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LE COLLIER DE CORAIL

Deux souverains, on le sait, régnent simultanément au Japon, l'un dont le nom de Daïro a été changé en celui de Mikado (l'empereur spirituel), maintient la paix parmi les douze sectes de croyants et préside au gouvernement des âmes; l'autre, autrefois le Siogoun , aujourd'hui le Taïcoun (l'empereur séculier ou temporel), réunit en sa personne, avec l'autorité militaire, le double pouvoir législatif et exécutif sur les soixantehuit provinces de l'empire japonais. Une suzeraineté fictive, que le temps a consacrée, soumet en apparence le monarque qui commande aux hommes à celui qui règne, ainsi qu'ont régné ses aïeux, en vertu d'un mandat du ciel. Afin qu'un contact trop fréquent ne vînt pas détruire la bonne harmonie entre ces deux puissances qui, à un point de vue différent , se partagent l'administration des affaires humaines, une politique prudente a attribué à chacune d'elles une résidence particulière que sépare la distance d'environ cinquante lieues. Miako, la ville aux six mille temples et bonzeries, aux cent cinquante palais, aux quatre-vingts ponts, aux dix-huit cent cinquante rues, formées par cent trenteneuf mille maisons où vivent quatre cent soixante-dixhuit mille habitants, est la capitale du Mikado. C'est à Yédo que demeure le Taïcoun. Un usage, trois fois séculaire, oblige l'empereur séculier à aller recevoir l'investiture des mains du Mikado, qui a sur le premier cette supériorité que, descendant légitime et direct d'une suite de

souverains proclamés dieux après leur mort, il est comme ses prédécesseurs destiné à l'apothéose. Ce n'est pas à un seul voyage officiel que se borne l'hommage public dû par le souverain temporel à son soi-disant suzerain, l'empereur céleste. Bien que le Taïcoun soitréellement en possession du pouvoir absolu, l'étiquette veut qu'à certaines époques déterminées, il aille renouveler à Miako, ce qu'on pourrait appeler l'alliance delà terre avec le ciel.

On suppose qu'un fait qui mérite d'être cité parmi les plus beaux exemples du dévouement filial, eut lieu pendant les fêtes données à l'occasion de l'entrevue solennelle des deux empereurs du Japon.

A propos de ces fêtes, voici comment un historiographe de l'ambassade hollandaise raconte l'entrée du véritable maître de l'empire, à Miako :

« Toutes les rues que le Taïcoun devait traverser étaient couvertes d'un sable très-blanc, auquel on avait ajouté du talc réduit en poudre, ce qui aurait fait croire que la ville était pavée d'argent. Le long des maisons, on avait tendu des cordeaux où les soldats faisaient une double haie pour contenir la foule innombrable des curieux» Les rues ne désemplissaient pas depuis l'aube, et vers la fin du jour, on attendait encore la fin du cortège. Enfin, aux premières lueurs du crépuscule, on vit arriver une troupe nombreuse de domestiques appartenant à l'un et à l'autre empereur ; ils ouvraient la marche. Les serviteurs du Mikado portaient les présents destinés au Taïcoun ; ceux-ci, étaient renfermés dans de grands coffres vernissés, marqués aux armes du destinataire. Venaient ensuite les dames d'honneur de la cour ecclé-

siastique, dans quarante-six palanquins faits en bois vernis, d'une blancheur éblouissante, et soutenus sur les épaules de cent quatre-vingt-quatre porteurs ; ils étaient suivis de vingt litières de couleur brune, qui contenaient des dames d'un rang inférieur; Vingt-sept autres palanquins, dans chacun desquels se trouvait un des officiers du Mikado , et qu'entouraient un grand nombre de valets habillés de blanc, ainsi que les porteurs, venaient après ceux des dames. On remarquait à chaque équipage un grand parasol de soie blanche, richement brodé en or.

