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LE CALVAIRE D UNE EPOUSE

L'empereur Albert Ier, qu'on pourrait surnommer Je Borgne, — souverain d'assez méchante mémoire, — attiré en Suisse par l'espoir décevant de faire rentrer sous son autorité les cantons héroïquement affranchis de la domination autrichienne, se rendait, le 1er mai 1508, de Baden à Rheinfeldoù l'attendait l'impératrice Elisabeth sa femme. Arrivé devant la rivière de Reuss qu'il devait traverser, il ne trouva là qu'une seule barque pour lui et pour toute sa suite. Albert prit place dans la barque avec quatre personnes : d'abord Jean de Habsbourg, son neveu, dont il retenait obstinément l'héritage, puis trois jeunes gentilshommes qui avaient épousé en secret la rancune latente du prince Jean contre son spoliateur.

Tandis que les passagers gagnaientle large, Léopold, le troisième des onze enfants d'Albert, était demeuré sur la berge ainsi que le reste de l'escorte impériale attendant le retour de la barque. A peine eut-elle abordé sur l'autre rive que le prince Léopold et les autres spectateurs, groupés en regard du point fixé pour le débarquement, furent les témoins impuissants d'un meurtre qui les frappa de stupeur. Au moment où l'empereur Albert venait de mettre pied à terre, il fut entouré et assailli par ceux qui l'avaient accompagné.

— Voulez-vous me rendre mon héritage? lui cria Jean de Habsbourg, en le blessant au cou de la pointe de son poignard.

Ses partisans, sans laisser à la victime le temps de répondre, l'achevèrent à coups d'épée.

Yne pauvre femme qui se trouvait près de là, accourut au bruit de la lutte ; les assassins effrayés de leur crime avaient pris la fuite en voyant Albert tomber sur le sable de la grève. La pauvre femme s'approcha du moribond espérant le secourir : soins inutiles ; ce fut la tête appuyée sur les genoux de cette sorte de mendiante que le successeur du fondateur de la dynastie des Habsbourg rendit le dernier soupir.

Le châtiment des régicides fut poursuivi par les fils d'Albert Ier : Léopold le Glorieux, Frédéric le Beau et surtout par leur sœur Agnès, veuve d'André III, roi de Bohême, avec un acharnement qui tenait moins de la profondeur du regret filial et du sentiment de la justice que de la folie sanguinaire. Jean de Habsbourg ne comptait que quatre complices ; plusieurs milliers d'innocents, parents, alliés et même vassaux des assassins périrent sur l'échafaud après avoir été mutilés et brisés par la torture. La reine Agnès spectatrice assidue de ces exécutions, s'enivrant du sang injustement versé, le nommait sa rosée de mai.

L'espionnage organisé pour flatteries mauvaises passions des princes ou pour servir leurs rancunes , ne reste jamais à court ; en l'absence de faits réels à signaler, il a recours aux dénonciations calomnieuses pour manifester son zèle. C'est pourquoi il s'est toujours trouvé assez de soi-disant coupables pour expier certains crimes dans lesquels l'intérêt politique ou la rancune personnelle des puissants veut absolument qu'il y ait eu de nombreux complices. Ces dénonciations qui

fatiguaient les bourreaux et alimentaient, sans l'assoliez

vir, le besoin de vengeance des enfants d'Albert I l, comptèrent parmi leurs plus intéressantes victimes un jeune gentilhomme de la Souabe , récemment marié à une noble demoiselle qu'il adorait.

C'était un heureux ménage que celui de Piodolphe, baron Ton der AVart et de Gertrude. L'histoire ne donne pas d'autre nom à la jeune baronne ; mais ce nom mérite d'être conservé dans la sainte légende des épouses dévouées.

Au temps où la multiplicité et l'atrocité des exécutions capitales terrifiaient le pays, l'un de ces nombreux pourvoyeurs des échafauds s'avisa de désigner, comme ayant pris activement part à l'assassinat de l'empereur, le baron Rodolphe von der AYart. Celui-ci invoqua des preuves, dit-on incontestables, à l'appui de son innocence; néanmoins les juges, complices de la fureur meurtrière des ducs d'Autriche, le condamnèrent au supplice de la roue. Quand il eut entendu cet arrêt contre lequel le recours en grâce était interdit, le condamné se tourna vers sa femme dont la bienfaisante présence avait soutenu son courage pendant la durée du procès. Tendant alors la main vers elle, et l'enveloppant d'un regard de tendresse, il murmura : « Merci et adieu. »

A ces mots, Gertrude répondit d'une voix ferme : « Non pas adieu, mais au revoir ; j'ai été votre compagne dans le bonheur, je dois l'être aussi dans la mort. »

Rodolphe fut ramené pour la dernière fois dans son cachot. Gertrude supposait qu'il lui serait possible de se trouver le lendemain sur la route que suivrait son

mari à l'heure où il devait marcher au supplice. Elle fut trompée dans cette suprême espérance : à la sortie du tribunal des soldats s'emparèrent d'elle et l'emmenèrent au château de Kyburg pour l'y retenir prisonnière.

