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L ESCLAVE DE SA DETTE

Voici à quelle occasion les plébéiens, irrités contre le sénat, traversèrent pour la troisième fois le pont Siiblicius où s'était immortalisé Horatius Coclès ; puis se retirèrent sur le mont Janicule :

Plus d'un quart de siècle avant cette dernière rupture du peuple avec le gouvernement de Rome, Yéturius Calvinus avait été élevé à la dignité de consul. Ce fut dans l'année de la honte qu'il parvint au consulat. Nous nommons ainsi l'an 455 de la fondation de Rome, dans laquelle on vit l'habile général des Samnites, Caïus

Pontius, vainqueur des légions romaines, condamner celles-ci à passer sous le joug au lieu appelé les Fourches caudines.

Comme à cette époque d'humiliation et de deuil pour la patrie, le consul Véturius n'avait pu trouver une circonstance qui lui permît de mériter les honneurs du triomphe, il n'y eut pas lieu, non plus, de proposer en récompense de ses services la faveur des funérailles publiques, lorsqu'il mourut quelque trente ans plus tard.

L'ancien consul qui avait fini ses jours dans l'extrême pauvreté, laissait en mourant un fils si pauvre luimême, que toute ressource lui manquait pour faire au défunt d'honorables funérailles. Cependant le jeune Véturius sentait se révolter son orgueil personnel et son respect filial à la pensée de voir le corps de son père enlevé furtivement par les vespillons, ces esclaves publics qui étaient chargés de transporter le soir les cadavres des pauvres, et d'aller, toujours courant, les entasser pêle-mêle sur le bûcher qui devait les consumer.

Le pieux orphelin qui n'avait pour amis que quelques voisins non moins besogneux que lui, ne pouvait utilement s'adresser à leur bourse. Pour surcroît de malheur, il ne lui était pas loisible de réfléchir longuement au moyen de sortir de son douloureux embarras ; plus le temps le pressait d'aller légalement déclarer le décès du vieillard, et plus haut sa conscience lui disait qu'un fils tel que lui ne pouvait, sans mériter le reproche d'indignité, se soustraire au devoir le plus sacré envers un père tel que le sien.

Il existait bien en ce temps-là à Rome des prêteurs d'argent qui, sous le nom de fériérateurs, ruinaient les fils de famille; mais à ceux-là, il fallait des gages certains de remboursement. Malgré les lois modératrices dont le but était de fixer le taux équitable de l'intérêt, les agents des fénérateurs qui tenaient leurs bureaux dans certaines tavernes, avaient imaginé tant de combinaisons pour éluder ces bienfaisantes lois , qu'à l'échéance de l'engagement souscrit par le débiteur, ce dernier se trouvait parfois avoir à payer le double de la somme empruntée. Cet art de dépouiller à l'avance les héritiers prodigues et nécessiteux, on continuait à le mettre en pratique jusqu'à ce que la révolte des débiteurs insolvables contraignît le Sénat à élire un dictateur qui, usant de son droit absolu, décrétait l'abolition des dettes. La perspective menaçante d'un tel décret, loin de diminuer les prétentions des usuriers, rendait ceux-ci plus âpres au gain et plus exigeants en ce qui touchait la garantie que pouvait offrir l'emprunteur.

Le jeune Véturius, dont l'unique répondant n'était autre que lui-même, ne se hasarda pas à affronter l'indubitable refus des prêteurs d'argent. Ce n'était donc pas de ce côté qu'il devait tourner son espérance. Dénué de ressources, mais ne pouvant se résigner à renoncer au devoir que lui imposait la piété filiale, il en vint, à force d'interroger sa mémoire, à se souvenir d'un riche patricien nommé Plotius, qui avait autrefois connu son père. Ce Plotius tenait dans Rome un grand état de maison et mettait sa vanité dans le nombre, la force, la jeunesse et la beauté corporelle de ses servi-

teurs. Le fils du vieux consul qui savait cela, et qui répondait aux conditions d'âge, et aux avantages physiques exigés pour être admis dans la domesticité de l'opulent patricien, résolut d'aller s'offrir à lui à titre de nexius (esclave spontané de sa dette).

