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avant elle, demandèrent toutes, avant de descendre la charrette, la permission de l'embrasser.
I In avait espéré sans doute, en i mt pour être
exécutée la dernière, que l'horreur du spectacle qui
allait frappi ux. lui arracherait un cri de révolte
ou un frémissement d'effroi; rien n'altéra ni le calme de son visage, ni la sérénité de son àme.
Quand le moment du sacrifice fut venu pour elle, Madame Elisabeth gravit les marches de l'échafaud sans que le regret de la vie eût fait fléchir ses genoux. Vue seule émotion fit violemment battre son cœur et empourpra son front. Au moment de la lier sur la planchette, l'exécuteur lui arracha le fichu qui enveloppait ses épaules. La noble victime se tourna vers lui et dit avec l'angoisse de la pudeur :
— Au nom de votre mère, monsieur, couvrez-moi.
Et le bourreau céda h cette parole qui n'a d'égale dans notre histoire, comme sublime expression de la décence alarmée, que cette autre prière de Jeanne d'Arc demandant à ses juges une robe bien longue pour mourir.
Saint-Marc-Girardin a écrit : « L'antiquité avait trouvé un beau mot pour exprimer l'amour des enfants pour leurs parents; elle l'appelait Piété filiale. Ce qui caractérise en effet la piété, ajoute-t-il, c'est surtout la vénération ; or, l'amour filial est un sentiment mêlé de vénération et de tendresse ; c'est la tendresse qui domine ordinairement dans l'amour que la mère inspire ; dans le sentiment qu'on a pour le père, c'est la vénération. »
Mais en quelque proportion que se combinent ces deux éléments de la piété filiale, n'attribuât-on cette dernière, ainsi que le prétend J.-J. Rousseau, qu'à la reconnaissance renforcée d'une habitude de déférence et de respect, sa valeur morale reste la même au point de vue de l'importance des devoirs qu'elle prescrit, de la grandeur des sacrifices qu'elle impose et du mérite des dévouements qu'elle inspire.
« La piété filiale, dit Jules Simon, ne ressemble à aucun autre sentiment, elle tien! profondément à nos en-
LES ENFANTS. Xi>
traillcs; nous sentons qu'elle fait partie de nous-mêmes et qu'elle ne pourrait être effacée par la mauvaise conduite ou l'indifférence de nos parents. »
La justesse de cette réflexion de l'auteur du Devoir a été prouvée, plus de deux mille ans avant l'ère chrétienne, par celui qui fut l'empereur Chunn (le fertilisant). Il est écrit dans la légende chinoise :
« Chunn, dans sa jeunesse, n'avait pas été destiné à gouverner l'empire ; il passa la première moitié de sa vie à cultiver la terre. Son père était un homme simple et ignorant; sa belle-mère avait l'humeur farouche; l'aîné de ses frères était avare, et le plus jeune orgueilleux. Chunn n'était pas aimé de ses parents, bien qu'il fût pour eux plein d'obéissance et d'amour. Souvent, lorsqu'il se rendait à la montagne de Li, pour cultiver ses champs, une profonde tristesse s'emparait de son cœur, et il s'abandonnait aux larmes, car ce lui était un grand deuil de se savoir haï, lui qui faisait tout pour qu'on l'aimât. Lorsqu'il rentrait le soir au logis, Chunn s'asseyait à la dernière place et se contentait, pour apaiser sa faim, de la plus grossière nourriture.
« Ainsi, dit la légende, il satisfaisait aux exigences du frère orgueilleux et du frère avare ; ainsi, il assurait la paix entre l'homme simple et la femme intraitable. »
« Le temps arriva où l'empereur Yao atteignait la soixante-dixième année de son règne et la quatrevingtième de son âge. Bien qu'il eût neuf fils, aucun d'eux ne lui paraissant mériter le trône, il regrettait de ne pouvoir le laisser à un successeur digne de lui. Mais quand il eut entendu parler de la piété et de la modération de Chunn, il pensa que les principes du bon gouver-
00 m LE DEVOUEMENT.
nement étaient en germes dans le cœur de celui qui possède l'esprit de famille, et que l'homme qui est capable de maintenir le bon accord dans une maison, peut également bien gouverner un empire. Yao envoya ses neuf fils vers Chunn; ceux-ci l'ayant rencontré comme il traçait un sillon dans les champs, lui dirent : « Ta piété filiale a profondément ému le ciel. Quitte ta charrue pour le sceptre : Yao, notre père t'associe à l'empire. »
Chez le peuple qui s'est fait un culte de la piété filiale, le choix d'Yao devait naturellement se porter sur un homme qui avait pour principal mérite de savoir souffrir avec constance l'injustice de ses parents.