La nuit suivante, une jeune femme, s'éloignant à dessein de la route fréquentée qui menait directement au but qu'elle voulait atteindre, suivait tantôt des sentiers à elle inconnus, et tantôt se frayait un chemin à travers des buissons où ses vêtements laissaient parfois des vestiges de son passage. Tour à tour dominée par la crainte d'être poursuivie et par celle d'arriver trop tard au terme de son voyage, elle arrêtait, puis précipitait sa marche. Cette femme, c'était Gertrude von der Wart échappée à ses geôliers; ce terme désiré, le lieu où l'échafaud dressé en permanence attendait que les condamnés du lendemain succédassent aux suppliciés de la veille.

Gertrude marcha ainsi toute une nuit, puis tout un jour et ce fut seulement le soir de cette dernière journée qu'elle atteignit la place où son mari, couché la tète pendante sur la roue qu'on avait fixée au sommet d'un poteau, agonisait depuis quelques heures.

La foule qui ne manque jamais au spectacle d'un supplice s'était depuis longtemps retirée. Le patient n'avait plus alors pour confident des soupirs de sa poitrine haletante que la sentinelle qui veillait au pied du poteau, quand Gertrude, survenant tout à coup, et doutant encore de son malheur, s'avance vers le soldat pour lui demander le nom de la victime dont le râle lui brisait le cœur ; mais au lieu de répondre, celui-ci s'enfuit épouvanté comme à la vue d'un fantôme.

La voilà seule avec l'agonisant. Son douloureux prèssentiment lui dit bien le nom qu'elle a craint d'entendre de la bouche du soldat , cependant une vague lueur d'espérance lutte en elle, contre la puissance de ce pressentiment. L'obscurité du soir et la distanceentre le sol et l'extrémité du poteau ne lui permettent pas d'entrevoir le torturé, qui tressaille encore dans les liens qui l'entravent. Gertrude se nomme à celui qui doit mourir là-haut sur l'instrument de son supplice; puis elle l'appelle ; mais dans le gémissement sourd qui lui répond, il lui est impossible de reconnaître une voix humaine.

Bien des heures se passèrent pendant que toujours incertaine elle errait sur cette place et revenait sans cesse au pied du sinistre poteau.

Enfui, les premières lueurs de l'aube ont paru. La baronne Von der Wart dirige avidement ses regards vers le martyr, dont le visage renversé ne peut voir que le ciel. Comme dans un cri de désespoir, elle prononce le nom de Rodolphe. Soudain, par un miracle d'énergie, le corps, en se soulevant, a détendu ses liens; la tète pendante s'est redressée ; le visage a pu faire face à la terre, et le regard de Rodolphe plonge dans les yeux de Gertrude.

Près de s'évanouir sous le poids de la certitude qui l'écrase, la jeune femme domine cependant sa violente émotion ; elle sait combien il lui est nécessaire de rassembler ses forces et de conserver son courage pour essayer de calmer les atroces souffrances de l'être cher qu'elle ne peut sauver. La bise de la nuit a dû glacer ses membres, et la violence de la torture allumer dans son

sang le feu dévorant de la fièvre. Gertrude n'a plus qu'une pensée : apaiser la soif du supplicié et couvrir son corps engourdi par le froid. Comme elle se demande par quel moyen elle pourra monter jusqu'à lui, elle aperçoit, près de la fontaine qui coule au coin de la place, des pièces de bois de charpente destinées à compléter un échafaudage en construction. Elle les traîne une à une auprès du poteau, les soulève péniblement et les assujettit en escalier jusqu'à la hauteur voulue pour qu'elle puisse atteindre et soutenir la tête fléchissante de son mari.

