UNE DEMANDE EN GRACE
Le capitaine Lapouloff avait-il réellement conspiré contre Paul Ier, tzar de toutes les Russies? Ses ennemis
lia LE DÉVOUEMENT.
l'affirmaient, mais l'accusé s'en défendait avec l'énergique indignation de l'innocence calomniée ; il savait quel châtiment suivrait sa condamnation : cette condamnation fut prononcée.
Il quitta Saint-Pétersbourg et monta dans un misérable tibithka avec sa famille, qui se composait de sa femme, créature dévouée, et de Prascovie, une mignonne enfant accoutumée jusqu'alors au bien-être de de la vie.
Quelques rares amis vinrent dire adieu aux exilés. La famille en pleurs leur cria dans un dernier sanglot : « A ne plus nous revoir ! »
C'est le seul souhait chrétien que puissent faire de tels proscrits à ceux qu'ils aiment. Comme ils n'ont pas l'espérance de revenir, ils désirent ne plus se rencontrer avec les amis qu'ils vont quitter ; car pour les retrouver en ce monde, il faudrait que ceux-là aussi fussent envoyés en Sibérie. Ces mots, « A ne plus nous revoir! » résument tous les vœux de l'éternel adieu.
Soit que l'intervention d'une influence puissante eût adouci la rigueur de la sentence, Lapouloff ne fut envoyé ni dans les mines, ni même dans la haute Sibérie; on lui assigna pour résidence le petit village d'Ischim, distant de quelques verstes seulement de la ville de Tobolsk, où il était possible à l'exilé de se créer certaines relations.
11 loua un isba et s'y installa avec sa famille. La somme de dix copecks (quarante centimes) , qui lui était allouée pour sa subsistance, étant loin de répondre aux besoins journaliers de trois personnes, Lapouloff suppléa à son insuffisance par le travail.
Résignée à sa situation nouvelle, la jeune femme ne reculait devant aucun de ces soins du ménage, que jadis elle eût abandonnés aux plus misérables moujicks. Quant à la petite Prascovie, formée à l'école du malheur, elle apprit à imiter sa mère ; à mesure qu'elle grandit, la gentille enfant devint, non-seulement une ménagère active, mais encore une journalière laborieuse. Ainsi, dès que ses forces le lui permirent, elle aida les moissonneurs durant le temps de la moisson. Il fallait la voir rentrer toute fière dans .l'isba quand elle y rapportait sa petite gerbe de blé. Dans le village, elle se mettait au service des femmes malades et cultivait chez elle le petit jardin potager. Au milieu de cette vie de privations et de misère, le sourire et la gaieté communicative de Prascovie faisaient pénétrer dans le cœur de ses parents un rayon de sa propre joie.
Après quelques années passées à Ischim, si la jeune fille et sa mère ne se plaignaient pas de leur sort, il n'en était pas de même du capitaine Lapouloff. En vain il s'était efforcé d'accepter sa condamnation à l'exil perpétuel; plus la durée de cet exil se prolongeait, moins il se sentait de force pour le subir. Quelque, grand que fût l'espace autour de lui, il éprouvait dans son désert la gêne d'une étroite prison, et, pour ainsi dire, il étouffait au milieu de ses steppes de neige .
Faisant violence à son orgueil que révoltait l'injuste sentence dont il était victime, il rédigea une pétition et l'adressa au gouverneur delà Sibérie. Sa supplique partit, grâce à l'obligeance d'un officier qui promit
au capitaine de la remettre en personne et de faire, en outre, valoir les droits de l'exilé à la clémence de l'empereur.
L'officier s'acquitta-t-il de sa mission? Le gouverneur resta-t-il inflexible? On l'ignore ; mais Lapoulolf n'obtint aucune réponse. Sa tristesse qui devint du désespoir, enleva à Prascovie le calme de son existence et le repos de son cœur.
Elle venait d'atteindre l'âge de quinze ans. Sa résignation l'avait jusque-là rendue assez forte pour supporter toutes les misères ; elle se trouva faible devant l'irritation et le découragement de son père. Rêvant à ce qu'elle pourrait faire pour lui rendre le courage, souvent elle s'en allait seule dans la campagne déserte, ou bien, assise sous le feuillage toujours vert de quelques sapins, elle demandait conseil à Dieu. Un jour, elle crut avoir trouvé l'inspiration qu'elle implorait comme une grâce de la bonté divine ; elle éleva alors vers le ciel un regard reconnaissant ; appuva ses deux mains sur son cœur comme pour mieux y faire pénétrer la résolution qu'elle venait de prendre, puis rentra chez elle, le visage rayonnant de joie. Elle ne parla point d'abord de son projet. Il s'agissait pour la jeune fille d'aller à Pétersbourg demander la grâce de son père, tâche immense qu'elle ne craignait pas de s'imposer , bien que le souvenir encore présent de son ancien voyage lui rappelât les difficultés et les dangers de la route.
