LE VOYAGE D UNE COURONNE
C'est le 27 octobre 1459 que mourut empoisonné, dit-on, Albert V, surnommé l'Illustre, gendre et successeur de l'empereur Sigismond.
Lorsqu'on eut descendu ses restes mortels dans les caveaux de Stuhl-Weissembourg, sépulture des rois de Hongrie, Elisabeth, sa veuve, à qui un second enfant devait naître quelques mois plus tard, se hâta d'aller s'enfermer avec sa fille Marie, les dames de sa cour et quelques fidèles dans larésidence royale de Plintenbourg, lieu célèbre dans l'histoire sous le nom de château de Wissegrad. Par cette fuite précipitée la reine essayait de soustraire l'enfant qui n'était pas encore de ce monde, aux tentatives criminelles des partisans de son cousin le roi de Pologne, Wladislas VI, qui convoitait le trône resté vacant par la mort d'Albert.
Plintenbourg, situé à peu de distance de Gran, l'ancienne capitale de la Hongrie, occupe le sommet d'un rocher escarpé sur la rive droite du Danube.
En choisissant comme asile ce château assez haut bâti et assez bien gardé, pour qu'on pût s'y croire à l'abri d'une surprise, Elisabeth d'Autriche s'assurait la possession matérielle du précieux joyau considéré par les plus grands, aussi bien que par les plus humbles, comme le palladium de l'empire des Madgyars. Nous voulons parler de la couronne d'or, ornée de pierreries, envoyée on Pan mil, par le pape Sylvestre II à Etienne, le
premier parmi les descendants des Huns, qui ait porté en Hongrie le titre de roi.
C'était alors dans la chapelle du château de Plintenbourg que la couronne était déposée. Son origine justifie la vénération dont elle est encore l'objet. La tradition affirme que si les hommes en ont façonné l'or et enchâssé les pierres précieuses, les agrafes qui ferment la couronne sont l'ouvrage des anges.
L'espoir de donner prochainement le jour à un fils, imposait à la veuve d'Albert le devoir de veiller sans relâche à ce que le diadème bénit par le pape Sylvestre ne tombât pas au pouvoir d'un ennemi. S'en laisser dessaisir, c'eût été déshériter à l'avance du pouvoir royal l'enfant qui régna plus tard sous le nom de Ladislas le Posthume. Les Hongrois attribuaient une telle influence à ce symbole de la protection du ciel qu'ils n'eussent pas manqué de contester la légitimité du titre de roi au prince qni n'aurait pu , le jour de son sacre, se présenter devant le peuple le front orné du diadème transmis par Etienne Ier à ses successeurs.
La reine n'ignorait pas quelle était sur ce point la puissance du préjugé populaire; aussi son premier soin en arrivante Plmtenbourg fut-il d'envoyer prendre dans la chapelle le coffret à triple serrure qui renfermait la sainte couronne ; puis, s'étant assurée qu'elle était encore dans son écrin , Elisabeth , qu'une indisposition retenait dans sa chambre à coucher , fit placer le coffret près de son lit, sur sa table. Un cierge devait rester allumé, afin qu'à quelque heure de la nuit que la reine s'éveillât, il lui suffit de jeter un coup d'œil vers la table pour être certaine que le palladium de la
Hongrie était toujours en son pouvoir. Ce besoin incessant de sécurité faillit lui être fatal.
Malade et fatiguée du voyage, la reine ne tarda pas à tomber dans une sorte de léthargie. Elle eut durant ce lourd sommeil un mouvement inconscient qui fit vaciller la table et renversa le cierge , dont la flamme se communiqua aussitôt du tapis au coffret fait de bois précieux. Après l'avoir entamé profondément, déjà le feu atteignait la draperie du lit, quand les femmes qui reposaient dans une pièce voisine se réveillèrent enfin.
Celles-ci épouvantées, des sinistres lueurs et des crépitements de l'incendie, comprirent le péril qui menaçait leur maîtresse et arrivèrent précipitamment à son secours. Des serviteurs du château et quelques gentilshommes leur étant venus en aide, on parvint à se rendre maître du feu sans qu'Elisabeth, toujours plongée dans son sommeil léthargique , put se douter de ce qui se xpassait autour d'elle.