Quand elle eut achevé cette laborieuse partie de sa tâche, à laquelle ses forces n'auraient pu suffire si l'énergie du sentiment qui la soutenait ne les eût décuplées, Gertrude ne voulut pas gravir l'escalier qu'elle venait de construire sans apporter un soulagement à celui qui maintenant ne la quittait plus des yeux. Ranimé par sa présence, il la nommait même assez distinctement pour qu'elle pût l'entendre.

Le premier soin que réclamait sa misérable situation, c'était l'apaisement de la soif. Une fontaine, on le sait, se trouvait près de là. A défaut de vase pour y puiser, la baronne Von der Wart se déchaussa et emplit un de ses souliers de l'eau bienfaisante destinée à éteindre l'ardeur du feu interne qui desséchait les lèvres du moribond. Portant avec toutes les précautions imaginables le précieux breuvage, elle monta les degrés de l'étage improvisé qui chancelait sous ses pas. Parvenue au faite, Gertrude écarta avec celle de ses mains qui était libre les cheveux épars sur le front de Rodolphe, puis elle lui souleva et soutint la tête, tandis que de l'autre main

elle versait goutte 5 goutte l'eau fraîche et limpide dans sa bouche altérée. Et quand il put parler, inquiet pour elle du danger auquel elle s'exposait en prenant publiquement pitié d'un condamné qu'il était défendu, sous peine de mort, de secourir, le malheureux, ne pouvant l'éloigner de la main, murmura en la repoussant du regard : (( Va-t'en, ce m'est assez de souffrir pour moimême ; n'ajoute pas à mes angoisses le tourment de souffrir aussi pour toi. »

À ce désir de l'éloigner, exprimé du ton de la prière, Gertrude répondit : « C'est pour mourir avec toi que je suis venue ; ne m'ordonne pas de te quitter, car je ne pourrais t'obéir. Où irais-je d'ailleurs, il n'y a plus pour moi de place en ce monde que celle-ci, près de toi. »

Ce fut longtemps, entre l'agonisant et la courageuse femme, à demi morte de fatigue et de douleur, la lutte du refus d'un sacrifice contre la persistance du dévouement. Lutte qui des deux parts,, empruntait son énergie à l'inspiration d'un amour assez puissant pour survivre à la mort.

La franche lumière du jour avait entièrement dissipé les dernières ténèbres, et l'heure était venue où les passants matineux traversaient en plus grand nombre la place des Exécutions. Ceux-ci s'arrêtèrent frappés d'étonnement à l'aspect de la jeune femme pieusement occupée à assister le supplicié. « Qui est-elle? » se demandait-on? L'un des spectateurs qui l'avait reconnue, nomma la baronne Von der Wart; aussitôt ce nom courut de bouche en bouche, puis de quartier en quartier dans la ville. Il excita partout une si puissante émotion de sympathie et d'admiration que, de toutes parts, on se

dirigea vers la place. Elle fut bientôt envahie par la foule, curieuse de contempler ce modèle du dévouement conjugal.

Gertrude ne s'aperçut pas tout d'abord que tant de regards attendris étaient fixés sur elle ; mais lorsqu'elle eut remarqué le grand concours de gens dont les rangs pressés entouraient le poteau de l'agonie, elle éleva la voix afin de réclamer de la charité publique quelque réconfort pour le patient et un vêtement pour abriter ce corps exposé nu pendant de si longues heures aux injures du temps.

Ce fut alors à qui répondrait le premier au lamentable appel de Gertrude. De plusieurs maisons du voinage, malgré la terrible menace formulée contre tout acte de pitié en faveur du baron Von der Wart, les ménagères s'empressèrent d'apporter, celles-ci du vin chaud, celles-là du bouillon de viande ; quant au vêtement réclamé, il ne se fit pas non plus attendre : vingt bras d'artisans et de bourgeois se tendirent, offrant qui sa veste, qui son habit; mais un prêtre arrivé, avant tout autre , sur la dernière marche de l'escalier , se dépouilla de sa soutane, la remit à la jeune femme, qui s'empressa d'en couvrir le corps de son mari.

En ce moment, le prince Léopold et la reine Agnès arrivaient à cheval sur la place, suivis d'une nombreuse escorte de cavaliers. À la vue du mouvement de compassion qui se manifestait pour leur victime, ils donnèrent aux cavaliers l'ordre impitoyable de lancer leurs chevaux à travers la foule et de faire brèche clans l'épaisse muraille humaine qui s'était formée autour du poteau, puis d'arracher de vive force la jeune baronne

du poste qu'avait conquis son héroïque constance. Le peuple, violemment refoulé de tous côtés, ne put s'opposer à ce que les cavaliers s'ouvrissent un large passage jusqu'à l'çscalier qui montait vers la roue. Là, malgré la sévérité du duc et de la reine, ils s'arrêtèrent incertains devant le crucifix que, du haut de cet escalier, le prêtre leur opposait comme un-obstacle infranchissable.