Quand elle voulut pour la première fois confier à ses parents le rêve que son amour filial se flattait de pouvoir réaliser, la parole expira sur ses lèvres. Re-
doutant, non pas une raillerie, mais une défense formelle que le respect ne lui tût pas permis d'enfreindre, elle fixa, pour se donner du courage, une date précise à sa confidence. Le moment venu, Prascovie, après sa prière à Dieu et ses génuflexions devant l'image des anges protecteurs du foyer, profita de l'instant où le capitaine était seul, puis, les deux bras noués autour du cou de son père , elle lui fit part de son projet.
Lapouloff se mit à rire et dès que sa femme fut de retour il lui raconta ce qu'il appelait l'idée insensée d'une enfant.
Mais, plus est grande et généreuse la pensée qui germe dans un jeune cœur, mieux elle s'en empare et s'y développe. La fille de l'exilé, repoussée et raillée ne se découragea pas. Avant de vaincre les difficultés qui l'attendaient, elle devait triompher de l'opposition de ceux qu'elle avait résolu de sauver. Avec le doux entêtement qui est la force des faibles, elle revint chaque jour sur la question du voyage , s'efforçant de démontrer qu'il n'était pas au-dessus de ses forces.
— Tu es si délicate, disait la mère.
— Dieu me soutiendra, répondait Prascovie.
— Nous sommes si pauvres ! . . .
— Les hommes sont charitables.
— Mais tu périras en chemin...
— Mon père se meurt lentement ici.
En effet , chaque jour le capitaine s'affaiblissait davantage ; sa femme aussi souffrait cruellement ; elle faillit même succomber à une grave maladie. Prascovie ne la quitta pas. Elle eut la joie de voir la mourante
revenir peu à peu à la vie, grâce à l'assiduité de ses soins intelligents. L'heureux résultat des services rendus, lui acquit une grande influence sur l'esprit de ses parents; elle en profita pour reparler du projet qui était sa préoccupation constante. Lapouloff et sa femme, croyant la décourager, lui objectèrent la difficulté d'obtenir un passe-port. Prascovie pria alors un exilé leur voisin de rédiger une requête en son nom; six mois après, elle recevait le passe-pmt. Sa mère céda la. première et parvint à faire partager à son mari la conviction que résister à la généreuse obstination de leur fille c'était s'opposera la volonté du ciel.
Enfin, un matin du mois de septembre, Prascovie, qui venait d'accomplir sa dix-huitième année, reçut à genoux la bénédiction de ses parents et quitta le village d'Ischim, portant d'une main un sac de provisions, de l'autre le bâton de voyageur et dans sa poche un rouble d'argent.
Une troupe de jeunes filles qui se rendaient à quelques verstes de distance, l'accompagna d'abord, ce qui fit diversion à l'amertume des derniers adieux ; mais bientôt elle se trouva seule et comme perdue au milieu des plaines de neige. Le sentiment de son isolement et de sa faiblesse l'eût accablée si elle n'avait pris soin, chemin faisant, de se réconforter par la prière. Prascovie, ignorant tout du monde, s'imaginait qu'en marchant droit devant elle , elle atteindrait bientôt la frontière de la Russie d'Europe. Mais à mesure que les jours et les semaines se passaient, cette frontière semblait s'éloigner davantage.
Fier. 5. — Elle reçut à genoux la bénédiction de ses parents.
Quand ses forces épuisées contraignaient la pauvre enfant à chercher un asile afin de prendre un peu de repos, parfois elle était amicalement accueillie ; mais parfois aussi on la repoussait comme une vagabonde devant qui la défiance fait fermer toutes les portes.
Souvent elle rencontra durant le jour de braves paysans qui, émus de sa fatigue, consentaient à lui faire place dans leurs traîneaux; mais souvent, la nuit, elle n'eut pour gîte et pour lit que la pierre nue sous le porche d'une église. La voyageuse subit des 'orages dont la violence eût épouvanté toute autre qu'elle. Vêtue d'une simple robe de toile, smstouloupe pour la défendre contre le froid et la pluie, elle ne trouvait pas toujours sur sa route un isba hospitalier où on lui permit de sécher ses habits près du grand poêle.
S'étant égarée dans une forêt, Prascovie passa une nuit terrible. Quand vint le jour, elle se trouvait à Tentrée d'un village; elle alla épuisée, malade et les pieds saignants, implorer vainement la pitié du staroste. Une femme qui la rencontra, touchée de l'excès de sa misère, l'emmena chez elle et l'y q-arda plusieurs jours. Un paysan à qui l'histoire de Prascovie fut contée, lui fit don d'une paire de bottes, et la jeune fille reprit sa route.
Certes, avec un rouble pour aller de Tobolsk à Pétersbourg, elle ne pouvait se flatter de payer le logis et la table lorsque la fatigue et le besoin la forçaient de les réclamer ; mais elle essayait de s'acquitter envers ses hôtes en faisant chez eux l'office d'une servante.
Dans un isba où elle était venue demander l'hospitalité, elle courut le danger d'être assassinée : ceux qui l'avaient reçue supposèrent qu'elle cachait une grosse somme dans les haillons qui la couvraient. Sauvée de ce péril, elle tomba, quelques heures après, dans un autre. Une meute de chiens sauvages, presque aussi dangereux que les loups, l'assaillit et mit ses vêtements en lambeaux; elle se jeta la face contre terre et, immobile, elle attendit la mort. La Providence amena à son aide un brave et robuste paysan qui mit en fuite l'horrible meute.