Le jour suivant, les conseillers de la reine, émus du dommage qu'un tel accident pouvait causer à la sainte couronne, décidèrent non sans peine la fille de l'empereur Sigismond à permettre qu'on reportât le coffret dans la chapelle d'où on l'avait tiré par son ordre. Elle voulut présider à ce transport et fit murer la porte devant elle; puis, en plusieur3 endroits, elle y apposa son sceau royal.
Peu de temps après, Elisabeth d'Autriche dut quitter sa résidence : Wladislas VI arrivait en Hongrie ; de puissants gentilshommes qui avaient embrassé la cause de ce prince, devançant le jour où ils pourraient publiquement le reconnaître pour leur roi, venaient de faire
nommer l'un de ses plus chauds partisans burgrave de Plintenbourg. Celui-ci essaya de retenir la reine, afin de livrer à la fois au roi de Pologne la veuve d'Albert et l'enfant qui ne devait pas tarder à naître ; elle devina le piège et partit, mais seulement avec sa fille et deux femmes de son service. Quant au reste de sa suite , il ne devait la rejoindre que lorsqu'il en aurait reçu l'ordre. En passant devant la porte murée de la chapelle, où Elisabeth laissait la sainte couronne , elle lui adressa un regard qui semblait dire : « Au revoir. »
La veuve d'Albert, dont l'unique pensée était de préserver des pièges de la trahison ou de la violence des audacieux, l'enfant encore attendu, qu'elle nommait sa glorieuse espérance, ne jugea pas prudent de s'établir à Bude, où elle s'était rendue d'abord. 'Bientôt après elle partit secrètement, toujours accompagnée de la jeune princesse sa fille, ainsi que des deux femmes dont elle n'avait plus à éprouver le dévouement.
La barque qui portait Elisabeth d'Autriche et ses compagnes de voyage devait remonter le Danube jusqu'à la ville de Komorn. Cette destination l'obligeait à passer devant Plintenbourg. Quand elle fut en vue du château, la reine, toujours préoccupée de la couronne confiée à la garde inquiétante d'un partisan du roi de Pologne, tressaillit tout à coup, et levant les yeux au ciel comme pour y chercher un appui, elle trahit par ces trois mots, soupires à demi-voix, le hardi projet qui tourmentait son esprit : « Mais qui osera ! »
L'une de ses femmes l'entendit, et répondant à l'in-
tention inexprimée de sa maîtresse, elle dit résolument :
— Je l'oserai, moi, madame.
Celle qui venait de parler ainsi , c'était Hélène Kottauer, la gouvernante de la jeune princesse.
Le regard qu'après cette réponse la reine et Hélène échangèrent, leur prouva qu'elles n'avaient pas besoin de s'expliquer davantage pour s'entendre.
Dans la crainte qu'une parole de plus ne compromit le succès d'une tentative pour laquelle il fallait se résigner à risquer sa vie , Elisabeth et sa confidente gardèrent le silence jusqu'au moment où on débarqua à Komorn. Là, à l'exception de quelques espions du prétendant au trône de Hongrie, la noble fugitive ne devait trouver autour d'elle que des gentilshommes hongrois disposés à la protéger et à défendre sa cause. Parmi ceux-ci était le jeune comte Ulric de Gaza, son parent. La reine pouvait sans imprudence lui confier son important dessein et lui demander conseil. Dès le jour même de l'installation à Komorn, Ulric, la veuve d'Albert et Hélène Kottauer se réunirent en comité secret pour discuter et préparer les moyens d'exécution. Il s'agissait, on l'a deviné, d'aller furtivement s'emparer de cette sainte couronne que défendaient contre les ravisseurs, non-seulement la surveillance soupçonneuse du burgrave de Plintenbourg, mais mieux encore la porte murée et scellée de la chapelle.
