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LA VIE D UN HOMME DE BIEN

L'auteur de Niniis II, Brifaut, l'académicien, dans la séance solennelle du 9 août 1852, raconte ainsi l'histoire d'un lauréat qui, par son admirable dévouement, a mérité le grand prix de vertu.

« Voici, dit le rapporteur, un homme dont la couleur n'est point la nôtre, mais dont l'âme se montre enrichie de mille dons que nous serions tous également fiers de posséder. Vous allez connaître la vie du nègre Eustache : en écoutant mon récit, vous croirez faire un cours de vertu.

« Né en 1775, à Saint-Domingue, sur l'habitation de M. Belin de Villeneuve, propriétaire dans la partie nord de l'île, Eustache se recommanda de bonne heure à

Fig. 8. — L'ambassadeur souleva d'une main tremblante le linceul.

l'attention et aux bienfaits de son maître par des qualités peu communes parmi les noirs. Attaché aux travaux de la sucrerie , dont il s'occupait avec autant de zèle que d'intelligence , il fuyait la société de ses jeunes camarades pour chercher dans la conversation des blancs les instructions qui devaient éclairer son esprit, les vertus qui pouvaient élever son âme. Aussi était-il parvenu à se faire aimer de ses chefs et considérer de ses compagnons, à tel point qu'au moment où éclatèrent les premiers désastres de la colonie, Eustache dut à l'influence qu'il avait acquise et le salut de son maître et celui d'un grand nombre de propriétaires, menacés de périr dans le massacre général.

« Quand les nègres déterminés h la perte des blancs, jurèrent de les égorger tous, ils appelèrent Eustache parmi eux. En lui révélant leur conspiration, ils croient parler à un complice ; ils ne sont entendus que par un honnête homme.

« L'idée du meurtre ne s'associe point dans l'âme d Eustache avec celle de la liberté. Placé entre ses compagnons , demandant à la torche et au poignard leur émancipation sanglante , et ses maîtres prêts à périr assassinés sous les décombres de leurs maisons embrasées, il ne balance point.

« Ni les animosités des noirs contre les blancs, ni la communauté d'intérêts, ni les liens d'affection , ne le retiennent ; il va où le porte son sublime instinct : il va où il voit non des vengeances à exercer, mais des devoirs à remplir; non des triomphateurs à suivre, mais des malheureux à sauver. Dès ce moment, il

abjure la race de ceux qui proscrivent, il se fait de la famille des proscrits.

« Chaque jour son actif dévouement emploie les ruses les plus ingénieuses pour prévenir les habitants des complots formés contre eux, et on le voit se glissant dans les conciliabules des révoltés pour épier et déconcerter leurs mesures, donnant aux propriétaires le temps et les moyens de se réunir, de se fortifier, et enfin d'échapper à l'horrible destinée qui les attendait ; on le voit couvrant surtout son bon maître d'une protection de chaque moment, en échange de celle qu'il lui avait due pendant plus de vingt années ; l'aidant à travers des périls inpuïs à se ménager une retraite sur un navire américain qui venait de mouiller à Limbe ; faisant transporter dans le bâtiment plusieurs milliers de sucre pour sauver M. Bel in non-seulement du trépas, mais encore du dénûment, et s'embarquant avec lui, sans autre prétention que celle de le servir modestement, comme par le passé, après avoir eu l'inconcevable bonheur de mettre hors de danger les jours de quatre cents colons.

« Mais quel désespoir, messieurs ! le navire américain est attaqué et pris par des corsaires anglais. :J. Belin et ses amis ne se sont-ils dérobés à la mort que pour tomber dans l'esclavage ? Non. Eustache va lei délivrer de ce second péril. Lui, qui a fait échouer au moins en partie une conspiration, il devient conspirateur ; ce qui prouve que tous les conjurés ne sont pas blâmables. Tandis que les vainqueurs sans défiance se livrent aux joies d'un repas durant lequel il les amuse par ses jeux, l'habile et audacieux Eustache profite de

leur sécurité pour tomber sur eux, pour les enchaîner à l'aide des autres captifs, avertis secrètement de son projet, et le bâtiment délivré arrive au milieu des cris de joie de ceux-ci, des soupirs de honte de ceux-là, jusque dans la rade de Baltimore. Ainsi, deux fois Eustache a sauvé ses maîtres !