Avant de pénétrer jusqu'à Y atrium, au seuil duquel était toujours écrit ce compliment de bienvenue : « Salve, »il dut s'adresser au janitor (esclave-portier), qui s'élança au-devant de lui, autant que le lui permettait la longueur de sa chaîne fixée dans la paroi du mur, et dont l'autre extrémité se reliait à l'anneau de fer rivé à chacune de ses jambes. A la vue de ce malheureux de qui les épaules nues et meurtries témoignaient d'une récente flagellation, le solliciteur fut près de rebrousser chemin ; mais comme il désespérait de trouver ailleurs ce qu'il venait chercher chez Plotius, il demanda au janitor dans quelle partie des bâtiments il devait aller pour se faire annoncer au maître. L'esclave-portier lui indiqua, avec un visible frémissement de l'épiderme, le jardin situé au delà du dernier portique intérieur.

A mesure que le jeune Véturius avançait vers l'extrémité de la maison, il entendait plus distinctement des gémissements, des sanglots et des cris de douleur. C'était l'heure où le patricien présidait aux châtiments quotidiens infligés aux esclaves pour les fautes qu'ils avaient commises la veille. Yéturius vit tour à tour les victimes piquées de l'aiguillon, déchirées à coups de fouet et marquées par le fer rougi au feu. Il dut attendre que la justice de Plotius se fût suffisamment assouvie, pour obtenir une audience. La vue du spectacle auquel

il venait d'assister n'ébranla pas sa résolution; malgré la terreur que devait lui inspirer la pensée de servir un tel maître, il n'éprouva d'autre crainte que celle de ne pas voir sa demande favorablement accueillie. Cette crainte ne se réalisa pas. Le patricien moins touchésans doute du motif généreux de l'emprunt que de la bonne mine de l'emprunteur, consentit à l'accepter comme esclave débiteur.

Muni du prix qu'il avait tiré de sa liberté vendue, le iils du vieux consul se hâta de se rendre au temple de la déesse Libitine, où se faisaient les déclarations de décès et le règlement des funérailles. On trouvait là, toujours en nombre suffisant, les esclaves publics nommés libitinaires, c'est-à-dire employés au service des pompes funèbres.

Bien que la somme prêtée fût considérable pour un orphelin sans héritage, Véturius ne pouvait se permettre le luxe de ces obsèques où l'on voyait marcher devant ainsi que derrière le lit du mort, et en lignes parallèles à ses côtés, une troupe nombreuse de porteurs de torches, de joueurs de monaulos (flûte droite), • et même de danseurs précédant les préfîcées (pleureuses à gages) , lesquelles réglaient leurs cris et leurs gémissements suivant le signal donné par l'ordonnateur du convoi.

Il suffisait de modestes funérailles que rehaussait le sacrifice de sa liberté, pour témoigner de la piété filiale du jeune Véturius. Ainsi, le simple papyrus tenait lieu de la pourpre somptueuse sur le lit où reposait le défunt ; une seule pleureuse devait escorter ce lit porté jusqu'au bûcher parle nouvel esclave de Plotius et par

quelques voisins ses amis ; on ne comptait pour exécuter la marche funèbre que le nombre strictement légal de dix instrumentistes. Le cortège se mit en route dès que Véturius eut donné le dernier baiser à son père et glissé entre ses lèvres glacées l'obole due au sombre passeur des morts.

Le corps consumé et les cendres recueillies dans une urne de terre cuite ; l'orphelin revint chez lui pour y déposer l'urne cinéraire, et, lorsqu'il eut accompli avec ses amis la cérémonie-dés libations et la purification du logis, il alla se livrer à son maître.

Après deux ans passés, on vit un jour arriver en courant jusqu'au milieu du Forum un malheureux presque nu et dont le corps tailladé par la triple corde de l'horrible flagellum, saignait de toutes parts. Il tomba presque expirant en demandant au peuple réuni sur la place, protection contre son maître. Un même cri d'horreur et de vengeance partit soudain de toutes les bouches : on avait reconnu le jeune Véturius.

Tandis que les uns s'empressaient d'étancher le sang et de panser les blessures de l'admirable jeune homme, victime de son amour filial, d'autres citoyens allèrent en foule sommer le Sénat de punir Plotius et de rétablir la loi concernant l'abolition des dettes.

Le Sénat se borna à faire emprisonner pour quelques jours l'impitoyable patricien, mais il refusa obstinément de rétablir la loi invoquée. Ce fut alors que les plébéiens indignés se retirèrent sur le Janicule. Il ne fallut pas moins que l'élection du dictateur Quintus Hortensius et la sagesse de ses décrets pacificateurs, pour ramener le peuple dans Rome.

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