La discussion de ce projet entre la reine et ses généreux complices, les amena à reconnaître que pour réussir dans la périlleuse entreprise, il ne suffisait pas seulement du dévouement absolu d'Hélène, mais que l'aide d'un auxiliaire intelligent et discret lui était indispen-
sable. On se souvint alors d'un Croate qui, en d'autres circonstances, avait donné des preuves de son zèle pour le service de la veuve d'Albert. Celui-ci n'hésita pas à accepter l'honneur de partager les hasards de la mission secrète ; mais au moment fixé pour le départ, soit fatalité, soit accident volontaire, le Croate fit une chute de cheval qui le mit hors d'état d'accompagner la courageuse fille à Plintenbourg. Ce qui permet de supposer qu'il y eut intention formelle dans ce malheureux événement, c'est que le cavalier à qui sa blessure ne permettait pas d'entreprendre un voyage de douze milles. — distance qui sépare Komorn du château de Wissegrad, — partit le jour suivant pour la Croatie.
Un Hongrois, qu'Hélène Kottauerne nomme pas dans ses mémoires, remplaça le Croate. Elle se mit en route avec lui et deux gentilshommes de la reine qui n'étaient pas clans la confidence du véritable but de ce voyage. Ils se croyaient seulement désignés pour ramener à Komorn les dames de la cour qu'Elisabeth avait laissées à Plintenbourg en partant pour Bude.
On se mit en route, les deux gentilshommes escortaient une litière vide destinée aux dames confiées à la garde du hurgrave ; l'équipage était suivi d'un traîneau occupé par Hélène et son complice. '
Quel que lut l'empressement des dames que l'ordre de la reine appelait à Komorn , il leur fallait consacrer au moins une partie de lanuit aux préparatifs du voyage. Hélène, que n'abandonnait pas l'idée de sa mission, feignait un invincible besoin de sommeil ; elle se retira dans une chambre, que sa connaissance des localités lui avait permis de choisir dans le voisinage de la chapelle.
Le Hongrois qui avait assumé sur sa tète une partie du danger que l'héroïque confidente de la reine bravait si vaillamment, vint presque aussitôt la rejoindre, mais Hélène ne voulut lui permettre de commencer son œuvre que lorsque le silence qui peu à peu s'établissait partout, lui eut prouvé qu'à l'exception de la garde de nuit , tout le monde dormait dans le château.
L'heure jugée favorable étant arrivée, Hélène s'assura que le Hongrois avait pu retrouver à l'endroit où il l'avait caché en arrivant au château, un sac qui renfermait des limes et plusieurs serrures. Ces dernières étaient destinées à remplacer celles qu'il lui faudrait faire sauter pour pénétrer dans le sanctuaire où la couronne était déposée.
Une circonstance heureuse pour les mystérieux travailleurs les garantissait contre le danger d'être surpris par le burgrave en personne. Une indisposition subite et sérieuse le retenait au lit, et, par suite de cet événement, la surveillance confiée aux subalternes était à la fois moins active et moins rigoureuse.
A son départ de Komorn, Hélène avait reçu des mains de sa royale maîtresse le sceau dont la porte murée gardait plusieurs fois l'empreinte. La confidente d'Elisabeth d'Autriche remit le sceau à son compagnon ; puis tous deux gagnèrent dans l'obscurité la porte qui donnait issue dans la chapelle. Là, une bougie fut allumée et placée de telle sorte que la lumière ne pût être aperçue du dehors. Alors le Hongrois brisa résolument les scellés, et à l'aide du tranchant de la lime, il coupa le mince filet de plâtre qui, du haut en bas, joignait le panneau
mobile de la porte avec son encadrement. Cela fait , il fallut attaquer la serrure.
Jusque-là, le bruit du travail avait été à peu près imperceptible, mais on ne pouvait pas espérer qu'il en serait de même pour cette dernière opération. Si probable que fût la chance d'être surpris en flagrant délit, il était trop tard pour laisser inachevée l'œuvre entreprise. Le Hongrois, s'adressant à Hélène, lui dit :
— Craignez-vous la mort?
— Pas plus que vous, reprit-elle.
— Alors, continua-t-il, recommandez nos âmes à Dieu5 car si le bruit que je vais faire donne l'éveil, nous sommes perdus.
— Que la volonté du Seigneur soit faite, riposta l'intrépide jeune femme.
