‹ Le dévouementChapitre 17 sur 34 · VINGT-CINQ ANS D EPREUVE · texte numérisé non relu

VINGT-CINQ ANS D EPREUVE

L'académicien Charles Nodier a écrit : « La vertu a des élans qui étonnent, mais ce qu'il y a de plus admirable dans la vertu, c'est la patience d'une vie de résignation, parce que la constance dans le bien est la plus rare des vertus. »

À l'appui de cette réflexion, touchant la persévérance dans la pratique du dévouement, Nodier cite entre outres noms, qui méritent d'être écrits sur le livre d'honneur de l'espèce humaine, le nom de Jeanne Parelle comme celui du parlait modèle de l'amour filial.

C'est au village de Coulangé, près de Montrésor-sur- Tlndroye, que Jeanne naquit en 1786. Son père, Jacques Parelle, simple terrassier, possédait une maisonnette et une toute petite pièce de terre. Sa mère avait donné le jour à huit enfants. La maisonnette où ces huit petits êtres s'étaient façonnés, tour à tour, en grandissant, aux rudes travaux des champs, se trouva un jour à peu près déserte ; la dispersion forcée de la nombreuse famille réduisit sou personnel à deux habitants : le père et la mère. Ils se virent désormais assis, tête à tète, et trop au large, à la table où naguère les convives habituels ne pouvaient trouver place qu'en se coudoyant.

Trois des quatre frères de Jeanne, pris par la conscription, furent tués à la guerre; le quatrième, laborieux ouvrier comme son père, mourut d'un excès de fatigue au travail. Longtemps après la mort de ce brave enfant, Jeanne, qui retrouvait ses larmes du premier jour de deuil, dès qu'on parlait de lui devant elle, disait :

« J'ai regretté les autres, mais c'est celui-là que j'aimais le mieux ; il avait le même cœur que moi pour nos parents. »

Quatre filles restaient aux époux Parelle ; deux se marièrent ; les nécessités de la vie forcèrent les deux autres à quitter le logis paternel pour aller se mettre en service aux environs de leur village. Jeanne fut l'une des deux sœurs qui devaient rester filles et se faire servantes.

Vers l'année 1812, Jeanne, qui comptait alors de vingt-cinq à vingt-six ans, vit commencer pour elle une vie d'épreuves et de sacrifices, qu'à cinquante ans elle continuait encore, sans avoir rien perdu de la douceur de son caractère, et sans que la lassitude d'une tâche accablante eût une seule fois arrêté l'élan spontané de son courage.

A l'époque dont nous parlons, Jeanne apprit dans la maison où elle servait, que sa mère venait d'être frappée de paralysie. Au même instant elle prend congé des maîtres qui l'aimaient et chez qui elle était heureuse, et le soir même elle arrive à Coulangé avec la ferme résolution d'y demeurer aussi longtemps que sa mère aura besoin d'elle. Les soins de Jeanne lui furent nécessaires jusqu'à sa dernière heure, et la pauvre femme.

qui ne venait d'accomplir alors que sa cinquantième année, vécut au delà de quatre-vingts ans!

A son père qui lui fit observer qu'un grand tort d'argent résulterait pour elle de son retour au village, Jeanne répondit :

— Servir pour servir, ne vaut-il pas mieux que je serve ma mère que de rester avec des étrangers.

Bientôt elle n'eut plus seulement qu'un malade à soigner. Jacques Parelle, en revenant un soir chez lui, après avoir fourni sa journée de terrassier, tomba foudroyé par l'apoplexie et perdit complètement connaissance. « Il est mort! » s'écrièrent quelques voisins, témoins de l'évanouissement. — « Non, dit Jeanne avec le ton d'une invincible conviction, non, mon père n'est pas mort. » Elle se pencha vers lui, d'une main elle lui soutint la tète, et de l'autre, elle parvint à lui desserrer les dents, ce qui ouvrit un passage au flot de sang qui l'étouffait. Revenu à lui, Jacques Parelle n'avait pas le sentiment de ce qui s'était passé, et il s'étonna de voir tant de gens autour de lui, puis d'entendre sa fille riant et pleurant à la fois, s'écrier avec la joie du triomphe : « Je savais bien que mon père n'était pas mort ! »

Cet événement, qu'on supposait accidentel, n'était que le début d'une crise qui devait, pendant dix ans, se renouveler tous les soirs. Tous les soirs aussi Jeanne était forcée d'user du même moyen pour procurer le même soulagement au malade. Comme il ne pouvait, durant la crise, avoir conscience des efforts douloureux de sa fille pour lui ouvrir la bouche, il meurtrissait, il entamait entre ses dents, violemment serrées, les doigts de la courageuse opératrice. Quand, au réveil, il lui

voyait les mains ensanglantées par ses morsures involontaires, les larmes lui venaient aux yeux, et il disait :

— Ne recommence plus, mon enfant ; il vaut mieux me laisser mourir.

— Pour que je ne recommence plus, répondait-elle, il faudra m'attacher.

Son père mourut, elle le pleura, regrettant après dix ans de la même torture que son supplice quotidien eût déjà cessé.