« Cet homme, né parmi les esclaves et digne de figurer au premier rang des citoyens libres, ne se borne pas à signaler sa vertu dans les jours de danger. Sa vertu, toujours active, trouve le moyen de s'exercer encore dans les temps de calme. 11 n'est point de formes qu'elle ne prenne pour satisfaire l'infatigable besoin d'héroïsme qui dévore le noble enfant de l'Amérique française. Ceux qu'il a sauvés, il va les nourrir. Son temps, ses soins, le produit de son labeur, tout est employé à soutenir l'existence des colons ruinés qui l'entourent. L'image dé leur détresse disparaît par degrés à ses yeux qu'elle affligeait. Partout où il passe, il porte des secours, des bienfaits, des consolations. 11 faut qu'il dérobe des victimes aux tombeaux ou des indigents aux hospices. D'autres ne vivent que pour rêver le mal ; lui n'existe que pour méditer le bien.

« Lorsque Tordre parut se rétablir dans la colonie, M. Belin et son esclave, ou plutôt son bienfaiteur, se hâtèrent d'y retourner avec les autres exilés; mais à peine débarqués, ils apprennent une affreuse nouvelle. Vingt mille révoltés, sous le commandement du nègre Jean-François, ont placé leur camp sur les hauteurs voisines delà ville. Cette ville était le Fort-Dauphin, alors occupé par les Espagnols. Les blancs demandent en vain

des armes à ces derniers, qui les laissent égorger par les noirs, sortis en tumulte de leurs retranchements. Cinq cents colons périssent dans les rues, dans les maisons, clans l'église même, en présence des Espagnols impassibles. Au bruit de cet épouvantable massacre, M. Belin cherche à fuir. Poursuivi par une troupe de nègres jusque sur les bords de la mer où il va être précipité, il aperçoit un corps de garde espagnol, se fait reconnaître du commandant, et lui crie : Sauvez-moi ! Des soldats accourent, l'arrachent des mains des barbares, le jettent dans leur poste, et là, couvert de leur uniforme, il voit la fureur des assassins s'arrêter devant l'habit qu'il a revêtu. Il respire, il échappe de nouveau à la mort, et à quelle mort !

« Que devenait cependant son fidèle ami? Séparé de lui par la foule, après l'avoir inutilement cherché, Eustache recommande son maître à la Providence, et s'efforce de garantir au moins du pillage les débris d'une fortune toujours recomposée et toujours compromise. Habile dans ses projets, c'est à la femme même de Jean- François qu'il s'adresse pour conserver les effets de M. Belin. Il se rend sous la tente où elle reposait couchée et malade, lui annonce la mort de son maître, dont il se dit le légataire, et la conjure de l'aider à soustraire à l'avidité des vainqueurs quelques malles renfermant des objets précieux, mais dont il se garde bien de faire rénumération. Muni de son consentement, il cache sous le lit de cette femme ces dernières richesses ; court sur le théâtre du carnage ; cherche, heureusement en vain, parmi les cadavres, qu'il relève les uns après les autres, celui de son maître ; vole aux informations ; apprend

enfin que ce maître, auquel il tient tant, pour lequel il a déjà tant lait, est parvenu à s'échapper; revient essayer d'enlever son dépôt pour le lui rendre, réussit, à force d'adresse et de précautions, et s'embarque une seconde fois sur un bâtiment qui se rend au môle Saint-Nicolas, où s'est réfugié M. Belin. Là, Eustache, précédé par le bruit de sa belle conduite, se voit accueilli comme le héros des colonies : on le porte en triomphe, on l'offre en spectacle, on appelle autour de lui les hommages de la population noire; et la vertu a son jour comme le crime avait eu les siens.