Et s'apercevant que la bougie achevait de se consumer, elle en alluma une autre et la porta assez près de son complice pour qu'il pût continuer le dangereux travail. Le flambeau ne tremblait pas dans sa main.
Une vigoureuse pesée fit sauter la serrure et la porte s'ouvrit.
A ce moment des voix et des pas retentirent dans l'intérieur. Hélène, vaincue cette fois par la terreur, tomba à genoux; le Hongrois, résigné d'avance à l'inévitable châtiment, se croisa les bras et attendit la mort.
Cependant le bruit des pas et celui des voix s'éteignirent. La ronde de nuit qui venait de passer près des complices, s'éloigna sans avoir rien entendu qui lui révélât leur présence.
Échappés à ce péril imminent, ils reprirent courage et pénétrèrent dans la chapelle.
Pour pouvoir mettre la main sur la couronne , il fallut encore forcer une autre serrure et limer quelques barreaux de fer; ce dernier obstacle vaincu, le Hongrois remit enfin à Hélène le précieux coffret, qu'elle se bâta d'emporter dans sa chambre.
Le jour ne devait pas tarder à paraître et le compagnon d'Hélène n'avait encore accompli que la moitié de sa tache ; il lui restait à remplacer les serrures brisées et à l'aide du cachet de la reine, cà apposer de nouveaux scellés aux mêmes endroits où se voyait encore la trace des anciens.
En même temps qu'il s'occupait ainsi à faire disparaître les indices de son intrusion dans la chapelle, Hélène songeait à anéantir le coffret d'où elle avait retiré la couronne royale, pensant, avec raison, que le volume de ce petit meuble ne lui permettrait pas de le dissimuler au départ. Elle parvint à le briser, et en réunit les fragments qu'elle alla glisser dans le poêle de la chambre où les femmes de la reine dormaient encore. Hélène ne quitta la place que lorsque la flamme ravivée par ce nouvel aliment eût entièrement dévoré les débris du coffret.
Revenue chez elle, la fidèle messagère d'Elisabeth ne pensa plus qu'au moyen de sortir ostensiblement du château sans que rien pût révéler le succès de l'audacieuse tentative. Il était temps qu'elle s'avisâtd'un heureux expédient ; déjà les dames ainsi que les deux gentilshommes envoyés pour protéger celles-ci durant le voyage, se disposaient à quitter Plintenbourg. Parmi les bagages qu'on achevait de réunir, Hélène reconnut un coussin de velours qui appartenait à la reine ;
elle le réclama pour s'en faire, dit-elle, un siège sur le traîneau, et l'emporta chez elle. Le Hongrois l'attendait. Tous deux s'aidant l'un l'autre, eurent bientôt décousu l'un des côtés du coussin et fait à l'intérieur un vide assez profond pour y cacher la couronne. On partit.
Après que les dames et leurs cavaliers eurent franchi la dernière porte du château, ce fut au tour des bagages à traverser ce passage difficile. Le Hongrois porteur du coussin, craignant d'éveiller les soupçons par trop d'empressement à vouloir sortir, passa le dernier.
De peur que, chemin faisant, une parole imprudente n'éveillât les soupçons de quelque ennemi ignoré de la reine sur le secret de leur mission, les deux messagers d'Elisabeth gardèrent, même entre eux, le silence touchant le contenu du coussin de velours, durant le trajet de Plintenbourg à Komorn.