La paralytique devint aveugle, puis elle tomba en enfance, ne conservant dans sa mémoire que le souvenir de ses prières et de ses exercices de piété à certaines dates de l'année. Une veille de l'Assomption, elle dit à sa fille comme si elle sortait d'un long rêve :

— C'est demain la bonne dame d'Août ; je voudrais bien aller à l'église.

Toujours empressée à satisfaire les désirs de sa mère,

Jeanne répliqua, sans réfléchir à la difficulté de tenir

l'engagement qu'elle allait prendre : — Vous voulez

aller à l'église, ma petite mère; soyez tranquille, je

vous y mènerai, ma mignonne.

« Et le lendemain, dit un témoin du laborieux pèlerinage, Jeanne passe son bras gauche dans le bras du grand fauteuil ; elle parvient à mettre sa mère debout sur ses jambes qui ne peuvent plus la porter, elle soutient la paralytique avec son bras droit. Jeanne la traîne pendant deux pas, puis elle l'assied un moment dans le fauteuil ; ensuite elle la relève et recommence à lui faire faire encore deux ou trois pas, puis, de nouveau on se repose. »

L'église était voisine, cinq minutes suffisaient pour

faire le trajet : ce voyage de la mère et de la fille dura plus de trois quarts d'heure ; il ne fallut pas moins de temps pour effectuer péniblement le retour. Cependant la pauvre infirme, à qui Jeanne laissait croire qu'elle avait marché, se montrait si fîère et si joyeuse d'avoir pu, après quinze ans d'immobilité, faire une si longue promenade, que la bonne et patiente fille fut la première à lui proposer de renouveler le voyage. La joie enfantine que témoigna sa mère la récompensa d'avance du surcroît de fatigue qu'elle s'imposait, et souvent on la vit en route pour l'église, portant le lourd fauteuil et soutenant la paralytique dont la faiblesse et les infirmités l'obligeaient à multiplier les temps de repos.

Bien que le ménage n'exigeât pas une grande dépense pour satisfaire aux besoins journaliers, la misère vint cependant, misère si complète que les deux pauvres femmes eurent à souffrir le dénûment absolu. Jeanne n'avait pas la ressource du travail au dehors. La nécessité de soins assidus la retenait auprès de sa mère. Elle n'osait s'absenter que quelques instants pendant son sommeil. C'était pour aller mendier !

Quelqu'un lui ayant conseillé de laisser mettre la paralytique à l'hôpital, elle répondit :

— Je sais bien qu'elle aurait là des soins que je ne peux pas lui donner ; mais la douceur? Qui est-ce qui la lui donnerait?

Il était réservé à la constante sollicitude de Jeanne pour sa mère une épreuve plus cruelle que toutes celles qu'elle avait subies. Déjà impotente et aveugle, la veuve Parellc joignit à son état complet d'enfance une incurable surdité ; privée de la faculté de se mou-

voir, et ne pouvant plus ni voir, ni entendre, le passé ne laissa aucune trace dans son cerveau d'où l'intelligence était absente, et le présent demeura sans signification pour elle. Parfois cependant elle se rappelait qu'elle avait eu une fille nommée Jeanne ; la dévouée, qui guettait avec anxiété ces moments fugitifs de lucidité, devinait au mouvement des lèvres de sa mère que celle-ci essayait de balbutier son nom.

— ■■ Elle est là votre Jeanne, disait aussitôt la pieuse fille, et elle pressait et elle baisait les mains de sa vieille mère en répétant : oui, Jeanne est là, ma mignonne; soyez tranquille, elle ne vous quittera jamais.

Cette sainte promesse, Dieu sans doute l'a recueillie, mais celle qui en était l'objet n'a pas pu l'entendre.

Charles Nodier a dit encore :

« La piété filiale n'est pas une vertu, c'est un sentiment, c'est un devoir auquel on ne saurait se dérober sans ingratitude et sans crime. Il y a cependant telle circonstance où l'exercice de ce devoir exige une constance et un courage qui paraissent au-dessus des forces de l'humanité, et cette patience que rien n'a jamais lassée, ce dévouement qui ne s'effraye d'aucun sacrifice et d'aucune douleur, appartiennent aussi à la noble histoire des efforts et des triomphes de la vertu. »

Les professions manuelles, même les plus répugnantes, retiennent au profit de ceux qui les exercent une part de la considération due à la classe entière des gens de métier. Au-dessous de ces professions qui s'ennoblissent par les dangers auxquels elles exposent l'ouvrier et par le courage qu'elles exigent de lui, il est une carrière que la vocation n'explique pas et qui semble tant coûter à la dignité humaine, que pour la suivre il faut être poussé par l'affection, par un devoir rigoureux, la nécessité absolue, c'est la domesticité.