« Ces personnages étaient suivis de vingt-quatre officiers à cheval, coiffés de petits bonnets bruns vernis, en forme de coquille et à plumets noirs. Les vêtements des cavaliers étaient en satin et en brocart ; ils portaient au côté deux sabres à poignée et à fourreau de vermeil, et, à la ceinture, un carquois rempli de flèches. Les chevaux avaient des selles très-élégantes et des housses en peau de tigre. Deux petites contes dorées étaient adaptées aux oreilles, et les crinières, tressées avec des fils d'or et d'argent. Ces animaux, n'étant pas ferrés au Japon, mais ayant d'ordinaire des chaussures en paille de riz, ceux-ci avaient le sabot enveloppé d'un tissu de soie rouge écrue. Deux écuyers tenaient les rênes de chaque monture ; ils portaient en même temps un parasol en drap cramoisi, bordé d'une belle frange. A cette cavalcade succédaient trois carrosses traînés par de grands taureaux noirs, couverts d'un réseau de soie cramoisie. Le brun vernis, qui faisait le fond des voitures, était relevé par une profusion de dorures d'un beau travail. Le cercle des roues était de vermeil, et

sur les rayons s'étendait une couche d'or émaillé. Ces trois carrosses étaient ceux des dames du premier rang à la cour du Mikado ; la valeur de chacune de ces voitures s'estimait de quatre à six cent mille francs. Quelle qu'en fût la richesse, l'attention se porta bientôt tout entière sur les carrosses du Taïcoun et de son fils. L'un et l'autre étaient escortés de deux cent soixante sambreys ou gardes du corps, appartenant à la plus haute noblesse.

« Devant le carrosse impérial, huit vieillards, allant à pied, faisaient faire place en agitant des baguettes de fer ou de grands bâtons.

« Enfin parut le Mikado. Il était assis dans un palanquin d'une extrême magnificence, surmonté d'une coupole et d'un coq d'or massif qui avait les ailes déployées. Le fond des panneaux était d'azur ; ils représentaient le ciel avec le soleil et les étoiles en or. Au lieu de porteurs ordinaires, cinquante seigneurs, vêtus de longues robes blanches et coiffés de bonnets vernis, soutenaient sur leurs épaules la personne sacrée. Le palanquin était suivi de quarante gardes du corps, le casque en tête, tenant d'une main une masse d'armes en vermeil, de l'autre un bouclier avec un faisceau de flèches. Un corps de troupes considérable fermait le défilé.

« 11 était presque nuit quand le cortège se mit en marche; aussi, lorsqu'il se déploya, les personnes qui étaient dans les maisons craignirent que l'obscurité ne leur dérobât un spectacle impatiemment attendu. Tout le monde descendit en même temps dans la rue, et la foule, déjà trop considérable, devint si compacte, qu'il y eut un grand nombre de curieux étouffés, écrasés ou

estropiés. La cavalerie, voulant à toute force tenir le passage libre, renversa et foula aux pieds tout ce qui se trouvait là. Les rues ruisselaient de sang. La terreur se répandit dans la foule et ne lit qu'augmenter le mal. Parmi les spectateurs, il y avait beaucoup de gentilshommes et des fonctionnaires qui portaient le sabre et le poignard ; se sentant trop pressés et voulant battre en retraite, ils frappaient sans distinction, à tort et à travers, et quelquefois des deux mains. De tous côtés, des blessés roulaient à terre ; sur ceux-là tombaient des personnes que les corps étendus sur le sol faisaient trébucher. D'autres, placées en arrière, et avançant toujours sans se douter de ce qui se passait, tombaient encore. C'était partout la confusion, la désolation et le carnage.

« Cette journée, commencée dans l'allégresse, finit dans la tristesse et le deuil. Comme toujours, le vol y trouva sa honteuse aubaine. Plusieurs des litières, qui faisaient partie du cortège, furent pillées et brisées. Cependant, l'ordre ayant été rétabli, les solennités continuèrent. Et, tandis qu'on relevait les victimes et qu'on poursuivait les voleurs, le cortège gagna la ville haute où est situé le palais que le Taïcoun possède à Miako. Un festin avait été préparé pour le souverain pontife, qui fut servi par le monarque temporel, par son fils et par ses frères. Pour surcroît de tache laborieuse, il avait dû présider à la préparation de cent quatorze plats différents dont se composait le menu du banquet impérial. Alors eut lieu l'échange des présents ; ceux offerts par le Taïcoun au Mikado se composaient de trois mille lingots d'argent, de deux sabres à fourreaux d'or massif, de

de deux cents robes de damas à figures, de trois cents pièces de satin, de douze mille livres pesant de soie écrue, et de cinq grands vases d'argent remplis de musc. »

Trois jours durant on fut partout en fête à Miako, sauf, bien entendu, chez les victimes de l'horrible catastrophe où l'on avait à assister les agonisants, à pleurer les morts, et à préparer les longues robes blanches dont se compose le costume de deuil, suivant le cérémonial du pays. Dans la ville haute, quartier de la cour, des grands officiers et des fonctionnaires de l'État, ce n'étaient que collations et réjouissances auxquelles participait le populaire de la ville basse par le mouvement du commerce, par l'activité dans les ateliers et par les nombreux spectacles ambulants de jongleurs et de marionnettes.

