L AMI DE MADAME ROLAND
Précisément au centre de la forêt de Montmorency, un peu au delà du vieux château de la Chasse et vers la hauteur des villages de Domoot à l'est, et de Vaucelles à l'ouest, on trouve une petite combe ou vallée étroite dite le désert de Sainte-Radegonde. Elle doit son nom à une ancienne communauté de femmes, placée sous l'invocation de cette pieuse épouse de Clotaire Ier, qui, par l'humilité chrétienne, déposa sa couronne sur l'autel et se fit servante dans le monastère de Sainte-Croix, qu'elle avait fondé près de Poitiers.
A l'époque la plus tourmentée de la Révolution française, le couvent de Sainte-Radegonde cachait dans ses ruines, encore debout au fond de la vallée, une chaumière de temps en temps habitée. Celle-ci appartenait à un jeune naturaliste, savant et modeste continuateur de Buffon , le docteur Louis-Augustin Bosc.
Ame aimante et cœur vaillant, le laborieux solitaire s'arrachait sans hésitation à ses chères études, et quittait sa retraite ignorée dès que le devoir de consoler un ami dans l' affliction ou de le protéger dans le péril, le rappelait et le retenait à Paris. Ce devoir accompli, Bosc regagnait à pied Sainte-Radegcnde , tantôt par Àndilly , tantôt par Biscop, et de nouveau il s'enfermait chez lui jusqu'à ce que son dévouement mis derechef à l'épreuve l'obligeât de tenter encore les chances du périlleux voyage.
Un soir, il ne revint pas seul : Bosc amenait au désert un accusé, échappé depuis quelques heures à l'ordre d'arrestation lancé contre lui.
Ce même jour , les Jacobins avaient décrété d'accusation vingt-deux députés de la Gironde , ainsi que presque tous ceux de leurs collègues qui ne siégeaient pas à la Montagne.
Le fugitif qui venait partager la mystérieuse habitation du jeune savant était un homme de haute taille, maigre et un peu courbé par l'âge. Vieillard austère, sa scrupuleuse intégrité avait, par deux fois, honoré le poste, dangereux en ce temps-là, de ministre de l'intérieur. Son droit à la persécution du parti triomphant avait pour raison d'être les liens d'amitié et de fraternité politique qui l'unissaientdepuis longtemps aux vaincus du 51 mai 1704.
Ce fut à cette date que l'ex-ministre Roland, sauvé et conduit par Louis Bosc, vint habiter au désert. 11 ne devait y rester que peu de jours; plus de cinq mois après, cédant aux instances de son ami, il y demeurait encore.
En pareil lieu et dans, cette condition absolue d'iso-
lement il n'était pas facile de satisfaire aux besoins matériels de la vie. La nécessité du secret interdisant aux deux réfugiés toute communication avec qui que ce fût au dehors, il leur fallait se résigner au partage de ressources à peine suffisantes pour un seul. Leur unique repas de la journée se composait, outre l'œuf quotidien de leur poule, de racines fraîchement cueillies et de colimaçons ramassés dans la forêt ; encore se virent-ils un jour contraints de renoncer au plat de résistance, c'està-dire à l'œuf en question : un oiseau de proie cherchant fortune au désert, avait trouvé et dévoré la poule.
Les deux solitaires de Sainte-Radegonde étaient doués d'une assez grande force de volonté et d'un tempérament assez robuste pour pouvoir se résigner longtemps aux privations sans qu'ils en fussent sensiblement affaiblis. Philosophes pratiques, leur renoncement aux douceurs de la vie les avait préparés de longue date à subir les plus rudes épreuves. Ils auraient donc vécu relativement heureux au désert avec quelques bons livres, l'étude assidue de la nature et le charme des entretiens intimes, si la lutte sanglante des partis et l'incertitude sur le sort des victimes qui leur étaient chères, n'avaient mis incessamment leur cœur à la torture.
Pour que Roland consentit à demeurer caché et ne cédât pas à la douloureuse préoccupation qui , malgré la menace d'un danger imminent, le rappelait à Paris, il fallait que l'ami hospitalier qui l'avait recueilli s'engageât à y faire de plus fréquents voyages et à lui rapporter des nouvelles des deux êtres qui l'intéressaient le plus au monde : sa fille Eudora et sa femme cette im-
mortelle amie des Girondins : esprit supérieur, âme d'élite qui tut la lumière et l'inspiratrice de son mari dans les actes les plus courageux de sa vie publique.
Fidèle à sa promesse, Bosc, dont le dévouement inépuisable n'eût pas hésité même devant le sacrifice de sa vie, revenait fréquemment à Paris ; son premier soin en y arrivant était d'aller s'informer d'Eudora près de ceux à qui sa mère l'avait confiée ; puis, quelque part que la persécution eût conduit et enfermé madame Roland, soit h l'Abbaye, soit dans la prison de Sainte-Pélagie, il trouvait le moyen de parvenir jusqu'à elle, delà rassurer sur la santé de sa fille et de puiser dans le courage de la prisonnière un exemple réconfortant pour son protégé.