« Dès que nous arrivions dans une auberge , dit Hélène, le brave serviteur prenait le coussin et le plaçait sur une table en face de moi, afin que je l'eusse toujours devant les yeux. Quand nous avions fini, il reprenait le coussin, le mettait sur le traîneau, et nous continuions notre route. »
Un double accident qui pouvait avoir les plus déplorables suites et causer une perte irréparable, signala ce voyage. Dans une nuit d'hiver, en pleines ténèbres, l'équipage des dames se brisa sur le bord du Danube et, presque au même instant, le traîneau qui portait Hélène et son compagnon manqua d'aller s'engloutir
Fig. 7. — Hélène lui présenta la sainte couronne si vaillamment conquise
sous la glace qui couvrait la surface du fleuve. Le désordre et la confusion causés par le bris de l'équipage , les cris de désespoir , les gémissements des femmes qui, pour ainsi dire , se cherchaient ellesmêmes dans l'obscurité , ne permirent à personne d'entendre ces courageuses paroles qu'Hélène adressa au brave Hongrois :
« Si je dois périr ici, ne songez pas à me sauver, mais sauvez la couronne. »
Le calme s'étant rétabli , on s'assura qu'aucune des dames n'était blessée; le traîneau prit les devants pour gagner le prochain village, d'où Hélène expédia les secours nécessaires afin que les voyageuses pussent se remettre en route. Quant aux envoyés de la reine, pressés qu'ils étaient de rendre compte de leur mission, ils ne retournèrent pas sur leurs pas.
La première nouvelle qu'ils apprirent, en arrivant, ce fut la délivrance de la reine : le successeur d'Albert venait de naître. La joie d'avoir un fils faisait rayonner de bonheur le visage d'Elisabeth , l'orgueil maternel mit des larmes dans ses yeux, quand Hélène, s'agenouillant devant son lit, lui présenta la sainte couronne si vaillamment conquise.
Quatre mois après, l'archevêque de Gran, tenant au-dessus de la tète de l'enfant royal la couronne d'Etienne Ie1, sacrait le petit-fils de l'empereur Sigismond dans la même chapelle de Stuhl-Wissembourg où le feu roi Albert était inhumé.
Quand le prétendant Wladislas arriva à Bude, ses partisans , qui le proclamèrent roi , ne trouvèrent
à lui poser sur le front d'autre couronne que celle qui ornait la statue de saint Etienne de Hongrie.
LE SANGI
Il s'agit ici de l'un des exemples les plus justement mémorables de la fidélité à la parole donnée poussée jusqu'au dévouement héroïque. L'histoire ayant omis de nous apprendre le nom du héros, nous le désignerons par celui de Loyauté, afin d'unir dans une même appellation l'homme et sa vertu.
C'était au temps où la Ligue, soudoyée par l'or de l'Espagne et soutenue par ses armes, livrait à toutes les misères et à toutes les horreurs des guerres de religion, nos provinces affolées par le fanatisme et la terreur. En 1589, alors que Mayenne tenait la campagne pour les Guises et que la faction des Seize se préparait à défendre Paris contre les rois Henri de Valois et Henri de Bourbon, récemment réconciliés et coalisés, il y avait égale pénurie quant aux ressources financières , chez le fils incessamment prodigue de Catherine et chez le fils souvent besogneux de Jeanne d'Albret. Jamais la nécessité de se procurer de l'argent ne s'était fait plus impérieusement sentir à ceux-ci qu'en ce moment critique. De notables avantages avaient bien été remportés çà et là , par la double armée royale, mais non sans qu'ils eussent causé de grandes pertes et occasionné de grosses dépenses. Il fallait donc le secours de nouvelles recrues pour qu'il fût possible de continuer utilement la guerre. Or, en ce temps-là, la France divisée et sur-
tout épuisée ne pouvait fournir ces indispensables recrues; force était d'aller les demandera l'étranger, lequel ne manquerait pas de vendre cher ses services et, qui pis est, d'exiger, sinon qu'on les lui payât d'avance, du moins qu'uu répondant fournît caution valable. Nul, parmi les amis du dernier des Valois ainsi que parmi ceux du roi de Navarre, ne se trouvait en position de les tirer de cette passe difficile : les premiers avaient déjà et pour longtemps engagé leurs biens; quant aux compagnons d'armes de celui qui devait être plus tard Henri le Grand, aussi pauvres que leur maître, ils en étaient réduits comme lui à vivre selon le hasard de la bonne ou de la mauvaise fortune du jour.