« Désormais plus de dangers. Aux traits d'un sublime héroïsme vont succéder les marques de la plus ingénieuse affection. Retiré au Port-au-Prince, à la suite de M. Belin, que sa grande réputation avait fait nommer président du conseil privé, Eustache entendait souvent son maître, parvenu au déclin de Page, gémir sur l'affaiblissement progressif de sa vue. Si Eustache savait lire, il tromperait les longues insomnies du vieillard en lui faisant la lecture des journaux. Quel chagrin pour lui et pour son ami qui se reproche de ne lui avoir pas procuré dans son enfance un si utile genre d'instruction ! Ce chagrin ne durera pas. Eustache acquiert le don qu'il regrettait. Il s'adresse en secret à un maître de lecture, et, grâce aux leçons de ce maître, grâce surtout à une volonté puissante, Eustache, sans nuire à son service, car c'était à quatre heure du matin qu'il allait prendre ses leçons, Eustache arrive un jour vers le pauvre demi-aveugle, un livre à la main, et lui prouve par îe plus touchant des exemples, que si rien ne semble

facile à l'ignorance, rien n'est impossible au dévouement.

« L'affranchissement d'Eustache suivit de près ; cet affranchissement qui, moins encore que ses vertus, l'a naturalisé Français. Bientôt Eustache perdit celui auquel il avait consacré sa vie. Je ne parlerai point de sa douleur ; on la devine. Des legs considérables lui furent remis au nom de M. Belin, entre autres la somme de douze mille francs. Mais tous les trésors qui passaient par des mains si généreuses n'y pouvaient rester. Eustache les regardait comme un dépôt que la Providence lui confiait pour le soulagement des pauvres et des infortunés. Ces nouvelles richesses furent bientôt épuisées, car il y avait tant d'infortunés et tant de pauvres dans les colonies ! et par malheur on n'y voyait qu'un Eustache. (Combien ce nom s'est ennobli depuis que la vertu l'a porté !

« On put voir alors ce nègre digne de tant de respects, déliant tous les jours les nœuds de cette bourse qu'il tient de la reconnaissance de son maître. Chemises, linge, habits, meubles, tout ce que la misère demande à sa générosité, sa générosité le prodigue à la misère. Voici des soldats dont la paye est arriérée : Eustache acquitte la dette du gouvernement. Voilà des familles sans pain : elles en ont, Eustache est venu les visiter. Enfin, Eustache a tout donné, il ne lui reste que le souvenir de ses bonnes actions ; c'est assez, il ne se plaindra pas, il remerciera le ciel, il est content; il n'a plus rien, mais les autres ont quelque chose.

« Depuis ce temps, c'est-à-dire depuis trente-neuf ans, rentré dans l'humble carrière de la domesticité, il passe

|. sa vie à faire ce qu'il a toujours fait : des heureux. Il n'est pas un jour perdu dans cette existence vouée au bien. Et quand la louange vient le chercher, il la repousse avec sa simplicité habituelle par ces mots qu'il a dits ta l'un de nous : « Ce n'est pas pour les hommes, mon cher monsieur, que je fais cela, cVt pour le Maître qui est là-haut. »

« Les Romains représentaient l'Amitié sous la forme d'une belle jeune fille simplement vêtue, couronnée de myrte et de fleurs de grenadier entrelacés, avec ces mots sur le front : Hiver et Été. La frange de sa tunique portait ces autres mots : la mort et la vie. De la main droite, elle montrait son côté ouvert jusqu'au cœur ; on y lisait : de près et de loin. On plaçait souvent à ses pieds un chien, symbole du dévouement et de la fidélité. " ***

Les poètes et les historiens de l'antiquité nous ont rendu si familiers certains noms d'hommes, que dès qu'il s'agit de personnifier une affection mutuelle, capable de s'élever jusqu'au sacrifice de la vie, ces noms viennent soudainement s'offrir à notre esprit, et nous mettent pour ainsi dire en présence des types immortels de l'amitié parfaite. Unis dans la Fable ou dans la vie réelle, ils sont inséparables dans notre mémoire. C'est toujours ensemble que nous nommons : Hercule et Thésée, Oreste et Pylade, Euryale et Nisus, Damon et Pythias, Harmodius et Aristogiton.