Au temps de l'esclavage imposé parla force, la honte était du côté des maîtres, elle se retourne contre les serviteurs s'il y a servitude volontaire. Sans dire brutalement avec Léon Gozlan, ou sous-entendre spirituellement avec le docteur Swift, que tous les domestiques sont des espions ou des voleurs, remarquons toutefois que cette accusation, déjà formulée par tous les poètes comiques , n'a pas ordinairement de contradicteurs, a Autant de domestiques, autant d'ennemis, » a dit Sénèque. La justice veut qu'on fasse observer qu'il ne

s'agit point ici des serviteurs employés aux travaux des champs, ceux-ci sont des ouvriers comme leurs maîtres, lesquels n'ont pas toujours sur les premiers l'avantage d'être les plus laborieux et les plus intelligents.

Nous avons dit que ceux qui ont peint les vices qu'enfante ou développe la condition servile, n'avaient guère trouvé de contradicteurs ; il en est un cependant de qui les généreuses fondations ont mis en lumière des serviteurs modèles qui pourraient être cités comme des exemples de l'abnégation la plus sublime et de la plus ingénieuse charité. Et d'abord Marie Beauget.

Cette bonne femme n'avait certainement pas luWalter Scott; elle a réalisé son vieux Caleb ; elle eut inspiré ce charmant personnage à l'auteur de la Fiancée de Lammermoor.

« Sa maîtresse, une respectable dame d'une noble famille de Saint-Jean-d'Angely, ne possédait que six cents francs de rente, dernier reste de ses biens perdus à la Révolution. A peine à son service, Marie sentit pour elle l'attachement d'une fille : orpheline , et sortant d'un asile religieux qui avait recueilli son enfance, il lui fallait une famille. Elle conçut à dix-huit ans la résolution de consacrer sa vie à sa maîtresse. Non-seulement elle ne reçut jamais rien de celle qui l'avait prise à gages, mais elle lui donna toujours. Marie mettait son orgueil à ne pas laisser soupçonner la pauvreté de sa maîtresse. Cette misère qu'elle avait soin de dissimuler aux autres, elle la cachait surtout à celle dont l'orgueil en eût souffert ; elle parvenait à lui persuader qu'au marché tout se vendait à bas prix et qu'avec six cents francs par an on pouvait payer une servante,

vivre convenablement et même recevoir parfois d'anciens amis à sa table. C'était en passant les nuits à travailler en cachette que Marie Beauget justifiait ses pieux mensonges et comblait les lacunes de son maigre budget.

« Un accident priva sa maîtresse de l'usage de ses membres. Infirmière admirable, Marie parvint à calmer les souffrances de celle qui l'appelait sa fille ; elle prolongea cette précieuse vie jusqu'à un terme inespéré. Puis, quand elle resta seule, après avoir passé quarante-trois ans à servir, ou plutôt à secourir sa chère maîtresse, elle rassembla ses dernières ressources, et des honneurs funèbres dignes de la défunte lui furent rendus. »

Le trait suivant pourrait avoir pour titre : « la bienfaisance léguée. »

« Durant vingt-cinq ans, un officier espagnol avait eu à son service un de ses anciens soldats nommé Grosso. Tombé dans l'adversité, il ne fut pas abandonné par son serviteur. Grosso mourut. Sa femme et son fils s'imposèrent le devoir de continuer sa tâche. Chaque mois, le fils apportait tout son gain à sa mère pour faire vivre le vieil officier. Cependant voilà qu'à trente-trois ans le digne jeune homme tombe malade et meurt. La mère, frappée de tant de coups, succombe à son tour; deux filles restaient, à qui la mission de dévouement revenait à titre d'héritage. Brodeuses de leur état, elles travaillèrent la nuit et le jour, elles travaillèrent avec tant d'assiduité que l'aînée , atteinte d'une maladie sans remède, cessa de pouvoir payer sa part du tribut quotidien. La plus jeune sœur accepte le double fardeau que lui envoie la Providence : à force de priva-

tions et de courage, elle suffit à tout. Quand ses voisins, inquiets de sa santé qui s'épuise, lui offrent les moyens d'acheter des aliments plus solides, elle profite de leur secours non pour elle, mais pour faire au vieillard quelque surprise qui lui rappelle sa fortune perdue et sa patrie qu'il ne doit plus revoir.

« Admirable famille que la mort frappe à coups redoublés, sans y tarir la source des sentiments généreux et où la vertu se transmet comme une succession, au plus proche héritier. »

Toutes les formes du sacrifice ont été pour ainsi dire épuisées par des serviteurs et des servantes en faveur de leurs maîtres : l'une adopte les enfants qu'ils ont laissés orphelins ; — l'autre, mendie pour sa maîtresse octogénaire ; — celle-ci, au risque de sa vie, cache son maître pendant la Terreur et parvient à le soustraire à l'échafaud ; — celle-là, vend le petit bien qu'elle possède et quitte son village pour aller retrouver et soigner le fils de ses maîtres, malade à Fernambouc.

Par reconnaissance pour tant de belles actions qui prouvent que la condition servile n'enlève rien à la vertu native des âmes créées pour le bien, rappelonsnous ces paroles de Mably : « Regardez vos domestiques comme des amis malheureux. »

Mais ces nobles exceptions, si nombreuses qu'elles soient, n'atténuent pas la justesse de cette pensée du philosophe Vacherot :

« La domesticité est évidemment, de toutes les conditions sociales, la plus incompatible avec la liberté civique. »

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