LA FAMILLE
« La famille complète et perpétue notre être, elle l'étend dans l'espace et dans la durée. L'homme, seul, n'occupe qu'un point sur la surface de la terre, et en mourant, ne laisse rien après soi. La famille étend ses rameaux, envoie au loin ses rejetons, et plonge des racines presque immortelles. La famille demande à l'homme le sacrifice de son être ; mais elle le paie par l'augmentation de son être; elle le force à s'oublier lui-même, mais elle lui permet de se retrouver en autrui. Paul J.aset.
Qu'elle soit fondée sur des rapports d'intérêts , sur des motifs de convenance sociale ou sur l'irrésistible puissance du penchant réciproque, l'union des époux impose à chacun d'eux comme condition essentielle de bonheur et de sécurité, la confiance absolue dans la spontanéité et dans la constance des sacrifices mutuels.
La sainte institution du mariage a pour point de départ et pour dernière limite l'accomplissement de ces deux devoirs : se vouer l'un à l'autre et se dévouer l'un pour l'autre.
Bien que cette loi de l'abnégation personnelle dans la vie à deux soit également obligatoire pour tous, on doit reconnaître que l'honneur d'avoir donné les plus nombreux et les plus sublimes exemples du dévouement conjugal appartient aux femmes.
Ainsi, quand le souvenir de nos lectures nous transporte au delà du point où commence la série des temps historiques, les traditions du monde païen nous prouvent par un double exemple que la palme du sacrifice
revient de droit à l'épouse : en regard d'un Orphée qui ne s'est exposé en descendant aux enfers pour réclamer son Eurydice qu'au danger de la perdre une seconde fois, ces traditions nous montrent une Alceste donnant sa vie afin de racheter celle de son mari qu'un arrêt du destin a condamné, à moins que quelqu'un ne consente à mourir pour lui.
A plus de vingt siècles de distance, le génie tragique de l'antiquité et le génie musical des temps modernes s'inspirant de ce trait sublime, ont réuni dans la même immortalité les noms d'Euripide et de Gluck.
Invention de poëte ou histoire réelle, le sacrifice d'Alceste n'est point le seul fait de ce genre qu'on puisse citer à l'honneur des femmes. Les chroniques de notre moyen âge parlent d'une princesse Sibylle , femme de Robert II duc de Normandie, qui certes ne le cède point en générosité à la femme d'Admète.
« Robert, est-il écrit, ayant été blessé d'une flèche empoisonnée, les médecins déclarèrent qu'il ne pouvait guérir qu'en faisant sucer promptement sa blessure. — Mourons donc, dit-il, car je ne serai jamais assez cruel pour souffrir que quelqu'un s'expose à mourir pour moi. Sibylle guetta le moment du sommeil de Robert, et quand elle se fut assurée qu'il dormait profondément, elle suça la plaie. La courageuse femme perdit la vie, mais elle sauva son mari.
Avant que la parole du Christ, qui est devenue la loi du monde , eût enseigné la résignation à subir les souffrances du corps ainsi que les douleurs de Tàrne, et qu'elle eût imposé le respect pour la vie humaine, il y eut dans les temps anciens une longue
période d'erreur durant laquelle la mort volontaire fut considérée comme un acte méritoire et comme la plus haute manifestation du courage viril. Cette déplorable opinion des philosophes païens qui érigèrent en vertu le suicide, compta plusieurs héroïnes dont les noms sont venus jusqu'à nous ; le plus célèhre est celui d'Arria femme deCecina Petus. Celle-ci, voyant que son mari, vaincu dans sa lutte contre l'empereur Claude, hésitait à se soustraire par la mort à la honte du supplice, se frappa d'un coup de poignard ; puis, afin de le décider à suivre son exemple, elle lui dit ces encourageantes paroles en lui présentant l'arme ensanglantée qu'elle venait d'arracher de sa blessure mortelle : « Petus, cela ne fait pas de mal. »
Un autre trait de dévouement conjugal, moins sublime peut-être, suivant les préjugés de l'antiquité, mais certainement plus humain, prouve que la servitude légale imposée en ces termes par le mariage : « La femme doit suivre son mari, etc., » était acceptée par l'épouse accomplie, longtemps avant que le législateur l'eût écrite dans le code. Ainsi au berceau de notre histoire nationale, quand l'empire gaulois fondé par Civilis eut péri par suite de la défaite de Sabinus son allié, on vit la femme de ce dernier affirmer, par son héroïque exemple, le devoir de la vie en commun. Sabinus vaincu ne pouvait échapper au supplice que si le bruit de sa mort s'accréditait assez pour qu'on cessât les recherches entreprises dans Fespoir de le prendre vivant. Il se cacha, et Éponine-, pour favoriser son secret, se montra partout couverte de vêtements de deuil. Ce fut seulement quand on n'osa plus mettre
en doute la mort de son mari, qu'elle se hasarda à aller le rejoindre dans le souterrain où il s'était réfugié. Durant les neuf années passées à prodiguer au fugitif les soinsles plus tendres et les plus assidus, Éponine était devenue deux fois mère ; cependant la sécurité dont jouissait le ménage amena fatalement l'imprudence, et la trahison en profita pour livrer Sabinus à la vieille rancune de Yespasien. L'épouse dévouée n'ayant pu, même en invoquant son titre de mère, parvenir à faire révoquer F arrêt prononcé par l'empereur contre le compagnon d'armes de Civilis, réclama la faveur de suivre dans la mort celui qu'elle avait suivi dans sa retraite ignorée. Cette grâce lui fut accordée.
Nous n'avons rappelé ici ce fait déjà tant de fois raconté que pour faire apprécier combien Faction continue d'Eponine l'emporte sur l'acte spontané d'Arria, et pour mettre en lumière celle de ces deux formes du dévouement qui mérite le mieux notre admiration.
Entre mille autres traits d'héroïsme conjugal qu'on pourrait signaler dans l'histoire de notre grande révolution, nous citeronslesadmirablesparolespar lesquelles la maréchale de Luxembourg força le tribunal révolutionnaire à lui faire partager le sort de son mari prisonnier et condamné à mort : « Puisque mon mari est arrêté, dit-elle, je le suis aussi ; puisque mon mari est mandé devant vous, je le suis aussi ; puisque mon mari est condamné, je le suis aussi. »
Les exemples de dévouement dans le mariage qui suivent ce préambule nous ont semblé mériter de plus amples développements.