A l'heure où l'on désespérait le plus de pouvoir poursuivre la lutte engagée, il se trouva quelqu'un qui, confiant dans l'avenir de la France, ne craignit pas de fournir cette caution suffisante pour obtenir un secours capable d'assurer le succès de la cause royale. Celui qui vint, au risque de sa propre ruine, offrir généreusement son intervention aux rois nécessiteux, portait le titre, alors dérisoire, de surintendant général des finances, emploi sans fonctions qui ne cessa d'être une sinécure que lorsque le titulaire l'eut résigné entre les mains de son successeur l'illustre Sully. Nous parlons du sieur Nicolas Harlay de Sanci, celui-là même qui, dans ses diverses charges de conseiller au Parlement, de capitaine des Cent-Suisses et d'ambassadeur, fut tour à tour protestant et catholique; et qui, ayant derechef adopté la religion réformée quand la paix de Bergerac eut rouvert les
temples, se hâta de rentrer clans le giron de l'Église romaine lorsque, par son abjuration, Henri de Navarre eut consolidé, au point de vue de la politique, sa conquête du royaume de France.
Harlay de Sanci n'en était pas encore là de ces variations en matière de foi quand il vint proposer à Henri III et à son futur successeur d'aller, en leur nom, négocier à l'étranger un double emprunt d'argent et de troupes auxiliaires. Les deux souverains sans oser compter beaucoup sur l'heureuse issue de l'aventure, s'empressèrent de lui dire : « Partez. » Et en effet le lendemain, il se mettait en route pour Soleure , muni de lettres patentes qui lui conféraient le titre d'ambassadeur des rois de France et de Navarre.
A cette époque de misère générale et d'impunité pour tous les crimes, les routes étaient parcourues jour et nuit par des bandes de voleurs, au besoin assassins, pour qui les voyageurs de qualité, comme on disait alors, avaient un tel attrait, qu'elles ne craignaient pas d'attaquer les plus élevés par le nom et par la puissance, quelque nombreuse que fût leur escorte.
Ce train des choses, bien connu de M. Harlay de Sanci, ne lui permettait pas d'exposer à la convoitise de ces dangereux routiers le gage précieux sur lequel il fondait l'espoir du succès de sa négociation ; aussi, par prudence, n'emporta-t-il avec lui que les papiers qui devaient l'accréditer auprès du Conseil fédéral et seulement l'argent nécessaire aux frais de son voyage. Mais en même temps que d'une façon ostensible il prenait sa route directe, Loyauté, son valet de chambre, misérablement vêtu, et chemin faisant ne vivant à peu près que
d'aumônes, suivait à pied un parcours différent qui devait néanmoins, au terme du voyage, l'avoir amené à la même destination.
Avant leur séparation, il y avait eu, dans un entretien mystérieux entre le maître et le valet, d'une part, dépôt confié; de l'autre, promesse de le garder même au delà de la mort. Cette parole dite par tout autre eût été l'expression exagérée de la bonne volonté à remplir un devoir ; mais dans la bouche de Loyauté, elle avait un sens rigoureusement exact.
Bien en avait pris à l'ambassadeur de ne pas emplir magnifiquement ses poches ; car s'il ne fut pas dévalisé par quelque attaque violente avant d'avoir passé la frontière, du moins les aumônes forcées qu'il dut faire aux troupes de mendiants armés qui sollicitaient la charité des voyageurs sur le ton de la menace, allégèrent de telle sorte sa bourse , qu'il se vif obligé dès son arrivée en Suisse, de demander crédit pour lui-même avant de parler d'un emprunt pour la France.
Malgré de nombreux temps d'arrêt dans son voyage à petites journées, M. Harlay de Sanci était installé depuis une semaine à Soleure, où son valet avait ordre de veuille rejoindre, et celui-ci n'arrivait pas encore. Cependant il était temps qu'il parût : la négociation relative à l'envoi en France d'une troupe solide et d'un subside monnayé avait été si heureusement conduite auprès du gouvernement de la Suisse et d'une puissante compagnie de banquiers juifs, qu'il ne manquait plus pour la conclusion de cette importante affaire que le dépôt du gage offert par l'ambassadeur français et accepté d'avance par les prêteurs d'hommes et d'argent.
Ce gage était un magnifique diamant du poids de 55 carats, qui avait déjà une certaine notoriété dans l'histoire avant d'être appelé le Sanci, du nom de son premier possesseur en France. Ce diamant, le plus beau que Ton connût alors, fut trouvé par un soldat, en 1476, sur le champ de bataille de Granson, près du cadavre de Charles le Téméraire, dont il avait orné le chapeau.
