LA FILLE DU MAKA-RAMA
Dans l'Inde anglaise, entre les présidences de Bombay, de Penjàb, d'Allahabad et l'ancien empire de Mysore, il existe, au delà du désert de Marousthan, une vaste contrée nommée le Rajasthan ou Radjpoutana. Elle doit cette dernière appellation aux Radjpoutes (fils de princes), qui l'envahirent, la subjuguèrent et s'y établirent il y a nombre de siècles. Ces conquérants descendent, disent les traditions, de la caste antique des Kchatryasou guerriers, issus, suivant la cosmogonie hindoue, des bras divins de Brahma.
Le Radjpoutana est divisé en principautés souveraines ou en quelque sorte feudataires, dont les chefs ont le simple titre de Ranas. Le souverain d'Oudeypour a seul le privilège d'être appelé Maha-Rana (archi-prince). Ce nom pompeux n'implique nullement un droit de suzeraineté sur les autres princes du Radjasthan ; car, si le Maha-Rana est le plus puissant d'entre eux, à cause des richesses amassées par ses prédécesseurs, au point de
vue de la force militaire et de l'étendue du territoire, il ne pourrait lutter avec le rana de Djoudpour, qui règne sur deux ou trois mille villages et peut au besoin mettre quarante mille guerriers en campagne.
Or, il arriva que vers l'an 1810 de notre ère, le prince qui régnait alors à Djoudpour fut tenté par l'appât de l'immense trésor que possédait Bihm-sing, le maha-rana d'Oudeypour. Celui-ci, dont la prudence craintive allait jusqu'à la pusillanimité, s' effrayant à l'avance dune guerre dans laquelle il se voyait déjà vaincu, demandait à sa terreur prématurée par quel sacrifice il préserverait lui-même et ses Etats d'une ruine qui ne le menaçait pas encore.
Accoudé sur le balcon d'une fenêtre de son palais qui faisait face à la porte extérieure du zenanah (l'appartement des femmes), il ne chercha pas plus longtemps quelle devait être la victime destinée à apaiser la convoitise de son redoutable voisin ; il l'avait trouvée : c'était sa propre fille, la jeune princesse Kischer-Kouer. Sans la consulter, il s'empressa de proposer une alliance de famille au rana de Djoudpour, lequel, par son mariage avec l'héritière de Bihm-Sing, acquerrait pour l'avenir un droit incontestable à la possession du trône et des trésors d'Oudeypour.
Ce fut seulement quand les questions respectives d'intérêt et de politique eurent été résolues par voie d'ambassadeurs que Bihm-Sing jugea qu'il était temps d'annoncer à sa fille que son sort venait d'être fixé. A l'heure même où le maha-rana la fit prévenir de sa visite officielle, la princesse ne soupçonnait pas encore
qu'il y avait eu entre les deux souverains partie engagée dont elle était l'enjeu. La rigoureuse claustration des femmes explique son ignorance à ce sujet.
Dans le zenanah habité par Kischer-Kouer avec quelques parentes et les femmes de leur service, aucune nouvelle du dehors ne pénétrait sans la permission du souverain, et toute rumeur publique venait s'éteindre devant les légions de soldats et de serviteurs qui gardaient l'entrée du gynécée hindou, nommé la Porte sacrée.
Bihm-Sing accompagné des seize grands vassaux qui composent le durbar ou conseil d'État, a quitté ses appartements et traversé la cour des Éléphants pour se rendre sur la terrasse supérieure du zenanah, l'une des merveilles du palais d'Oudeypour. Dans ce parc aérien, quantité de bassins et de fontaines de marbre répandent leur fraîcheur à l'ombre d'une forêt d'arbres séculaires. C'est là que Kischer-Kouer a reçu l'ordre d'attendre son père. Elle s'est parée de ses plus beaux ornements pour cette audience solennelle dont elle ignore la cause ; sa soumission à la volonté souveraine ne lui aurait pas permis de la demander, Le Maha-rana n'a besoin de lui dire que ces mots :
— Préparez-vous à revêtir tel jour vos habits de noce : vous êtes la fiancée du rana de Djoudpour.
La jeune princesse, qui n'a le droit de rien objecter, fléchit le genou en signe d'obéissance et, suivant l'usage,
laisse tomber sur son visage le voile qu'elle ne doit
plus relever que devant son époux.
Avant le jour fixé pour la célébration du mariage, il
y eut de grands bruits dans la province et dans le con-
seil d'État d'Oudeypour ; mais ces bruits furent sans écho pour le zenanah ; aussi, lorsque Kischer-Kouer apprit que son père se disposait à lui faire solennellement une seconde visite officielle, elle crut qu'il avait à lui annoncer l'arrivée de son futur époux. La princesse se hâta de se parer pour le recevoir ; puis, du haut de la terrasse qui dominait au loin la campagne, la jeune fiancée promena longuement ses regards et s'étonna de n'apercevoir aucun indice d'un cortège royal s'avançant vers le palais. Alors, elle vint au-devant de son père, qui lui dit :
— Ce sont des vêtements de deuil qu'il faut prendre, ma fille ; votre fiancé est mort. C'est maintenant le prince Màh-Sing, son plus proche parent, qui règne à Djoudpour.