Rodolphe avait cessé de souffrir. Ses derniers mots adressés à Gertrude furent ceux-ci : « Dieu te récompensera, car tu as été fidèle jusqu'à la mort. »

Pâle et les genoux fléchissants, la veuve de Rodolphe descendit l'escalier, soutenue par le prêtre; elle ne s'évanouit qu'à la dernière marche.

Ce fut sans doute la crainte d'un soulèvement général qui décida les enfants d'Albert Ier à ne pas étendre leur fureur vengeresse sur celle qui était devenue un objet de vénération religieuse pour le peuple. Il lui fut accordé d'aller pleurer, dans un couvent de la ville de Bàle, la dernière victime d'une atroce vengeance.

LA PERUVIENNE

Vers la dernière moitié de l'année 1775 et même longtemps après, les voyageurs qui suivaient la route de Bourges à Montluçon, pour peu qu'ils eussent le loisir de s'arrêter en chemin, ne manquaient pas de faire une station à Saint-Amand et de solliciter la faveur de visiter certaine habitation que le bruit public signalait à leur curiosité. Rien, cependant, soit à l'extérieur, soit au dedans, ne distinguait celle-ci des autres ha-

bitations de la modeste bourgeoisie. C'était à l'admiration et à la respectueuse sympathie qu'inspirait la maîtresse du logis, que cette maison devait d'être devenue le but d'une sorte de pèlerinage. On venait honorer là une véritable héroïne de l'amour conjugal. Ceux des visiteurs qui n'avaient pas l'heureuse fortune de la rencontrer chez elle n'emportaient pas moins un souvenir attendri de leur visite ; car tous étaient admis à contempler ce qu'on appelait les reliques de la Péruvienne ; elles se composaient d'une paire de vieux souliers, béants à la pointe, percés au talon, et d'un simple jupon de cotonnade grossière.

Pour qu'à leur aspect ces débris de chaussures et cette guenille fissent monter aux yeux des larmes de compassion admirative, il suffisait de se rappeler dans quelles circonstances douloureuses et à travers quels dangers la Péruvienne les avait portés.

Jeune fille, elle se nommait Isabelle de Grandmaison ; son père, d'origine française, occupait le poste de corrégidor dans la province d'Otobalo, l'une des dépendances de la vice-royauté du Pérou. Isabelle, née en 1728, à Rio-Bamba, ville qui appartient aujourd'hui à la république de l'Equateur, comptait à peine treize ans d'âge quand elle épousa Godin des Odonnais ; jeune in- ' génieur français. Il était parti de la Rochelle en 1735, avec l'expédition dirigée par l'illustre La Condamine pour mesurer les degrés du méridien dans les États de l'Amérique espagnole. Huit ans après son mariage, Godin des Odonnais se vit forcé de se séparer momentanément de sa femme pour aller chercher au loin le moyen de rétablir sa fortune, dissipée dans des spéculations hasardeuses.

Il descendit l'Amazone, passa du Para à Cayenne, et vint enfin s'établir sur la rive droite de l'Oyapock. Ce voyage avait duré près d'un an. Dès qu'il se vit fixé à la Guyane française, il y appela sa femme, qu'il avait laissée à Rio-Bamba, mère d'une toute jeune fille. A cette époque, les troubles intérieurs mettaient obstacle à la navigation sur l'Amazone; aussi, ce ne fut qu'en 1765 que le mari d'Isabelle de Grandmaison, qui avait du renoncer à faire entreprendre ce dangereux voyage à sa femme, prit la résolution d'aller la rejoindre, et obtint les passeports nécessaires pour remonter le fleuve.