ce L'amitié est comme une âme dans deux corps, » dit Aristote. Presque de nos jours, Sénancour écrivait : « Si deux hommes sont unis, les besoins de tous deux ne sont pas plus grands, à quelques égards, que ne le seraient ceux d'un seul, et leurs forces sont supérieures aux forces de deux hommes séparés. L'union fait plus, quand elle est parfaite ; elle satisfait les désirs ; elle simplifie les besoins, elle prévient les

vœux de l'imagination, elle remplace tous les biens; c'est un asile toujours ouvert et une fortune toujours constante. »

Trop souvent, parmi nous, le lien qui unit deux amis est fragile ; on peut impunément le briser ; il n'en est pas de même partout : « Chez la nation slave de l'Europe orientale, dit Portalis dans le livre qui a pour titre : V Homme et la Société, l'amitié est un engagement qui se contracte au pied des autels. Dans le rituel esclavon, il se trouve une formule pour bénir, devant le peuple assemblé, l'union de deux amis ou de deux amies. Ces hommes deviennent frères, ces femmes deviennent sœurs; les uns et les autres s'obligent à s'assister réciproquement dans tous les besoins et dans tous les dangers. La rupture de ces liaisons est rare et cause toujours un scandale public. »

Une formule de serment, d'ailleurs toujours respectable, engage moins que la bonne volonté du cœur quand il s'agit de remplir les devoirs qui nous sont dictés par l'affection. Ainsi, par exemple, sans avoir promis publiquement à Dieu, au pied du sanctuaire et sous la bénédiction du prêtre, d'être pour son ami un ami dévoué, voici ce que le sentiment bien compris de l'amitié inspira au courage d'un enfant de neuf ans :

« Au hameau de Lachaux , arrondissement de Saint- Étienne, végétait, en 1848, un enfant nommé Jean Pépier. C'était un pauvre infirme que ses jambes ne pouvaient soutenir, attendu l'embonpoint monstrueux de son corps ; il lui était impossible de faire un pas sans être presque totalement supporté par quelqu'un, sinon

il tombait et ne pouvait se relever. Il avait pour voisin un autre enfant de son âge, Jacques Bonnavion. Dès leurs premières années, ce dernier avait voué à l'infirme la plus tendre amitié. Quand ils eurent atteint l'âge de neuf ans, on parla d'envoyer Jacques à l'école et au catéchisme, qui se faisaient au chef-lieu de la commune, c'est-à-dire à plus de quatre cents mètres du domicile des deux amis ; quant à Jean, son infirmité devait le condamner à ne point profiter des bienfaits de l'instruction que les enfants du pays recevaient gratuitement ; mais Jacques a décidé qu'il n'en sera point ainsi : il ne veut pas que son camarade soit moins savant que lui. Chaque matin, il va chez son petit voisin ; le charge sur son dos et s'achemine en chancelant vers l'école. Après quelques pas, Jacques, haletant, est obligé de s'arrêter; il dépose avec précaution son cher fardeau sur le bord du chemin, il reprend haleine, puis se charge de nouveau, et après vingt haltes semblables, il arrive à l'école à l'heure précise de l'ouverture.

« Ce n'est pas tout; à onze heures du matin avaient lieu les exercices du catéchisme , dans une tribune de l'église, à laquelle on ne parvenait que par un escalier extérieur très-roide et couvert dans la mauvaise saison de neige et de verglas. Le courageux enfant ne recula pas devant cette nouvelle tache, et à l'heure fixée ils se trouvèrent tous deux à leur place, édifiant leurs camarades par leur exactitude et leur amitié. C'était au prix des mêmes efforts que Jacques ramenait Jean à sa mère. Pendant trois années, il ne manqua pas une fois à cet exercice pénible. Plus tard,

Jean Pépier, devenu plus infirme, fut réduit à l'immobilité absolue. Chaque soir, Jean, son fidèle compagnon, qui avait dû apprendre le rude métier de mineur, se rendait auprès du malade, l'amusait comme un enfant, le promenait dans un petit char et lui prodiguait les soins et les prévenances qu'on ne peut attendre que d'une mère.

Le 50 avril 1855, la tâche de Jacques était accomplie. Jean terminait sa douloureuse existence dans les bras de son ami.

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