En haut comme en bas, ces réjouissances n'étaient troublées que par quelque soudaine visite de la police qui, usant de son privilège d'entrer partout et à toute heure, faisait brusquement irruption, aussi bien dans une habitation princière du quartier impérial, qu'au milieu d'un groupe de gens du petit peuple sur la place publique.

Les audacieux coups de main des voleurs, favorisés par le tumulte qui avait ensanglanté le passage du cortège, justifiaient les recherches incessantes et l'intrusion brutale des agents subalternes de la justice. Parmi les litières que le flux et le reflux de plusieurs milliers de curieux avaient renversées et sur lesquelles s'étaient rués les pillards , on en citait une qui renfermait quatre dames de la cour du Mikado. Leur escorte ayant été

dispersée par la foule, elles étaient parvenues cependant à sortir sans blessure de l'affreuse bagarre, mais l'une d'elles y avait perdu son collier de corail, marque distinctive des femmes du premier rang dans la maison de l'empereur ecclésiastique, et le seul joyau que l'étiquette leur permette de porter. Le vol de ce collier, eu égard au caractère de la personne à qui il appartenait, rendait le coupable passible des peines dont on punit le double 'crime de sacrilège et de lèse-majesté.

Il y avait alors à l'extrémité de la ville basse, dans l'une des cabanes de bois, couvertes de jonc, qui bordent les deux rives du fleuve formé par la réunion de trois rivières, une famille composée de la mère veuve et de ses trois fils. Pauvres gens, ils vivaient misérablement: la mère, de sa profession de tresseuse de paille pour chausser les pieds des chevaux ; les trois frères, du double métier de pécheur et de portefaix. Les profits de la journée de fatigue des quatre travailleurs, réunis dans la même bourse, ne suffisaient pas toujours à la modeste dépense du lendemain : la rivière était sans cesse exploitée par un trop grand nombre de riverains pour procurer aux pécheurs d'heureux coups de filet ; en outre, des jours entiers se passaient sans que les portefaix eussent trouvé l'emploi de leurs forces; enfin, pour surcroît de misère, la tresseuse de paille subissait les premières atteintes de la paralysie.

« On a observé, dit Fauteur des Anecdotes japonaises, que chez la plupart des nations, l'amour des enfants pour leur père et pour leur mère est inférieur à la tendresse de ceux-ci pour leurs enfants. Au Japon, cette tendresse est égale de part et d'autre et elle est portée

aussi loin qu'elle peut aller. » C'est pourquoi les trois fils de la veuve souffraient moins pour eux que pour elle de leur extrême indigence. Effrayés de la maladie incurable qui la menaçait et de l'impuissance dans laquelle ils pourraient se trouver de subvenir à ses besoins, souvent ils tenaient conseil secret sur cette question qu'ils supposaient ne pouvoir jamais résoudre : « Comment, sans moyens certains d'existence pour nousmêmes, pourrons-nous assurer à notre mère une vieillesse à l'abri des privations?...

Un soir qu'après leur journée, de nouveau perdue dans la vaine attente du travail, les trois frères, toujours tristement préoccupés d'une inquiétude qui les tourmentait jusque dans leur sommeil, revenaient près de la paralytique, ils se trouvèrent empêchés de poursuivre leur route par une foule de gens du peuple qui faisait rassemblement autour d'un crieur public. Il annonçait à la fois et le vol du collier de corail et la récompense promise à quiconque dénoncerait le voleur. Telle était aux yeux de la justice l'énormité du crime et l'importance attachée à la découverte du coupable qui s'était soustrait aux poursuites, qu'on n'offrait pas moins de dix copangs (environ cinq cents francs) pour prix de sa capture. A ces mots, « dix copangs, » c'està-dire une fortune dans ce pays où une famille entière du menu peuple ne dépense pas en un jour, pour vivre, la millième partie de cette somme, les trois fils de la veuve songèrent à leur mère, et ayant échangé un regard, ils reconnurent que la même pensée de sacrifice était venue en même temps à chacun d'eux.