Le soldat qui, sans le savoir, venait de ramasser un trésor dans le sang et dans la houe, put croire qu'il faisait un marché avantageux pour lui, lorsque, rencontrant un prêtre sur son chemin, il lui céda pour un florin la pierre précieuse qui, plus tard orna pendant deux siècles la couronne de France, et finit par aller briller au premier rang dans l'écrin des joyaux d'un prince russe. Le Sanci, que la Russie enleva en 1855 à notre pays, moyennant une somme de 500,000 roubles (deux millions), et qui avait été payé 600,000 livrés par Louis XIV au roi d'Angleterre Jacques II, n'était encore évalué que 50,000 écus environ à l'époque où le prince prieur de Malte, Antoine de Crato l'engagea entre les mains du trésorier général de France. Le prieur de Malte n'ayant pu retirer son gage, Harlay de Sanci en était demeuré le légitime propriétaire quand l'extrême pénurie des deux rois Henri lui inspira le généreux dessein de se servir de son merveilleux diamant pour tenter en leur faveur un retour de la fortune.
Aucun sentiment de défiance ne se mêlait à l'inquiétude que causait au maître de Loyauté son arrivée tardive à Soleure. Bien certain de la probité, du courage et du dévouement de cet homme, l'ambassadeur répondait à ceux qui émettaient devant lui des doutes injurieux pour
le serviteur chargé d'une mission si importante et si périlleuse : « Je réponds de son honneur sur le mien ; s'il n'est pas encore ici, c'est que par prudence il aura dû prendre un long détour, ou bien, c'est que chemin faisant il sera tombé malade ; si enfin le malheur veut que je ne doive plus le revoir, c'est qu'il est mort. »
Quelqu'un devant qui M. de Harlay parlait ainsi lui ayant fait observer que ce cas échéant le diamant devait inévitablement être perdu, il répliqua : « Vivant ou mort, il a, j'en suis sûr, conservé le dépôt que je lui ai confié. »
Comme on attendait encore à Soleure des nouvelles de Loyauté, quelques voyageurs qui arrivaient de France racontèrent que le jour où ils s'étaient arrêtés à Dole, on s'y entretenait de l'exécution de deux malfaiteurs dont le crime le plus récent était l'assassinat d'une sorte de mendiant inconnu dans le pays, qui avait eu l'imprudence de s'aventurer après la chute du jour dans la forêt de Chaux. On pouvait reconnaître la place où les meurtriers avaient frappé leur victime à une croix plantée sur la fosse creusée par des bûcherons qui, allant au travail, avaient trouvé le cadavre du mendiant et s'étaient mis chrétiennement en devoir de l'enterrer.
Aussitôt que ce fait fut parvenu à la connaissance de l'ambassadeur, il ne mit pas en doute que son valet et l'homme assassiné dans la forêt de Chaux ne fussent une seule et même personne ; il partit sur-le-champ de Soleure, afin de vérifier ce qui, dans son esprit, n'était pas seulement qu'une supposition. Arrivé devant la croix qui indiquait le théâtre du meurtre et l'endroit où reposait le mendiant tombé sous le coup de ses assassins.
Harlay de Sanci ordonna l'exhumation du corps en présence de la foule qui l'avait suivi dans la forêt et qui entourait la fosse. Son ordre exécuté, l'ambassadeur souleva d'une main tremblante le linceul qui couvrait le visage du mort ; à peine l'eut-il entrevu, que des larmes obscurcirent ses yeux : il avait reconnu son fidèle messager. Se rappelant alors la promesse faite par celui-ci, de garder le dépôt qui lui était confié, même au delà de la mort, et luttant contre la violence de l'émotion qu'il éprouvait, il fit ouvrir le cadavre, dans lequel on retrouva le diamant que le loyal serviteur, esclave de sa parole, avait avalé pour le soustraire aux deux brigands, lorsque, épuisé par le sang qui coulait de ses blessures, il ne s'était plus senti la force de défendre sa vie.