C'était presque toujours au même point de la route où Roland avait accompagné Bosc, lors de son départ, que ce dernier le retrouvait le soir, attendant impatiemment son retour. Durant plusieurs mois, il crut pouvoir le bercer d'une espérance qu'il s'efforçait lui-même de partager; mais il eut un jour à lui apprendre une étrange et sinistre nouvelle. Madame Roland, mise soudainement en liberté, avait été, quelques heures après, reprise et incarcérée cette fois à la Conciergerie.
Pioland comprit alors que le dénoûment fatal était prochain pour celle qui a pu dire d'elle-même, avec un légitime orgueil. « Un caractère doux, une àme forte, un cœur très-affectueux, un extérieur qui annonçait tout cela, m'ont rendue chère à ceux qui me connaissent ; la situation dans laquelle je me suis trouvée m'a fait des ennemis, ma personne n'en a
point; ceux qui disent le plus de mal de moi ne m'ont jamais vue. »
Sachant par l'exemple journalier des supplices, que la soif du sang s'accroît à mesure qu'on le verse , l'ex-ministre de la Convention pensa que le besoin de répandre le sien rendrait plus actifs les efforts de ses ennemis pour découvrir sa retraite, il n'avait pas le désir de leur disputer sa vie ; mais il prévoyait que le succès de leurs recherches entraînerait la perte de son généreux ami. Alors sa résolution fut irrévocablement prise, et, malgré les plus vives instances, il quitta un matin le désert de Saint-Radegonde pour n'y plus revenir.
Rose, qui avait jusque-là partagé ses pensées, ses soins et ses forces entre la prisonnière et le réfugié, se consacra entièrement à l'héroïque citoyenne qui devait expier à trente-neuf ans l'ardeur de son patriotisme devant la statue de la Liberté.
« Le jour où elle fut condamnée, dit Henri Riouffe, l'un des détenus à l'Abbaye, elle s'était habillée de blanc et avec soin ; ses longs cheveux noirs tombaient épars jusqu'à sa ceinture ; elle avait choisi cet habit comme symbole de la pureté de son âme. Après sa condamnation, elle repassa dans le guichet avec une vitesse qui tenait de la joie. »
Un autre témoin de son départ pour le tribunal a écrit : « Ses couleurs étaient ravissantes ; elle avait le sourire sur les lèvres. D'une main elle soutenait la queue de sa robe, et elle avait abandonné l'autre à une foule de femmes qui se pressaient pour la baiser. Celles qui étaient mieux instruites du sort qui l'attendait, sanglo-
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Fig. 9. — 11 l'aida à monter les degrés de la guillotine.
taient autour d'elle et la recommandaient à la Providence. Madame Roland répondait à toutes avec une affectueuse bonté, elle les invitait à la paix, au courage, à l'espérance et à l'exercice des vertus qui conviennent au malheur. Un vieux geôlier, nommé Fontenay, dont le bon cœur avait résisté à trente ans d'exercice de son cruel métier, vint lui ouvrir la grille en pleurant...
Le docteur Isidore Bourdon, dans son émouvante biographie du naturaliste Louis Bosc, ajoute : « Lorsque le bourreau manda cette femme sublime, elle paya Bosc de tous ses soins par les missions pleines de périls dont elle le chargea : elle lui confia d'abord le manuscrit de ses Mémoires, que Bosc a fidèlement publiés quelque temps après. Elle le chargea en outre de la tutelle de sa fille, son enfant à qui elle légua des souhaits de bonheur et de funestes souvenirs. Bosc accepta tout. Ensuite, pour unique grâce, ou plutôt comme marque d'estime pour lui, comme récompense immortelle, elle lui demanda, à lui, le seul ami qui ne l'eût point abandonnée, qu'il voulût l'accompagner jusqu'à l'échafaud. Bosc accepta encore. 11 accompagna madame Roland et l'aida même à monter les degrés de la guillotine. Et quand il fallut se quitter pour toujours, un regard au ciel, deux mains serrées furent les seuls adieux de ces deux amis, si dignes d'être immortalisés par Plutarque. »
Trois ans plus tard, Bosc, qui avait rempli jusqu'alors avec une persévérance affectueuse ses devoirs envers sa pupille, confiée par lui aux soins de madame Creuzé- Latouche, s'aperçut un jour que la jeune fille témoi-
gnait pour lui d'un sentiment plus vif que la reconnaissance. Le tuteur était sans fortune; il avait trente-six ans; Eudora venait seulement d'entrer dans sa quinzième année. Il se dit, dans l'intérêt de l'avenir, de mademoiselle Roland que sa mission paternelle lui commandait un dernier sacrifice. Bosc imposa silence à son cœur et partit pour l'Amérique après avoir déclaré qu'il attendrait pour revenir en France la nouvelle du mariage de sa pupille. Il ne manqua pas à sa parole.