Le lendemain matin, à l'heure où le magistrat en

chef de la ville basse donnait ses audiences, on lui annonça que le voleur du collier de corail était enfin découvert, et que ceux qui l'avaient arrêté venaient le lui livrer et réclamer la récompense promise. Le magistrat ordonna aussitôt que les trois hommes lussent amenés devant lui : la porte s'ouvrit et l'on vit paraître un adolescent, les mains garrottées, marchant résolument entre deux jeunes hommes qui semblaient plutôt conduits de force par leur prisonnier que le conduire euxmêmes.

L'expérience du juge, habitué à discerner du premier coup d'oeil la culpabilité d'un prévenu soumis à son redoutable examen, fut tout d'abord mise en défaut par l'attitude de ce presque enfant, qu'on accusait d'un si grand crime. Au lieu démontrer, ainsi que les autres coupables, soit l'effronterie du malfaiteur endurci qui n'espère plus de pardon, soit l'humilité hypocrite qui essaye d'exciter la compassion par un feint repentir, il gardait devant le tribunal le maintien respectueux, mais calme et digne de l'innocent confiant dans la clairvoyance de la justice. En le voyant ainsi, le magistrat le supposa victime d'une dénonciation calomnieuse et pensa que l'interrogatoire qu'il allait faire subir à l'accusé tournerait à la confusion de ses accusateurs. Ce qui le confirma un moment dans cette supposition, ce fut le trouble qu'involontairement ces derniers laissèrent paraître et l'hésitation qu'ils mirent à répondre quand il leur fallut exposer dans quelles circonstances ils avaient arrêté leur prisonnier.

S'ils hésitaient de la sorte, ce n'était pas faute d'un plan bien concerté, et d'une leçon bien apprise.

Réunis la veille, dans un dernier conciliabule, les frères japonais, ayant considéré le peu *de ressources que leur promettait l'avenir et la certitude du bien-être que la récompense, annoncée par le crieur, apporterait à la pauvre veuve, se communiquèrent la pensée qui était yenue spontanément à tous les trois. Afin d'obtenir cette récompense, il fallait qu'un des frères se dévouât à passer pour voleur et que les deux autres se résignassent au rôle odieux de dénonciateurs. Suivant les termes de la loi pénale, c'était la mort dans les tortures que devait subir le voleur du collier de corail. Cependant, malgré l'atrocité du supplice, chacun d'eux, comme dit le texte chinois, « oubliant qu'il avait un corps, mais se souvenant qu'il avait une mère, » disputait aux deux autres le droit de s'offrir en sacrifice. L'un appuyait sa prétention sur son titre de fils aîné ; le second, sur la préférence que lui accordait leur mère. — « Je suis le plus faible et le moins utile, dit le troisième, donc c'est moi que vous devez livrer aux juges. » L'accord ne pouvant s'établir entre eux sur ce point, on convint de s'en remettre à la décision du sort ; et le sort désigna celui qui s'avouait le plus faible et le moins utile.

L'accusé ayant remarqué que l'émotion trop apparente de ses frères mettait en défiance l'esprit du magistrat et que leurs réponses, balbutiées d'une voix tremblante, le faisaient sourciller d'une façon menaçante pour eux, se hâta de prendre la parole. Il raconta comme un fait véritable la fable qu'ils avaient imaginée en commun.

Quand il eut fini de parler, le juge, dont la convie-

tion n'était pas faite encore, mais qui ne pouvait s'empêcher de reconnaître la vraisemblance du récit, réfléchit un moment, puis il dit :

— Je vois bien deux accusateurs et un coupable qui avoue son crime, mais le collier volé, je ne le vois pas. Sur quel indice a-t-on pu arrêter ce misérable, si l'an n'a pas trouvé le collier dans ses mains?