Kischer-Kouer fléchit comme la première fois le genou et, se relevant, elle rejeta son voile en arrière comme marque de sa liberté recouvrée.
Il ne devait pas se passer un long temps sans qu'il se présentât un autre prétendant à la main de la fiancée du souverain de Djoudpour. A peine le successeur de celui-ci fut-il affermi sur le trône qu'en sa qualité d'héritier direct il réclama pour lui-même la fille de Bihm- Sing comme faisant partie de la succession du défunt. Le timide maha-rana, effrayé des termes de cette réclamation qui dissimulaient peu une menace, n'hésita pas à en reconnaître la légitimité. Et déjà, pressé par la peur, il allait faire de nouveau annoncer sa visite au zenanah afin d'ordonner à sa fille de quitter son costume de veuve pour reprendre sa parure de fiancée, quand le bruit d'une conflagration générale
dans le Rajasthan le remplit d'hésitation et d'anxiété.
Le principal ministre du nouveau rana de Djoudpour, ennemi de son maître, imagina, pour le renverser, de lui susciter un rival, son égal en puissance. Le perfide intrigua de telle sorte que la plupart des princes souverains de la contrée prirent parti dans la querelle : ceux-ci pour l'un des prétendants, ceux-là pour l'autre. Une guerre à outrance s'ensuivit, qui mit à feu et à sang des provinces entières.
Plusieurs fois, pendant les alternatives de cette lutte, Bihm-Sing fut sommé par les princes rivaux de se prononcer ouvertement entre eux ; comme il ne pouvait le faire sans attirer sur sa principauté les malheurs qui accompagnent une invasion, et que d'ailleurs il n'était poussé vers l'un des deux par aucun motif de préférence ; le sentiment de terreur qui l'envahissait, de quelque côté qu'il envisageât la situation, l'incita à entretenir les espérances des compétiteurs. Familiarisé avec les procédés d'une politique tortueuse, il usa jusqu'à l'abus des artifices de la duplicité pour assurer en secret l'un et l'autre de son consentement.
La guerre continua quelque temps encore. Quand les belligérants jugèrent qu'il y avait suffisamment de victimes à mettre en terre et de villages à relever de leurs ruines, les deux rivaux se rapprochèrent et s'unirent par un double mariage; c'est-à-dire que le rana de Djoudpour épousa la sœur de son ennemi et, réciproquement, ce dernier se maria avec la fille de l'autre.
Ces alliances ne devaient pas délivrer le père de Kischer-Kouer des dangers auxquels ces derniers engagements l'avaient exposé, car les prétendants ne renoncé-
rent à tourner leurs armes contre lui que sous la condition que la princesse promise à l'un et à l'autre, serait la victime expiatoire du sang versé pour elle.
C'est devant le conseil assemblé qu'on donna connaissance de l'ultimatum des ennemis réconcilies. Bihm-Sing éprouva une telle indignation en apprenant à quel prix la paix lui était offerte, qu'il en fut positivement transfiguré. Le souverain pusillanime disparut devant le père révolté : son corps affaibli par la mollesse. durant un long règne, se redressa fièrement : dans ses yeux, presque éteints, se retrouvaient les mêmes éclairs qui les illuminaient au temps de sa jeunesse ; c'est d'une voix comparable au rugissement du lion, qu'il répondit au porteur de l'insolent message : « Plutôt la guerre ! »
Cependant bien des jours et puis bien des mois se passèrent sans que la guerre se rallumât dans le Puijasthan.
Quelques membres du conseil d'Oudevpour. témoins de l'énergique réponse du maha-rana, et à leur tour alarmés pour le pays de ce qu'il en devait résulter, chargèrent Adjih-Sing. le principal ministre, d'aller communiquer leurs craintes à la princesse Tchand. la tante ei la conseillère de Kischer-Kouer depuis l'enfance. Convaincue que la mort de sa nièce était nécessaire, elle prépara une coupe de liqueur empoisonnée, puis, ajoutant à la puissance de la prière l'éloquence des larmes, elle persuada à la jeune victime que le trône de son père et le repos de l'État dépendaient du sacrifice volontaire de sa vie. La fille de Bihm-Sing écouta silencieusement son arrêt, prit d'une main ferme la coupe
Fig. 6. — Elle prit d'une main ferme la coupe empoisonnée.
empoisonnée, la vida sans hésitation d'un seul trait, et dit seulement, quand elle sentit les premières atteintes de la mort : « Voilà donc à quel mariage j'étais destinée !... »