L'étude de l'histoire des temps anciens et modernes a gravé dans notre mémoire des noms immortels qui sont devenus le symbole de la piété filiale. Sans nous arrêter à celui d'Antigone qui, dans l'antiquité, domine tous les autres, nous devons citer le sublime dévouement du fils de Quintus. Il est rapporté ainsi :
« Dès que Cicéron et son frère Quintus, qui avaient été portés sur la liste des proscrits, apprirent l'arrivée des triumvirs, ils s'enfuirent de Rome. Leur fuite avait été si précipitée qu'ils ne s'étaient pas pourvus d'avance des choses les plus nécessaires; l'argent surtout leur manquait. Quintus revint seul à Rome pour prendre chez lui la somme indispensable au voyage. Les esclaves, qui l'avaient reconnu au moment où il s'introduisait furtivement dans sa maison, s'empressèrent d'aller dénoncer son retour. Aussitôt la maison est envahie par une troupe de soldats envoyés pour se saisir du proscrit ; mais Quintus a. eu le temps de se cacher, et les bourreaux
ne trouvent que son fils. Furieux d'avoir laissé échapper leur victime, ils espèrent par la torture forcer ce jeune homme à déceler la retraite de son père. L'amour filial triomphe des tourments les plus cruels. Quelques gémissements étouffés, c'est tout ce qu'ils peuvent obtenir ; mais Quintus n'est pas loin ; présent pour ainsi dire au supplice de son enfant, il n'en peut demeurer l'impassible témoin. Il sort de sa cachette. « Voici ma tête, dit-il, en se jetant au milieu des assassins. Cessez de tourmenter cet innocent à qui les triumvirs euxmêmes donneraient une couronne si son courage leur était connu. » Ni les larmes du père, ni les douleurs du fils ne touchèrent ces monstres impatients de remplir leur sanglante mission.
— « Vous mourrez tous deux, disent-ils : le père pour s'être caché ; le fils pour n'avoir pas voulu dire où s'était caché son père.
« Et les deux têtes tombèrent en même temps. »
Si le nom de Jean Fabre, de Nîmes, pouvait être oublié, c'est ici qu'on devrait le retrouver.
Alors que la persécution contre les protestants poursuivait encore à main armée ceux qui faisaient profession du culte interdit et qui, à l'appel du pasteur se réunissaient, à défaut de leurs temples détruits, dans, les lieux écartés qu'on nommait le désert, il arriva que Jean Fabre et son père se rendirent au prêche. C'était le 1er janvier 1757. L'assemblée, qui était nombreuse, se vit tout à coup forcée de se disperser; elle venait d'être informée de l'arrivée soudaine d'une troupe de soldats. Malheur à qui se laissait prendre en pareille circonstance ! le sort des prisonniers était écrit
d'avance dans Pédit royal : Celui-ci envoyait saus jugement les coupables ramer pour toujours sur les galères. Jean Favre qui était parvenu à s'enfuir , s?arrêta dès qu'il s'aperçut que son père, qu'il croyait sur ses pas, ne l'avait point suivi. Il revient vers les soldats qui déjà se disposent à garrotter le vieillard; le généreux fils se jette à leurs pieds, et à force de supplications et de larmes, il obtint d'être envoyé au bagne à la place de son père.
Ce ne fut que six ans plus tard qu'il vit tomber ses chaînes et put venir embrasser celui pour qui il avait sacrifié sa liberté. Le vieillard, suffoqué par la joie du retour de son fils, mourut en l'embrassant.
Nommer mesdemoiselles Cazotte et de Sombreuil , c'est rappeler deux des plus touchants exemples de dévouement à l'époque de la Terreur. Il serait juste de joindre à leurs noms celui de Marie Delglace, qui ne mérite pas moins que les premiers d'être conservé dans les annales de la piété filiale.
Son père ayant été envoyé d'un cachot de Lyon à la Conciergerie, partit pour Paris ; mademoiselle Delglace demanda au conducteur la faveur d'être admise dans 1 a même voiture ; elle ne put l'obtenir. Quoiqu'elle fût d'une constitution très-faible, elle se résigna à faire le chemin à pied, et pendant plus de cent lieues, elle s uivit le chariot qui emmenait le prisonnier. Parfois elle s'en éloignait, mais c'était pour le précéder dans la vill e où il devait s'arrêter jusqu'au matin du jour suivant . Arrivée la première, elle se hâtait de préparer pour son père le repas du soir ; puis après elle allait mendier de porte en porte une couverture afin que le prisonnier
reposât plus doucement dans son cachot, rendant le pénible voyage, elle ne cessa pas un moment de veiller à tous ses besoins. Quand la porte de la Conciergerie eut séparé le père et la lille, mademoiselle Delglace ne songea plus qu'à fléchir la rigueur de juges plus soucieux de condamner que d'absoudre.
Trois mois durant, on la vit tous les matins venir implorer les membres les plus influents du Comité de salut public ; elle finit par triompher de leurs refus, et on lui rendit son père. Fière de l'avoir délivré, elle le ramenait à Lyon, où elle ne devait pas rentrer avec lui; presque au terme de la route elle tomba malade, et peu de jours après mademoiselle Delglace mourut dans la maison où l'excès de la fatigue l'avait forcée de s'arrêter.
Notre cadre ne serait pas rempli, si nous n'ajoutions à ceux-ci d'autres exemples de piété filiale.