forcé de s'avouer que le professorat ne pouvait plus lui être une ressource, il lui suffît de se dire, pour persévérer dans son devoir, sans s'effrayer des difficultés de la tache : « A ma place, une mère se ferait servante. » — Il se fit commissionnaire.

Le lendemain de ses infructueuses démarches dans plusieurs pensionnats, l'ancien maître de langue, ayant emprunté une paire de crochets, confia sa fille aux soins de l'obligeante voisine, et vint s'installer au coin du faubourg Saint-Antoine et de la place de la Bastille.

On le vit là pendant plusieurs années, épuisant parfois ses forces sans jamais lasser son courage. La certitude de rapporter le prix d'un dur labeur lui faisait accepter toutes les fatigues, tous les fardeaux. Les journées ne lui étaient pas toutes également favorables; mais pourvu que les besoins de la veille n'eussent pas laissé le buffet complètement vide, il se consolait de la vaine attente du produit quotidien ; sa fille n'en devait pas souffrir.

En pareil cas, pensait-il, une mère se dirait : « si peu qu'il reste à partager, je puis toujours me priver de ma part. » Et il faisait ce qu'aurait fait une mère.

On peut dire que la nature avait mis vraiment de l'or-

gueil maternel dans le cœur de ce brave homme. Ainsi, quand l'âge venu lui permit d'envoyer l'enfant à l'école, on la remarquait comme la mieux chaussée et la plus soigneusement Têtue des élèves de sa classe. On sait l'emploi de la journée du père. Quant au soir, si grande qu'eût été la fatigue, il ne pouvait se décider à prendre du repos qu'après avoir visité pièce à pièce les vêtements que la fillette avait quittés avant de se mettre au lit. Et tant qu'il voyait une reprise à faire, une tache à enlever, une couture à reprendre , il prolongeait sa veillée jusqu'à ce que le dommage fut entièrement réparé.

Aux mois d'école succédèrent les années d'apprentissage. L'entretien de l'enfant, devenue jeune fille, exigeant un surcroît de dépenses, le brave père chercha à utiliser ses soirées au profit de la bourse du ménage ; il s'engagea, au prix de trente francs par mois, en qualité de figurant, dans un théâtre du boulevard. Le temps fixé pour l'apprentissage touchait à son terme, l'habile apprentie allait se voir élevée au rang d'ouvrière ; bientôt le gain de ses journées devait amener une aisance relative au logis paternel, quand un horrible accident détruisit, après tant de mauvais jours, cette première espérance en des jours meilleurs.

Un soir, qu'après sa veillée à l'atelier, la jeune fille revenait chez elle avant l'heure du retour de son père, elle fut violemment renversée par une voiture qui descendait rapidement le faubourg. Foulée sous les pieds des chevaux, elle n'avait plus que quelque temps à vivre quand on la releva sanglante et toute brisée. Reconnue par ceux qui lui donnèrent les premiers soins, on

la transporta dans le domicile commun dont elle avait une seconde clef.

Enfin, le pauvre homme rentra du théâtre; étonné, inquiet du mouvement qui régnait à pareille heure dans la maison, il se hâta de gravir les degrés de l'escalier. A la vue de sa porte ouverte et des gens qui avaient envahi son logement, il eut le pressentiment de son malheur, et s'élança dans la chambre de sa fille. Comme si celle-ci n'avait attendu que son retour pour rendre son àme à Dieu, elle tourna les yeux vers son père, eut la force de lui sourire et de lui tendre la main. Lui, pâle et fléchissant les genoux, se pencha vers elle et mourut.

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