Quatre ans devaient encore se passer avant qu'il lui lut possible de donner avis de son retour à madame des Odonnais. Dans l'intervalle de ces quatre années, un irréparable malheur avait achevé de briser ce eojur de femme, tant éprouvé par les angoisses d'une attente de vingt ans, toujours déçue. Madame des Odonnais perdit sa fille. Celle-ci venait d'atteindre sa dix-huitième année. Privée de la seule affection qui lui donnât le courage de subir le supplice d'une séparation dont elle ne prévoyait pas le terme, l'épouse involontairement abandonnée, mais bien certaine qu'elle n'était pas oubliée, ne cessait de guetter et de saisir les rares occasions qui pouvaient lui être offertes d'obtenir des renseignements sur le sort de son mari. Ayant appris qu'une grave mala die le retenait à la Guyane, elle conçut l'héroïque dessein d'affronter pour le revoir les hasards d'un voyage de plus de quinze cents lieues. Son père et ses frères, effrayés pour elle des périls de l'entreprise, essayèrent vainement de l'en détourner ; convaincus de l'inutilité

de leurs efforts, ils se décidèrent à l'accompagner, et le let" octobre 1 769, la petite caravane de voyageurs, composée, maîtres et serviteurs, de douze personnes et escortée par trente-cinq Indiens chargés de porter les bagages, partit de Rio Bamba se dirigeant vers le bourg indien de Canélos afin de suivre le cours du Bobonassa jusqu'à son confluent avec le Rio Napo, qui se jette dans le haut Amazone.

D'abord heureusement commencé, le voyage devait être bientôt marqué par d'effroyables malheurs. Le premier incident qui ouvrit la fatale série d'événements sinistres fut la fuite soudaine des Indiens qui remplissaient la double fonction de porteurs de fardeaux et de guides. A cette époque, sur divers points du parcours des voyageurs, la petite vérole sévissait avec rage ; elle dépeuplait entièrement les hameaux et les bourgades. Ceux que le fléau meurtrier n'avait pas frappés abandonnaient leurs demeures pour aller chercher dans la profondeur des bois ou sur les sommets un refuge contre l'épidémie. Au premier village que les Indiens de l'escorte trouvèrent désert, ils furent saisis d'épouvante et fuyant à toutes jambes, ils se dispersèrent sans vouloir répondre aux voix qui s'efforçaient de les rallier.

Privés de leurs guides, les voyageurs demeurèrent incertains de la direction qu'ils devaient suivre pour gagner Andoas, qu'on leur avait indiqué comme étant la station la plus prochaine.

Pendant quelque temps, ils espérèrent que le remords ramènerait vers eux ceux qui les avaient abandonnés ou que la Providence leur enverrait un guide moins

accessible à la peur. Afin de pouvoir attendre que leur espoir se réalisât, ils se dressèrent sur place des cabanes de feuillage ; mais ils n'habitèrent pas longtemps sous ces abris , car un vieil Indien étant venu à passer du côté de leur campement, consentit à les conduire à Andoas. Le pauvre homme ne devait pas y arriver; déjà faible et malade, il mourut en chemin. .

La crainte de s'égarer sans possibilité de retour, ne permettait pas à la petite caravane de s'aventurer dans le désert. La route par eau pouvait être sinon la plus courte, du moins la plus directe et la plus sûre. On construisit un radeau sur lequel les voyageurs embarquèrent quelques vivres et l'on se disposa à descendre le Bobonassa. A peine la frêle embarcation fut-elle à flot , que madame des Odonnais atteinte par une des longues branches d'arbre qui plongent dans le fleuve, tomba à l'eau ; le dévouement de ses deux frères la sauva. Découragés d'une pénible navigation par les innombrables sinuosités de la rivière qui, après un trajet de quelques jours les ramenait souvent au même point, les voyageurs voyant d'ailleurs que leurs vivres s'épuisaient, se décidèrent à se frayer une route à travers la forêt. Celle-ci leur parut sans limite, tant ils cheminèrent longtemps, ne trouvant d' abord que quelques fruits sauvages pour apaiser leur faim et puis ne trouvant plus rien.

Les fatigues de la marche jointes aux tortures du besoin avaient épuisé les forces des plus robustes ; tous tombèrent pour ne plus se relever. Une seule, à qui sa tendresse d'épouse avait donné l'énergie nécessaire pour subir les plus rudes atteintes du malheur,

20 LE DÉVOUEMEMT.

resta debout au milieu des cadavres de ses généreux compagnons de voyage. Ne pouvant se résoudre à les abandonner sans leur avoir donné la sépulture, elle passa deux jours à se déchirer les mains pour creuser la terre ; inutiles efforts ! Elle se vit forcée de renoncer à la pieuse tâche qu'elle s'était imposée, et de livrer à la voracité du jaguar et de l'ours d'Amérique les précieux restes de ceux qui étaient morts pour elle.