Mais la fureur des chiens sauvages et même les mauvais desseins des voleurs ne menacent pas le voyageur d'un danger comparable à celui que lui fait courir la tempête connue sous le nom de chasse-neige.
Dès qu'elle mugit, les précipices sont comblés et les routes disparaissent. Lèvent balaye et soulève la neige, il la roule en tourbillons et l'accumule en montagnes mobiles; celles-ci, en se déplaçant dans ses plaines immenses', renversent , écrasent et ensevelissent sous le même linceul de glace les troupeaux et les caravanes.
Prascovie, miraculeusement échappée à la tourmente, dut attendre, pour continuer sa route, le passage d'un convoi de traîneaux qui se rendait à Ekatherinenbourg ; mais elle était si misérablement vêtue que les gens de la poste lui refusèrent d'abord une place. Un brave voiturier, ému de pitié, jeta sur ses épaules son manteau de peau de mouton ; chacun alors s'engagea à lui prêter tour à tour le sien, jusqu'à ce qu'on fût arrivé dans la ville de Catherine.
L'hôtesse, chez qui elle descendit, lui indiqua la demeure d'une dame dont la charité était généralement connue ;. avant d'aller se présenter chez cette dame, Prascovie se rendit au temple pour prier. L'étrangeté de son costume attira sur elle tous les regards ; puis son recueillement excita la sympathie. L'une des fidèles, qui l'avait particulièrement remarquée, l'aborda au moment où elle sortait de l'église et lui demanda qui elle était et où elle allait.
A partir de ce moment, Prascovie eut une protectrice ; elle passa l'hiver à Ekatherinenbourg ; souffrante d'une affection de poitrine, elle fut soignée par une dame Millin, qui s'occupa en outre de son instruction. Le capitaine Lapouloff manquait absolument de livres en Sibérie, et Prascovie avait oublié tout ce qu'elle avait appris avant de suivre son père en exil.
Au moment de se séparer de sa protégée, la généreuse dame retint pour celle-ci une place dans une barque qui descendait la Kama, affluent du Volga, et elle confia la voyageuse aux soins d'un homme qui transportait à Nijni-Novgorod une cargaison de sel. Par malheur cet homme tomba malade ; il dut s'arrêter dans une hôtellerie, et Prascovie se trouva de nouveau abandonnée.
Un jour, pendant son voyage sur le Volga, le mouvement maladroit d'un batelier la précipita dans le fleuve ainsi que deux autres voyageurs. La jeune fille fut retirée de Peau, mais comme elle n'avait qu'un seul vêtement, elle se trouva forcée de garder sur elle ses habits ruisselants.
Arrivée à Novgorod, où elle ne connaissait personne, Prascoyie s'empressa, suivant son habitude, de se rendre
à l'église. Au moment où elle y entra, de douces voix de femmes chantaient derrière le chœur : la fille de l'exile lit
vœu devant le crucifix de prendre le voile si le Seigneur lui accordait la grâce de son père. Quand on vint pour fermer lesportes du temple, elle supplia qu'on l'y laissât passer la nuit. La supérieure du couvent attenant à réglise vint la voir, s'attendrit à son récit et la pressa dan- ses bras avec une affection maternelle. Prascoviè, reçue dans la maison de charité, y attendit la saison des traîneaux. Munie d'une lettre de recommandation qu'elle devait à la supérieure, elle gagna Moscou, puis atteignit rapidement Pétersbourg. Quand elle entra dans la cité de Pierre le Grand, il y avait dix-huit mois qu'un bâton à la main et un rouble dans sa poche elle avait quitté le village d'Ischim.
La princesse de F.... à qui la lettre de recommandation était adressée, accueillit comme une amie celle qui venait d'accomplir ce pieux pèlerinage : elle lui fit obtenir une audience de l'impératrice douairière, mère de l'empereur Alexandre Ier.
Marie Féodorowna la reçut dans un petit salon, l'écouta. l'admira et lui promit au nom de son tils une -race achetée par un si grand acte d'héroïsme. Deux jours après, le tzar ratifiait la parole de sa mère.
— Voilà pour votre père, dit-il à la jeune tille : crue souhaitez-vous pour vous-même ?
— La même faveur que j'ai promise de votre part, à deux vieux exiles, nos bons voisins.
Quelques jours après elle se rendit à Kieff, et devant la tombe de sainte Olga elle prononça ses vœux.
Ce fut à Novgorod qu'elle eut le bonheur de presser
dans ses bras son père et sa mère, rappelés à Pétersbourg.
Depuis que sa mission était remplie. Prascovie, que les souffrances avaient brisée, s'affaiblissait de jour en jour. Ce fut dans le couvent qu'elle avait choisi, que la fille de l'exilé expira, le dimanche matin, 10 décembre 1809. On la trouva dans sa cellule, pale et froide comme la neige, les mains croisées sur sa poitrine et paraissant sourire dans son dernier sommeil.