Les dénonciateurs, qui n'avaient pas prévu cette question, hésitèrent de nouveau à répondre. Leur frère, soudainement inspiré par son ardent désir d'assurer des moyens d'existence à la pauvre tresseuse de paille, vint ainsi à leur secours :

— J'affirme que c'est parce qu'ils avaient vu ce collier en ma possession qu'ils m'arrêtèrent; mais je parvins à leur échapper un moment, et quand ils me reprirent je ne l'avais plus sur moi.

Après cet aveu mensonger, le magistrat eut beau employer toutes les ressources de son art inquisitorial pour forcer le soi-disant coupable à dire en quel endroit il avait caché le collier, celui-ci garda obstinément le silence. « La torture lui rendra la parole, » dit le juge avec une expression de menace si sévèrement accentuée, qu'elle fit frissonner les deux frères de l'adolescent; mais celui-ci, que cette menace n'avait point ému, tourna vers eux un regard calme et doux qui leur disait « courage ! » puis il se laissa docilement emmener en prison. Ses dénonciateurs, pris d'une invincible faiblesse en le voyant partir, demeurèrent un moment comme cloués surplace. Le magistrat, croyant qu'ils attendaient la récompense promise, les congédia en leur annonçant qu'ils la recevraient le jour même où le coupable serait

livré au bourreau pour expier publiquement son crime.

Ce jour arriva sans que le prisonnier eût encore subi cette torture qui devait, pensait-on, lui faire avouer par la violence de la douleur en quel lieu il avait enfoui un collier qu'il n'avait jamais touché ni des mains ni même du regard. Ce jour-là donc, la porte de son cachot s'ouvrit à l'heure accoutumée ; mais cette fois, ce ne fut pas seulement son gardien qui se présenta devant lui ; il vit entrer l'exécuteur des arrêts de la justice, escorté de ses deux aides et de quelques soldats. Après qu'on eut débarrassé le prisonnier des liens solides et serrés qui entravaient ses mouvements depuis le jour où il avait été emprisonné, l'homme qui bâtonne et qui décapite au nom de la loi lui dit cestrois mots : « Debout et marche ! » Comme ses jambes endolories par une longue immobilité sous la pression des nœuds de la corde, ne pouvaient le porter, les valets du bourreau lui prêtèrent leur appui et le sinistre cortège sortit de la prison ; mais au lieu de se diriger vers la place destinée aux exécutions capitales, il prit le chemin du tribunal où siégeait le magistrat à qui les deux fils de la veuve étaient venus livrer leur frère.

A son entrée dans la salle, le condamné aperçut les complices de son "dévouement filial : ils étaient à genoux, enchaînés et bâillonnés; près de chacun d'eux un soldat leur tenait forcément la tète droite afin qu'on pût lire sur une pancarte fixée à leur* poitrine : « Condamnation à mille coups de bambou pour crime de faux témoignage et pour tentative d'un vol de dix copangs au préjudice du trésor impérial. » A ce spectacle, le prisonnier, frappé de surprise et de douleur, courba

la tête, et tombant sur ses genoux qui fléchissaient, il demanda grâce pour ses frères.

— Comme eux tu es coupable de mensonge, dit le magistrat, car ce collier que tu soutenais avoir volé et caché, le voici ; il a été retrouvé hier sur un des pillards dont mes agents suivaient la piste, et qui n'a pu nier son crime. Je comprends, continua- t-il, le vil intérêt de ces faux témoins, mais le tien, je ne me l'explique pas ; car en persistant à t'accuser, tu te condamnais toi-même à mort.

Celui que le juge interpellait ainsi, exposa simplement l'affreuse misère dont les efforts réunis de trois fils courageux et dévoués ne parvenaient pas à préserver la pauvre femme qui les avait mis au monde ; il dit ensuite le projet qu'ils avaient conçu de donner à leur mère, au prix du sang de l'un d'eux, la certitude de bons soins dans l'infirmité, et de repos dans la vieillesse.

Le magistrat, qui n'avait pas dissimulé son émotion durant ce récit, ordonna qu'il fût sursis à l'exécution de ses arrêts jusqu'à ce que l'autorité impériale eût fait connaître sa volonté.

On lit dans le recueil des Anecdotes japonnaises que le Taïcoun voulut voir ces trois modèles de la piété filiale, et que les ayant fait venir, il assigna à chacun d'eux une pension sur le trésor, mais que la plus considérable fût pour le plus jeune.

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