L'espoir qui l'avait soutenue jusqu'alors ne l'abandonna pas, même après cette douloureuse épreuve. Presque nue, car ses vêtements étaient en lambeaux, elle songea à se remettre en route. Mais ses pieds gonflés , meurtris et saignants n'avaient plus de chaussures.

Prévoyant que la souffrance l'empêchera de marcher aussi longtemps qu'il le faudrait pour rencontrer une habitation où elle pourra être renseignée sur le chemin qu'elle doit suivre, madame des Odonnais revient vers son frère aîné, le dernier qui a succombé au double supplice de la fatigue et de la faim ; elle s'agenouille devant lui, et la vue troublée par les larmes, d'une main tremblante, comme si elle allait commettre un sacrilège, elle lui ôte ses souliers qu'elle chausse aussitôt; puis, adressant un regard d'adieu à ses chers morts, elle continue le voyage.

Elle va tout droit devant elle, laissant aux épines des buissons ce qui reste des haillons de soie qui furent un vêtement. Elle va vers l'inconnu, sans direction, jusqu'à ce qu'elle découvre dans cette pérégrination au hasard quelque plante dont les larges feuilles aient gardé comme au fond d'un vase, quelques gouttes de rosée

Fiç. i. — Elle va tout droit devant elle

pour apaiser la soif qui lui brûle la gorge ; elle va jusqu'à ce qu'elle trouve chemin faisant un lacis de lianes auquel elle puisse s'accrocher et se suspendre pour atteindre aux branches fructifères du lecythis ollaria, dont les amandes oléagineuses calmeront sa faim. Ce voyage dans une route qu'elle-même se frayait, dura neuf jours, qui furent pour madame des Odonnais neuf jours d'agonie; puis elle fit quelques pas encore, atteignit la lisière de la foret, et revit devant elle le Rio Bobonassa.

A l'aspect d'une sorte de fantôme qui surgissait d'entre les arbres comme une apparition fantastique, de pauvres Indiens occupés sur le bord à lancer leur canot, demeurèrent frappés de terreur ; mais le sentiment de la compassion succéda chez eux à la crainte, quand ils virent ce soi-disant fantôme s'avancer vers eux, fléchir les genoux et joindre les mains en signe de prière ; au lieu de s'enfuir comme ils en avaient d'abord la pensée, ils allèrent au-devant de la suppliante. Remarquant alors qu'elle avait grand'peine à se tenir debout, ils l'aidèrent à marcher, et c'est, soutenue par eux, que madame des Odonnais put parvenir jusqu'à leur village, situé à peu de distance du fleuve.

La Péruvienne était depuis l'enfance familiarisée avec la plupart des dialectes de ces contrées voisines de l'Equateur. Elle parvint sans peine à se faire comprendre des habitants du village que la nouvelle de son arrivée avait attirés dans la chaumière où elle recevait l'hospitalité. Au récit de ses malheurs, des hommes partirent pour en donner avis à la mission la plus prochaine et assurer à la voyageuse des moyens de transport jusqu'au

bord de l'Amazone. Les femmes , émues de son dénûment, se hâtèrent de tailler et de coudre pour elle un jupon de toile bleue, le seul vêtement qu'elles portassent, et le seul aussi que madame des Odonnais eut à mettre sur elle durant le reste de son voyage.

Après qu'elle eut séjourné quelque temps dans le village, les Indiens revinrent avec un prêtre de la mission ; il était chargé de lui apprendre que le roi de Portugal, informé de son départ de Rio-Bamba, avait ordonné qu'une embarcation l'attendit à Loreto pour qu'elle pût descendre l'Amazone.

Au moment de quitter le village où elle avait reçu tout ce que la charité du pauvre peut donner à l'infortune : des témoignages de sympathie et des soins fraternels, madame des Odonnais fut heureuse de trouver sur elle une chaîne d'or qu'elle détacha de son cou pour payer cette touchante hospitalité.

Parvenue par son courage à la fin de ses malheurs, l'héroïque Péruvienne put se considérer dès lors comme ayant atteint le terme de son voyage, bien qu'une distance de mille lieues la séparât encore de son mari. Elle n'eut plus durant ce long trajet qu'à se laisser bercer d'une espérance qui ne devait pas être déçue. Avant même son arrivée à la Guyane française, l'embarcation qui la portait rencontra un navire sur lequel Goclin des Odonnais avait pris passage pour venir au-devant de sa femme.

Les époux enfin réunis se disposèrent bientôt à faire voile pour la France, et le 26 juin 1775, après soixante- -ûnq jours de traversée, ils débarquèrent à la Rochelle.

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